‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 1080 sur 1131 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Soyez le bien arrivé , mon cher comte. Je regrette beaucoup de n'avoir pas été à Paris pour vous recevoir. On dit que ma concierge , mademoiselle Betti , vous a pris pour un revenant, et a fait un si grand cri en vous voyant, que tous les voisins en ont été éveillés. Je vous remercie de la manière dont vous avez reçu mon protégé. Je serai à Paris au mois de septembre. Si vous êtes de retour de votre résidence avant que je sois arrivé , vous me ferez honneur de porter votre bréviaire dans mon appartement; je compte pourtant y être arrivé avant vous. Vous êtes un homme extraordinaire : à peine avez-vous bu de l'eau des citernes de Tournay, que Tournay vous envoie en députation. Jamais cela n'est arrivé à aucun chanoine.

Je vous dirai que la Sorbonne, peu contente des applaudissements qu'elle recevait sur l'ouvrage de ses députés, en a nommé d'autres pour réexaminer l'affaire1. Je suis là-dessus extrêmement tranquille : ils ne peuvent dire que ce que le nouvelliste ecclésiastique a dit ; et je leur dirai ce que j'ai dit au nouvelliste ecclésiastique : ils ne sont pas plus forts avec ce nouvelliste, et ce nouvelliste n'est pas plus fort avec eux. Il faut toujours en revenir à la raison : mon livre est un livre de politique, et non pas un livre de théologie; et leurs objections sont dans leurs têtes, et non pas dans mon livre.

Quant à Voltaire, il a trop d'esprit pour m'entendre : tous les livres qu'il lit, il les fait; après quoi il approuve ou critique ce qu'il a fait. Je vous remercie de la critique du P. Gerdil 2 : elle est faite par un homme qui mériterait de m'entendre , et puis de me critiquer. Je serais bien aise, mon cher ami, de vous revoir à Paris : vous me parleriez de toute l'Europe; moi je vous parlerais de mon village de la Brède , et de mon château , qui est à présent digne de recevoir celui qui a parcouru tous les pays :

Te maris et terrœ, numerogue carentis arenœ, Mensorem3

1 Après avoir tenu longtemps V Esprit des Lois sur les fonts, la Sorbonne jugea à propos de suspendre sa censure. C'est une des plus sages démarches qu'elle eût faites depuis longtemps.

2 Barnabite, alors professeur à l'université de Turin, et depuis précepteur du prince de Piémont , homme de mérite , et qui s'est évertué à critiquer Locke , Montesquieu et J. J. Rousseau.

3 Hoiut. Lyric. I, xxvm, I.

LETTRES

Madame de Montesquieu , M. le doyen de Saint- Surin , et moi , sommes actuellement à Baron , qui est une maison entre deux mers , que vous n'avez point vue. Mon fils est à Clérac, que je lui ai donné pour son domaine avec Montesquieu. Je pars dans quelques jours pour Nisor, abbaye de mon frère : nous passerons par Toulouse, où je rendrai mes respects à Clémence Isaure x , que vous connaissez si bien. Si vous y gagnez le prix, mandez-le-moi ; je prendrai votre médaille en passant : aussi bien n'avez-vous plus la ressource des intendants. Il vous faudrait un homme uniquement occupé à recueillir les médailles que vous remportez. Si vous voulez, je ferai aussi à Toulouse une visite de votre part à votre muse , madame Montégu 2 , pourvu que je ne sois pas obligé de lui parler, comme vous faites , en langage poétique.

Je vous dirai pour nouvelle que les jurats comblent dans ce moment les excavations qu'ils avaient faites devant l'académie. Si les Hollandais avaient aussi bien défendu Berg-op-Zoom que monsieur notre intendant 3 a défendu ses fossés, nous n'aurions pas aujourd'hui la paix. C'est une terrible chose que de plaider contre un intendant; mais c'est une chose bien douce que de gagner un procès contre un intendant. Si vous avez quelque relation avec M. de Larrey, à la Haye, parlez-lui, je vous prie, de notre tendre amitié. Je suis bien aise d'apprendre son crédit à la cour du stathouder : il mérite la confiance qu'on a en lui. Je vous embrasse, mon cher ami , de tout mon cœur.

De Raymond en Gascogne , le 8 août 1752.

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