A L'ABBÉ DE GUASCO
J'arrivai avant-hier au soir de Bordeaux : je n'ai encore vu personne, et je suis plus pressé de vous
» HORAT. de Arte poetlca , v. 128.
écrire que de voir qui que ce soit. Je verrai Iluart ' , et s'il n'a pas rempli vos ordres, je les lui ferai exécuter : vous avez pourtant plus de crédit que moi auprès de lui ; je ne lui donne que des phrases, et vous lui donnez de l'argent.
Je suis bien glorieux de ce que M. l'auditeur Bertolini a trouvé mon livre 2 assez bon pour le rendre meilleur, et a goûté mes principes. Je vous prierai dans le temps de me procurer un exemplaire de l'ouvrage de M. Bertolini : j'ai trouvé sa préface 'extrêmement bien; tout ce qu'il dit est juste, excepté les louanges. Mille choses bien tendres pour moi à M. l'abbé Niccolini. J'espère , mon cher abbé , que vous viendrez nous voir à Paris cet hiver, et que vous viendrez joindre les titres d'Allemagne et d'Italie à ceux de France. Si vous passez par Turin, vous savez les illustres amis que j'y ai. Je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris, le 25 décembre 1753. 79. — AU CHEVALIER D'AYDIES.
Mon cher chevalier, madame du Deffand m'a fait part d'une lettre de vous qui m'a comblé de joie, parce qu'elle me fait voir que vous m'aimez beaucoup , et que vous m'estimez un peu. Or, l'amitié et l'estime de mon cher chevalier, c'est mon trésor. Je voudrais bien que vous fussiez ici , et vous nous manquez tous les jours ; à présent que je vieillis à vue d'œil , je me retire , pour ainsi dire, dans mes amis.
Bulkelay est au comble de ses vœux : son fils, pour lequel il est aussi sot que tous les pères , vient d'avoir le régiment; j'en suis en vérité bien aise : voilà sa fortune faite. M. Pelham , qui était à peu près le premier ministre d'Angleterre, est mort. C'est un ministre honnête homme , de l'aveu de tout le monde ; il était désintéressé et pacifique ; il voulait payer les dettes de la nation; mais il n'avait qu'une vie , et il en faut plusieurs pour ces entreprises-là.
Je suis allé voir hier une tragédie nouvelle , intitulée les Troijennes 3 : la pièce est assez mal faite ; le sujet en est beau , comme vous savez : c'est à peu près celui qu'avait traité Sénèque. Il y a d'excellents morceaux , un quatrième acte très-beau, et le commencement d'un cinquième aussi. Ulysse dit d'un ami de Priam , qui avait sauvé Astyanax :
Les rois seraient des dieux sur le trône affermis ,
S'ils ne donnaient leurs cœurs qu'à de pareils amis 3.
1 Imprimeur de ses ouvrages à Paris.
2 V Esprit des Lois.
3 Châteaubrun, qui en était l'auteur, l'avait gardée, dit-OD, trente ans en portefeuille.
4 Acte IV, se x.
M. d'Argenson se porte mieux , mais on craint qu'il ne lui reste une plus grande faiblesse aux jambes. Je ne vous dirai point quand finira l'affaire du parlement , ou plutôt l'affaire des parlements ; tout cela s'embrouille, et ne se dénoue pas. Mon cher chevalier, pourquoi n'êtes-vous point ici? pourquoi ne voulez- vous pas faire les délices de vos amis? pourquoi vous cachez-vous lorsque tout le monde vous demande ? Revenez , nos mercredis languissent. Madame de Mirepoix , madame du Châtel , madame du Deffand.... Entendez-vous ces noms, et tant d'autres? J'arrive avec madame d'Aiguillon, de Pontchartrain, où j'ai passé huit jours très-agréables. Le maître de la maison a une gaieté, une fécondité qui n'a point de pareille. Il voit tout, il lit tout, il rit de tout, il est content de tout, il s'occupe de tout : c'est l'homme du monde que j'envie davantage; c'est un caractère unique. Adieu, mon cher chevalier; je vous écrirai quelquefois, et je serai votre Julien , qui est plus en état de vous envoyer de bons almanachs que de bonnes nouvelles. Permettez-moi de vous embrasser mille fois.
Le 12 mars 1754.