A HELVÉTIUS
Mon cher, l'affaire s'est faite, et de la meilleure grâce du monde. Je crains que vous n'ayez eu quelque peine là-dessus , et je ne voudrais donner aucune peine à mon cher Helvétius , mais je suis bien aise de vous remercier des marques de votre amitié. Je
1 Membre de l'Académie des sciences et de l'académie française, connu par des ouvrages excellents, et parThonnêtelé et la douceur de son caractère. Ces deux savants n'étaient pas du même avis sur quelques points relatifs aux Chinois , pour lesquels M. de Mairan était prévenu par les lettres du P. Parennin, jésuite , dont Montesquieu se méfiait. Lorsque le Voyage de l'amiral Anson parut, il s'écria : « Ah ! je l'ai toujours dit, que « les Chinois n'étaient pas si honnêtes gens qu'ont voulu le « faire croire les Lettres édifiantes. »
2 Conseiller d'État et intendant des iinances, qui vivait beaucoup avec les hommes de lettres les plus distingués, et s'occupait avec zèle de l'encouragement des arts. Il était un des amia les plus intimes de Montesquieu.
LETTRES
vous déclare de plus que je ne vous ferai plus de £ compliments; et au lieu de compliments qui cachent ordinairement les sentiments qui ne sont pas , ! mes sentiments cacheront toujours mes compliments. Faites mes compliments , non compliments , : à notre ami Saurin. J'ai usurpé sur lui, je ne sais comment , le titre d'ami , et me suis venu fourrer en tiers. Si vous autres me chassez , je reviendrai : tavieil usque recurret x. A l'égard de ce qu'on peut t reprocher, il en est comme des vers de Crébillon : '- tout cela a été fait quinze ou vingt ans auparavant. Je suis admirateur sincère de Catilina , et je ne sais 1 comment cette pièce m'inspire du respect. La lec- : ture m'a tellement ravi que j'ai étéjusqu'au cinquième acte sans y trouver un seul défaut , ou du moins sans le sentir. Je crois bien qu'il y en a beaucoup, ! puisque le public y en trouve beaucoup ; et de plus , {e n'ai pas de grandes connaissances sur les choses de théâtre. De plus, il y a des cœurs qui sont faits pour certains genres de dramatique : le mien, en particulier, est fait pour celui de Crébillon ; et comme dans ma jeunesse je devins fou de Rhadamiste, j'irai aux Petites-Maisons pour Catilina. Jugez si j'ai eu du plaisir quand je vous ai entendu dire que vous trouviez le caractère de Catilina peut-être le plus beau qu'il y eût au théâtre. En un mot, je ne prétends point donner mon opinion pour les autres. Quand un sultan est dans son sérail , va-t-il choisir la plus belle ? Non. Il dit : Je l'aime, je la prends. Voilà comme décide ce grand personnage. Mon cher Helvétius, je ne sais point si vous êtes autant audessus des autres que je le sens; mais je sens que vous êtes au-dessus des autres, et moi je suis audessus de vous pour l'amitié.