‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 113 sur 1131 · LETTRE CXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXV

ÙSBEK AU MÊME.

Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu'elle ne l'était autrefois ; et si tu y fais bien attention , tu verras que la grande différence vient de celle qui est arrivée dans les mœurs.

Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont partagé le monde romain , les choses sont bien changées; il s'en faut bien que ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de l'espèce que celle de ces maîtres de l'univers.

Dans cette dernière, la polygamie était défendue; et en cela elle avait un très-grand avantage sur la religion mahométane : le divorce y était permis; ce qui lui en donnait un autre non moins considérable sur la chrétienne.

Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des femmes permise par le saint Alcoran , et l'ordre de les satisfaire ordonné dans le même livre. Voyez vos femmes, dit le prophète, parce que vous leur êtes nécessaires comme leurs vêtements , et qu'elles vous sont nécessaires comme vos vêtements. Voilà un précepte qui rend la vie d'un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la loi , et seulement autant de concubines et d'esclaves , ne doit-il pas être accablé de tant de vêtements ?

Vos femmes sont vos labourages, dit encore le prophète ; approchez-vous donc de vos labourages : faites du bien pour vos âmes , et vous le trouverez unjour.

Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche , mais qui , bientôt faible et accablé de ses premières fatigues , languit dans le champ même de la victoire, et se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes.

La nature agit toujours avec lenteur et pour ainsi dire avec épargne : ses opérations ne sont jamais violentes. Jusque dans ses productions elle veut de la tempérance ; elle ne va jamais qu'avec règle et mesure : si on la précipite, elle tombe bientôt dans la langeur ; elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver, perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance générative.

LETTRES PERSANES

C'est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand nombre de femmes , plus propres à nous épuiser qu'à nous satisfaire. Il est très ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail prodigieux avec un très-petit nombre d'enfants ; ces enfants même sont la plupart du temps faibles et malsains , et se sentent de la langueur de leur père.

Ce n'est pas tout : ces femmes , obligées à une continence forcée , ont besoin d'avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des eunuques ; la religion , la jalousie , et la raison même, ne permettent pas d'en laisser approcher d'autres : ces gardiens doivent être en grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au dedans parmi les guerres que ces femmes se font sans cesse, soit enfin pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes ou concubines n'a pas trop d'autant d'eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre d'hommes morts dès leur naissance ! quelle dépopulation ne doit-il pas s'ensuivre!

Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent presque toujours dans une affligeante virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu'elles y restent; et leurs maîtresses, une fois accoutumées à elles, ne s'en défont presque jamais.

Voilà comment un seul homme occupe lui seul tant de sujets de l'un et l'autre sexe à ses plaisirs, les fait mourir pour l'État , et les rend inutiles à la propagation de l'espèce.

Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands empires du monde : c'est là que tout doit aboutir, et que les peuples , attirés de mille manières, se rendent de toutes parts. Cependant elles périssent d'elles-même, et elles seraient bientôt détruites , si les souverains n'y faisaient venir, presque à chaque siècle, des nations entières pour les repeupler. J'épuiserai ce sujet dans une autre lettre.

A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXVL

USBEK AU MÊME

Les Romains n'avaient pas moins d'esclaves que nous : ils en avaient même plus ; mais ils en faisaient un meilleur usage.

Bien loin d'empêcher par des voies forcées la multiplication de ces esclaves , ils la favorisaient au contraire de tout leur pouvoir; ils les associaient le plus qu'ils pouvaient par des espèces de mariages. Par ce moyen , ils remplissaient leurs maisons de domestiques de tous les sexes , de tous les âges ; et l'État, d'un peuple innombrable.

Ces enfants , qui faissaient à la longue la richesse d'un maître , naissaient sans nombre autour de lui : il était seul chargé de leur nourriture et de leur éducation. Les pères, libres de ce fardeau, suivaient uniquement le penchant de la nature, et multipliaient sans craindre une trop nombreuse famille..

Je t'ai dit que parmi nous tous les esclaves sont occupés à garder nos femmes , et à rien de plus ; qu'ils sont , à l'égard de l'État , dans une perpétuelle léthargie : de manière qu'il faut restreindre à quelques hommes libres , à quelques chefs de famille, la culture des arts et des terres, lesquels même s'y donnent le moins qu'ils peuvent.

Il n'en était pas de même chez les Romaines. La république se servait avec un avantage infini de ce peuple d'esclaves. Chacun d'eux avait son pécule, qu'il possédait aux conditions que son maître lui imposait; avec ce pécule il travaillait, et se tournait du côté où le portait son industrie. Celui-ci faisait la banque ; celui-là se donnait au commerce de la mer ; l'un vendait des marchandises en détail; l'autre s'appliquait à quelque art mécanique , ou bien affermait et faisait valoir des terres : mais il n'y en avait aucun qui ne s'attachât de tout son pouvoir à faire profiter ce pécule , qui lui procurait en même temps l'aisance dans la servitude présente , et l'espérance d'une liberté future : cela faisait un peuple laborieux, animait les arts et Yindustrie.

Ces esclaves , devenus riches par leurs soins et leur travail , se faisaient affranchir, et devenaient citoyens. La république se réparait sans cesse, et recevait dans son sein de nouvelles familles, à mesure que les anciennes se détruisaient.

J'aurai peut-être, dans mes lettres suivantes, occasion de te prouver que plus il y a d'hommes dans un État, plus le commerce y fleurit; je prouverai aussi facilement que plus le commerce y fleurit, plus le nombre des hommes y augmente : ces deux choses s'entr'aident, et se favorisent nécessaire* ment.

Si cela est , combien ce nombre prodigieux d'es claves, toujours laborieux, devait-il s'accroître et s'augmenter ! L'industrie et l'abondance les faisaient

LETTRES PERSANES

naître ; et eux , de leur côté , faisaient naître l'abondance et l'industrie.

A Paris, le 16 de la lune de Chahban , 1718.

LETTRE CXYII.

USBEK AU MÊME

Nous avons jusqu'ici parlé des pays mahométans , et cherché la raison pourquoi ils étaient moins peuplés que ceux qui étaient soumis à la domination des Romains : examinons à présent ce qui a produit cet effet chez les chrétiens.

Le divorce était permis dans la religion païenne , et il fut défendu aux chrétiens. Ce changement , qui parut d'abord de si petite conséquence, eut insensiblement des suites terribles, et telles qu'on peut à peine les croire.

On ôta non-seulement toute la douceur du mariage, mais aussi l'on donna atteinte à sa fin : en voulant resserrer ses nœuds , on les relâcha ; et au lieu d'unir les cœurs, comme on le prétendait, on les sépara pour jamais.

Dans une action si libre , et où le cœur doit avoir tant de part , on mit la gêne , la nécessité , et la fatalité du destin même. On compta pour rien les dégoûts , les caprices et l'insociabilité des humeurs ; on voulut fixer le cœur, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus variable et de plus inconstant dans la nature : on attacha sans retour et sans espérance des gens accablés l'un de l'autre , et presque toujours mal assortis ; et l'on fit comme ces tyrans qui faisaient lier des hommes vivants à des corps morts.

Rien ne contribuait plus à l'attachement mutuel que la faculté du divorce : un mari et une femme étaient portés à soutenir patiemment les peines domestiques, sachant qu'ils étaient maîtres de les faire finir ; et ils gardaient souvent ce pouvoir en main toute leur vie sans en user, par cette seule considération qu'ils étaient libres de le faire.

Il n'en est pas de même des chrétiens que leurs peines présentes désespèrent pour l'avenir. Ils ne voient dans les désagréments du mariage que leur durée, et , pour ainsi dire, leur éternité : de là viennent les dégoûts , les discordes , les mépris ; et c'est autant de perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage , qu'on en néglige l'essentiel ; on passe ensemble trente ans de froideur : il se forme des séparations intestines aussi fortes et peutêtre plus pernicieuses que si elles étaient publiques : chacun vit et reste de son côté , et tout cela au pré-

judice des races futures. Bientôt un homme , dégoûté d'une femme éternelle , se livrera aux filles de joie x : commerce honteux et si contraire à la société, lequel, sans remplir l'objet du mariage, n'en représente tout au plus que les plaisirs.

Si de deux personnes ainsi liées il y en a une qui n'est pas propre au dessein de la nature et à la propagation de l'espèce, soit par son tempérament, soit par son âge , elle ensevelit l'autre avec elle, et la rend aussi inutile qu'elle l'est elle-même.

II ne faut donc pas s'étonner si l'on voit chez les chrétiens tant de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce est aboli; les mariages mal assortis ne se raccommodent plus ; les femmes ne passent plus , comme chez les Romains , successivement dans les mains de plusieurs maris , qui en tiraient , dans le chemin , le meilleur parti qu'il était possible.

J'ose le dire : si dans une république comme Lacédémone , où les citoyens étaient sans cesse gênés par des lois singulières et subtiles, et dans laquelle il n'y avait qu'une famille , qui était la république , il avait été établi que les maris changeassent de femme tous les ans, il en serait né un peuple innombrable.

Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison qui a porté les chrétiens à abolir le divorce. Le mariage , chez toutes les nations du monde , est un contrat susceptible de toutes les conventions , et on n'en a dû bannir que celles qui auraient pu en affaiblir l'objet; mais les chrétiens ne le regardent pas dans ce point de vue : aussi ont-ils bien de la peine à dire ce que c'est. Ils ne le font pas consister dans le plaisir des sens ; au contraire , comme je te l'ai déjà dit , il semble qu'ils veulent l'en bannir autant qu'ils peuvent: mais c'est une image, une figure, et quelque chose de mystérieux, que je ne comprends

point.

A Paris, le 19 de la lune de Chahban , 1718.

LETTRE CVIXÏI.

USBEK AU MÊME

La prohibition du divorce n'est pas la seule cause de la dépopulation des pays chrétiens : le grand nombre d'eunuques qu'ils ontparmi eux n'en est pas un moins considérable.

1 Un persan ne pouvait pas parler autrement : les hommes jugent de tout relativement à leur âge, à leur humeur, et à leurs passions. (P.)

se

LETTRES PERSANES

Je parle des prêtres et des dervis de l'un et de l'autre sexe, qui se vouent à une continence éternelle : c'est chez les chrétiens la vertu par excellence ; en quoi je ne les comprends pas , ne sachant ce que c'est qu'une vertu dont il ne résulte rien.

Je trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils disent que le mariage est saint, et que le célibat , qui lui est opposé , l'est encore davantage, sans compter qu'en fait de préceptes et de dogmes fondamentaux le bien est toujours le mieux.

Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux. Les pères y condamnaient autrefois les enfants dès le berceau; aujourd'hui ils s'y vouent eux-mêmes dès l'âge de quatorze ans : ce qui revient à peu près à la même chose.

Ce métier de continence a anéanti plus d'hommes que les pestes et les guerres les plus sanglantes n'ont jamais fait. On voit dans chaque maison religieuse une famille éternelle où il ne naît personne , et qui s'entretient aux dépens de toutes les autres. Ces maisons sont toujours ouvertes comme autant de gouffres où s'ensevelissent les races futures.

Cette politique est bien différente de celle des R.omains , qui établissaient des lois pénales contre ceux qui se refusaient aux lois du mariage, et voulaient jouir d'une liberté si contraire à l'utilité publique.

Je ne te parle ici que des paya catholiques. Dans la religion protestante , tout le monde est en droit de faire des enfants : elle ne souffre ni prêtres ni dervis; et si , dans l'établissement de cette religion qui ramenait tout aux premiers temps , ses fondateurs n'avaient été accusés sans cesse d'intempérance , il ne faut pas douter qu'après avoir rendu la pratique du mariage universelle, ils n'en eussent encore adouci le joug, et achevé d'ôter toute la barrière qui sépare., en ce point , le Nazaréen et Mahomet.

Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que la religion donne aux protestants un avantage infini sur les catholiques.

J'ose le dire : dans l'état présent où est l'Europe , il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans.

Avant l'abaissement de la puissance d'Espagne , les catholiques étaient beaucoup plus forts que les protestants. Ces derniers sont peu à peu parvenus à un équilibre, et aujourd'hui la balance commence à l'emporter de leur côté. Cette supériorité augmentera tous les jours : les protestants deviendront plus riches et plus puissants, et les catholiques plus faibles.

LETTRE GX1X.

USBEK AU MÊME

Nous n'avons plus rien à dire de l'Asie et de l'Europe ; passons à l'Afrique. On ne peut guère parler que de ses côtes , parce qu'on n'en connaît pas l'intérieur.

Celles de Barbarie , où la religion mahométane

Les pays protestants doivent être et sont réellement plus peuplés que les catholiques: d'où il suit, premièrement , que les tributs y sont plus considérables, parce qu'ils augmentent à proportion de ceux qui les payent ; secondement , que les terres y sont mieux cultivées ; enfin , que le commerce y fleurit davantage, parce qu'il y a plus de gens qui ont une fortune à faire et qu'avec plus de besoins on y a plus de ressources pour les remplir. Quand il n'y a que le nombre de gens suffisants pour la culture des terres , il faut que le commerce périsse ; et lorsqu'il n'y a que celui qui est nécessaire pour entretenir le commerce , il faut que la culture des terres manque , c'est-à-dire il faut que tous les deux tombent en même temps , parce que l'on ne s'attache jamais à l'un que ce ne soit aux dépens de l'autre.

Quant aux pays catholiques , non-seulement la culture des terres y est abandonnée , mais même l'industrie y est pernicieuse; elle ne consiste qu'à apprendre cinq ou six mots d'une langue morte. Dès qu'un homme a cette provision par-devers lui, il ne doit plus s'embarrasser de sa fortune : il trouve dans le cloître une vie tranquille, qui dans le monde lui aurait coûté des sueurs et des peines.

Ce n'est pas tout , les dervis ont en leurs mains presque toutes les richesses de l'État; c'est une société de gens avares qui prennent toujours , et ne rendent jamais : ils accumulent sans cesse des revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent , pour ainsi dire , en paralysie ; plus de circulation , plus de commerce , plus d'arts , plus dé manufactures.

Il n'y a point de prince protestant qui ne lève sur ses peuples beaucoup plus d'impôts que le pape n'en lève sur ses sujets; cependant ces derniers sont misérables , pendant que les autres vivent dans l'opulence. Le commerce ranime tout chez les uns , et le monachisme porte la mort partout chez les autres.

A Paris, le 26 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRES PERSANES

test établie , ne sont plus si peuplées qu'elles étaient du temps des Romains , par les raisons que nous avons déjà dites. Quant aux côtes de la Guinée, elles doivent être furieusement dégarnies depuis deux cents ans que les petits rois , ou chefs des villages , vendent leurs sujets aux princes d'Europe , pour les porter dans leurs colonies en Amérique.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette Amérique , qui reçoit tous les ans tant de nouveaux habitants, est elle-même déserte, et ne profite point des pertes continuelles de l'Afrique. Ces esclaves , qu'on transporte dans un autre climat, y périssent à milliers ; et les travaux des mines où l'on occupe sans cesse et les naturels du pays et les étrangers , les exhalaisons malignes qui en sortent, le vif-argent dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressource.

Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et l'argent, ces métaux d'eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu'on les a choisis pour en être les signes.

A Paris , le dernier de la lune de Chahban , 17 18.

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