‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 189 sur 1131 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

honneurs, îl négligea de se lever; et pour lors les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience.

On n'offensejamaisplus les hommes que lorsqu'on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c'est quelquefois une preuve de l'estime que vous en faites; choquez leurs coutumes , c'est toujours une marque de mépris.

César, de tout temps ennemi du sénat , ne put cacher le mépris qu'il conçut pour ce corps , qui était devenu presque ridicule depuis qu'il n'avait plus de puissance : par là sa clémence même fut insultante. On regarda qu'il ne pardonnait pas, mais qu'il dédaignait de punir.

Il porta le mépris jusqu'à faire lui-même les sénatus-consultes ; il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans l'esprit. «J'apprends quelquefois, dit Cicéron1, qu'un « sénatus-consulte passé à mon avis a été porté en « Syrie et en Arménie , avant que j'aie su qu'il ait « été fait ; et plusieurs princes m'ont écrit des let- « très de remercîments sur ce que j'avais été « d'avis qu'on leur donnât le titre de rois , que non- « seulement je ne savais pas être rois, mais même » qu'ils fussent au monde. »

On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là2, qu'on a mises sous le nom de Cicéron, parce que la plupart sont de lui, l'abattement et le désespoir des premiers hommes de la république à cette révolution subite , qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations même; lorsque le sénat étant sans fonction, ce crédit, qu'ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus l'espérer que dans le cabinet d'un seul ; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d'œuvre de la naïveté des gens unis par une douleur commune, et d'un siècle où la fausse politesse n'avait pas mis le mensonge partout ; enfin on n'y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes , des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire.

Il était bien difficile que César pût défendre sa vie : la plupart des conjurés étaient de son parti , ou avaient été par lui comblés de bienfaits 3, et la raison en est bien naturelle. Ils avaient trouvé de

1 Lettres familières , liv. IX.

2 Voyez les Lettres de Cicéron et de Servius Sulpitius.

3 Décimus Brutus , Caïus Casca , Trébonius , Tullius Cunfcer, Minutius Basilius, étaient amis de César. (Appien, de Sello civili. lib. II.

grands avantages dans sa victoire ; mais , plus leur fortune devenait meilleure , plus ils commençaient à avoir part au malheur commun1; car, à un homme qui n'a rien, il importe assez peu, à certains égards , en quel gouvernement il vive.

De plus , il y avait un certain droit des gens , une opinion établie dans toutes les républiques de Grèce et d'Italie , qui faisait regarder comme un homme vertueux l'assassin de celui qui avait usurpé la souveraine puissance. A Rome surtout , depuis l'expulsion des rois, la loi était précise, les exemples reçus : la république armait le bras de chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l'avouait pour sa défense.

Brutus ose bien dire à ses amis que, quand son père reviendrait sur la terre , il le tuerait tout de même a ; et, quoique, par la continuation de la tyrannie, cet esprit de liberté se perdît peu à peu , les conjurations , au commencement du règne d'Auguste , renaissaient toujours.

C'était un amour dominant pour la patrie qui , sortant des règles ordinaires des crimes et des vertus, n'écoutait que lui seul, et ne voyait ni citoyen, ni ami , ni bienfaiteur, ni père : la vertu semblait s'oublier pour se surpasser elle-même ; et l'action qu'on ne pouvait d'abord approuver, parce qu'elle était atroce, elle la faisait admirer comme divine.

En effet , le crime de César, qui vivait dans un gouvernement libre , n'était-il pas hors d'état d'être puni autrement que par un assassinat ? Et demander pourquoi on ne l'avait pas poursuivi par la force ouverte ou par les lois , n'était-ce pas demander raison de ses crimes ?

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