‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 191 sur 1131 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

autre tour. Cicéron , avec des parties admirables pour un second rôle, était incapable du premier : il avait un beau génie, mais une âme souvent commune. L'accessoire, chez Cicéron, c'était la vertu; chez Caton , c'était la gloire1; Cicéron se voyait toujours le premier; Caton s'oubliait toujours : celui-ci voulait sauver la république pour elle-même ; celui-là pour s'en vanter.

Je pourrais continuer le parallèle en disant que, quand Caton prévoyait, Cicéron craignait; que là où Caton espérait, Cicéron se confiait : que le premier voyait toujours les choses de sang-froid; l'autre au travers de cent petites passions.

Antoine fut défait à Modène : les deux consuls Hirtius et Pansa y périrent. Le sénat , qui se crut au-dessus de ses affaires, songea à abaisser Octave , qui de son côté cessa d'agir contre Antoine , mena son armée à Rome, et se fit déclarer consul.

Voilà comment Cicéron , qui se vantait que sa robe avait détruit les armées d'Antoine, donna à la république un ennemi plus dangereux , parce que son nom était plus cher, et ses droits , en apparence, plus légitimes2.

Antoine, défait, s'était réfugié dans la Gaule transalpine , où il avait été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s'unirent avec Octave , et ils se donnèrent l'un à l'autre la vie de leurs amis et de leurs ennemis 3. Lépide resta à R.ome : les deux autres allèrent chercher Brutus et Cassius , et ils les trouvèrent dans ces lieux où l'on combattit trois fois pour l'empire du monde.

Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n'est pas excusable; et l'on ne peut lire cet endroit de leur vie sans avoir pitié de la république , qui fut ainsi abandonnée. Caton s'était donné la mort à la fin de la tragédie; ceux-ci la commencèrent en quelque façon par leur mort.

On peut donner plusieurs causes de cette coutume si générale des Romains de se donner la mort : le progrès de la secte stoïque,qui y encourageait; l'établissement des triomphes et de l'esclavage, qui firent penser à plusieurs grands hommes qu'il ne fallait pas survivre à une défaite; l'avantage que les accusés avaient de se donner la mort plutôt que de subir un jugement par lequel leur mémoire

1 Esse quant videri bonus malébat; itaque , quo minus gloriam petebat , eo magis illam assequebatur. (Sallust. de Bcllo catil.)

2 II était héritier de César, et son lils par adoption.

3 Leur cruauté fut si insensée qu'ils ordonnèrent que chacun eût à se réjouir des proscriptions, sous peine de la vie. Voyez Dion.

devait être flétrie et leurs biens confisqués1; une espèce de point d'honneur, peut-être plus raisonnable que celui qui nous porte aujourd'hui à égorger notre ami pour un geste ou pour une parole; enfin une grande commodité pour l'héroïsme , chacun faisant finir la pièce qu'il jouait dans le monde, à l'endroit où il voulait.

On pourrait aj outer, une grande facilité dans l'exécution : l'âme, tout occupée de l'action qu'elle va faire , du motif qui la détermine , du péril qu'elle va éviter, ne voit point proprement la mort, parce que la passion fait sentir, et jamais voir.

L'amour-propre, l'amour de notre conservation se transforme en tant de manières , et agit par des principes si contraires , qu'il nous porte à sacrifier notre être pour l'amour de notre être ; et tel est le cas que nous faisons de nous-mêmes , que nous consentons à cesser de vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous aimons plus que notre vie même2.

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