‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 624 sur 1131 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

tendait les sons de divers instruments de musique , et qu'on voyait partout des feux les uns plus grands , les autres moindres ». Nos relations confirment ceci : on y trouve que le jour ces sauvages, pour éviter l'ardeur du soleil , se retirent dans les forêts ; que la nuit ils font de grands feux pour écarter les bêtes féroces, et qu'ils aiment passionnément la danse et les instruments de musique.

Hannon nous décrit un volcan avec tous les phénomènes que fait voir aujourd'hui le Vésuve; et le récit qu'il fait de ces deux femmes velues , qui se laissèrent plutôt tuer que de suivre les Carthaginois, et dont il fit porter les peaux à Carthage , n'est pas , comme on l'a dit , hors de vraisemblance.

Cette relation est d'autant plus précieuse , qu'elle est un monument punique : et c'est parce qu'elle est un monument punique , qu'elle a été regardée comme fabuleuse; caries Romains conservèrent leur haine contre les Carthaginois, même après les avoir détruits. Mais ce ne fut que la victoire qui décida s'il fallait dire la foi punique , ou la foi romaine.

Des modernes 2 ont suivi ce préjugé. Que sont devenues, disent-ils , les villes qu'Hannon nous décrit, et dont , même du temps de Pline , il ne restait pas le moindre vestige? Le merveilleux serait qu'il en fût resté. Était-ce Corinthe ou Athènes qu'Hannon allait bâtir sur ces côtes ? 11 laissait dans les endroits propres au commerce des familles carthaginoises ; et à la hâte , il les mettait en sûreté contre les hommes sauvages et les bêtes féroces. Les calamités des Carthaginois firent cesser la navigation d'Afrique ; il fallut bien que ces familles périssent, ou devinssent sauvages. Je dis plus : quand les ruines de ces villes subsisteraient encore , qui est-ce qui aurait été en faire la découverte dans les bois et dans les marais? On trouve pourtant , dans Scylax et dans Polybe, que les Carthaginois avaient de grands établissements sur ces côtes. Voilà les vestiges des villes d'Hannon; il n'y en a point d'autres, parce qu'à peine y en a-t-il d'autres de Carthage même.

Les Carthaginois étaient sur le chemin des richesses ; et s'ils avaient été jusqu'au quatrième degré de latitude nord , et au quinzième de longitude , ils auraient découvert la côte d'Or et les côtes voisines. Ils y auraient fait un commerce de toute

1 Pline nous dit la même chose , en parlant du mont Atlas : « Noctibus micare crebris ignïbus, tibiarum cantu , tympa- « norumque sonitu strepere , neminem interdiu cerni. »

2 M. Dodwel. Voyez sa Dissertation sur le Périple d'Hannon.

DE L'ESPRIT DES LOIS

autre importance que celui qu'on y fait aujourd'hui, que l'Amérique semble avoir avili les richesses de tous les autres pays ; ils y auraient trouvé des trésors qui ne pouvaient être enlevés par les Romains.

On a dit des choses bien surprenantes des richesses de l'Espagne. Si l'on en croit Aristote * , les Phéniciens qui abordèrent à Tartèse y trouvèrent tant d'argent que leurs navires ne pouvaient le contenir; et ils firent faire de ce métal leurs plus vils ustensiles. Les Carthaginois, au rapport de Diodore2, trouvèrent tant d'or et d'argent dans les Pyrénées, qu'ils en mirent aux ancres de leurs navires. Il ne faut point faire de fond sur ces récits populaires : voici des faits précis.

> On voit dans un fragment de Polybe cité par Strabon3, que les mines d'argent qui étaient à la source du Bétis, où quarante mille hommes étaient employés, donnaient au peuple romain vingt-cinq mille drachmes par jour : cela peut faire environ cinq millions de livres par an, à cinquante francs le marc. On appelait les montagnes où étaient ces mines les montagnes d'argent*; ce qui fait voir que c'était le Potosi de ces temps-là. Aujourd'hui les mines d'Hanover n'ont pas le quart des ouvriers qu'on employait dans celles d'Espagne , et elles donnent plus : mais les Romains n'ayant guère que des mines de cuivre et peu de mines d'argent, et les Grecs ne connaissant que les mines d'Attique très-peu riches , ils durent être étonnés de l'abondance de celles-là.

Dans la guerre pour la succession d'Espagne, un homme appelé le marquis de Rhodes, de qui on disait qu'il s'était ruiné dans les mines d'or, et enrichi dans les hôpitaux 5 , proposa à la cour de France d'ouvrir les mines des Pyrénées. Il cita les Tyriens , les Carthaginois et les Romains. On lui permit de chercher : il chercha, il fouilla partout ; il citait toujours , et ne trouvait rien.

Les Carthaginois , maîtres du commerce de l'or et de l'argent , voulurent l'être encore de celui du plomb et de l'étain. Ces métaux étaient voitures par terre , depuis les ports de la Gaule sur l'Océan jusqu'à ceux de la Méditerranée. Les Carthaginois voulurent les recevoir de la première main; ils en-

1 Des choses merveilleuses.

2 Liv. VI. — L'auteur cite le sixième livre de Diodore , et ce sixième livre n'existe pas. Diodore , au cinquième , parle des Phéniciens , et non pas des Carthaginois. (Volt.)

3 Liv. ni.

4 Mons Argcntarius.

5 II en avait eu quelque part la direction.

voyèrent Himilcon, pour former1 des établissements dans les îles Cassitérides , qu'on croit être celles de Silley.

Ces voyages de la Bétique en Angleterre ont fait penser à quelques gens que les Carthaginois avaient la boussole; mais il est clair qu'ils suivaient les côtes. Je n'en veux d'autre preuve que ce que dit Himilcon , qui demeura quatre mois à aller de l'embouchure du Bétis en Angleterre : outre que la fameuse histoire2 de ce pilote carthaginois qui, voyant venir un vaisseau romain, se fit échouer pour ne lui pas apprendre la route d'Angleterre3, fait voir que ces vaisseaux étaient très-près des côtes lorsqu'ils se rencontrèrent.

Les anciens pourraient avoir fait des voyages de mer qui feraient penser qu'ils avaient la boussole , quoiqu'ils ne l'eussent pas. Si un pilote s'était éloigné des côtes, et que pendant son voyage il eût eu un temps serein ; que la nuit il eût toujours vu une étoile polaire 4, et le jour le lever et le coucher du soleil , il est clair qu'il aurait pu se conduire comme on fait aujourd'hui par la boussole; mais ce serait un cas fortuit , et non pas une navigation réglée.

On voit , dans le traité qui finit la première guerre punique , que Carthage fut principalement attentive à se conserver l'empire de la mer, et Rome à garder celui de la terre5. Hannon6, dans la négociation avec les Romains , déclara qu'il ne souffrirait pas seulement qu'ils se lavassent les mains dans les mers de Sicile; il ne leur fut pas permis de naviguer au delà du beau promontoire, il leur fut défendu 7 de trafiquer en Sicile 8 , en Sardaigne , en Afrique , excepté à Carthage : exception qui fait voir qu'on ne leur y préparait pas un commerce avantageux.

Il y eut , dans les premiers temps , de grandes

1 Voyez Festus Avienus.

2 Strabon , liv. m, sur la lin.

3 II en fut récompensé par le sénat de Carthage.

4 On a reproché à Montesquieu de s'être exprimé ici comme s'il y avait plusieurs étoiles polaires. (P.)

5 Les Carthaginois, qui subissaient alors la loi de leurs vainqueurs, abandonnaient par ce traité la Sicile, ainsi que les îles qui sont entre la Sicile et l'Italie. (Crév.)

6 Tite-Live, Supplément de Freinshemius , seconde décade , liv. VI. — Cette protestation fut faite vingt-trois ans auparavant, lorsqu'on se préparait des deux parts a la guerre, et non lorsqu'il fut question de la linir. (Crév.)

7 Polybe , liv. III. — Cette navigation leur était interdite par les traités qui avaient précédé la guerre ; mais la défense ne se trouve plus dans celui qui la linit. (Crév.)

8 Davis la partie sujette aux Carthaginois. — Dans le second des traités rapportés par Polybe , traité antérieur à la guerre de Pyrrhus, il est stipulé expressément qu'il sera permis à tout Romain de faire et de vendre dans la partie de la Sicile qui obéit aux Carthaginois , ce qu'un Carthaginois y ferait et y vendrait. (Crév.)

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