CHAPITRE XIU. l CHAPITRE XIV
Des crimes inexpiables.
Il paraît, par un passage des livres des pontifes, rapporté par Cicéron l , qu'il y avait , chez les Romains, des crimes inexpiables * ; et c'est là-dessus que Zosime fonde le récit si propre à envenimer les motifs de la conversion de Constantin , et Julien cette raillerie amère qu'il fait de cette même conversion dans ses Césars 3.
La religion païenne, qui ne défendait que quelques crimes grossiers , qui arrêtait la main et abandonnait le cœur, pouvait avoir des crimes inexpiables ; mais une religion qui enveloppe toutes les passions, qui n'est pas plus jalouse des actions que des désirs et des pensées, qui ne nous tient point attachés par quelques chaînes , mais par un nombre innombrable de fils; qui laisse derrière elle la justice humaine, et commence une autre justice ; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à l'amour , et de l'amour au repentir ; qui met entre le juge et le criminel un grand médiateur, entre le juste et le médiateur un grand juge : une telle religion ne doit point avoir de crimes inexpiables. Mais , quoiqu'elle donne des craintes et des espérances à tous, elle fait assez sentir que s'il n'y a point de crime qui, par sa nature, soit inexpiable , toute une vie peut l'être ; qu'il serait très-dangereux de tourmenter sans cesse la miséricorde par de nouveaux crimes et de nouvelles expiations; qu'inquiets sur les anciennes dettes, jamais quittes envers le Seigneur, nous devons craindre d'en contracter de nouvelles , de combler la mesure , et d'aller jusqu'au terme où la bonté paternelle finit.
1 Liv. II , des Lois.
2 Sacrum commission, guod neque expiari poterit, impie commissum est; quod expiare poterit, publici sacerdotes expianto,
3 Zosime dit que ce prince, ayant eu le malheur de se laisser prévenir contre son fils Crispus par sa femme Fausta, fit mourir ce prince innocent, et punit pareillement de mort la calomniatrice ; que, troublé d'inquiétude et de remords, il s'adressa aux prêtres païens pour leur demander l'expiation de son crime, et que, sur la déclaration qu'ils lui firent qu'ils ne trouvaient rien dans leur religion qui fût capable d'expier un tel forfait, il recourut aux chrétiens, qui se montrèrent plus traitables. Mais ce récit a été réfuté, il y a douze cents ans, par Sozomène, et, de nos jours , par M. de Tillemont. Une observation bien simple suffit pour le détruire : la conversion de Constantin est antérieure de quatorze ans à la mort de Crispus. (Cuév.)
Comment la force de la religion s'applique à celle des lois civiles.
Comme la religion et les lois civiles doivent tendre principalement à rendre les hommes bons citoyens , on voit que , l'orsqu'une des deux s'écartera de ce but, l'autre y doit tendre davantage : moins la religion sera réprimante, plus les lois civiles doivent réprimer.
Ainsi , au Japon , la religion dominante n'ayant presque point de dogmes , et ne proposant point de paradis ni d'enfer, les lois , pour y suppléer, ont été faites avec une sévérité et exécutées avec une ponctualité extraordinaires.
Lorsque la religion établit le dogme de la nécessité des actions humaines, les peines des lois doivent être plus sévères , et la police plus vigilante , pour que les hommes , qui sans cela s'abandonneraient eux-mêmes , soient déterminés par ces motifs ; mais si la religion établit le dogme de la liberté , c'est autre chose.
De la paresse de l'âme naît le dogme de la prédestination mahométane, et du dogme de cette prédestination naît la paresse de l'âme. On a dit : Cela est dans les décrets de Dieu; il faut donc rester en repos. Dans un cas pareil , on doit exciter par les lois les hommes endormis dans la religion.
Lorsque la religion condamne des choses que les lois civiles doivent permettre, il est dangereux que les lois civiles permettent de leur côté ce que la religion doit condamner, une de ces choses marquant toujours un défaut d'harmonie et de justesse dans les idées , qui se répand sur l'autre.
Ainsi les Tartares de Gengis-kan , chez lesquels c'était un péché et même un crime capital de mettre le couteau dans le feu , de s'appuyer contre un fouet, de battre un cheval avec sa bride, de rompre un os avec un autre , ne croyaient pas qu'il y eût de péché à violer la foi , à ravir le bien d'autrui, à faire injure à un homme, à le tuer l. En un mot, les lois qui font regarder comme nécessaire ce qui est indifférent, ont cet inconvénient, qu'elles font considérer comme indifférent ce qui est nécessaire.
Ceux de Formose croient une espèce d'enfer2; mais c'est pour punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons , qui ont mis des vêtements
1 Voyez la Relation de frère Jean Duplan Carpin, envoyé en Tartarie par le pape Innocent IV en l'année 1246.
2 Recueil des Voyages qui ont servi à l'établissement de la compagnie des Indes, tom. V, part. I, pag. 192=