‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 868 sur 1131 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Différentes manières de partager les terres.

Les Goths et les Bourguignons ayant pénétré , sous divers prétextes , dans l'intérieur de l'empire , les Romains, pour arrêter leurs dévastations, furent obligés de pourvoir à leur subsistance. D'abord ils leur donnaient du blé 2 ; dans la suite ils aimèrent mieux leur donner des terres. Les empereurs, ou, sous leur nom, les magistrats romains , firent des conventions avec eux sur le partage du pays 3 , comme on le voit dans les chroniques et dans les codes des Wisigoths 4 et des Bourguignons5.

Les Francs ne suivirent pas le même plan. On ne trouve dans les lois saliques et ripuaires aucune trace d'un tel partage des terres. Us avaient conquis; ils prirent ce qu'ils voulurent , et ne firent de règlements qu'entre eux.

Distinguons donc le procédé des Bourguignons et des Wisigoths dans la Gaule , celui de ces mêmes Wisigoths en Espagne, des soldats auxiliaires sous Augustule et Odoacer en Italie6, d'avec celui des Francs dans les Gaules , et des Vandales en Afrique 7. Les premiers firent des conventions avec les anciens habitants , et en conséquence un par-

1 L'ouvrage de Roricon nous a été donné par André Duchesne , sur un ancien manuscrit de l'abbaye de Moissac. On ne sait d'où était ce Roricon , et dans quel temps il vivait; on sait seulement , par son prologue , qu'il était berger. 11 a écrit les gestes des rois francs depuis leur origine jusqu'à la mort de

■ Clovis ; mais ce ne sont que des rêveries et des fables. Le Mer- > cure d'octobre 1741 contient une dissertation sur cet historien. (D.)

2 Voyez Zosime, liv. V, sur la distribution du blé, demandée par Alaric.

3 Burgundiones partent Galliœ occupaverunt , terrasquê i cum Gallicis senatoribus diviserunt. (Chronique de Marins,

sur l'an 456.)

4 Liv. X, tit. i, § 8, 9 et 16.

5 Chap. liv , § I et 2 , et ce partage subsistait du temps de i Louis le Débonnaire, comme il parait par son capitulaire de l'an ;. 829, qui a été inséré dans la loi des Bourguignons, tit. lxxix, § I .

6 Voyez Procope , Guerre des Goths.

7 Guerre des Vandales.

Ce qui donne l'idée d'une grande usurpation des terres des Romains par les barbares, c'est qu'on trouve dans les lois des Wisigoths et des Bourguignons que ces deux peuples eurent les deux tiers des terres ; maïs ces deux tiers ne furent pris que dans de certains quartiers qu'on leur assigna.

Gondebaud dit , dans la loi des Bourguignons , que son peuple, dans son établissement, reçut les deux tiers des terres * : et il est dit , dans le second supplément à cette loi , qu'on n'en donnerait plus que la moitié à ceux qui viendraient dans le pays2. Toutes les terres n'avaient donc pas d'abord été partagées entre les Romains et les Bourguignons.

On trouve dans les textes de ces deux règlements les mêmes expressions : ils s'expliquent donc l'un l'autre. Et, comme on ne peut pas entendre le second d'un partage universel des terres , on ne peut pas non plus donner cette signification au premier.

Les Francs agirent avec la même modération que les Bourguignons3; ils ne dépouillèrent pas les Romains dans toute l'étendue de leurs conquêtes. Qu'auraient-ils fait de tant de terres? Ils prirent celles qui leur convinrent, et laissèrent le reste.

JLicet eo tempore quo populus noster mancipioruni tertiam et dnas terrarum partes accepit, etc. (Loi des Bourguignons, tit. Liv, § l.)

2 Ut non amplius a Burgundionibus qui infra venerunt requiratur, quant ad prœsens nécessitas fuerit, medietas terrœ. Art. II.

3 Je ne distingue pas les Francs des Bourguignons et des Wisigotbs ; il y a trop d'apparence que les Francs n'usèrent de leurs victoires que comme ces autres barbares ; et de ce que nous n'avons point de monuments des partages qu'ils purent faire, con dure qu'ils n'en firent point, c'est précisément conclure que le petit extrait de la loi salique , sous Charlemagne , renferme toute l'histoire des Francs , et que leurs princes n'avaient pas donné de lois avant Childebert, parce qu'une loi de ce prince est à peu près la plus ancienne que nous ayons découverte. Montesquieu s'est beaucoup élevé contre le système d'un autre auteur qu'il favorisait pourtant , parce que selon ce système tous les Romains auraient été dans la servitude chez les Francs ; et cependant s'il n'y avait pas eu quelque règlement qui eût restreint les invasions des Francs dans leurs conquêtes, comment les Romains auraient-ils conservé la propriété d'un pouce de terre ; et ne conservant rien , comment auraient-ils conservé la liberté ? Sans approuver l'opinion de Boulainvilliers je ne partage pas celle de Montesquieu. (Chabrit.)

DE L'ESPRIT DES LOIS

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