‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 956 sur 1131 · TOLÉRANCE · texte numérisé non relu

TOLÉRANCE

Tout ce que l'auteur a dit sur la tolérance se rapporte à cette proposition du chapitre neuvième, livre vingt-cinquième : « Nous sommes ici politiques, et non pas théologiens : et, pour lès théologiens mêmes, il y a bien de la différence entre tolérer une religion , et l'approuver.

« Lorsque les lois de l'État ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il faut qu'elles les obligent aussi à se tolérer entre elles. » On prie de lire le reste du chapitre.

On a beaucoup crié sur ce que Fauteur a ajouté au chapitre dixième , livre vingt- cinquième : « Voici le principe fondamental des lois politiques en fait de religion : quand on est le maître, dans un État,, de recevoir une nouvelle religion , ou de ne la pas recevoir, il ne faut pas l'y établir ; quand elle y est établie , il faut la tolérer. »

On objecte à l'auteur qu'il va avertir les princes idolâtres de fermer leurs États à la religion chrétienne : effectivement, c'est un secret qu'il a été dire à l'oreille au roi de la Cochinchine. Comme cet argument a fourni matière à beaucoup de déclamations, j'y ferai deux réponses. La première, c'est que Fauteur a excepté nommément dans son livre la religion chrétienne. Il a dit au livre vingt-quatrième, chapitre premier, à la fin : « La religion chrétienne, qui ordonne aux hommes de s'aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles , parce qu'elles sont , après elle , le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir. » Si donc la religion chrétienne est le premier bien , et les lois politiques et civiles le second , il n'y a point de lois politiques et civiles, dans un État, qui puissent ou doivent y empêcher l'entrée de la religion chrétienne.

Ma seconde réponse est que la religion du ciel ne s'établit pas par les mêmes voies que les religions de la terre. Lisez l'histoire de l'Église, et vous verrez les prodiges de la religion chrétienne. A-t-elle résolu d'entrer dans un pays, elle sait s'en faire ouvrir les portes ; tous les instruments sont bons pour cela : quelquefois Dieu veut se servir de quelques pécheurs ; quelquefois il va prendre sur le trône un empereur, et fait plier sa tête sous le joug de FÉ-

DE L'ESPRIT DES LOIS

vangile. La religion chrétienne se cache-t-elle dans les lieux souterrains, attendez un moment, et vous verrez la majesté impériale parler pour elle. Elle traverse , quand elle veut , les mers , les rivières , et les montagnes : cène sont pas les obstacles d'ici-bas •qui l'empêchent d'aller. Mettez de la répugnance dans les esprits , elle saura vaincre ces répugnances; établissez des coutumes, formez des usages, publiez des édrts , faites des lois , elle triomphera du climat , des lois qui en résultent , et des législateurs qui les auront faites. Dieu , suivant des décrets que nous ne connaissons point, étend ou resserre les limites de sa religion.

On dit : « €'est comme si vous alliez dire aux rois d'Orient qu'il ne faut pas qu'ils reçoivent chez eux la religion chrétienne. » C'est être bien charnel que de parler ainsi! Était-ce donc Hérode qui devait être le Messie! Il semble qu'on regarde Jésus-Christ comme un roi qui, voulant conquérir un État voisin, cache ses pratiques et ses intelligences. Rendonsnous justice : la manière dont nous nous conduisons dans les affaires humaines est-elle assez pure <pour penser à l'employer à la conversion des peuples?

CÉLIRAT.

Nous voici à l'article du célibat. Tout ce que l'auteur en a dit se rapporte à cette proposition, qui se trouve au livre vingt-cinquième, chapitre quatrième ; 3a voici :

« Je ne parlerai point ici des conséquences de la loi du célibat : on sent qu'elle pourrait devenir nuisible à proportion que le corps du clergé serait trop étendu , et que par conséquent celui des laïques ne le serait pas assez. » Il est clair que l'auteur ne parle ici que de la plus grande ou de la moindre extension que l'on doit donner au célibat , par rapport au plus grand ou au moindre nombre de ceux qui doivent l'embrasser ; et , comme l'a dit fauteur en un autre endroit , cette loi de perfection ne peut pas être faite pour tous les hommes : on sait d'ailleurs que la loi du célibat, telle que nous l'avons, n'est qu'une loi de discipline. Il n'a jamais été question, dans Y Esprit des Lois, de la nature du célibat même , et du degré de sa bonté ; et ce n'est, en aucune façon , une matière qui doive entrer dans un livre de lois politiques et civiles. Le critique ne veut jamais que Fauteur traite son sujet, il veut continuellement qu'il traite le sien : et, parce qu'il est toujours théologien, il ne veut pas que, même dans un livre de droit , il soit jurisconsulte. Cependant on verra tout à l'heure qu'il est, sur le célibat, de l'opinion des théologiens,

c'est-à-dire qu'il en a reconnu la bonté. Il faut savoir que, dans le livre vingt-troisième, où il est traité du rapport que les lois ont avec le nombre des habitants , l'auteur a donné une théorie de ce que les lois politiques et civiles de divers peuples avaient fait à cet égard. Il a fait voir, en examinant les histoires des divers peuples de la terre, qu'il y avait eu des circonstances où ces lois furent plus nécessaires que dans d'autres ; des peuples qui en avaient eu plus de besoin; de certains temps où ces peuples en avaient eu plus de besoin encore : et comme il a pensé que les Romains furent le peuple du monde le plus sage , et qui , pour réparer ses pertes , eut le plus de besoin de pareilles lois , il a recueilli avec exactitude les lois qu'ils avaient faites à cet égard ; il a marqué avec précision dans quelles circonstances elles avaient été faites, et dans quelles autres circonstances elles avaient été ôtées. Il y a point de théologie dans tout ceci, et il n'en faut point pour tout ceci. Cependant il a jugé à propos d'y en mettre. Voici ses paroles : « A. Dieu ne plaise que je parle ici contre le célibat qu'a adopté la religion! mais qui pourrait se taire contre celui qu'a formé le libertinage , celui où les deux sexes, se corrompant par les sentiments naturels mêmes , fuient une union qui doit les rendre meilleurs , pour vivre dans celle qui les rend toujours pires?

« C'est une règle tirée de la nature , que , plus on diminue le nombre des mariages qui pourraient se faire, plus on corrompt ceux qui sont faits; moins il y a de gens mariés , moins il y a de fidélité dans les mariages : comme, lorsqu'il y a plus de voleurs, il y a plus de vols *. »

L'auteur n'a donc point désapprouvé le célibat qui a pour motif la religion. On ne pouvait se plaindre de ce qu'il s'élevait contre le célibat introduit par le libertinage ; de ce qu'il désapprouvait qu'une infinité de gens riches et voluptueux se portassent à fuir le joug du mariage pour la commodité de leurs dérèglements; qu'ils prissent pour eux les délices et la volupté, et laissassent les peines aux misérables : on ne pouvait, dis-je, s'en plaindre. Mais le critique, après avoir cité ce que l'auteur a dit, prononce ces paroles : « On aperçoit ici toute la malignité de l'auteur, qui veut jeter sur la religion chrétienne des désordres qu'elle déteste. » Il n'y a pas d'apparence d'accuser le critique de n'avoir pas voulu entendre l'auteur : je dirai seulement qu'il ne l'a point entendu, et qu'il lui fait dire contre la religion ce qu'il a dit contre le libertinage. Il doit en être bien fâché.

1 Liv. XXIIT, chap. xxi, à la lin.

DÉFENSE

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