SCÈNE \T
VALBRUN, MARGIERITE.
VALBRU^'.
C'est vous, mademoiselle Marguerite! Venez, c'est le ciel qui vous envoie.
04 ŒUVRES rOSTHUMES.
^lARGUERlTE.
Comment, le ciel? c'est ma cousine. Est-ce que M. de Préyannes est parti?
VALBRUN
Oui, il vient de partir. . . ah ! qu'il est heureux ! . . . vous ne songez qu'à lui... vous Faimez... Eh bien, sachez donc...
MARGUERITE
Oh! je l'aime, je l'aime... halte-là! Vous décidez bien vite des choses. Mais qu'avez-vous, bon Dieu? Vous me feriez peur.
VALBRUN
Sachez qu'on nous trahit tous deux.
Qui, tous deux?
VALBRUN
Vous et moi.
M ARGUERITr:.
Et qui est le traître?
VALBRUN
C'est mon perfide ami, Yolre indigne amant!.,.
f/ANE ET LE RUISSEAU. 05
MARGUElilTE.
Oh ! . . . oh !.. . Toilà des dépressions ! . . . C*est encore M. de Prévannes qne vous baptisez de cette façon-là?
VAUBBUiN.
Oui, lui-même.
MARGUERITE
Vous voulez rire.
VALERUrs.
Non pas, je n'en ai nulle envie.
MARGUERITE
\ Et quelle est cette trahison?
( VALBRU>'.
Tenez, mademoiselle, lisez ce billet,
MARGUERITE, lisant.
I « Si je veux vous en croire, madame... »
VALBRUN
. Vojez, je vous prie, voyez, mademoiselle, s'il ^ était possible de s'attendre...
MARGUERITE, lisant.
(( Que rien ne retarde plus mon bonheur... »
m ŒUVRES POSTHUMES.
VALBRUN
Qu'en pensez-vous? A quelle femme ose-f-on écrire d'un pareil style? Y a-t-il rien au monde de plus impertinent, de plus insolent?
MARGUERITE
A dire \rai...
YALBRUN.
N'est-il pas visible que, pour écrire ainsi à une femme, il faut s'en supposer le droit? et encore peuton l'avoir jamais? Et la comtesse tolère un pareil langage! Mademoiselle, il faut nous venger!
M A R G U E R IT E , lisant toujours.
(( Mais est-ce assez de mêle dire?... »
. VALBRri\
Yous lisez attentivement.
Oui, je m'écoute lire... Et vous voulez que nous nous vengions. Comment cela?
VALBRUy.
En les abandonnant, en rompant sans mesure avec eux. Ils nous trompent et se jouent de nous. —
Si vous ressentez comme moi un tel outrage, oul)lions deux ingrats... Acceptez ma main.
MAPxGUEHlTE, nvec distrndioiu
Votre main?
VALBIU^'.
Oui, j'ose vous l'offrir, et, si vous daignez l'accepter, je veux consacrer ma vie entière à effacer le souvenir odieux d'une trahison qui doit vous révolter.
MAUGUEniïE, lisant toujours.
Vous me consacrez votie vie entière?...
VALBRL>'.
Oui, je vous le jure, et quand je donne ma parole, moi...
MARGUERITE
Où avez-vous trouvé cette lettre?
VALBHUN.
Dans mon chapeau; c'est-à-dire, non : dans le sien, car il s'est trahi par maladresse.
MAUGUERITE.
Dans son chapeau?
VALBRUN
Oui, là, sur cette chaise.
f)8 ŒUVRES POSTHUMES.
MARGUERITE
Monsieur de Valbrun, on s'est moque de vous.
VALBRUN
Que Youlez-Yous dire? Cette lettre., ,
MARGUERITE
Cette lettre ne peut être quuna plaisanterie,
YALBRUN.
Une plaisanterie! Elle serait étrange. Et qui vous le fait supposer? Est-ce un complot, un piège qu'on me tend? Parlez, en êtes-vous instruite?
MARGUERITE
Pas le moins du monde; mais c'est clair comme le jour.
VALBRUN
Comment! expliquez- vous, de grâce. Si c'est un piège, et si vous le savez...
MARGUERITE
Non, je ne sais rien, mais j'en suis sûre. (Relisant \'d leiuc.) « Si je veux vous en croire, madame. . . » Ah ! ah! ah! (Elle lii.) Et vous prenez cela, ah! ali! pour argent comptant!... ah! ah! mon Dieu, quelle fo-
lie!.., et vous croyez que ma cousine... que M. de Prévannes... ah! ciel!.,, et vous ne voyez pas que c'est impossible... ah! ah!...
VALBRUN
En vérité, je ne vois pas...
MARGUERITE, riant toujours.
Ah ! ah ! ah ! ce pauvre baron. . . qui ne voit pas. . . qui ne s'aperçoit pas... x\h! ah! à cause de cela... Voire sérieux me fera mourir de rire, et vous voulez m'épouser, ah ! ah ! . . ..je vous demande pardon, mais c'est malgré moi... Ah! ah! mais c'est impossible!... Cela n'a pas le sens commun ! ... ah I ah ! . . .
VALBRUN
Ma foi, mademoiselle, en vous montrant cette lettre, je ne croyais pas tant vous égayer. Mais qu'il y ait un piège ou non là-dessous...
MARGUERITE
Puisque je vous dis que je n'en sais rien.
VALBRUrs.
Et je sais, moi, ce que j'ai à faire. Adieu, mademoiselle Marguerite.
MARGUERITE
Où allez-vous? Venez avec moi, chez ma cousioe, tout s'éclaircira.
VALBUUN.
Votre cousine, je ne la reverrai de mes jours... ni vous non plus... ni aucune personne... excepté une... Riez, si vous voulez!... Je souhaite que vous n'appreniez jamais ce qu'une trahison peut nous faire souffrir ! ... Ah ! je suis navré I . . . désespéré ! . . . Malheur à lui! malheur à moi!... Adieu, adieu, mademoiselle!
MARGUERITE
VALBRUN
Écoutez donc.
Adieu, adieu !
SCKNE XII
MARGUERITE, seule; puis PRÉVANNES.
MARGUERITE
Il s'en va tout de hon, comme un furieux. Pauvre baron de Valbrun! Il est peut-être, à plaindre..,
Mais il est trop comique avec son désespoir... et ses ofi'res. . . Ah ! c'est incroyable ! . . .
PRÉVAIS^'ES, à pui'l.
Voilà donc cette petite rebelle, qui s'avise aussi d'iiésiter, dit-on. Elle est bien gaie, à ce qu'il me semble. . . Parbleu ! il faudra qu'elle parle aussi. (Haut-j Qu'est-ce donc? qu'est-ce qui se passe? Tous êtes bien joyeuse, mademoiselle... Marguerite, que vous riez ainsi toute seule.
(( Oue vous riez ainsi... » Voilà encore de vos tournures de phrase à ailes de pigeon. Quand apprendrez-vous l'orthographe?... Quand donc vous démarquiserez-vous?
PRÉVAN^ES.
Je ne peux pas, c'est la faute de mon père; mais vous, petite marquise future, en bon gaulois Margot, (le quoi vous gaussez-vous?
MARGUERITE
Je ne peux pas me fâcher, j'ai encore trop envie de rire* C'est M. de Valbrun qui sort d'ici...
PiiÉVAMsESi
Eh bien?
MARGUERITE
Il m'a montré une lettre...
PRÉVANNES
Une lettre?...
MARGUERITE
Signée de votre nom... fort malhonnête^ cela va sans dire... une lettre écrite à ma cousine...
PRÉVANNES
Eli bien?... (A pari.) Voyons un peu cela. (Haut.) Je ne sais ce que vous voulez dire,
MARGUERITE
Jouez donc l'ignorance, à votre tour!... Vous ne m'aviez pas prévenue, c'est mal; mais ce n'en est que plus drôle; votre plaisanterie a réussi... on ne peut pas mieux... elle est cruelle... mais je comprends... Figurez-vous qu'il est... exaspéré!
PRÉVANNES
Véritablement?
MARGUERITE
Oui, il vous cbercbe... Ob! il faudra que vous lui rendiez raison!... <
L AiNE ET LE RUISSEAU. 75
PRÉVA^>ES.
Est-ce tout? ^
MAUGUEUITE.
Bon! c'est bien autre chose encore. Vous êtes à ses yeux le plus déloyal des marquis, et ma belle cousine, la plus pertîde des comtesses ! Il renonce à tout, il nous abandonne... il veut vous tuer, cl m'épouser.
PIIÉVA^jSES.
Vous épouser . . . lui-même ? . . .
MARGUERITE
Oui, monsieur
PRÉVANINES.
Il faut qu'il soit bien en colère ! . . . Et qu'avezvous répondu à cela?
Je n'ai fait que rire... je n'y tenais plus.
PRÉVAÎSISES.
Je ne vois rien là de si gai.
MARGUERITE
Qu'est-ce que vous dites?
7i ŒUYRES PObTliUMES.
PHÉYAiMNES.
Il est iâcheux qu'il vous ait moiiiré cette lettre. Mais, puisque tout est découverf... si le mal est fait...
aiAIJGUElUTt:.
Quoi donc?
VliÉVArs^sES.
Il me tuera, s'il peut, et il vous épousera s'il veut.
MARGUERITE
Ah! c'est là votre sentiment?
f'RÉVAïNNES.
Que voulez-vous? si j'aime votre cousine, ce n'est pas ma faute; c'était un secret. Vous ne m'aimez pas...
MAKGtlEKlTE*
Et vous?
rRÉVAINiNES*
Moi^ cela me regarde. Toiit cela est fàclielix, llcs^ fâcheux.
MAlîGUERlTKi
Ah çà, parlez- vous sérieusement ou continuez^ vous votre méchante pkisanteHe?
PRÉVAiSNES.
Je la continue... sérieusement.
MARGUERITE
Vous aimez ma cousine?
PRÉVANNES
Oui, de tout mon cœur.
MARGUERITE
Vous voulez l'épouser?
PRÉVANNES
Pourquoi pas?
MARGUERITE
Eh bien, monsieur, je suis fâchée de vous le dire, mais...
PRÉVANNES
Qu'est-ce donc?
MARGUERITE
Je n'en crois rien.
Vous n'en croyez rien?
MARGUERITE
Non; vous n'êtes pas aussi féroce que vous le dites.
70 ŒUVRES POSTIÏTIMRS.
PRÉVxXNNES.
J'admire combien les petites filles...
MARGUERITE
Monsieur!
PRÉVAISNES.
Combien les jeunes personnes, veux-je dire, se croient aisément sûres de nous. Elles le sont, vraiment, plus que d'elles-mêmes.
MARGUERITE
Plus que d'elles-mêmes?
PRÉVAJNNES.
Eli! sans doute. On les prendrait, à les entendre, pour des prodiges de pénétration, et, pour trois mots de politesse, les voilà qui perdent la tête.
MARGUERITE
Si vous ne voulez que m'impatienter, vous corn mencez à réussir.
PRÉVANNES
J'en serais désolé, mademoiselle, et, de peur que cela n'arrive, je me retire.
Il feint de s'en aller.
MARGUERITE, à part.
Est-ce qu'il parlerait tout de bon? (Haut.) Monsieur de Prévannes !
PRÉVANNES
Mademoiselle?
MARGUERITE
Vous épousez... sérieusement... ma cousine?
PRÉVANNES
Oui, mademoiselle.
MARGUERITE
Croyez-vous que je m'en soucie?
PRÉVANNES
Je ne dis pas cela.
MARGUERITE
Je m'en moque fort.
PRÉVANNES
Je n'en doute pas.
MARGUERITE
Non; vous supposiez que cette nouvelle allait me désoler.
PHÉVANNES.
Point (lu tout.
MARGUERITE
Que je vous ferais des reproches.
PRÉVANNES
En aucune façon.
MAUGUEniTE.
Que je vous regretterais... que je m'affligerais... j Pivs do pleurer.) Que je pleurerais peut-être...
PRÉ VANNE s, à part.
Oh ! ciel ! . . . (Haut.) Ma chère Marguerite. . .
MARGUERITE
Il n'y a plus de Marguerite, ni de Margot... Oui,
vous le croyiez... vous Tespériez. (Prévannes veut lui prendre la main; elle la retire brusquement.) Nou, je ne
vous dirai rien, je ne vous reprocherai rien, mais c'est une infamie!
PIIÉVANNES.
Mademoiselle...
MARGUERITE
C'est une lâcheté! Ou vous mentez eu ce mo-
ment, ou vous m'avez toujours trompée. Vous dites que je ne vous aime pas. Qu'en savez-vous? Je vous trouve plaisant d'oser décider là-dessus !
PRÉVANNES
Écoutez-moi .
MARGUERITE
Je ne veux rien entendre. Mais, s'il vous reste encore dans Tâme une apparence d'honnêteté, vous aurez plus de regrets que moi ; car vous saurez que vous m'avez mal jugée, que vous vous trompiez gauchement en me croyant indifférente, que je suis loin de l'être, et que je. . .