UN SOUPER CHKZ M'»^ RACHEL
de couverts d'argent avec mes économies que tu ne peux plus toucher à de Tétain? Si je deviens plus riche, il te faudra bientôt un domestique derrière ta chaise et un autre devant. (Montrant sa fourchette.) Je ne chasserai jamais ces vieux couverts-là de notre maison. Ils nous ont trop longtemps servi. ?s'est-ce pas, maman ?
LA MÈRE, In boiicbc pleine.
Est-elle enfant !
RACHEL^ s'adressant à moi.
Figurez-vous que, lorsque je jouais au théâtre Molière, je n'avais que deux paires de bas, et que tous les matins...
Ici la sœur Sarah se met à baragouiner deTallemand pour empêcher sa sœur de continuer.
Pas d'allemand ici ! — Il n'y a point de honte. — Je n'avais donc que deux paires de bas, et, pour jouer le soir, j'étais obUgée d'en laver une paire tous les matins. Elle était dans ma chambre, à cheval sur une ficelle, tandis que je portais l'autre.
10r> ŒUVRES POSTHUMES
MOI
Et VOUS faisiez le ménage?
riACHEL.
Je me levais à six heures tous les jours, et à huit heures tous les lits étaient faits. J'allais ensuite à la halle pour acheter le dîner.
Et faisiez-vous danser l'anse du panier?
RAGHEL.
Non. J'étais une très-honnête cuisinière; n'est-ce pas, maman?
L A MÊ li E , tout en mangeant.
Oh! ça, c'est vrai.
RAGHEL.
Une fois seulement, j'ai été voleuse pendant un mois. Quand j'avais acheté pour quatre sous, j'en comptais cinq, et, quand j'avais payé dix sous, j'en " comptais douze. Au bout du mois, je me suis trouvée à la tête d'une somme de trois francs.
MOI, sévèrement.
Et qu'avez-vous fait de ces trois francs, mademoiselle?
l> SOLPER CHEZ M^^^ RACHEL. 107
LA MÈRE , voyant que Rochel se tait.
Monsieur, elle 6 est acheté les œuvres de 3Iolièie avec.
Vraiment !
RACHEL
Ma loi, oui. J'avais déjà un Corneille et un Racine; il me fallait bien un Molière. Je Tai acheté avec mes trois francs, et puis j'ai confessé mes crimes. ~ Pourquoi donc mademoiselle Rabut s'en va-t-elleV Bonsoir, mademoiselle.
Les trois quarts des ennuyeux, s'ennuyant, font comme mademoiselle Rabut. La servante revient, apportant les bagues et les bracelets oubhés. On les met sur la table; les deux bracelets sont magnifiques : ils valent bien quatre ou cinq mille francs. Ils sont accompagnés d'une couronne en or et du plus grand prix. Tout cela carambole sur la table avec la salade, les épinards et les cuillers d'étain. Pendant ce temps-là, frappé de l'idée du ménage, de la cuisine, des hts à faire et des fatigues de la vie nécessiteuse, je regarde les mains de Rachel, craignant
i08 ŒUVHES rOSTHUiMES.
quelque peu de les trouver laides ou gâtées. Elles sont mignonnes, blanches, potelées et effilées comme des fuseaux . — Ce sont de vraies mains de princesse. Sarah, qui ne mange pas, continue de gronder en allemand. — 11 est bon de savoir qu'elle avait fait, le matin, je ne sais quelle escapade, un peu trop loin de l'aile maternelle, et qu'elle n'avait obtenu son pardon et sa place à table qu'à la prière répétée de sa sœur.
JIACHEL, répoiiduiil aux grogneries alleinande!?.
Tu m'ennuies. Je veux raconter ma jeunesse, moi. Je me souviens qu'un jour je voulais faire du punch dans une de ces cuillers d'étain. J'ai mis ma cuiller sur la chandelle, et elle m'a fondu dans la main. A propos, Sophie! donne-moi du kirsch. Nous allons faire du punch. Ouf! c'est fini; j'ai soupe.
La cuisinière apporte une bouteille.
LA MÈRE
Sophie s'est trompée. C'est une bouteille d'absinthe.
MOI
Donnez-m'en un peu.