‹ vres posthumes de Alfred de MussetChapitre 58 sur 59 · MICHEL, FAUSTINE · texte numérisé non relu

MICHEL, FAUSTINE

MICHEL

L'amiral, cette miit, m'avait fait demander. Il y avait eu une fausse alarme, quelques feux allumés à Chiozza. Après avoir visité les postes, j'allais rentrer, lorsqu'en poussant la porte de cette salle, le vent, qui soufflait avec violence, fit ouvrir l'autre devant moi. Je m'avançai, croyant trouvei^ la vieille Nina encore debout. Ne voyant personne, j'appelai Faustine; l'écho de la voûte seul me répondit, et la lueur de la torche que j'avais à la main me montra jusqu'au fond l'appartement désert. Alors j'allii-

mai ces flambeaux, et je m'assis dans ce f;mteuil. . , Où était Faustine ?

Dieu le sait.

MICHEL

Chère petite sœur, j'ai attendu longtemps cefte nuit, Es-tn bien siire de ma patience?

FÂUSTJA'E.

J'ose y compter.

MICHEL

La patience et la haine sont lentes toutes deux ; mais la colère et la yengeauce sont pi omptes. Je me nomme Michel Lorédan.

Et moi, Faustine! De qui veux-tu te venger?

MICHEL

Si je le savais, ce ne serait plus à faire.

Tu tie le sauras pas.

Demain, si je le veux.

Non, car je vais, te dire à l'instant tout ce qno tn peux snvoir. On vent me marier, et j'ai un époux.

MICHEL

Vraiment!... e'étnit là ta fable? Ainsi, c'est un mariage secret ?

Oui, vous avez voulu disposer de moi, et, pour que cela fût impossible, j'ai prononcé un de ces serments qui décident fie notre vie et qui nous suivent dans le tombean.

MICHEL

Fort bien; je te reconnais là. Et il n'est pas permis à ton frère de savoir le nom que tu portes?

Pas à présent.

MICHEL

En vérité! Et que répondras-tu à mon père lorsqu'il te présentera Ini-méme un époux ?

Rien, car je compte sur toi ponr l'en empêcher.

De mieux en mieux. Et si je refusais d'avoir pour toi

FAUSTINE. 2r»7

cette coniplaisaiice? Tu es hien hardie de me eoirfier ton secret; ne sais-tn pas...

F A U s T I iN E .

Je sais à qni je parle, mon frère, et je ne crains rien poin^ mes paroles.

>I ICHFL.

Mais enfin, si je refusais?

FAUSTIÎsE.

Tn serais cause d'nn grand malhenr.

MICHEL

Je ne m'étais pas trompé d'un mot, et je savais d'avance chacune de tes paroles. Ainsi tu n'as pas craint, dans ta ruse audacieuse, de jouer avec notre repos et les cheveux hlancs de ton père?

J'ai cru que tu les respecterais.

îil I c H E L .

Sans doute; et ce respect sacré, cette piété d'un fils pour son père, tu t'en es servie comme d'un instrument, comme d'un chiffre dans ton calcul. Il est fâche.ux que j'aie eu le temps de réfléchir la nuit dernière, que ta comédie

soit prévue et que ce mariage que tu as imaginé pour te

dispenser d'obéir. .

Imaginé, mou frère?

* Oui, ma sœur, nous nous attendions à cela.

Imaginé!... Voici un anneau...

Elle lui montre un anneau à son doigt. MICHEL.

Si le pareil existait quelque part, malheur à la main qui le porterait !

Malheur ! dis-tu ?

MICHEL

Malheur et mort ! Mais ce n'est qu'un jeu, un ridicule mensonge.

Michel, j'aime et je suis aimée.

MICHEL

Non, non !

FAUSTIISE.

J'aime et je suis aimée. Si tu n'entends pas que c'est mon cœur cfui parle, c'est que le tien n'a jamais rien dit.

MICHEL

Jure-le.

Je l'ai déjà juré.

MICHEL

Malheureuse tille! serait-ce possible? (Moment de silence.) Mais, si cela était ^ pourquoi taire son nom?

FAUSTI]XE.

Parce qu'il le faut maintenant.

MICHEL

Maintenant ! Si ce n'est pas la peur qui t'empêche de le dire, c'est donc la honte?,.. Est-ce un patricien?

FAUSTIiNE.

Peut-être.

MICHEL

Non, ce n'en est pas un. On le sauiait. On le verrait,

Et si ce n'en était pas un?

MICHEL

Qui donc? Tu ne réponds pas... (n b'appioche d'elle.) Estce bien possible, Faustine? Ainsi l'alfrcux soupçon que j'osais à peine concevoir est la véiité !

F AU s ÏI NE.

Quel soupçon?

Ainsi, en un jour, en un instant, tu as oublié qui tu es, qui nous sommes! Ainsi tu as forfait à riionneurî

FAUSTIINE.

De quel honneur veux-tu pailer? Est-ce du mien, mon Il ère ?

' MICHEL

C'est du nôtre à tous. L'honneur, Faustine, cette barrière sacrée, ce trésor enfoui au seuil de la famille, tu as marché dessus pour sortir d'ici. Quand cette maison où nous sommes serait une cabane au lieu d'un palais, devant l'honneur, il n'y a ni riche ni pauvie, et la tache que ne lërait pas la fille d'un pêcheur au manteau troué de son père, la fille des Lorédan la fera au Livre d'or, à la place où est son nom !

FAUSTIINE.

Si tu respectais ce nom autant que tu veux sembler le

FAUSÏKNE. 2il

r.iiie, tu lie commeiicerais pas par outrager ta sœur. As-tu bien compris ce qu'elle t'a dit? Je te le répèle : j'aime et je suis aimée. Hier, ou m'a appris que Yisconti arrivait, et que je devais appartenir à un autre que celui à qiu appartient ma vie. Je n'ai pas craint ta colère, pas plus que l'arrivée du seigneur Yisconti, pas plus que votre politique, prête à me faire d'un linceul une robe nuptiale. Ce que j'ai redouté, c'est un mot de mon père, c'est si juste et froide raison, forte de toute son expérience, plus forte encore de ma tendresse pour lui. Qui sait? peut-être une prièie, une larme à côté de ses cheveux blancs, voilà ce dont j'ai voulu me défendre. Être lidèle à la foi jurée, appelles-tu cela forfaire à l'honneur? Le vôtre, avons, se montre pai tout, à la maison, au pillais, au sénat, dans les rues, en mer, au combat! Vous le portez au bout de votre épée î Le nôtre, à nous, est au fond de notre iiine. Tout ce que nous pouvons, c'est aimer; tout ce que nous devons, c'est d'être fidèles. Je ne suis point femnie^ mais fiancée. Je n'ai point forfait à l'honneur; j'ai craint de faillir à l'amour, et j'en ai pris Dieu pour témoin.

MiciirL-.

Un amour indigne de toi 1

F A U s 11 iN E .

Eh ! qu'en sais-tu? Je ne t'ai pas dit que ce ne lut pas

2i2 ŒUVRES POSTHUMES,

un patricien. Si j'ai commis une faute en ne \ous consultant pas, est-ce une preuve que je ne sache pas choisir? S'il ne m'est pas permis à présent de nommer celui qui est mon époux, de quel droit décides-tu qu'il est indigne de l'être? Et, s'il m'est arrivé d'inspirer quelque amour, suis-je donc si laide, mon frère, qu'un de nos grands seigneurs ne puisse penser à moi? Mais, d'ailleurs, noble ou roturier, n'y a-t-il pas là-bas, au fond de l'Adriatique, quelque endroit où, durant cette guerre, les privilèges s'effaçaient, où la mort oubliait les droits de la naissance?

MICHEL

C'est donc un soldat?

FAUSTir^E.

Peut-ètie. Tu parlais d'une tache laite au Livre d'or; si le sang versé pour la patrie peut en faire une 5 tu as raison.

MICHEL

C'est là le serment que tu as lait?

Oui, devant Dieu.

Dieu ne l'eçoit pas de pareils serments faits au hasard par une fille rebelle.

FAUSTINE. 2ir>

Sont-ce des semients faits nu hasai'd, ceux qu'on prononce au pied des autels?

MICHFL.

Oui ; prononcés sans notre aveu, les tiens sont nuls devant les lois.

A l'heure où nous parlons, mon frère, ils sont écrits dans les cieux .

MICHEL

Voici une main qui se charijera de les effacer sur la terre.

FAUSTINE, monrraiU >on ccp.ur.

Effacedes clone. Ils sont Icàî

MICHEL

Tu me braves ! Mais, grâce au ciel, ils ne sont pas là seulement. Est-ce tout de bon que tu te flattes de me cacher ce que je veux apprendre? Tu ferais mieux de me le dire ; aussi bien pour toi que pour... l'autre,

Et que ferais- tu si je te le disais?

2i4 (EÎIVnES POSTHUMES.

Page 1