PRÉVANNES, VALBRUN
VAL BU UN, restant quelque temps étonné.
Est ce que la comtesse est fâchée contre moi?
PRÉVANNES
Je n'en sais rien,
VALBRUN
Elle sort, et me salue à peine*
PRÉVANNES
Elle avait quelque ordre à donner*
VALBRUN
Non, son regard ressemblait à un adieu* *. et à un triste adieu.*, moi qui venais* i*
PRÉVANNES
Dame! écoute donc; elle n'est peut-être pas con^ tcntCi Tu ne l'as pas trop bien traitée ce matins
l/ANE ET LE RUISSEAU. 51
VALBRUN
Moi ! je n'ai rien dit, que je sache. . . rnÉvAMSEs.
Oh! tu as. été très-poli; quant à cela, il n'y a pas à se plaindre. Mais si tu crois que c'est avec ces manières-là...
YALBRUN.
Comment ?
PIîÉVA>KES.
Ce n'est pas ce qu'on te demande.
V^ALBRUN.
Quel tort puis-je avoir? Elle m'a annoncé que rien ne s'opposait plus à notre mariage... et je lui ai répondu . . . que j'en étais ravi .
PIIÉVAJN^ES.
Oui, tu lui as dit que tu étais ravi, mais tu ne l'étais pas le moins du monde. Crois-tu qu'on s'y trompe?
VALBRUIS.
Je n'en sais rien. Mais, en vous quittant tout à l'heure, je suis allé chez mon notaire, et j ai pris tous mes arrangements pour ce mariage.
PRÉVANNES
En vérité?
YALDUUJN.
J'en viens de ce pas, et je n ai point fait autre chose. Qu'y a-t-il donc là de surprenant? Tu me regardes d'un air étonné.
PUÉVANNES.
Non pas, mais je craignais... je croyais...
VALBRUIN.
Est-ce que ce n'était pas convenu? Est-ce que la comtesse, par hasard, serait capable de changer de sentiment?
PRÉVÂINNES.
Elle? oh! je te réponds que non. Mais est-ce que... véritablement... c'est incroyable... (A part.) Nous serions-nous trompés?
VALBRUN
Qu'est-ce que tu vois d'incroyable?
PRÉVANNES
Rien du tout, non, rien, c'est tout simple. (A part.) Je n'en reviens pas... après cette visite!...
YALBUL^'.
Tu as l'air surpris, quoi que tu en dises.
PRÉVAiN'INES.
Non .
YALBRUN.
Si fait, et je comprends pourquoi. C'est ma froideur, mon embarras, qui t'ont semblé singuliers ce matin.
PRÉVAIN^ES.
Pas le moms du monde ; et qu'importe, dès Tinstant que tu es décidé? Et tu l'es tout à fait?
VALBRUIS'.
Je ne conçois pas que tu en doutes.
PRÉVAiNNES.
Je n'en doute pas, et je t'en félicite, (il lui prend la main.) Ainsi, Henri, nous sommes cousins... par les femmes... Cette parenté-là en vaut bien une autre... n'est-ce pas? (A part.) Les choses étant ainsi... c'est bien étrange... mais enfin... alors... Ce billet n'est plus bon à rien... je vais le reprendre délicatement... (Il regarde sur la table.) OÙ l'ai-je fourré?
VALBRUN
Que cherches-tu là?
PRÉVANNES
Un papier. Veux-tu que je te dise? je croyais vraiment que tn hésitais...
VALBRUN
Moi?
PRÉVANNES
Oui. (A part.) Où diable Tai-je mis? Ah! le voilà.
Il va pour le prendre.
VALBRUN, s'asseynnt d'un air triste.
Ah! si j'ai hésité, tu sais bien pourquoi.
PRÉVANNES
Comment !
VALBRUN
Eh! sans doute; tu connais ma vie, tu sais parfaitement la raison . . .
Moi? pas du tout !
VALBRUN
Ce fatal souvenir,..
PRÉYANNlîlS.
Quel souvenir?
VALBRUN
Tu le demandes?
Pr.ÉYAMNES.
Bon, voilà madame Darcy. Vas-lu pour la centième fois m'en raconter la lamentable histoire?
VALDRUN.
Je ne vais pas te la raconter. Tu te moques de tout.
PRÉVAÎSINES.
Non, mais je me moque, si tu le permets, de madame Darcy.
VALDRUN.
C'est bientôt dit... Si tu la connaissais!
PHÉVAiNISES.
Oui, je ferais là une jolie emplette!
VALBRUIS.
Comme tu voudras... je l'ai aimée... Que ce soit une faute, une sottise, un ridicule, si tu veux... mais je l'ai aimée, et le mal qu'elle m'a fait m'ef-
fraye malgré moi pour l'avenir... Je crains d'y retrouver le passé.
PHÉVANNES.
Eh! laisse donc là le passé! Qui n'a pas le sien? Tu vas être heureux. . . Commence donc par tout oublier... Est-ce que tu es en cour d'assises pour qu'on te demande tes antécédents? Viens, viens regarder cet album,.. Il y a un dessin de Marguerite.
VALBRUN
Je le connais... Ah! mon ami, si tu savais!*..
PRÉVANNES
Mais tu sais très-bien que je sais. . . (Tenant à la main le billet qu'il a pris.) Ne dirait-on pas qu'il n'y a qu'une femme au monde? Madame Darcy t'a fait de la peine, elle a mal agi; elle t'a planté là, et, qui pis est, elle t'a menti. C'est une vilaine créature. Eh bien, après? Vas-tu en faire un épouvantait dont il n'y ait que toi qui s'effarouche? Tu ne te guériras donc jamais de cet empoisonnement-là?
VALBRUK, se levant.
Certes, si mon chagrin pouvait s'adoucir. .. si un
peu d'espoir me revenait... si je croyais pouvoir oublier... ce serait dans cette maison.
niÉVANINES.
Si tu pouvais, si tu croyais... Ah çà! tu n'es donc pas décidé?
VALBRUlN.
Si fait; mais je tremble quand j'y pense.
PRÉVANJNES, à part.
Je crois que je vais remettre mon billet à sa place. (Haut.) Mais enfin, oui ou non, la comtesse te plaîtelle?
VALBRUN
Peux- tu en douter? Ce n'est pas plaire qu'il faut dire; elle me charme, elle m'enchante. Je ne connais personne au monde qui puisse soutenir la moindre comparaison...
PRÉ VANNES
Vrai?
VALBRUN
Tu ne l'as pas appréciée...
PRÉVANNES
Si fait.
VALBllUN.
Tu l'as vue en passant, à travers ton étourderie. Avec sa franchise, elle a de l'esprit; avec son esprit, elle a du cœur. C'est la grâce et la beauté mêmes. . . Quand je la regarde. . . je vois le bonheur dans ses yeux.
PIIÉVAINNES.
Que ne lui dis-tu tout cela plutôt qu'à moi? Est-ce que tu veux m'épouser?
VALBRUN
Tes railleries n'y feront rien.
PRÉVANNES
Tn l'aimes?
VALRRU^.
Je l'adore.
PUÊVANNES.
En ce cas-là... (il met le billet dans sa poche.) Elle CSt
ici, à deux pas, dans sa chambre... Parbleu!... si j'étais à la place...
VALCnUN, se rasseynnt.
Je voudrais bien être à la lienne. Ah! tu es heureux, tu épouses Marguerite... tandis que moi...
L'A^'E ET LE ULISSEAI. 59
PllÉVAÎNÎNES, à pari.
Voilà le Yent qui tourne. (Huui.) J^épouse Marguerite... je n'en sais rien.
YALDIIUN.
Non?
rUÉYAIN>^ES.
Non.
VALBRUN
Est-ce possible? Une jeune tille si jolie, si aimable, un peu trop gaie parfois, mais pleine de mérite et de talents... fort riche... N'avais-tu pas engagé ta parole?
PRÉVAINISES.
Et toi^ qu'as-tu fait de la tienne?
VALBRIJN.
Je n'ose pas^ je ne peux pas, je n'oserai jamais.*, à moins que. . . pourtant. * .
PRÉVAKPsES, à pari.
Que le diable l'emporte !
TALBRUK.
Si tu savais quel souvenir et quel pressentiment
me poursuivent! On peut bien être ridicule quand on aime, mais on ne l'est pas quand on souffre.
niÉVANNES.
Et de quoi souffres-tu, je te prie? Pousse cette porte... elle t'attend.
VALBRUN
Oui, le bonheur est peut-être là, derrière cette porte... je ne puis l'ouvrir... je reculerais sur le seuil... l'espérance ne veut plus de moi.
PRÉVAININES.
Pousse donc cette porte, te dis-je ! Tiens, Henri, sais-tu, en ce moment, de quoi tu as l'air? Tu ressembles, révérence parler, à un àiie qui n'ose pas franchir un ruisseau.
VALBKUN.
Comme tu voudras. Toi qui te railles de ma souffrance, n'as-tu jamais été trahi? Je veux croire^ si cela te plaît, que tu n'as point rencontré de cruelles; n'en as-tu pas trouvé de perfides, de malfaisantes?
rnÉVANNES.
Quelquefois, conmie un autre.
VALDRU>'.
Ah! malheur à ceUe qui vous donne cette triste expérience! une femme inconstante devient notre bourreau. Insensible à tout ce qu'on souffre, c'est l'àme la plus dure, la plus implacable! En vous offrant son amitié, quand elle vous ôte son amour, elle croit s'acquitter de tout! et quelle amitié! Ce n'en est pas seulement l'apparence : nulle franchise, nulle confiance; ce n'est qu'un mensonge perpétuel, un supplice de tous les instants, trop heureux si l'on en mourait!
PRÉVA>-.NES, ;\ pai'l.
Décidément il faut avoir recours aux moyens héroïques; où mettrai-je cette lettre?... dans son chapeau?... non : il pourrait deviner... Ah! j'y
suis!... dans le mien. Tl met la lettre dans son chapeau. Et pour qu'il la trouve. . . (n prend le chapeau de Valbrun.)
Adieu, Henri. Après tout, tu as peut-être raison. La comtesse, avec ses beaux yeux, n'en a pas moins la tète un peu légère ! . . .
VALBRU.X.
Le penses-tu?
02 ŒUVUES POSTHUMES.
PRÉVAINÎNES.
Oui sait? elle est femme.
YALBRUN.
Mais encore... la crois-tii capable?...
PIÎÉVAINNES.
Peu t-èlre bien. Tout considéré, je te conseille d'aimer ailleurs. Tu feras mieux, je crois, d'épouser Célimène...
VALBlilJN.
Mais...
PllÉVANNES.
C'est le plus sage. Adieu, mon ami. (A part en sortant.) Je ne le perdrai pas de Yue.