‹ Vues d'Amerique, ou, La nouvelle jouvenceChapitre 1 sur 8 · JOSE MARIA DE HEREDIA · texte numérisé non relu

JOSE MARIA DE HEREDIA

qui dans son œuvre d'immortelle perfection^ glorifia la tache des cor.quistadores.

Quand, après un long voyage, on a laissé loin de soi la puissante et laborieuse Amérique, quand on a fini de traverser les espaces de l'Océan, il est exquis de saluer Paris, son accueil de fête, ses vertes avenues que bordent les palais clairs, la nonchalance oubliée des prome neurs, le luxe fin, complet des équipages et des automobiles entraînant au gré de leurs courbes parfaites les fourrures souples, les chapeaux de couleur posés sur d'élégantes personnes alanguies. On quitte le tumulte, la hâte, le travail et l'effort intenses, une nature âpre et prodigue à la fois, les sapins du Canada et les palmiers de la Floride, les chutes brumeuses du Niagara et les poissons volants éparpilles sar

le golfe du Mexique, tant de villes rougeâtres et aoires, balafrées d'affiches g-éantes, ébranlées par le passage des express aériens, étourdies par le tocsin que sonnent les locomotives dans les rues populeuses, et par les longs beuglements des tramways successifs reprenant leur essor après la halte d'une seconde. On a longuement examiné les machines ingénieuses et pensives qui manipulent, avec des gestes humains, le fer, l'acier incandescent de ces forges grandes com me nos cités, et unies par centaines au bord de rivières limoneuses. On a détesté, puis chéri, un peuple brutal, innombrable, uniforme, athlétique et pressé, dont l'opiniâtre vaillance couvre les déserts de villes provisoires, creuse les monts, fertilise les landes, anime ces solitudes désolées en les biffant avec le double trait des rails, en les semant de gares, en offrant aux laboureurs et aux prospecteurs l'aide précieuse du transport. On a tout admiré des espoirs chimériques et fabuleux que nourrissent là-bas des financiers téméraires, souvent déçus, parfois heureux, et, alors, triomphant au delà de toute attente. Et l'on retrouve ici le repos latin, le petit trot du fiacre, la profusion des discours, les querelles interminables sur les congrégations, l'indolence des tentatives, la timidité des révo-

lutionnaires, le goût du certain et du joli, le désir de l'aise paresseuse, l'économie sordide et craintive, le bagou très ironique d'esprits ayant chassé toute chimère grandiose, pour tenir plus sûrement le moyen, le solide, le positif sans aléas. Alors, Paris nous apparaît comme une ville archéologique, œuvre surannée d'artisans méticuleux, de gagne-petits lents et fignoleurs.

Orfèvrerie d*ailleurs exemplaire, le plus beau vase conçu pour renfermer Pélixir mental d'une élite subtile, narquoise, critique de soi-même, critique aussi du monde, mais chevrotante, vieillie, lassée, incapable d'élans, apte seulement aux indulgences excessives et aux calomnies adroites. Notre dédain de la promptitude et de l'action, depuis vingt ans, nous fait perdre les trésors du temps dans l'unique discussion sur le cléricalisme, selon l'exemple de ces conciles byzantins qui vouèrent les siècles à juger les hérésies, pendant que les Barbares s'étalaient sur tout l'Occident, et envoyaient leurs fourrageurs voler les chevaux blancs des patrices dans les écuries mêmes des Blaquernes. De même, pendant que le génie des Yankees constitue la puissance des trusts capitalistes et des unions ouvrières ; pendant que l'Anglais prépare, du Gap

au Caire, l'asservissement de l'Afrique au commerce de Manchester; pendant que l'Orient ie réveille, s'arme, se pourvoit de nos sciences, élonue l'univers par ses victoires sur la vieille monarchie moscovite, nous expulsons obstinément quelques prêtres de plus chaque année, nous tracassons obstinément quelques nonnes de plus, chaque semestre,, sans rien voir du monde caché à notre myopie de vieux radoteurs.

Et cependant par delà les mers, de jeunes colosses, s'agitent, peinent, édifient, triomphent. L'élite laborieuse du Nippon s'est assimilé nos théorèmes stratégiques, les a compris, amendés. Voici que leur savoir opiniâtre déroute les calculs des généraux moins instruits, bouscule les lignes russes mal atFermies, détruit des flottes commandées par des étals-majors ignorants, signe cliaque jour, sur le registre de l'histoire, un succès. Encore une fois, la nouvelle et prompte intelligence a raison des coutumes séniles. Comme nos chefs de 1870, ceux des armées russes sont hors d'état de diriger habilement leurs troupes. Ils ont trop ri et point assez lu. Ils ont intrigué plutôt que de s'éduquer. Ils ont raillé plutôt que d'observer. Pour quelque temps, du moins, leur formidable nation

NOTRE VISILLESSE 5

est bafouée par lo talent des Jaunes, mercenaires aux gages américains et anglais.

Ce devrait nous servir de leçon. Aujourd'hui, pour les peuples comme pour les hommes, il n'est que le travail, un travail assidu, constant, pénible et rude, qui donne la suprématie, qui préserve de la déchéance. La Russie paie sa paresse. Le Nippon recueille la récompense de ses labeurs extraordinaires ; l'Amérique aussi. Nous aimons trop sommeiller en vitupérant, au nom d'une perfection douteuse, toute œuvre hardie, en prêchant la moquerie, le scepticisme et lo sourire fin. Nous détestons le travail vif. Nous louons la paresse méticuleuse. Ce seront les causes de notre mort. Méfions-nous! Les peuples prennent l'habitude de nous considérer comme un amas de vieillards rabougris, hésitants et fatigués.

Ils n'ont pas tort. Voyez plutôt. Naguère le traité anglo-français, en échange d'abdications pénibles, nous concéda le privilège de protéger, au Maroc, les intérêts de la civilisation. C'était un avantage et un honneur. Quelques pillards féodaux capturèrent des voyageurs. Fût-ce notre escadre qui menaça le mauvais vouloir des fonctionnaires mahométans, à Tanger? Point. Nous hésitâmes à remplir les devoirs de notre

cliarge. Nos pauvres esprits s'effarèrent. Nos vieilles mains tremblaient. Nous ne pouvions vouloir. Le courage de nous décider manqua. Nous restâmes là, devant le monde, sans forces, ahuris et timides, comme le septuagénaire qui redoute de traverser une rue pleine de voitures, d'automobiles et d'omnibus. A ce spectacle de notre sénilité, le rire grossier des Teutons retentit. Leurs mains pesantes firent fléchir notre échine. Sans risquer même un Sedan, ils nous jetèrent hors du Maroc et nous voilà piteux, asservis désormais à leur politique marchande, après notre offre généreuse et naïve d'internationalisme dont ces Barbares ne veulent pas.

Toute besogne hardie nous épouvante. Nos pauvres yeux myopes tressaillent et s'obscurcissent. Nos fronts se rident. Nous supplions nos ergoteurs, politiciens et diplomates, de découvrir telles raisons qui nous défendent d'agir.

Aussi bien, nos financiers s'évertuent à recueillir des motifs pour ne pas engager leurs capitaux ; nos fonctionnaires s'épuisent à savoir le moyen de n'assumer aucune responsabilité. Personne n'arbore son idée franche. Et, si quelqu'un rose, la France entière se ligue pour écarter du pouvoir cet enfant terrible, ce fou fu-

rieiix qui aurait le prétention de faire une chose définie^ une chose non pareille à la série des avortements^ une chose qui ne serait pas vague, ni digne d'être abandonnée sitôt que conçue

En vérité nous sommes une nation chauve, édentée, myope et chancelante. Nous ressemblons à ces collectionneurs octogénaires qui se traînent dans leur musée, de vitrine en vitrine, tout orgueilleux d'antiques médailles, de sous effacés, de buires bosselées, de livres magnifiques et pourris; mais qui ricanent, sardoniques, si on leur apprend qu'il est, ailleurs, et à profusion, des effigies récentes, des monnaies sonnantes, aux reliefs nets, des poteries lumineuses et droites, des volumes comblés de philosophies neuves et fleurant l'encre fraîche.

Défions-nous de notre vieillesse. Les dents à chaque heure se gâtent dans notre bouche saliveuse. Nos cannes et nos béquilles assurent de moins en moins nos pas. Qu'importe à la jeunesse Scandinave, angle et germanique le rictus de nos pauvres scepticismes, de nos finesses valétudinaires? Rieuse, elle marche, elle court sur la route bruyante de l'avenir. Nous nous Glapissons dans les caves de nos ruines pittoresques et dorées.

De mes pauvres yeux latins, de mes pauvres

yeux morbides, j'ai vu une nation d'athlètes et sesgloires olympiques, une nation de magiciens et la multitude de ses miracles, un peuple de déracinés aventureux, riches, fiers, vaillants, férus de leurs illusions audacieuses, les osant, et les réalisant au soleil. Ensuite je suis rentré ici dans un hôpital d'enracinés qu'endort l'arome éventé de ses jardins, tout à l'heure ses cimetières ^

Alors j'ai reconnu que les fontaines de l'Amérique Septentrionale possèdent aussi les vertus attribuées par l'antique renommée, à celle de Jouvence. Les fils de la caduque Europe qui surent atterrir sur ce pays de prodiges, ont recouvré, en buvant l'eau des Hudson et des Missouri, la jeunesse robuste et ingénieuse de leurs

1. En réponse à cette lamentation je reçus une lettre indignée. Elle peut se résumer dans cette phrase capitale, naïve, sincère et bien française : « Alors vous préférez au Vinci les marchands de cochons de Chicago ! » Cette missive dénonçait, par ailleurs, une âme fine et instruite, éprise d'art. Elle me stupéfia. Comment un homme intelligent du xx® siècle, peut-il croire encore que tous les Américains sont des marchands de cochons, et tous les Latins des Léonard de Vinci. A commencer par M. Pourquerj de Boisserin qui détruisit les splendeurs d'Avignon, par cette municipalité d'Arras qui, pareille à d'autres, rasa les remparts de Vauban et ainsi massacra l'œuvre d'art de cette cité, joyau de notre

ancêtres germaniques, hellènes, phéniciens ou romains.

C'est une autre Jouvence en vérité, où rajeunissent les vieilles races.

Las, comme nous avons vieilli depuis trente ans ! Il faut se regarder au miroir universel. Il faut comparer à nos tentatives les résultats des autres. Où sont-ils les héros de courage qui nous ordonneront de nous rajeunir? Qui chassera des temples tous les radoteurs, tous les hésitants, tous les prudents, tous les sages byzantins? Qui dessillera les yeux des positifs? Qui mènera paître devant nous le troupeau radieux des chimères?

Car, par delà l'Océan Atlantique, les jeunes chimères ont triomphé des vieilles prudences importées sur le vaisseau puritain May Flower, au dix-septième siècle.

passé légendaire, il semble bien que nos excellents compatriotes ne possèdent point tous l'esprit du divin Léonard. Notez, en outre, que les ministres élus par la n:ition ne s'opposent en rien à ces ignobles vandalismes. D'autre part, les élites qui par delà l'océan, engendrèrent Emerson, Poe, Walt Whitman, Whistler et Sargent, le sculpteur Saint Gaudens, ne paraissent guère avoir employé leur existence historique à, seulement, égorger et fumer des troupeaux de porcs. Généralisations téméraires de nos propos faciles, et si parisiens !

Les projets de ces trusteurs, do ces rois de l'acier, du pétrole, de la boucherie eussent fait bondir nos banquiers positifs et « sérieux. » Nos sages eussent haussé les épaules si on eût proposé à leur bon sens inerte de concevoir ces synthèses commerciales et financières, sources de toute puissance. Notre jalousie latine et mutuelle n'eût pas admis le possible de telles solidarités fécondes.

Les troupeaux de chimères jouent là-bas heureusement dans toutes les plaines et sur toutes les routes. Leurs sabots d'or, quand ils frappent la terre, font surgir les villes, fumer les usines, courir les express, vibrer le fil électrique. Sous les ébats de ce fabuleux bétail, les moissons pullulent, les mines sont mises à nu, les peuples naissent et grouillent, les luxes se développent, les tours s'élèvent, les penseurs inventent. Quels dieux ramèneront, parmi nous, les troupeaux de chimères fécondes ?

Verrons-nous nos membres se redresser, nos barbes grandir et cacher la lourde graisse de nos corps inactifs? Quand donc, éblouis par les loisoûs d'or, pourrons-nous sortir de nos caves, frotter nos yeux trop circonspects, aspirer l'air qui souffle, dans Ipî^ poumons, les vertus de Jouvence.

Nous sommes des vieux, des vieux engourdis ot qui cultivent la méfiance afin de justifier leur inaction. Nous sommes des vieux sur les banquettes d'estaminet^ et sur les rends de cuir des bureaux. Nous sommes de vieux hésitants, jaloux, querelleurs qui nous disputons dans les cabarets politiques, qui nous acharnons à ne rien vouloir.

Toute peur fige notre sang dans les jveines. Nous masquons notre couardise avec des mots humanitaires, pacifiques. Mais avons-nous la franchise de réclamer, par le libre échange, l'abolition des frontières économiques, les seu les durables? Mais avons-nous la franchise de convier tous les peuples latins à contraindre les Barbares germaniques de reconnaître une association internationale régie par les arbitres de La Haye ? Nous dédaignons la force, et nous prêchons le secours aux faibles. Mais les Arméniens continuent d'être massacrés, en dépit de nos vœux, tandis que les Cubains délivrés des exactions et des sévérités espagnoles, reroivent, des Yankees, l'indépendance avec la sécurité. Où brille mieux la vertu philanthropique? Faut-il préférer notre inertie devant les crimes turcs à l'énergie américaine arrachant les Cubains aux cruautés survivantes de Tin

qiiisition et aux affres du désordre adminis- Iralif?

Vraiment il sied de craindre que le troupeau des chimères exotiques n'accoure du Nord et de l'Est pour fouler, quelque jour, aux pieds notre raison froide comme notre sang, notre raison qui croupit. Tel un vin autrefois généreux, mais décomposé par les siècles, s'épaissit dans un vase d'orfèvrerie magnifique, sur quoi l'art d'Alhènes et de Byzance cisèle précieusement les symboles de la décrépitude.

Grâce à racquisition du canal que nos ingénieurs entreprirent de creuser entre Colon et Panama, les contrées méridionales des Etats- Unis doivent, avant une dizaine d'années, accroître fort les mouvements de leurs richesses. Du moins, c'est l'espoir des économistes qui oensent et calculent sur les bords de l'Hudson, ae la Delaware, de l'Ohio, du Mississipi.

Une fois de plus le Français, inventif et peureux, aura créé pour la fortune des autres, leur triomphe et sa ruine. Cent parlementaires ayant exigé de fortes commissions avant de voter une loi financière, nous nous expliquons mal aujourd'hui pourquoi ce dol de quelques

l'i VUES D'AMÉRIQUE

individus suffit à convaincre un peuple rentier de honnir une œuvre magnifique et rémunératrice! C'est stupéfiant. Et les étrangers se gaussent de notre absurde versatilité. Elle les servira bientôt.

Ville de concentration commerciale^ déjà notée en première ligne des statistiques, Saint- Louispr ofitera surtout de cette bévue historique. Les principales expéditions du Nord, de l'Est et de l'Ouest aboutissent à sa gare. Là passent les marchandises transportées vers Cuba, les Antilles, vers ce Mexique aujourd'hui en pleine effervescence de préparation industrielle. Les capitalistes encore inactifs ne manqueront pas d'être tentés par le trafic du canal qui rendra prochainement accessible, aux produits des régions septentrionales et centrales, tout Toccident de l'Amérique latine. Déjà les machines, les poutrelles de métal, les rails que Pittsburg fabrique, sont demandés par les compagnies allemandes, américaines et françaises, prêtes à multiplier, dans le pays des Santa-Anna et des Juarez, les forages de mines aurifères ou argentifères, l'exploitation des forêts aux bois précieux, la culture de fruits sans pareils, l'éfablissement des voies ferrées indispensaUts à l'exportation du café, du coton, des cuirs, des

tabacs, aux importations d'alcool, de porcelaiincs, de machines, d'horlogeries, etc. A Saint* Louis se coordonneront les initiatives. La prospérité de cette capitale, fondée en 176i par nos ancêtres, va, sans doute, tripler, sinon décupler, avec la promptitude habituelle aux succès économiques des Yankees. Ce destin fut sacré lors de la cérémonie qui, le premier jour de mai 1904, inaugura l'Exposition universelle,^ en mémoire de la cession territoriale consentie, il y a un siècle, par Bonaparte, aux amis de Franklin et de ^Yashing«ton. En échange de quelques millions, ils reçurent le tiers environ de la patrie où s'exaltent les talents des Roosevelt et des Rockefeller, après ceux d'Edgar Poë, d'Emer^ son, de de "Walt Whitman, do John Fiske, William James.

Il n'est point de pays où ces parades géantes de l'industrie et du commerce puissent exprimer plus directement la pensée du peuple qui les installe. L'orgueil américain se glorifle surtout de produire. Maintenant la vénération réservée aux Washington et aux Lincoln se dissipe, s'oublie peu à peu. Je crois volontiers que la classe moyenne se fait ici, chaque jour, plus amoureuse de ses Pierpont Morgan, de ses Vanderbilt, de ses Frick, de ses Carnegie, au détrir

ment des vieux héros. Derrière le comptoir du store, le dernier vendeur de rubans se répète ijue son pays engendre les plus puissants des riches, que cela demeure l'apanage de ses concitoyens^ tandis que les savants, les philosophes, les empereurs, les artistes illustres appartiennent « vulgairement » à toutes les annales du monde. Marchand, cowboy ou tramp, l'Américain a de la dévotion pour le trust, geste évident et particulier delà splendide énergie nationale. 11 peut advenir qu'il vote de manière à limiter les appétits de ses « Rois ». Il ne leur en est pas moins reconnaissant, si la vieille noblesse d'Europe donne ses armoiries aux filles des «migrants favorisés par la spéculation, dans les cités de fer et de briques oià sonnent éperdûment les tocsins des locomotives haut perchées sur l'essor des roues, oia meuglent indéfiniment les sirènes des bateaux à vapeur, où s'édifient partout les « buildings » de vingtquatre étages, donjons superbes dédiés à l'intelligence financière, cette maîtresse des forces humaines que saisissent, sous le réseau des télégraphes, les ordres des Bourses.

Même l'impérialisme qui, maintenant, réussit à enthousiasmer la foule, semble exprimer tin seul besoin net. Devant l'avenir, ce peuple

entend faire la preuve indiscutable de sa majesté productrice. L'énorme budget de guerre est voué, en majeure partie, à la construction des navires. Avec leurs cuirassés, les Yankees prétendent affirmer la suprématie de l'étendard étoile, parce que les vaisseaux sont des usines flottantes, des usines dévoratrices de charbon, créatrices de vitesse, porteuses des mille organismes complexes que l'ingénieux et laborieux ouvrier américain excelle à perfectionner, que l'esprit audacieux de ses patrons ose constamment renouveler sans craindre les risques de la dépense. Si la marine des Etats- Unis triomphe quelque jour, ce sera la victoire spéciale de son industrie métallurgique et savante, celle qui fait l'orgueil des milliardaires, à tel point qu'ils la désignent comme étalon pour jauger les mérites des peuples et composer, selon leur foi, le palmarès des nations. Au mois d'avril 1904, le paquebot Za Lorraine, un des plus vîtes au monde, nous emporta curieux d'assister à cette fièvre, vers les rivages de la tumultueuse, de Populente Amérique. On aime toujours affronter l'océan des contes qui peuplèrent nos mémoires puériles avec le récit des naufrages tragiques et des passionnantes découvertes. Aujourd'hui il n'est

plus guère de naufrages, ni de découvertes. On compte proportionnellement moins de collisions entre navires que de collisions entre express. Notre petit héroïsme joint à ses agréments celui d'être facile. Un temps délicieux et frais, à l'heure du départ rassura ceux dont les mouchoirs s*agitaient, pour nous, sur les quais du Havre. Ils nous confiaient à une mer d'abord souriante, exquisement grise et pâle.

Bientôt les terres violettes se reculèrent et se voilèrent. Le demi-cercle de l'horizon grandit aux flancs du bateau qui, dans sa claire toilette brillait au soleil encore faible de notre avril. Toutefois la brise du large souffla. Il fallut changer les chapeaux contre des casquettes enfoncées solidement. Dès lors il s'agissait de vivre dans les deux rues s'allongeant, bâbord et tribord, entre les vagues scintillantes et les façades du long hôtel qui occupe la majeure partie du pont, qui le charge de ses salons somptueux, de ses fumoirs, de ses cabines coquettes, de son bar où se défient les appréciateurs de coktails. Dans ces deux rues, les passagers se lient au hasard des salutations, compliments, souvenirs, vœux et propos que la brise emporte à fleur de lèvres. Les « stewarts » déplient les fauteuils de bord, où gracieusement les passa-

gères arrangent leurs postures de nonchalance. II y a la rue de soleil pour les frileux, à bâbord, et la rue d'ombre pour les actifs, à tribord. La plate-forme du pont supérieur interdit aux profanes, surplombe la cité; il porte^ lui, toute une usine qui dresse là-haut ses deux cheminées rouges et trapues, ses nombreuses manches à air ventilant les profondeurs de la chaufferie. Plus haut encore c'est le logis du commandant, des officiers, la passerelle avec la timonerie et ses appareils de science, les guérites de tôle où les maîtres du bord observent notre chemin liquide vers Jouvence et les deux mâts qui pointent dans le bleu du ciel éblouissant.

J'ai occupé la même cabine, que madame Vander Bilt. La salle de bains luit à la lumière électrique dans un réduit parfaitement aménagé. Une cretonne claire, encadrée de pitchpin, tapisse les murs, se fronce en rideaux devant l'alcôve de la couchette, sous laquelle nos malles plates furent arrimées. Pour le repos, un divan de velours vert pâle. La fenêtre minuscule reste ouverte sur la rue de tribord pleine de joies : les « stewarts » en smoking y colportent leurs plateaux encombrées de tasses,, de théières, de grosses oranges californiennes.

juteuses et sans pépins, délicates à souhait: c'est, par delà le large et vaste océan, le premier salut du pays prodigieux qui va nous accueillir. Afin de contenter ses touristes, l'art de nos tapissiers inventa le décor aimable de cette chambre, l'art de nos céramistes émailla les cuvettes encastrées dans le porphyre de la toilette. Le roulis bouscule un peu les fioles derrière les barreaux des étagères. Pour se contempler dans la glace de l'armoire, il faut, d'une main, se tenir à la clef, tandis que l'autre rectifie l'ordre des mèches. Par le couloir tout blanc on sort en s'appuyant aux rampes de cuivre. Le tapis se dérobe sous la bottine et puis la relève tout à coup. C'est le tangage. Au dehors, il amuse, par ses brutalités, plusieurs trios de gaillards roses, bien peignés sous la casquette, et qui rient formidablement, qui crient, avec la bouche et avec le nez, les interjections du slang. Ce sont les citoyens de New- York. Les groupes sympathiques se taquinent. Les couples d'amis se penchent au balcon afin de se montrer les nuances changeantes des eaux creuses puis bondissantes, et l'avant qui plonge, fie redresse, lance au ciel les angles de cordages tendus vers la cime du mât.

Dans les antichambres de la salle à manger.

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cette grosse joie saine retentit, lorsque l'on descend le double escalier monumental, tel celui d'une vaste et luxueuse demeure terrienne, si les lignes de ses marches ne venaient par instant à s'incliner en dérobant sous la main l'acajou de la rampe. Une glace sans tain montre la table fleurie d'azalées, les cristaux en lignedans les trous des tablettes fixées sur la nappe. Assis dans leurs fauteuils tournants, les convives se rappellent leurs voyages à grand bruit. Les verres opaques des hublots empêchent de voir fuir et monter l'horizon, spectacle dangereux aux cœurs maussades. Personne ne blêmit encore. Les messieurs font étalage qui de leurs barbes bien peignées, qui de leurs visages soigneusement rasés, qui de leurs calvities proprettes, qui de leurs doigts assidus chez les manucures. La majesté de quelques ventres en vestons neufs impose de la vénération. Les dames sont sages et attentives pour déguster l'excellence de vingt plats successifs, et des pâtisseries. Un parfum de fleurs, de vanille et de café agrémente l'air de la salle vernie, parée de ses trois longues tables oii l'on devise bruyamment, de ses petites tables où l'on chu:rhote discrètement.

Avant de revenir à la brise forte, et à la lu-

mière éclatante du pont, quelques uns vont choisir les romans nouveaux. Passé le grand salon peint en gris, meublé de velours jaune, large comme la salle de réception d'un club, et pourvu d'un piano à queue, c'est, derrière une cloison de glaces, la bibliothèque et ses petits secrétaires laqués en blanc, ses tentures bleu pâle brodées de guirlandes. Là sont distribués les livres qui satisferont les heures de vie mentale, à moins que Ton ne voue le meilleur de l'activité au schu/fle-board.

Exercice à la mode parmi les robustes Yankees sur les paquebots. Les voici prêts, tenant à la main le bâton où s'emmanche un croissant de bois appliqué contre terre. Un disque s'y emboîte qiie leur effort tend à faire glisser loin, vers les carrés d'une sorte de marelle. Chacun de ces carrés porte un numéro. On doit réussir adroitement à couvrir les chiffres forts, sept, neuf et dix, acquis dès lors au camp du champion. Mais ceux du camp adverse s'évertueront pour que leurs disques viennent chasser les premiers des bonnes places, et s'y implanter. Voilà toute la lutte. Souvent le roulis s'obstine à faire dévier la course des rondelles blanches ou écarlates. Alors le calcul intervient; il combine l'action des bras et l'influence dfi roulis

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pour mener le disque au bon endroit. Cela force à prévoir l'amplitude des oscillations produites par les mouvements de la mer, et c'est le vacarme d'une récréation.

Sport amusant, vif, un tel jeu contraint à remuer, à viser, à discuter les coups, à dépenser de la vigueur dans la rue de tribord, pendan t que les passagers des secondes, sur l'arrière, accoudés contre barres de séparation, regardent les grâces des dames rivaliser, les élégances des robes courtes s'agiter, les fines bottines de daim gris ou blanc se cambrer sur la jambe <jui soutient l'élan du buste et du bras.

Trois heures. L'escadron des <c stewarts » se précipite. Consommé qui fume sur les tasses des plateaux. Piles de sandwiches. Excités par le vent océanique, les appétits dévorent. Car nous avons laissé derrière nous le Cotentin bleuâtre, et nous voguons dans le cercle vide des eaux écumeuses, sous la coupole du firmament. L'air du large a salé nos lèvres. L'ardeur du soleil diminue. Quand nous nous penchons sur le bastingage, nous voyons les mains italiennes des émigrants paraître aux sabords de Tentre-pont et chauffer les callosités de leurs peaux brunes, leurs ongles en deuil. Ces poignets rugueux des laboureurs veulent tiédir,

comme au champ natal, quand la lumière toscane caresse le poing crispé, depuis l'aube, sur les manches de la charrue, pour fouiller un soi plus ingrat que celui du Texas, de la Virginie ou du Massachusetts. L'odeur de lard et de soupe aux choux se mêle à des chansons nasillardes, au bruit rauque des accordéons.

Quatre heures. Autre invasion des stewarLs. Glaces au café, à la framboise, au citron, dignes des gourmandises enfantines qiii se les disputent. Chacun déguste en contemplant les ondes vernies de soleil, les ondes éblouissantes et montueuses que voile vers l'est le crêpe indéfini de nos deux fumées nuageuses.

La fraîcheur pénètre les membres. C'est le moment de s'étendre sur les fauteuils, de faire emmailloter ses jambes dans les plaids, et de lire, gantés, quelques belles pages de Walt Whitman, jusqu'à ce que la mer s'empourpre aux baisers de l'astre déclinant.

Après le dîner plantureux et commenté par d'éloquentes voracités, nous écouterons les tziganes interpréter, au salon, les couplets illustres de Carmen, quelques phrases de Mozart, un ou deux airs yankees alertes et tumultueux. Les mille ampoules électriques éclaireront le hall et les gestes des causeurs animés. Ensuite

on arpentera la rue de bâbord en Irios bavards. iVous regarderons le fanal de misaine clignoler parmi les étoiles. Nous écouterons mugir \e courroux nocturne de l'élément. Nous admirerons les phosphorescences du sillage bleuâtre et neigeux, avant l'heure de se coucher dans la cabine qui tressaille au rythme de la machine, et qui tremble de toutes ses boiseries, frêles.

Alors c'est, parmi l'obscur de la nuit, le sens de la pauvre vie chétive audacieusement jetée dans le chaos des ombres et des eaux,, parce qu'elle veut savoir un peu plus, un peu plus des choses brèves et des hommes brefs établis en un autre point de notre minuscule planète, en grain dans la poussière des mondes scintillant à la vitre du hublot mouillé.

Parfois s'évanouissent les astres derrière les brumes qu'apporte un vent boréal. La mer enfle et rugit. Dans leurs alvéoles les ustensiles de toilette commencent à frétiller. Les livres glissent et tombent. Sous le lit les valises boxent. Les vêtements pendus aux patères prennent lentement la position horizontale puis s'affaissent, fantastiques et terrifiants. Les couvertures vous quittent peu à peu. Stridente, hors des eaux creusées soudain, l'hélice tourne à vide.

Sur leurs agrafes de métal vibrent longuement les cordages tendus. Leurs sons éoliens accompagnent les tumultes des lames épanchées en mille cascades et qui claquent le cordage. Longuement beugle la sirène pour avertir les vaisseaux voisins de sa dangereuse célérité. Et quelquefois, une autre répond au loin, barrik Dans les fracas de la tempête s'engage ainsi le dialogue émouvant de ces deux forces humaines prudentes pour s'éviter. Le voyageur s'imagine comme un humble petit organe dans le flanc de quelque monstre ïchthyosaure qui menace, nage à grand bruit vers un rival redouté. A l'aube, et la toilette bâclée en se peignant d'une main, en s'agrippant de l'autre aux étagères. C'est une course maladroite dans le couloir verni qui vous bouscule, c'est une porte ouverte avec peine contre la puissance de la bourrasque, contre le salut de l'eau. Elle saute sur le pont, ruisselle vite selon la pente du plancher, à moins qu'elle n'afflue et moaille. Pdr delà les barres du garde-foU; l'Océan, noir et bleu, précipitamment, se mé tamorphose en vallons d'encre, en montagnes de jade argentée, en cataractes mousseuses, en hydres jaillies, en rempartë accourus avec une crête de cavalerie échevelée prête à bon-

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dir mais qui déborde, glisse et s'affaisse parmi d'effroyables lamentations, pour découvrir l'incohérence des brumes proches. Tout l'art de Wagner ressuscite dans la mémoire extasiée par la magnificence tragique du spectacle. Il n'est pas de beauté plus attrayante que celle de la tempête, lorsque le contemplateur siège, au centre des éléments, sur un confortable bateau, soigneusement laqué, fourbi, gratté, pourvu de boissons chaudes ou glaciales, de chaises longues propices à la méditation, l^e dernier imbécile peut concevoir alors le travail d'un démiurge essayant de choisir les formes de la vie dans le chaos des forces encore mobiles, fluides, vagues, embrumées. On évoque l'esprit divin, dans la giration universelle du mouvement imprécis qui tente à la fois d'être l'air, le brouillard, le sel, le vague, et le génie humain propre à les penser, à les domptera

Volupté du navigateur, et qui vaut, à elle seule, la promenade du Havre à New-York, par une semaine de printemps variable. L'été, la mer n'est qu'un lac â^ g-résil bleuâtre et lumineux ; horizon pour casino. Mars, avril, au contraire, ménagent les surprises des grands spectacles changeants, dignes d'être contemplés sur la dunette d'un de ces paquebots agréa-

bles, Lorraine, Savoie, Touraine, Provence, qu'affrète notre Compagnie Transatlantique ; et où vous accueillent des marins diserts, comme le commandant Alix, aimé des Américains, comme le commandant Fageolles si féru d'idées copieusement et joyeusement savantes. On se ruine sur les Deidschland encombré de rastaquouères, de joueurs trop adroits, de flirteuses arrogantes, d'Allemands impolis, toute la lie somptueusement équivoque des hôtels cosmopolites et des villes d'eaux. Les navires américains sont trop lents; et la nourriture, autant que la brusquerie du service, incommode les estomacs latins. Sur un vaisseau français, il convient de faire sa première rencontre avec le Yankee triomphant, avec sa face colorée, rosée, encadrée de cheveux lisses, avec son aspect athlétique en veston court, cintré sous les aisselles, en pantalon neuf, en souliers ronds, convexes et lumineux. Cavalier servant d'une dame virile et hardie, la plupart du temps, il marque du dédain pour les passagers moins soucieux de leur mine. Sur la Lorraine l'un était typique. Géant brun, sanglé dans un long pardessus, il ne cessa de marcher, par hygiène, autour des cabines extérieures, tel un ours en cage. Il avait l'apparence du trappeur

enrichi par la vente des fourrures, en quelque Winipeg après toutes les péripéties que nous conta Feninriore Cooper, et que des imitateurs pourraient encore relater sans guère de mensonges, comme advenues l'an dernier. Tournant ainsi , perpétuellement . il donnait mal au cœur. Son activité naturelle exigea cet emploi de ses vigueurs durant toute la traver- 4sée. Mécanique, formidable, opiniâtre il allait les mains gantées derrière le dos. Evidemment il comptait ses pas, mesurait la largeur de ses enjambées, chiffrait les distances ainsi couvertes, sans prendre garde aux babillages des causeurs, aux gentillesses des voyageuses, aux incidents du bord. L'œil visait directement le terme invisible de cette course, parmi les fusées d'eau qui assaillaient l'avant, parmi les nuages qui poursuivaient l'arrière. Les coups de roulis jetaient parfois le monsieur tantôt contre le garde-fou, tantôt contre les cloisons blanches des salons. Aussitôt il rétablissait son équilibre. D'un pas solide, il rejoignait la ligne médiane préférée par son allure. Certes sa manie déambulatoire n'était pas une chose absolument particulière à sa nation. Beaucoup de latins ou de vikings estiment éviter ainsi le mal de mer, et les indispositions consécutives au

manque d'exercices physiques. Pourtant nul autre qu'un Américain du Nord n'eM manifesté un pareil scrupule, une semblable ténacité pour accomplir la tâche salutaire. Têtu, muni d'œil- 1ères invisibles mais indéniables, comme un animal de manège, il ne se laissa, toute une semaine, détourner par aucune des occupations qui séduisaient, un instant les Teutons, les Latins, les Anglais mêmes. Il n'eut pas besoin de se reposer, de se délasser, de changer. Cette unique et fastidieuse besogne de piéton l'accapara, sans l'affoler, le fatiguer, ni l'ennuyer. Avec une dame virile, un autre Yankee l'imitait. Tous trois s'étaient imposé un travail de culture physique, et ils se fussent reproché de forfaire, une minute à l'œuvre prescrite. Leur volonté veilla. Il importait de mettre à profit ces huit jours afin de perdre un poids de graisse déformante, et de raffermir les muscles amollis par les délices d'Europe. Ils n'auraient enfreint pour rien au monde, la règle qu'ils s'étaient promise à l'avance; et ils l'observaient avec le maximum d'application possible. Ce maximum d'application exclusive en tout effort est la caractéristique de l'âme yankee qui s'y voue, cupide ou mystique, brutale ou vertueuse. Ce que les citoyens des Etats-Unis nomment le self-con-

tvol, la surveillance de soi par soi-même, ce mérite qu'ils louent tant chez autrui, chez eux, ils l'utilisent pour atteindre sans distraction ni digression, la fin qu'ils se sont proposée d'abord. Semblable à ce voyageur épris d'hygiène sur le pont du paquebot, le peuple entier s'hypnotise, les sourcils froncés et les poings crispés, le regard au but. Rien ne le distrait. Rien ne le détourne. Il va solide, obtus, serrant son énorme mâchoire inférieure contre les dents de la supérieure, et aveugle pour tout ce qui n'est pas son espoir de puissance matérielle ou morale. Parce que cet espoir s'élève audacieusement, comme celui des ancêtres aventuriers, il vise très loin, si loin que le chasseur de chimçres sent la nécessité de rassembler toutes ses forces, de les conserver en un faisceau, à l'exclusion de tout jeu, de tout loisir, de toute digression inutiles. L'art, l'amour, la flânerie, n'obtienne que de brefs regards, aussitôt réclamés par le souci de l'effort capital, qui sera toujours pour son Prométhée, le meilleur au monde : the best in the worldj comme proclament les affiches de publicité.

Très nettement l'Américain du Nord croit qu'aucun autre peuple ne s'évertue autant. Il mesure d'après sa peine l'importance du résul-

tai II le juge aussi grande par déduction simple. A son avis le plus énorme effort ne saurait produire que la plus sublime chose. Ainsi raisonne-t-il, sans admettre d'objection appréciable. Donc, pour devenir sublime, il suffit de se donner infiniment de mal. De là ce maximum d'application exclusive, de là cette sévérité du self'Control, de là cet orgueil naïf, confiant, optimiste qui défricha, qui défriche le Nouveau-Monde, fait jaillir de la terre d'incommensurables richesses et des villes inopinées, attire par l'exemple de sa formidable et prompte fortune, les déracinés du globe jusque sur cette terre qu'on aperçoit du navire, basse et terne, noyée dans les vapeurs, puis agrémentée, ici et là, de bizarres trépieds en fer, de hauts cylindres noirs, de moulins à roues métalliques et tournantes, de bâtisses tapies entre les rides d'un sol chauve, de toute une machinerie éparse, sommaire, provisoire. Les steamers à l'encre bordent cette côte désolée; leurs sirènes meuglent, leurs treuils grincent. jMais, par delà, bientôt la baie de l'Hudson s'échancre, derrière les caps : grandioses, avec ses eaux grises et ses collines verdoyantes, ses bourgs clairs, ses îles industrielles, ses larges ferry-boats colportant les trains entiers d'une

rive à l'autre, sa Liberté colossale érigée au milieu d«i golfe, ses flottes alignées devant les docks rougeâtres, sa berge de New- York sup^ portant les buildings de vingt-cinq étages qui dominent les quartiers de la ville, comme le donjon dominait l'amas des chaumières, au temps féodal de la vieille Europe.

Décord'un rêve fabuleux que ces quatre-vingttrois millions de déracinés se trouvent en état d'étreindre, soit qu'ils aient, depuis deux siècles, établi leur « ranch » dans l'ouest avant de destiner leurs troupeaux aux abattoirs mécaniques, aux wagons frigorifiques, aux fabriques de chaussures et de noir animal, trésors inépuisables ; soit qu'ils aient naguère atterri dans la baie del'Hudson, après avoir quitté les sols trop ingrats des Allemagnes, de l'Italie, des Balkans, des îles grecques, pour être dégorgés, le bagage au dos, sur le débarcadère d'Ellis-Island.

Non loin du roc qui soutient l'image de la Liberté, au seuil de la rade, cet îlot émerge. L'Amérique examine là ceux qui prétendent devenir ses citoyens. Elle accepte ou rejette prestement les voyageurs d'entre-pont, ceux mêmes des classes supérieures qui n'ont point satisfait par leur mine ni par leurs réponses, les agents du port grimpés sur le paquebot. De la gare ma-

rilime, un lourd steamboat transporte la cohue de Calabraises aux croupes larges, vêtues d'indienne fleurie, aux têtes coiffées de foulards. Leurs fils noirauds plient sous le faix de paquets multicolores. Vingt races bronzées que TAsie jeta peu à peu dans la péninsule romaine, aux temps des Héliogabales, reparaissent là sous les traits de leur descendance misérable. Telles faces de madones jaunes sont encadrées de cheveux gras que contiennent les ramages des fichus polychromes. Maints et maints corsages d'un rose vif ceignent des torses rustiques. Des tabliers de velours râpé se bombent sur des abdomens bossus. Des mains épaisses et noires empoignent des ballots enveloppés de couvertures arabes aux bariolages violents. Dans l'ombre des feutres flasques, telles jeunes figures imberbes sont indolentes. Des doigts gourds tripotent innocemment les chaînes d'argent chargées de médaillons qui parent les ventres creux. Piailleurs, hâves, barbouillés", des enfants caracolent en bas de laine azur qu'une mère-grand tricota dans quelque chaumière napolitaine, en songeant au voyage de ses petits-fils. Pieusement un garçon protège des heurts sa guitare.

Blêmes et blonds, voici des Germains d'Autriche. Leurs pantalons s'engagent dans de la-

LE SEUir. DE JOUVENGE 35

mentables bottes inconnues du cirage. Des cols en poil de lapin agrémentent leurs palçtots usés. Ils allument leurs pipes à fouriiedu de porcelaine sur quoi une belle dame émaillée continue de roussir entre leurs doigts calleux. Lequel de ces pauvres sera le gagnant de la chance qu'envieront les cinq cent mille Allemands actifs dans New- York? En deuil, des boutiquières de tous les pays, fuient, sans doute, les conséquences de la faillite et les outrages des créanciers. Les bébés se renfrognent au fond des capuches de laine. Leurs mères les consolent et les bercent, puis regardent Teau froide que sillonnent, en meuglant, les ferryboats. Un quidam tire, de sa poche, une glace encastrée dans une armature de plomb. Il se tord la moustache, en se mimant des grimaces résolues, impertinentes. Son camarade enœille sournoisement une créature dont les jupes écourtées découvrent les bas de fil à lour et les escarpins de molesquine. Mais l'agent d'immigration gagne les faveurs de la belle séduite par les murmures prometteurs de ce fonctionnaire bien rasé, pansu, honoré d'une casquette aux inscriptions d'or. La bise violacé les visages rustiques ou souffreteux. L'humidité plaque les mèches folles contre les tempes. Des épaules frissonnent, serrées dans les châles

minces. Enfin l'on .aborde. Un solide Yankee accélère le passage du troupeau sur le pont volant. Sa tape sèche et dure complètes omoplates gauches qui défilent à sa portée. Bienqu*il sourie, son geste autbritaire ne permet pas que la femme s'assure d'être suivie par les siens : déjà la tape américaine dénombre d'autres épaules courbées, pousse d'autres échines basses. Au bord du quai, un impassible contrôleur fait retentir dans le creux de sa main le petit instrument propre à chifî'rer, un par un, ces individus et leur total statistique.

Néanmoins, l'édifice consacré à la réception des émigrants ne présente pas les caractères de la caserne ni de l'hôpital. C'est un palais considérable, d'architecture soignée, décorative et quasi pareille à celle des hôtels de ville récemment construits dans nos cités importantes. Une marquise de fer ouvragé abrite les arrivants jusqu'à ce qu'ils pénètrent dans les sous-sols. Deux trottoirs roulants colportent leurs bagages lourds vers les salles d'attente. Principales vertus américaines, la vitesse et la coordination parfaite des mouvements s'aident ici. En un clin d*œil cette foule, rapidement tassée, divisée, nu mérotée par les commis aux dolmans noirs, se

rCduit en monômes dans l'étroitessedes couloirs vernis. Elle défile devant des pupitres où les appareils enregistreurs sonnent. Elle débouche dans une nef immense peinte à neuf, noyée sous la lumière dévastes baies, scindée en longs compartiments rectangulaires par cent cloisons de Ireillis noir. Chacun de ces compartiments érige une lettre identique à l'une de celles marquées au centre des cartons qui pendillent sous la boutonnière des voyagears. D'après cette indication visible, les employés répartiteurs choisissent vivement leurs ouailles, les agrippent si ahuries qu'elles paraissent sous le poids des besaces et des valises. Ils les engagent dans les corridors à claire-voie, vers les mains d'autres vérificateurs qui font ôter casquettes et chapeaux, constatent en même temps l'état sanitaire du cuir chevelu, et le pays d'origine mentionné au bas de la fiche. Le garçon, qui porte une paillasse sur son dos, et une chaise à son coude, est néanmoins tourné, retourné, inspecté, lu, palpé, tapé, poussé en avant, remis au médecin préservateur des contagions. Debout et barrant l'issue, celui-ci enfonce les pouces dans les deux orbites étrangères, retrousse les paupières sur un bâtonnet d'ivoire, regarde lestement la nuance des muqueuses intérieures, et aussi le teint, la carrure,

la mine. Puis il fait pirouetter le patient et ses fardeaux qu'un aide attrape afin de tracer, sur le revers de la veste, une lettre à la craie bleue, signe inhibitoire prescrit par le geste du silencieux docteur. Occupé maintenant à se tremper les mains dans une cuvette d'antiseptique, ce praticien en uniforme juge déjà l'apparence d'un autre Européen qu'on lui pousse, et qu'embarrassent deux parapluies.

Une robe à falbalas et à manches bouffies habille l'élégante sage-femme. Assez gracieuse malgré ses lunettes d'or, elle dévisage les matrones, les jeunes filles, les paysannes ; elle cherche à reconnaître le masque de grossesse. Au premier soupçon elle interroge brusquement : « Où est le mari? » Les malheureuses balbutient. On les bloque dans une cage annexe; et elles tombent, désespérées, idiotes, sur le banc très bien ciré. Une manière de commis, une demoiselle de magasin avouent être venus ensemble. A la cagel Ils n'entreront aux Etats- Unis que mariés, ou retourneront dans le pays de leur faute. Car il importe que cette jeune personne^ abandonnée bientôt par le séducteur, ne tombe point à la charge de ses hôtes, en leur donnant un exemple scandaleux.

Ainsi la colonne défile, mterminablement>

avec ses Italiennes polychromes, ses Moraves bottées, ses Allemands colletés de poil de lapin, ses pifferari bruns, ses Albanais puants, ses boutiquières en deuil, ses Piémontais lourds, ses enfants pleurards, ses fillettes jacassantes, ses Slaves fatigués, ses Juifs de Pologne au nez de vautour et aux boucles dansantes sous le melon crasseux. Elle défile, perdant, de ci, de là, un des siens que les docteurs, les sagesfemmes retiennent dans les boxes grillagés, que les interprètes arrêtent devant leurs bureaux. Là, chacun présente le billet de chemin de fer assurant son voyage jusqu'au lieu de travail, et, en outre, un pécule, en dollars, de cent cinquante francs, plus une pièce, une lettre proavant des relations entretenues avec des Américains recommandables. Quiconque ne peut offrir ces garanties demeure. Sous mes yeux, huit mille passèrent cet examen après ceux déjà subis, au départ, dans les locaux de le société d'émigration allemande, italienne ou française, puis sur le paquebot où le médecin les visita tous les matins, oii le commissaire du bord les questionna méticuleusement; car ceux évincés dans Ellis-Island seront rapatriés aux frais de la compagnie qui les amena.

Dans la nef immense pleine de lumière, cette

cohue anxieuse bourdonne^ murmure, tremble, \a, harcelée par les tapes amicales des lestes iiommes en dolman noir. Ils lui extirpent ses papiers crasseux, son argent rare, ses aveux timides. Ils la confessent, l'absolvent ou la condamnent, la séparent en groupes de marcheurs, <il en flaques d'assis. Ils la mènent aux caisses ^u change. Là des adolescents froids, bien rasés, correctement coifTés, ainsi que les héritiers des familles princières, échangent les dollars d'argent contre les marks de Prusse, les lires d'Italie, les louis de France, les livres turques. Entin les gros souliers dégringolent avec leurs propriétaires par les larges escaliers qui mènent aux salles d'attente. Des malles bizarres ornées de clinquant damasquiné s'y dressent par monts. Il y a un buffet : piles de pains ronds, paniers -d'oranges, chapelets de saucissons, monuments do boîtes à sardines. Pour la fortune du tenancier, la foule se précipite et dévore, en attendant l'heure du bateau qui la déversera dans les gares du Pensylvania Railroad, du New-York Central, du Lakawahna. Ce sont les heureux admis dans ce pays exceptionnel où le simple manœuvre des forges gagne un salaire de huit francs pour dix heures de besogne, où l'ajusteur mécanicien habile sait obtenir quarante, et

même cinquante francs quotidiens. Bientôt ces humbles gens pourront substituer aux haillons et aux oripeaux légers qui les couvrent le drap des costumes neufs, les faux-cols blancs, les chapeaux respectables, les jaquettes féminines coupées à la mode bavaroise, les jupes da cheviotte épaisse, et les feutres Gainsborough. Partout, des maisons et des villes se construisent, des voies ferrées s'allongent, des fabriques sont édifiées, des mines sont mises au jour, des puits de pétrole sont ouverts; et il faut des bras solides capables d'achever ces tâches innombrables. Le paradis de l'ouvrier s'ouvre dans le temple d'Ellis-Island.

Mais il y a ceux qu'évince la loi. C'est une pauvre Autrichienne qui veut rejoindre sonmari gagé dans les docks de Chicago. Ignorante des règlements, elle n'a point voulu laisser, dans la province danubienne, sa petite fille idiote. D'ailleurs, qui donc eût pris l'enfant ea garde ? Et la voilà qui s'explique devant les ju« ges d'Ellis-Island, cinq messieurs graves, sachant, chacun, l'une des langues propres aux différentes nationalités. Derrière leur table de bois ciré, sur des fauteuils tournants, ils trô* nent. Leur linge raide soutient leurs bajoues glabres. A terre luisent les crachoirs de nickeL

Laqués en vert sombre jusqu'à la cimaise, puis ^n jaune clair, jusqu'au plafond, les murs intimident par leur propreté limpide et froide. Des plaques de cuivre fourbi garnissent, à la hauteur du bouton, les battants des grandes portes qui encadrent des vitres craquelées. Avec ses bancs confortables à dossier où les prévenus attendent^ avec son plancher de caoutchouc, son odeur de peinture fraîche, ses fenêtres ouvertes sur la rade pleine de bateaux fumants et beuglants, la salle d'une netteté luxueuse stupéfie l'infortunée. En vain elle déplie des lettres, compte de l'argent, déploie la kyrielle de ses malheurs anciens. Les juges s'excusent de ne pouvoir admettre, sur le sol de la République, une enfant infirme et qui peut retomber à la charge de l'Etat. De même ils rejettent cette Morave bottée, mais si belle de figure dans le mouchoir ocre noué lâchement sous le menton. Ne connaissant personne qui réponde d'elle, qui la protège et la guide dans le droit chemin, elle pourrait être la proie des prostitueurs. Les juges déclinent la responsabilité de cet abandon moral. Ils se renseigneront encore, écriront aux adresses dites par les deux postulantes. Elles attendront les réponses dans une large salle que ferment des portes verrouillées. Elles espéreront

à côté de l'auge en pierre que comble de son linge une mère prête à la lessive. Elles dormiront sur les cadres de treillage noir, rabattus, le jour, contre le mur soigneusement peint. Elles perdront patience en regardant par les fenêtres la vie de la rade, ses bateaux ventrus qui transportent, à travers les eaux, des trains entiers de marchandises. Autour d'elle joueront les enfants aux bas d'azur, et la petite idiote, sage ment, sucera son pouce. Autour d'elles tricoteront les paysannes slaves, coiffées de châles jaunes, bruns, violets. Toutes écouteront, peutêtre grommeler, dans les salles voisines^ des hommes détenus aussi pour des causes analogues, et qui se lamentent, écroulés sur leurs pauvres bagages, à l'idée de revenir dans cette Europe de détresse qu'ils fuyaient.

L'édifice retentit de leurs plaintes. Ils se pressent aux grilles, dès que résonnent les pas du visiteur et les clefs tintantes des gardiens. Peut-être la nouvelle de l'admission les vat-elle libérer? J'ai vu, dans un de ces halls emplis d'humanité grouillante, un Français, le seul de huit mille émigrés, et qui, faute de cinq dollars, ne pouvait poursuivre son voyage vers le Canada. Bien qu'il eût acheté son billet de New-Yorli à Montréal, l'administration améri-

caine exigeait qu'il possédât quelque argent de poche. Au frère qui l'appelait là-bas, il avait pourtant télégraphié! La réponse tardait. Et c'était l'ennui pour ce simple ne sachant tenir conversation avec ces Arabes en veston jaune> ces Macédoniens hâlés, ces Siciliens en chemise de flanelle que noue une cordelette de soie éraflée, ces Allemands dociles, peureux, résignés, tout ce troupeau anxieux dont quelques tétes^ sans doute, dans vingt ans, seront saluées par les millionnaires de Wall-street, leurs inférieurs ou leurs égaux.

Il suffira que l'un de ces lamentables hères économise, partiellement , ses gages de terrassier en posant des traverses sur les nouvelles routes à locomotives; il suffira qu'il achète, 'pour peu d'argent, un lopin de terre utile au tracé d'une voie de garage, et qu'il le revende cher à des entrepreneurs pressés; il suffira qu'il gagne New-York après quatre ou cinq trafics de ce genre. Alors, si la chance le sert, peut-être entrera-t-il comme clerc dans l'office d'une Société en trafiquant sur les terrains. Qu'il indique aux administrateurs une audacieuse affaire méditée pendant la phase de ses besognes manuelles, et il deviendra soudain l'homme précieux magnifiquement appointé. Chaque matin.

il se fera raser, masser la face par le coiffeur. 11 revêtira des complets sombres, fréquemment neufs, barrés d'une chaîne d'or. Il trônera derrière les comptoirs en porphyre des buildings. Il maniera les chèques et les actions, en jetant de brèves paroles vers la plaque du téléphone^ en regardant la cote de la Bourse s'inscrire, de seconde en seconde, sur le papier déroulé dans le globe de verre qui contient l'appareil télégraphique automoteur et exact. Certain jour, tel chiffre de cette cote lui inspirera l'audace d'une idée spéculatrice. A ses amis, il la communiquera. Téméraires, et solidaires, ils engageront au jeu leurs biens, ceux de leurs proches. Que le bon numéro sorte, l'initiateur sera vite l'associé d'un trust. Il verra des villes éclore à son signe, dans les déserts; et des paquebots sortir des ports en battant pavillon à ses initiales. 11 organisera quelque World's Fair. Il sera un monsieur solide à cheveux gris, à chair rose, à dents dorées, à souliers énormes, bossus et parfaitement cirés, à mains appesanties par les joyaux de ses bagues coûteuses. Dans le. fauteuil d'un club, il humera des cigares en crachant loin; boira de l'eau glacée, proclamera doctement la suprématie industrielle, savante et militaire des Etats-Unis sur le monde. Il mépri-

sera les Latins, dédaignera l'Angleterre, admirera l'Allemagne, la jalousera, et voudra lui faire la guerre, cela, pour battre le record de la victoire que détiennent les Germains depuis 1870. Tant les eaux de la nouvelle Jouvence auront grisé son cœur.

Le dimanche soir, pendant le congé hebdomadaire de ses domestiquer arrogants, il paraîtra en habit au restaurant Cherry, derrière sa femme orgueilleuse d'arborer les toilettes royales composées chez nos Paquin et nos Doucet. Il savourera le goût du triomphe en dînant à Tune de ces petites tables fleuries, sous les lustres, parmi l'assemblée d'opulents messieurs et de féeriques vierges habiles à toutes les dissertations. Discrètement, les ondes sonores de l'orchestre frapperont les tentures, graves et plaisantes du lieu, les feuilles des palmiers en caisse. En cette heure, il se souviendra, sans honte, qu'il fut, dans la nef lumineuse d'Ellis-Island, un lamentable Silésien, chaussé de bottes rabougries, et qui portait une chaise de paille à son coude, une valise cordée dans la main droite, un ballot sur l'épaule gauche; il se souviendra que de sveltes commis en dolman le décoiffaient pour voir si la teigne ne désolait pas la broussaille de sa chevelure jaunâtre. Car, actionnaire de

îa compagnie qui gère l'établissement d'Ellis- Island, il possédera, s'il veut, une partie des millions constitués par les deux dollars dont chaque émigrant paye son entrée au seuil de Jouvence.

Le génie du Yankee, se manifeste particulièrement dans l'œuvre de créer des appareil ^ mobiles plus vite que la pensée qui les conçuU plus forts que les foules dont ils assurent le travail et le gain, plus adroits que le talent des mécaniciens dont ils dépendent, plus créateurs de puissance que l'esprit dont ils sont la conséquence féconde? En sorte que ces êtres de fer et d'acier, aux nerfs électriques , aux poumons de brasiers, aux haleines de vapeurs, aux intestins chargés de scories encore précieuses, paraissent s'animer d'une vie magique et formidable, devant l'admiration étonnée du constructeur même. Dociles, soumis aux noirs pygmées qui

L'ŒUVRE DE PlTTSBURG 45-

se glissent dans leurs flancs ou bien se juchent h leurs faîtes, ces colosses agissent intelligemment , subtilement, formidablement. Ils avalent le minerai, le digèrent et le rendent en ruisseaux éblouissants. Ils subliment la fonte, modèlent le fer et le bronze, pétrissent l'acier. Ils engendrent les forces rapides transportées par les câbles et transmises par les courroies dans tous^ les espaces oii l'on forge, oîi Ton martèle, oii l'on ajuste, où l'on troue, oii l'on tourne, oii Fou découpe, où l'on scie, où l'on lime, où l'on plie, où Ton cloue, où l'on boulonne.

Ce singulier bétail que nos ancêtres du quinzième siècle eussent considéré comme des troupeaux de léviathans, de dragons, de chimères, évoqués, puis domptés par la sorcellerie des alchimistes et des astrologues, ce singulier bétail naît dans mille étables infernales, de ci, de là. En ces lieux tonnants et rougeoyants, d'énormes ponts glissent sur des rails suspendus le long des frises; et ils promènent, à travers les halls, leurs guérites inférieures d'oîr sailliss3nt de monstrueuses tenailles, d'énormes b^as jréhensifs, articulés comme des membres humains, capables de pêcher, dans les fournaises, les blocs de métal radieux. En bas circulent les courroies de transmission; les pi-

gnons dentés s'emboîtent, se mâchent; leurs Liges tournent vertigineusement ; les pistons travaillent en rythme, brillent. Visages sérieux, les manomètres expriment les passions dosées des machines en labeur. Entre deux bastions de fer noir, massifs, pareils aux donjons de jadis, le volant de la dynamo tourne, évente, silencieux propagateur de l'énergie. Des ouvertures circulaires révèlent le jeu des bielles huileuses, de leurs courbes ellipsoïdales. Quatre appareils semblables fonctionnent, parfois, côte à côte, et terrifient. Ils distribuent la vigueur enfantée dans le mystère de leurs girons par les courants alternatifs qui développent une puissance intensive de six mille six cents ampères.

Pittsburg, la ville de Frick et de Carnegie, est le principal de ces enfers. Dans la Pensylvanie, à mi-chemin de New-York et de Saint- Louis, se bosselé la cité montueuse, fumante, enveloppée dans le réseau aérien de ses fils électriques, et téléphoniques, de ses cordons à trolleys. Rougeâtres et noircies, les maisons se tassent entre les tours quadrangulaires des buildings à vingt- cinq étages. Sur la chaussée boueuse, de cent mètres en cent mètres, se succèdent les tramways jaunes, et combles; telsi

les wagons séparés d'un même train continu, perpétuel, rapide et tumultueux. En grondant le long" des magasins encombrés de camelotes et de trésors, ils glissent; leur bruyante célérité entraîne des grappes de gens pendus aux courroies de l'intérieur^ ou massés sur les plates-formes. Les cars se croisent, s'arrêtent une seconde à peine, aux angles des mes pour la brève bousculade des groupes qui descendent, des groupes qui montent. Et les véhicules repartent tout à coup sans souci des retardataires, des vieillards, des impotents omis sur le pavé sale. Seul le train de marchandises qui traverse la ville arrête l'élan opiniâtre de ces voitures publiques. Le tocsin de la cloche ébranlée par le chauffeur de la locomotive avertit la hâte des passants, des watmen. Les promeneurs se réfuf^ient sur les trottoirs. La fumée de la machine emplit les fenêtres ouvertes aux premiers étages. Les bicyclistes s'amusent à dépasser le convoi qui se bâte vers les usines ardentes au fond des faubourgs, qui frôle les Apaches de bois colorié, statues servant d'enseignes aux boutiques de tabac. Hors des wagons trop chargés, la houille tombe, mais il n'est pas de pauvresses pour la ramasser comme en nos pays latins. L'orgueil yankee dédaigne ces aubaines. Enfin

le dernier wagon rougeâtre s'enfuit. Les car& reprennent leur course par les quartiers pauvres. Maisonnettes de sapin peintes en gris, en vert, bordées des mêmes teintes plus sombres. Quelques géraniums végètent derrière les vitres, sous la guipure des rideaux. Régulièrement s& dressent, de distance en distance, les mâts bruts à trois vergues courtes soutenant les fils et les câbles des transmissions électriques. Des nuées grossissent dans le ciel. Bien que midi sonne, les brins de platine s'allument dans les magasins obscurcis. Car les forges d'Homestead crachant leurs fumées, à trois milles de là, vomissent la nuit sur la ville.

Un détour : c'est le quartier des résidences. Les familles aisées reposent dans ces cottages préraphaélites que les esthétiques de Ruskin et de William Moris conseillèrent aux architectes anglo-saxons. Perrons de pierre bleuâtre; porches romans enguirlandés de lierre; pignons aigus; Windows en saillie sur les façades aux briques lisses; grandes chaumières de luxe,, fraîchement laquées, et démine innocente : cela s'érige au milieu des pelouses étroites que concède une banlieue aride. Presque aussitôt, après le cimetière, les maisonnettes uniformes

en sapin vert pâle culminent sur les crêtes du sol point nivelé, sur quelques pilotis inégaux; elles penchent, délabrées, déteintes, entourées de lessives séchant le long des ficelles. On passe un pont, longue cage en câbles métalliques posée sur les deux bords de la rivière bourbeuse. A droite et à gauche le vent disperse malaisément les fumées opaques issues d'une forêt de cheminées en tôle. L'air gémit et répercute les grands^ coups de marteaux heurtant les blocs incandescents. Des millions d'étincelles sautent par dessus les toitures de bâtiments immenses, étendus sur les terrains vallonnés. Par cent trémies noires les escarbilles dégringolent vers les chalands où manœuvrent des émigranls croates demi-nus, quelques-uns des 300,000 Slaves occupés ici aux besognes de force. Au lieu detomberaux et de camions, cent trains, de partout, s'élancent, soufflent sifflent, sonnent,, avancent, reculent, cahotent, serpentent, se courbent, contournent, et s'engouffrent sous les porches béants des ateliers qu'ils desservent pour ressortir encombrés de rails, de plaques massives, de cuves monumentales, de roues dentées, de cylindres, de tuyaux, d'essieux, d'ancres, de chaudières, le tout branlant selon l'allure des trucks, au long de voies provisoires.

En un an, 2,289,000 wagons repartent ainsi pourvus.

Vingt-quatre kilomètres carrés environ supportent les bâtiments et les dépendances des industries acquises par le Trust de l'acier. Rien qu'au territoire communal d'Homestead cinquante et une de ces usines sont activas, avec quatre hauts fourneaux où brûle un gaz naturel de paraffine qui, à meilleur prix, remplace la houille pour sublimer la fonte et recuire les blocs de fer.

« Le centre de cette région de gaz naturel est le village de Murraysville dans le Westmoreland, écrit M. Carnegie. A cet endroit, dans le bief d'un petit moulin à farine, une quantité de gaz plus considérable qu'à l'ordinaire avait été remarquée; il y a quinze ans, un groupe de spéculateurs fit faire des sondages, dans l'espoir de trouver du pétrole, mais on fora à une profondeur de 900 pieds sans rien trouver. Sept ans plus tard, un autre groupe résolut d'essayer à nouveau et de n'arrêter le forage qu'après avoir atteint une bien plus grande profondeur. Bien entendu, ils espéraient trouver du pétrole, mais après qu'ils eurent creusé à une profondeur de 1.320 pieds, il se produisit une terrible explosion qui chassa hors du puits les machi-

nés à forer et mit tout en pièces. Le rugissement du gaz qui s'échappait fut entendu à Monroeville, à cinq milles de là. La force emprisonnée avait enfin trouvé une issue, et une nouvelle source de richesses fut donnée à la Pensylvanie occidentale, déjà infiniment trop favorisée, diront sans doute mes lecteurs. Après qu'on eut posé quatre tuyaux de deux pouces de diamètre à la bouche du puits et qu'on y eut fait passer le gaz, on alluma celui-ci, et la. région fut éclairée sur une surface de plusieurs milles. Ce précieux combustible fut gaspillé pendant cinq ans, faute de capitalistes consentant à risquer 40.000 £ (environ 200.000 doll.) en tuyaux destinés à l'amener aux usines et aux manufactures où il pût être utilisé.

» J'ai visité cette région, la semaine dernière et j'y ai vu 9 puits fournissant du gaz. Le gaz des trois plus grands passait encore par l'air. C'est là un merveilleux spectacle. Le gaz sort avec une telle rapidité d'un tuyau de 6 pouces qui s'élève peut-être à 20 pieds en l'air, qu'il ne brûle qu'à 6 pieds de l'ouverture du tuyau. En «regardant le ciel bleu et clair, vous y voyez •danser devant vous un feu follet doré, sans lien visible avec la terre, qui au souffle du vent prend des formes fantastiques et tournoie dans

toutes les directions. Comme le gaz qui vient du puits frappe le centre de la flamme et la traverse en partie^ la partie inférieure de la masse se replie intérieurement, produisant ainsi le plus magnifique effet. Elle ne laisse échapper aucune fumée.

»... Pour la fabrication du verre, qui se fait en immense quantité à Pittsburg, j'apprends que le gaz est beaucoup plus cher que le charbon, parce qu'il améliore la qualité du produit. Une maison à Pittsburg fabrique déjà des glaces des plus grandes dimensions^ égales aux meilleures glaces françaises, et ce résultat est dû au combustible. Dans la fabrication du fer et surtout dans celle de l'acier, la qualité est également améliorée par la pureté du nouveau combustible. Dans nos usines de rails d'acier, nous n'avons pas, depuis plus d'une année, employé une livre de charbon. Nous avons agi de même dans nos forges. Le changement est saisissant. Là, où nous avions autrefois 90 chauffeurs à l'œuvre dans une chambre de chauffe, et où nous consommions 400 tonnes de charbon par jour, le visiteur qui se promène le long des chaudières ne voit qu'un seul surveillant. Le bâtiment ayant été blanchi à la chaux, on ne voit plus

trace du combustible salissant d'autrefois, et les cheminées n'ont plus de fumée. Dans les <( Union Iron Mills », nos puddleurs ont même blanchi à la chaux les magasins à charbon de leurs hauts fourneaux. La plupart des principales forges et verreries de la ville emploient aujourd'hui (janvier 1885) le gaz comme combustible ou se préparent à l'employer. Non seulement on économise ainsi le prix du charbon, mais aussi celui de l'allumage et de la manipulation. D'autre part, les réparations aux chaudières et aux grillages sont beaucoup moins nombreuses... »

Le quart de tout le minerai recueilli dans les Etats-Unis vient tomber dans les brasiers de Piltsburg avant sa transmutation en locomotives en rails, en machines alertes, ponctuelles et savantes. Cela se passe dans un amas de villes en fer, en briques, en verre crasseux, qui gémissent et hurlent sous le firmament triste.

Aussi loin que la vue perçoit, les toitures des halls se profilent. La plupart égalent ou presque, notre Galerie des machines. Là-dessous, point ou peu d'hommes. Des engins les remplacent, et travaillent, attentifs. Chacune pos

sède un pont roulant qui, dans ses combles, évolue, d'un bout à l'autre. Il porte suspendue, la guérite mobile vers la gauche et la droite, le haut et le bas. Véritable atelier où un être, protégé par des lunettes bleues, agit sur des leviers, pousse des roues, éjacule des éclairs, projette un bras de fer dont bâillent les pinces, tandis que monte la plaque découvrant l'une des fournaises en ligne dans l'épaisseur de la muraille. Le bras agrippe un cube de feu solide, le tire de là, le balance un instant au milieu du vide. Accourt spontanément sur rails, un chariot bas qui recueille la masse en ignition, et puis va la livrer cent mètres plus loin à d'autres tenailles descendues des combles. Celles-ci la saisissent, l'enlèvent aussitôt, la déposent sur des rouleaux successifs à la rotation ininterrompue qui conduit cette matière plastique entre les cylindres du laminoir. Tout cela s'opère dix secondes. Quatre jeunes gens isolés manien! des instruments simples capables d'écarter, d( rapprocher les mâchoires mastiquant déjà h pâte en feu. L'eau versée tonne et bondit ei nues de vapeur. Aplati, le bloc d'incendie es^ rejeté en arrière, sur une autre série de rouleaux qui l'emportent en tournant d'un sens, le ramènent en tournant à l'inverse. De nou«

veau ils le livrent à la gloutonnerie des cylindres, parmi le vacarme des explosions et le développement des vapeurs. Tapé, mâché, trituré, craché en avant, trimballé et ramené sur les rouleaux, inondé, ressaisi par les morsures de Tacier, dégorgé en arrière, cahoté et reconduit par le mouvement du chemin rotatif, le bloc de feu s'assombrit, se recroqueville, diminue en épaisseur, grandit en longueur. Hors des cylindres il se darde comme la langue d'un satan au sabbat. On l'arrose. Ce n'est plus qu'une tôle de vingt mètres. Deux manœuvres munis de crocs la bousculent, l'attirent sur une voie automatique parallèle à la première et qui colporte le métal vers les lames de cisailles énormes, prêtes à le débiter. Un génie de coordination merveilleux a précipité tous ces actes, les a combinés pour le moindre temps et le moindre effort, cela par le talent de quelques individus minuscules perdus sur les balcons des frises, et qui surveillent des manettes, touchent des claviers.

Entre les ateliers, de petits trains cahotent des pilastres de métal rouge. Autour, l'air vibre. Basses, trapues, mal bâties, leurs locomotives halètent, chauffées par des nègres en souqueniiies graisseuses, et qui soufflent dans des cor-

nés. Une chaleur d'enfer s'irradie à leur passage. L'atmosphère palpite. Ces convois sifflent dans tous les coins. Ils trottent de partout, masqués à demi par leurs fumées lourdes. Ils menacent toutes les directions, tous les chemins qu'embarrassent les amas de scories, les débris de cylindres, de chaudières, de tôles.

Dans un hall, le soleil pleut. Il éclaire les perspectives de fer et de briques. Seize fours calcinent le minerai qui bout derrière les plaques enduites de glaise. Quarante ouvriers à peine, espacés par groupes de trois, cuisinent le bouillon de lumière, et ouvrent les robinets par lesquels il s'écoule dans une gigantesque soupière croûteuse. Quelqu'un jette un paquet de manganèse au milieu de ce bassin. Une éruption se produit. Violente et cruelle, la flamme lampe la clarté de midi tout à coup terne. Des nues tourbillonnent. Dans l'excavation où elle fut emboîtée, déjà la soupière déborde. Alors, des hauteurs, s'abaisse une potence de métal jque renforcent des colliers monstrueux et des Ijoucles boulonnées. De l'extrémité pend une sorte d'étrier sans base que l'on accroche aux rebords du récipient. Quelques gestes rapides le vissent. Bientôt, la force hydraulique tire la soupière géante de son trou, et la balance

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en l'air avec son bouillon de feu, avant d'encastrer ce fardeau dans un truck creux qu'une locomotive entraîne. Un peu plus loin une autre potence, mue par la force hydraulique, jette son étrier autour de la cuve, et la hisse contre l'échafaudage qui surplombe un train de moules creux, sans fond. Par un tuyau soudain ouvert à la base du monstrueux récipient, la liqueur ardente s'épanche. Cinquante, soixante moules sont remplis en un moment, car le train avance à mesure que l'un se comble, afin d'offrir le suivant au jet. Après cette opération, le convoi stationne à l'air : ainsi le refroidissement solidifiera la matière effervescente. Plus tard, ce train se dirigera sous un autre ■édicule. Do là s'abaisseront des tenailles qui pinceront le sommet de chaque moule, le lèveront un peu, le secoueront jusqu'à ce que se détache le poids du pilastre formé. Ensuite la gaine remontera; les tenailles la transborderont de l'autre côté, sur un truck vide.

Plusieurs choses étonnent durant ces exercices : la rapidité de l'exécution ; le petit nombre d'ouvriers visibles; l'immensité des halls où ne paraissent que les machines ; enfin l'apparente simplicité de ces mouvements cyclopéens. On sent que la théorie eut moins départ

que l'expérience à l'enfantement de ce monde. Il vil par le grandissement direct de nos gestes les plus simples. La comparaison de la cuisine et de la soupière me semble, pour cela, très exacte. Ces ingénieux et terrifiants appareils n'accomplissant que des travaux de marmitons préparant un potage devant des fourneaux. Et ils les accomplissent avec la célérité de gâte-sauce malins, adroits, pressés par l'heure. La science dirait-on, n'a rien calculé auparavant, même pas les énergies des éclairs qui pétillent, bleuâtres et vifs, dans la guérite suspendue où l 'homme noir à lunettes bleues manie des roues, baisse des leviers, interrompt des contacts, afin de mouvoir le pont de métal prêt à rouler dans les cintres, selon sa volonté, et à le transporter, ] ui, sa cabane électrique, son énorme bras d'acier tisonnant les fournaises, saisissant les blocs de feu, les distribuant sur les chariots magiques, ou les plongeant au fond d'autres brasiers. Le naturel de ces évolutions n'étonne pas moins que leurs résultats miraculeux. Mais la merveille c'est la quantité de bâtisses successives où se répète ce labeur titanique. Elles couvrent 24 kilomètres carrés et produisent annuellement trois milliards de kilogrammes de fer cuisinés dans vingt-quatre mille fours»

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grâce à la collaboration de la houille que l'on recueille presque à fleur de terre, et grâce au gaz de paraffine qui dort en couches sous le sol voisin de la Virginie. Soixante mille Italiens, trois cent mille Slaves, Croates et Hongrois aident la besogne des ingénieurs comme manœu Tes pour un dollar quotidien. Finies ies heures du travail, ils gisent en d'infâmes laudis. Une chambre sordide en contient jusqu'à quatorze qui couchent à terre sur des paillasses éventrées, et qui dégringolent ahuris, par des escaliers en pourriture, dans les fondrières de leurs ruelles pug ntes, et qui agonisent dans leurs haillons en ro^^ardant le camarade agiter le fricot de la marmite commune sur le petit poêle crevé. En effet cinq francs par jour ne suffisent point à la subsistance d'une famille aux Etats-Unis. Ces troupeaux humains peinent beaucoup avant de languir et de mourir^ quadragénaire à peine, durant les rudes hivers de Pittsburg.

Mais, instruite dans les écoles techniques et parfaisant les pièces en œuvre sous les verrières des ateliers d'ajustage, une aristocratie ouvrière sait, là, prospérer. Des chaussures vernies dépassent le pantalon de serge à bavette et à bretelles qui forme, avec la chemise de flanelle

bleue, l'habit de travail habituel au peuple américain. Sous la casquette, des cheveux bien peignés s'alignent. Malgré la crasse provisoire, les visages paraissent nobles et parfaitement rasés. Ces gentlemen rie s'inquiètent pas du visiteur. Ils ont la conscience de leur devoir, et lui sacrifient toute curiosité intempestive. Méticuleux, opiniâtres, ils guident le tour qui rabote l'acier, la lime qui entame le cran, la tarière qui perfore le disque. Rien ne les saurait distraire de leur tâche. On se croirait dans la société d'ingénieurs solennels et graves, expérimentant à la lumière du laboratoire, et non devant une équipe de métallurgistes quelconques. Issus de la bourgeoisie, ils se fussent crus déshonorés si, passé quatorze ou quinze ansj ils fussent demeurés « entretenus » par leurs familles. Ils veulent paraître des « hommes ». Leur noble courage fait la grandeur de l'Amérique. Leurs attitudes sont élégantes et leurs manières délicates. Silencieux, munis de gants à crispin protecteurs de leurs doigts, ils s'évertuent sans s'occuper des incidents. Que la cloche sonne l'heure du départ, ils se redressent, sveltes et athlétiques. Ils dépouillent le pantalon à bavette^ se précipitent vers des lavabos, se savonnent, se peignent, et se mirent. De hauts faux-

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cols ceignent leurs cous par dessus la chemise de flanelle que prolongent bientôt les larges manchettes à la mode. Un melon neuf et soigneusement brossé coiffe chaque tête. Un veston correct, un pantalon gardant le pli du tailleur les vêtissent. Ils sortent sans bruit, consultent leurs montres d'or et s'en vont en chassant de leurs ongles, avec un canif, la limaille tenace. Leur club les accueillera tout à l'heure, ou bien la bibliothèque Carnegie, qui est palatiale. Ces personnages gagnent quatre, cinq, souvent six dollars par jour, et davantage. Le chef d'atelier recuit six cent vingt-cinq dollars par mois. De cette somme une importante fraction ira garnir la cagnotte consentie par une dizaine de camarades qui se plaisent. A la fm de la première année, il n'est pas rare que le trésor commun renferme dix ou quinze mille francs. Deux compagnies semblables s'associent alors à celle-ci. Quarante mille francs peuvent être réunis. Apprend-on qu'au Manitoba, par exemple, on peut acquérir à bon compte telles chutes d'eau que voudra, pour ses turbines, l'industrie fabricant la pâte de bois, la pâte à papier, aussitôt deux membres du groupe capitaliste sont délégués au Canada, porteurs de fonds. Ils achètent la cascade. A leur retour une brochure

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est imprimée qui relate les avantages de l'opération prochaine. Des actions de quelques dollars sont émises que se disputent les employés, les boutiquiers confiants, chiméristes et hardis. Que l'affaire réussisse; les fondateurs deviennent propriétaires et chefs d'une entreprise capable de les enrichir à vingt ans. A trente ils seront millionnaires.

Entre la caste misérable du prolétariat slave et celle de ces gentlemen appointés, une troisième existe, la plus nombreuse. Voici le type de cette catégorie. Fix a trente ans. Dans une cabane spéciale, il fait mouvoir, en pressant un simple bouton électrique, en pédalant un peu, la roue-scie qui divise par cubes égaux des poutrelles. Lorsque la somme de ces cubes est suffisante, Fix arrête la scie. Il visse au manche de son vilebrequin un caoutchouc creux par quoi l'air comprimé arrive de loin^ agit sur un petit système rotatif. Sans nécessiter l'effort de Phomme, ce vilebrequin tourne, perfore les cubes. Fix introduit une tige de métal par les trous de deux cubes. Entre eux, il sait étreindre plusieurs rails, en boulonnant les extrémités de la tige. Cela fait, une grue à vapeur, enlève le paquet de rails et le dépose dans l'un des wagons arrêtés là. Pour ce travail, que réussi-

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rait un apprenti d'Europe, Fix touche mensuellement soixante-quinze dollars, soit trois cert soixante-quinze francs. Il habite une maison de bois peinte en vert clair^ avec des plinthes vert sombre. Quatre marches mènent au rezde-chaussée. Le salon ne manque pas d'espace. Une moquette bleue, clouée sur toute la surface du plancher, est douce aux pas. Deux fauteuils à bascule, bien vernis, reçoivent les visiteurs. Massive, la pendule de marbre noir indique le cours du temps au milieu de la cheminée. Sur la commode bombée, en noyer verni, une glace ovale s'incline et reflète la propreté de la pièce. Aux murs, ornés d'unpapierseyant, des cadres trop riches gardent les photographies des parents reproduits en buste selon leur taille naturelle. Au centre de la pièce adjacente, voici la table à manger ronde, couverte d'une nappe blanche et immaculée. La viande, venue de Chicago par les express frigorifiques, coûte moins cher qu'en France. Les œufs et les légumes abondent à bas prix. La famille mange copieusement. A l'étage supérieur deux chambres, dont l'une contient la baignoire. Au faîte une mansarde. On paye au propriétaire vingt dollars chaque mois : cent francs. Madame Fix se pare de tabliers pimpants. Elle ne lave paâ

es VUES D'AMÉRIQUE

elle-même le linge de ses deux petiies filles, ni le sien. Quelque blanchisseuse y pourvoit» Le mari est vêtu d'un complet beige, d'un maillot bleu tricoté identique à ceux de nos cyclistes. Il possède les manières de nos bourgeois de p/ovince, leur politesse. Sa femme n'a point de gêne. Jolie, gracieuse^ brune, elle rit affablement, vous reçoit en égale, comprend avec beaucoup d'intelligence votre pi toyable anglais, et sans la moindre raillerie. Elle prouve que quarante dollars suffisent à l'entretien du ménage. Un costume complet d'homme coûte, à Homestead, 6 dollars, 30 francs. Pour 1 dollar et 75 sous, on peut acquérir une paire de chaussures fortes et solides. Le chapeau de feutre coûte un dollar. Au total, ce menuisier, moyennant un travail enfantin, vit dans un confort qu'envieraient beaucoup de nos commis, voire de nos fonctionnaires et de nos officiers. A cette situation atteignent aisément les ouvriers qui ne sont pas stupides, ceux dont les mains savent ne pas détériorer les outils mus, de loin, par l'électricité, l'hydraulique ou la pneumatique.

Joignez à cela le secours propice des compagnies d'assurance et des sociétés pour l'assistance mutuelle. Les intérêts économiques sont

défendus avec succès par les « unions ))j autrement puissantes que nos syndicats socialistes. Certes^ nul ouvrier au monde ne détient de pareils avantages. Songez que Fix n'habite pas une rue crasseuse ni étroite, mais une large avenue ombragée d'arbres touffus. Leurs branches décorent sa façade. D'ailleurs, à l'ivresse du cabaret, à la bamboche, il préfère ce décor du home, et lui consacre tout son argent comme à la toilette bourgeoise de sa femme, de ses filles. Avant de satisfaire ses instincts, il veille à sa respectabilité. Cette sagesse est moins commune dans nos pays industriels.

Tels sont les hommes qui parfont l'œuvre de Pittsburg. Intelligemment coordonnés, leurs efforts animent cette accumulation , en un même enfer, de Creusots, de Saint-Ghamonds, de Rive-de-Giers, de Dombasles, de Frouards et de Champigneulles. Au soir, nuand le car traverse cette région, des heures durant, le spectacle est sans égal. Une lumière violette, intense, étrange, brille aux mâts électriques, se réfléchit dans la rivière qui charrie les ombres et les astres, à la fois, le long des berges noires gonflées de bâtisses accroupies, où flambent des volcans: leurs vapeurs sulfureuses mordorent le ciel lunaire. Des lignes de lampadaires dessinent.

parmi l'obscur, les profils de façades imprécises. Les fanaux des locomotives courent comme des êtres volontaires et rapides, faits d'une Qamme ronde. Illuminés copieusement, les tramways sillonnent la nuit, ainsi que des bêtes incendiées et fuyant leur douleur qui beugle.

Dans beaucoup de halls, l'air comprimé oxyde la fonte liquide qui remplit les convertisseurs Bessemer. (Eufs de métal grands comme des maisons, ces cornues dardent, vers le firmament, dix mètres de flammes éblouissantes, et des bouquets d'étincelles innombrables, tandis que hurle la matière épurée par le formidable essor du vent. Deux ou trois de ces cratères mobiles sont suspendus dans un même atelier entre des pilastres de maçonnerie. Le bruit d'un ouragan siffle dans leurs flancs noirs. De temps en temps, lorsque se termine la transmutation de la fonte en acier, le cratère est incliné par la force hydraulique au-dessus d'une vaste cuve qu'amènent des poutres de fer virant autour d'une colonne. Alors la cascacade de lumière se précipite en grésillant, en hurlant; se transvase. Une pluie de feu crible l'espace, vient s'éteindre sur les vestes en cuir de quelques minuscules cyclopes occupés à la direction des poutres. Dix minutes la cascade s'écoule et la pluie de

feu s'éparpille dans le hall fantastiquement clair. Les sifflets des contremaîtres, les cris d'ouvriers invisibles règlent ce cataclysme. Quand le sirop incandescent a rempli la cuve, le cratère ovoïde lentement se redresse vers le ciel, y haye. La potence hydraulique emporte le récipient où tremblent 'et s'encroûtent déjà cent mille kilogrammes d'acier liquide, rose et mauve. Elle le dépose contre un échafaud par dessus un convoi de moules épais. Un homme dévisse un robmet extérieur au fond de ce récipient. Le sirop de lumière coule dans ces gaines de fontes successivement amenées sous l-e jet par les pas de la petite locomotive haletante, boueuse et mal raccommodée. Ensuite les lingots d'acier iront se faire aplatir sous les laminoirs.

Dans la nuit, cette besogne de volcan excite l'imagination. Aussi loin que la vue perce, aussi loin que les pieds portent, elle se répète, elle se continue. Ici une roue fine coupe un bloc incandescent de cinq mille kilogrammes, avec promptitude et facilité, quelle que soit l'abondance des étincelles qui jaillissent, tel le sang de la blessure, pour trouer, en mille et mille points, l'obscurité relative de la galerie. Là se hâte, sur des rails circulaires, un chariot isolé dont

le long brancard mince happe, en l'air, un fil de trolley, afin de remettre plus vite à la roue coupante le lingot monumental et pourpre, faix qu'il cahote. Voici que, depuis les perspectives profondes, arrivent des serpents rouges, indéfinis, qui cheminent sur les rouleaux rotatifs, parviennent entre des masses adroites, y sont pétris enferme de rails, puis envoyés dans une sorte de guillotine, et sectionnés rapidement. L'atmosphère vibre et palpite sur des poutrelles rejetées mécaniquement d'un plateau qui se lève et retombe à grand fracas. Partout où vous conduisent les chemins de scories et de cendres, partout où vous hissent les escaliers de bois, partout où vous dirigent les avenues béantes, entre les bâtisses sucessives, partout où vous guide l'éclat violet des lunes électriques agrafées aux mâts de fonte, partout d'autres forges ahanentet brûlent, d'autres incendies éclatent, d'autres fleuves de feu comblent les cuves, d'autres potences hydrauliques enlèvent dans l'air brûlant des soupières contenant chacune 150.000 tonnes d'acier liquoreux. Contre le ciel, les silhouettes de wagonnets grimpent, versent, aux orifices des hauts fourneaux, le coke, la chaux et le minerai, puis dévalent à toute vitesse vers les goufl^res de tumulte et d'ombre.

Ainsi Pitlsburg produit le tiers de l'acier que crée le génie industriel des Américains. Ainsi la ville fabuleuse prépare la matière de ces dynamos puissantes comme des dieux anciens.

Ce sont ces volcans en éruption de vapeurs jaunirs, vertes, bleues^ ce sont ces hauts fourneaux de cent pieds, ce sont ces longues cités de briques brûlées, de fer rouillé, de verre encrassé, ce sont ces monstrueux appareils, pourvus de pinces, de tenailles, de précision, de célérité, c'est ce bétail de fer, aux nerfs électriques, c'est son effort mû par quelques esprits invisibles et chétifs, qui crée des outillages si rapides que la concurrence de la vieille Europe agonise sur les marchés de l'Univers.

Là bas triomphe aujourd'hui tout le génie spécial d'un peuple rajeuni, tout un génie de synthèse inconnue.

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