‹ Vus de ProfilChapitre 17 sur 21 · LUCIEN PATE · texte numérisé non relu

LUCIEN PATE

D'autre part, il y a mérite à dire ce qu'ils furent, à exalter leur génie, à se faire l'écho de l'enthousiasme d'un peuple devant l'évocation glorieuse de leurs noms. Ce rôle a tenté le poète qui nous occupe. Chez lui, le peintre des sites se trahit à chaque pas. Mais, du même coup, le Français se révèle. Les deux hommes se présentent à nous toujours debout, toujours alertes. L'un tient sa palette riche de tons, l'autre chante les grands jours de France qui ont marqué l'année terrible, à moins qu'il n'appelle à lui les hautes ombres de Buffon, de Rude, de Nicéphore Niepce, de saint Bernard, de Marguerite d'Autriche, de Lamartine, d'Hérold ou de Carnot.

Le peintre est essentiellement coloriste. C'est avec une précision faite de souplesse et de variété qu'il trace en un vers, parfois en un mot, le brillant profil d'une région, d'une ville, d'un coteau. Et comme le poète revient, sans se lasser, vers les sentiers maintes fois parcourus de sa province aimée, il est tenu d'user d'expressions toujours nouvelles pour peindre les sites déjà vus. Lucien Paté a-t-il connu l'effort en essayant de remplir le programme qu'il s'était tracé? Son lecteur ne soupçonne aucune fatigue chez le guide ému qui l'appelle sur tous les points de la Bourgogne. On dirait d'un promeneur instruit dont on aime la rencontre, et qui trouve à chaque étape des beautés inaperçues au sol qu'il parcourt. Écoutez-le. Ses énumérations des clos célè-

bres de sa province, si brèves qu'elles soient, n'ont rien d'aride :

Chambertin, Richeboiirg, ces têtes de cuvées : Les Combes, du soleil incessamment couvées ; Orveau, qui se soulève et s'accoude aux rochers, Et Chambrolle^ en avril tout rose de pêchers ; Corton, qui tend sa coupe irisée, où sommeille La puissance du feu dans la liqueur vermeille ; Volnay^ riche en parfums; Pomard, comme un beau

[soir],

Empourprant les sentiers de la vigne en pressoir

Revenez vers le poète du Morvan à quelques semaines de date et vous emporterez dans votre mémoire ce fragment de tableau :

A la côte de Beaune, au pays des grands crus, Quand septembre s'attarde aux jours déjà décrus Que de vin sur les ceps prêt à couler en nappes ! Les doigts manquent alors pour détacher les grappes.

A-t-il à célébrer la date solennelle entre toutes de la « veillée des armes », c'est ainsi qu'il dénomme la dernière nuit que passent les grappes, encore intactes, sur le seuil du pressoir où demain le raisin donnera sa liqueur, le poète salue pour la deuxième fois ses sites familiers, ses clos généreux en leur découvrant de nouveaux titres au respect et à l'amour :

Chambertin, dont le nom vaut un nom de victoire; Vougeot, qui se souvient, dans ses caveaux obscurs^

LUCIEN PATÉ

D'avoir vu des tambours battre aux champs sous ses

[murs] -,

Pomard^ Volnay, tenant leurs coupes fraternelles; Nuits, qui porte à sa hampe un bouquet d'immortelles ; Et cet autre qui frappe à la tête^ Meursaiilt ; Corton^ qu'on ne prend pas impunément d'assaut

Ne nous lassons pas de raccompagner. Je l'entends qui jette au passant les noms toujours aimés des cités bourguignonnes :

Montbard avec sa tour^ Semur sur son rocher; Auxonne, dont la Saône empêche d'approcher; L'Auxois^ ce mont sacré de notre vieille Gaule ; Et Beaune^ son panier de raisin sur l'épaule

Cette netteté de contour qui caractérise Lucien Paté, lorsqu'il trace la silhouette poétique d'un site, il la retrouve dans l'éloge des personnages illustres qui se dressent sous son regard. Une strophe lui suffit pqur peindre avec justesse le génie de Lamartine.

Ta place est entre ces figures

Qui touchent à peine au réel,

Au front baigné de clartés pures^

Comme Mozart ou Raphaël !

Mais l'acte en toi valait le rêve :

Le beau toujours, le beau sans trêve !

Sans tache au cœur, sans tache aux mains,

Prêt à jeter, — sanglant trophée, —

Comme Chénier ou comme Orphée,

Ta belle tête aux loups humains !

Ailleurs, le poète célèbre le soleil de Bourgo-

gne. C'est lui, dira-t-il, dans une suite de stances élégantes et bien frappées :

C'est lui, c'est sa flamme divine Qui comble de blés nos sillons, Et dans les vers de Lamartine Fait rouler l'or de ses rayons ;

De la même pourpre superbe C'est aux mêmes feux qu'il revêt Le vin sur la vigne, et le verbe Sur les lèvres de Bossuet ;

Sa puissance qui fertilise

La lave aux flancs de nos coteaux,

A mis les cornes de Moïse

Au front du moine de Citeaux ;

Dans les plis de la rouge toge Qui ceint son coucher triomphal, Il laissa Buffon, comme un doge, Se tailler un manteau rival ;

Puis, à sa grâce généreuse Pour ajouter un dernier don, Sous notre ciel il dit à Greuze De naître à côté de Prud'hon.

Lors de Tinauguration de la statue de Niepce, à Chalon-sur-Saône, le 21 juin 1885, Lucien Paté a su rendre hommage, avec un art supérieur, à la patience heureuse de ce précurseur de la photographie :

La gloire en vain s'est attardée A proclamer d'autres vainqueurs ; Ta place, ô Niepce, était gardée Dans ta cité, comme en nos cœurs^..

LUCIEN PATÉ.

Je te salue, ô Nicéphore, Ravisseur des rayons sacrés, Au nom de tous ceux que dévore La douleur d'être séparés.

Notre poète n'est pas moins bien inspiré lorsqu'il célèbre la personnalité de Rude, dont il a dit avec tant d'à-propos et de vérité.

Tu n'as rien hérité d'ancêtres sans culture Qu'un esprit vraiment neuf et totalement nu, Mais fort de tous les dons de race et de nature : Ton esprit pour créer ne s'est pas souvenu.

Dans son ode : « La France à Hérold », le poète prête à la Patrie ces strophes touchantes à l'adresse de l'auteur de Zampa :

Tu mourais, le front plein de choses, En plein génie, et l'on put voir Sous tes paupières déjà closes Rouler des pleurs de désespoir !

Va, la Patrie a des tendresses Pour ses fils morts avant le temps !

Gloire au jeune front que tu dresses, Ce soir, dans les feux éclatants î

Dans la clarté qui l'environne, Plus jeune, il est plus radieux.

Une larme sur ta couronne !

Qui meurt jeune est aimé des dieux.

On érige à Nolay, le 8 septembre 1895, un monument au président Carnot. Lucien Paté veut être le chantre de cette cérémonie :

Le deuil est accompli, ne parlons plus du crime.

Ainsi débute le poète. II a soin de rappeler le retentissement du nom des Carnot depuis un siècle. Puis, dans une inspiration tout à fait heureuse, il nous fait toucher du doigt ce que la renommée peut avoir de rigoureux au point de vue de la douleur intime. Écoutons-le parler de la tombe officielle où dort, désormais, le premier magistrat d'un grand peuple :

Aux élus, que la gloire a marqués de son signe, Plus de clocher natal pour abriter leurs os ; L'implacable a pour eux cette rigueur insigne Qu'ils ne peuvent choisir le lieu de leur repos.

Il faut que leur tombeau parle et serve d'exemple. Il faut qu'ils soient de tous connus et révérés. Pour leurs restes sacrés la Patrie a son temple, Qui des cœurs les plus chers les garde séparés.

Suprême sacrifice offert à la Patrie ! Sommeil du Panthéon, — la tombe où l'on dort seul î Mais cette fois, la France a pu, l'âme attendrie^ Coucher le petit-fils à côté de l'aïeul !

On le voit, les Poèmes de Bourgogne et le Sol sacré justifient pleinement leur titre. Pas un nom célèbre de la Côte qui n'ait trouvé sa place sous la plume sévère et brillante du poète. Mais Lucien Paté n'en est pas à son coup d'essai. « Les Poésies » publiées par lui, voilà tantôt vingt ans, et couronnées à juste raison par l'Académie

LUCIEN PATÉ.

française, nous avaient révélé le chaud patriotisme de l'auteur, qui a su payer sa dette en vaillant citoyen pendant la guerre franco-allemande. Nous étions assuré de retrouver dans les Poèmes de Bourgogne quelque souvenir de cette grande époque . « Aux mobiles de la Côted'Or » est une ode douloureuse et virile d'une poignante éloquence.

Le volume, le Sol sacré, renferme une page plus poignante encore, s'il est possible. Elle a pour titre : (c Les grandes manœuvres ».

Promeneur attiré par le canon qui tonne^

J'étais monté, pour voir les manœuvres d'automne^

Sur le plateau d'où l'œil embrasse l'horizon.

Le poète fait une peinture des vapeurs qui se dégagent de la plaine, de la Marne qui est au premier plan du paysage, de Paris qui ferme l'horizon. Il poursuit :

J'avançais; je touchais aux fins canons de cuivre Qui luisaient au soleil et qu'il eût fait bon suivre !

Il décrit ensuite les feux plongeants de l'artillerie, les compagnies de ligne qui attendent l'arme au pied, les tirailleurs qui rampent sur le sol, près du parc où se trouvent rangés les affûts. Notre poète se ressaisit. Il interrompt sa description pour s'interroger lui-même :

L'action était feinte et pourtant m'enivrait. Il me semblait parfois que tout cela fût vrai,

Que j'étais dans le rang^ sous l'œil du capitaine. Comme au temps de la guerre, hélas! déjà lointaine, A l'un de ces instants où, perfide et moqueur, Un espoir malgré tout, nous glissait dans le cœur ! Bientôt, les bataillons, en colonnes profondes, S'ébranlent à leur tour et leur pas fait des ondes.

Le drapeau flotte au centre, et rien n'est solennel Comme ce régiment avec ce colonel Qui vont, sans que pourtant nulle mort les attende. Mais tant la fiction simple est encore grande ! Ils allaient, et la ligne ouvrit alors son feu.

Les clairons ne tardent pas à sonner la retraite. Le témoin de ces manœuvres assiste au défilé des troupes. Il songe à la France, aux revanches entrevues et souhaitées ; et son cœur se gonfle à l'aspect de ces bataillons de jeunes soldats :

Mine fière,

Visages noirs de poudre et pieds blancs de poussière.

Notre poète allait rentrer. Mais il est, on le devine, à Champigny-sur-Marne. Vous connaissez Fossuaire monumental où reposent depuis vingtsix ans des milliers de soldats tombés pendant la guerre néfaste. Le promeneur ne peut moins faire que de pénétrer dans ces catacombes, où sont ensevelis un si grand nombre de ses anciens camarades de bivouac. Je le laisse parler :

J'entrai. Mais encor plein de tous ces bruits de poudre, Le noir caveau roulait un écho de la foudre.

LUCIEiN PATÉ.

Et de ses morts, troublés dans leur profond sommeil, J'assistai^ sans les voir^ à l'effrayant réveil.

L'énorme tombe est en travail. Les fronts frappent aux murailles; des gémissements se font entendre de toutes parts; les supplications se mêlent aux sanglots ; les dalles sont trop lentes à se soulever; des appels aux armes semblent s'échapper par toutes les fissures. L'ossuaire est devenu, pour un instant, une sorte de Josaphat militaire. Au poète, maintenant, de nous raconter son court dialogue avec les héros de Champigny :

Le peur m'eût dit de fuir et me faisait rester.

Et voici ce qu'enfin^ à force d'écouter^

J'entendis clairement dans la crypte : « Est-ce l'heure?

Mieux vaut-il être morts? L'espoir n'est-il qu'un leurre?

Qu'est cette fusillade et ce bruit de canon?

Nous avez-vous vengés? »

J'ai dû répondre : « Non ! )>

Cette pièce : <( Les grandes manœuvres )>, n'est pas sans parenté avec le poème de Victor Hugo intitulé : « Expiation », œuvre maîtresse du livre Châtiments, Ainsi nous apparaît Lucien Paté, chantre de la Patrie, dans ses gloires et dans ses deuils. Les pages que nous venons de rappeler ferment avec éclat, à la date de ce jour, — le poète est jeune et voudra produire encore, — le cercle d'or de ses compositions vibrantes à la

yUS DE PROFIL.

louange de sa province et de la France : sa petite et sa grande patrie.

L'auteur ayant payé son tribut à ceux qui sont morts, se redresse et se tourne vers ceux qui vivent. Ceux qui vivent, ce sont les « Batteurs de grain », ce sont les bûcherons et les bateliers du Morvan. Ce que raconte Lucien Paté de ces hommes de dur labeur ne souffre pas Fanalyse. II faut tout lire. Pris sur le vif, les tableaux du poète font songer aux Géologiques. Et si notre jugement inclinait le lecteur à penser que le chantre du Morvan n'a su trouver qu'une note attendrie dans Fexposé des travaux de ses rudes paysans, que le lecteur se détrompe. Le flottage des bois, Fincendie de la ferme sont des pages énergiques dans lesquelles certains traits ne seraient pas désavoués par Fauteur des ïambes. Je tourne un feuillet et le poète m'invite à faire halte avec lui dans la plaine de Taizé; je le quitte, ou plutôt je continue de prêter Foreille à ses confidences, et je le surprends qui murmure :

Non, mon cœur ne Fa pas en Yain imaginé, 0 Virgile ! en Bourgogne il faut que tu sois né! Sans doute que les noms ont des métamorphoses Dont ne s'altère point la nature des choses : Le Mincie, la Saône, à mon gré c'est tout un, Et la louve romaine a passé par Autun !

Halte-là, mon poète! Vous allez trop loin. Vous me faites souvenir que la critique est Tac-

LUCIEN PATÉ.

compagnement obligé de l'éloge. Je vous prends en flagrant délit. Votre erreur est manifeste. Si vous êtes Bourguignon, je suis Angevin. A moi les preuves irréfutables; à moi l'érudition qui ne peut errer; à moi les livres poudreux et vénérables. Vous avez négligé d'ouvrir Poinsinet de Sivry. Que nous dit cet homme docte? « Andes, bourg d'Italie, est une fondation des Celtes d'Anjou, nommés en latin Andes. Le fameux poète Virgile étant né dans ce bourg, la Celtique peut donc se vanter d'être originairement la patrie de ce génie. » Poinsinet, en parlant de la sorte, s'est autorisé d'un passage de Claude Ménard dénis Reriim Andegavensium Pandectae. Après lui, Jacques Rangeard, dans ses Extraits de divers ouvrages pour servir à l'histoire d'Anjou, et d'autres auteurs plus récents que je pourrais citer, se sont ralliés à cette opinion. Que vous en semble, mon poète? Vous êtes battu. Votre Virgile bourguignon s'évanouit pour céder la place à mon Virgile angevin. Les textes vous condamnent. Respect aux érudits. Inclinezvous!... mais me voilà bien avec mes textes ! S'agit-il de tout cela? La muse ailée n'a pas besoin d'armure et si je me ressaisis dans le calme, si je pèse les raisons de ma colère, je suis tenu d'avouer qu'elle est intempestive. Au feu, Poinsinet! Ménard, au bûcher! Rangeard, à la flammes Tous ces savants n'y feront rien. Les Poèmes de Bourgogne, je l'ai dit moi-même sans y pren-

dre garde, rappellent par certains- points les Géorgiques. C'est donc que le doux Virgile compterait en Bourgogne des descendants? L'Anjou ne saurait se prévaloir d'une pareille bonne fortune. Prenons-en notre parti. Il n'est pas jusqu'aux invocations à Virgile qui ne soient achevées dans le livre de Lucien Paté. Il n'est pas jusqu'aux présomptions du poète bourguignon qui ne soient vraisemblables. Il faut en revenir au vieil adage: Qiiempoemata demonstrant, ispaterest.

ADOLPHE DAVID

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