PEINTRE, GRAVEUR ET ÉCRIVAIN
Un artiste connu des délicats par ses ouvrages, apprécié des gens de cœur et d'intelligence pour la sûreté de ses relations et la distinction de ses manières, disparaît à Tâge où il pouvait encore se promettre de longues années de travail. Né à Vitré, marié à Angers, il habitait, selon les saisons, Château-Gontier ou Paris. Le musée, la bibliothèque de la coquette ville de Château-Gontier lui sont redevables de leur installation et de leurs développements. Il en était le directeur à titre gracieux; ce n'est pas assez dire, il en était l'âme. La société de secours aux blessés, dans sa ville d'adoption, l'avait élu président. C'est dire combien cet homme, à l'esprit élevé, généreux, tenait à honneur de se rendre utile.
Est-ce assez de conserveries toiles d'un musée de province ou d'en accroître le nombre? Abra-
ham n'en jugea pas ainsi. Les artistes du passé que la gloire n'a pas sauvés de l'oubli, les œuvres rares dispersées, enfouies dans les châteaux, lui parurent mériter un éloge ou une mention, suivant les cas. C'est sous l'empire de cette idée juste et patriotique que le peintre prit la plume à des intervalles réguliers et fut l'un des collaborateurs les plus assidus des sessions annuelles des Sociétés des Beaux-Arts des départements. Qui ne se souvient d'avoir entendu cet homme simple et charmant lire à la Sorbonne ou dans l'hémicycle de l'École des Beaux-Arts ses courtes notices sur un Musée de chef-lieu d'arrondissement, un Château Renaissance de la Mayenne, une Exposition des écoles de dessin de la Mayenne, Tressard, Raveneau et J. B. Huet, artistes provinciaux des xv"" et xviii® siècles, un Coffret de Colin Nouailher, Pierre Besnard, peintre angevin, Jean-François Le Breton, peintre anatomiste et physicien, un Triptyque hollandais du XVP siècle, une Esquisse peinte de la bataille de Constantin, par le Brun, un Autographe de Guérin, Joseph-Charles Roettiers, graveur général des monnaies, Pierre-André Le Suire et sa femme, miniaturistes?
Ces écrits, publiés par l'État à la suite des sessions auxquelles avait pris part leur auteur, sont pleins de renseignements précieux présentés avec art, avec mesure, sans prétention d'aucune sorte. Abraham, en effet, s'estimait peintre et graveur
TANCRÈDE ABRAHAM
et ne soupçonnait pas qu'il pùt écrire. Sa modestie lui faisait illusion.
Peintre, Trancrède Abraham n'a voulu traiter que le paysage. Depuis trente ans et plus, il n'a cessé de prendre part aux Salons. Ami personnel de Camille Bernier, il trouvait dans les œuvres de ce peintre excellent une richesse de tons, une entente, une juste perception de la nature que lui-même s'efforçait d'acquérir, et maintes fois il produisit des œuvres remarquées, digne de rester. N'est-ce pas le marquis de Chennevières, membre de l'Institut, ancien directeur des Beaux- Arts, qui a loué comme il convenait la Matinée cV octobre {vallée de Blaison) exposée par Abraham au Salon de 1880? La critique d'ailleurs, se montra toujours favorable aux œuvres consciencieuses de notre peintre. Le succès retentissant l'eût effrayé. Il ne le chercha pas et surtout ne le prépara point. Mais l'approbation des meilleurs juges allait à lui et cette récompense lui parut supérieure à toute autre.
Graveur plein de fougue et de méthode, Abraham fut le propagateur par l'estampe de ses propres peintures. L^^r^, VArtUte, la Gazette des Beaux- Arts ont publié de lui des eaux-fortes qui le classent au premier rang parmi les maîtres dans cet art. Mais le graveur ressemble par quelque point au journaliste. Ses feuilles légères s'éparpillent, disparaissent et avec elles le renom de celui qui les a produites. Abraham y a-t-il songé?
J'hésite à le penser. Le patriotisme fut, j'en suis sûr, son premier stimulant lorsqu'il conçut le projet de ses élégants albums : Besançon et la vallée du Doubs, Château-Gontier et ses environs, Angers et ses environs. Cent planches forment ces trois albums, et les deux derniers renferment à l'appui de chaque planche un texte signé par un écrivain de marque. Arsène Houssaye, le comte de Falloux, Dom Piolin, Jules André, Très vaux du Fraval, Eugène Poitou, Victor Pavie, d'Espinay et d'autres que j'oublie ont ainsi rehaussé l'attrait des eaux-fortes de l'artiste.
Le titre de chaque eau-forte, plein de saveur pour les habitants de la région, ne peut, on le conçoit, éveiller la curiosité du grand public. Toutefois Craon, patrie de Volney, les Ardoisières d'Angers, le château de Brissac, l'hôtel Pincé sont autant de sites et de monuments que Tancrède Abraham aura fixés mieux qu'aucun autre en ce siècle. Ses compositions sont d'une vérité, d'un relief qui attestent la sûreté du maître en face de sa planche. Je ne résiste pas au désir d'entrer dans quelques détails sur Château-Gontier et ses environs. Ne semble-t-il pas que l'artiste ait dû caresser tout spécialement les planches de cet album? Ne sont-elles pas le cadre dans lequel a vécu le plus souvent Tancrède Abraham?
ChâteaU'Gontier, vu dans son ensemble, et
TANCRÈDE ABRAHAM
les Vieux Trois Moulins ouvrent Talbum. VÉglise Saint-Jean, avec son clocher roman, a été merveilleusement reproduite jusque dans ses plus petits détails d'architecture. L'air circule à travers ses baies, et l'artiste a baigné le monument des chauds rayons d'un soleil printanier. Si nous entrons dans la Crypte du grand Saint- Jean, quelle transformation subite! C'est la nuit, c'est l'ombre, c'est le calme du tombeau, mais c'est toujours le lieu de la prière; et devant cette petite planche où la lumière a été ménagée avec un si rare talent, on se sent pris d'un recueillement vrai.
Remontons au jour. Voici le paysage attrayant avec ses allées couvertes. C'est le Bout du Monde. Rien de trop grand; rien qui rappelle les forêts, mais beaucoup de coquetterie. Ce n'est pas le j|.rdin royal de Versailles, mais c'est l'ancienne pépinière du Luxembourg que Victor de Laprade a si bien chantée. Arsène Houssaye s'était chargé du texte qui accompagne cette eau-forte; il a aussitôt compris qu'il fallait à ce poétique paysage la langue du poète, et Charles Loyson lui a fourni de beaux vers qu'il a su parfaitement encadrer. Le Collège, le Vieux Saint-Remy, prennent sous la pointe de Tancrède Abraham la physionomie des vieilles choses, presque voisines des ruines, plus voisines de la vénération de tout un peuple. Ce sont des bâtiments que la solitude n'a point hantés. Le Nouveau Saint-Reniy, dont les vitraux sont
si remarquables, pour le dire en passant, atteste chez Tartiste une précision à rendre les lignes d'architecture qui d'ordinaire n'est pas commune chez les paysagistes. Mais il faudrait tout rappeler : les Prés Saint-Fiacre, Azé, Daon, Menil.Bazouges, dont il nous a fallu lire les noms angevins pour nous persuader que ces délicates reproductions n'étaient pas la représentation fidèle de quelques paysages de Suisse. Saint- Ouen, qui rappelle les hôtels flamands; Châtelain, Champagne et les Courants qui semblent un souvenir d'Angleterre; Bréon tout français et moderne; Fromentièi^es^ YEsconblèreet VAnsaiidière, résidences d'un autre âge, forment, avec V Abside de la Roë, un groupe admirable et des plus variés; mais il faut voir Baubigné et surtout la gravure du Parc de la Rongère, pour juger convenablement du talent de Tancrède Abraham. Il y a dans la seconde partie de ces eaux-fortes des arbres gigantesques dont le caractère fait songer aux arbres du Poussin. Les Roches d'Origné méritent aussi de sérieux éloges. Que dire de l'élégie gravée avec la plume et le burin qui termine l'ouvrage, et que la même main a si délicatement tracée? C'est la guerre de Prusse, c'est l'armée en retraite, c'est le pont détruit et remplacé par un pont de bateaux ! Tancrède Abraham a prouvé une fois de plus que la vraie poésie a son principe dans l'amour. C'est qu'en effet, il lui a fallu fortement aimer son
TANCRÈDE ABRAHAM
œuvre pour l'achever, car une partie des planches avaient été détruites à Paris pendant le siège, et Fartiste a dû les reprendre en entier.
S'il se rencontrait parmi nous, ce qu'à Dieu ne plaise, un esprit morose, ennemi du beau, qui, tout préoccupé de son problème, ne voulût pas reconnaître le mérite d'un tel maître, je l'accuserais bien haut de ne pas aimer la patrie... oui, la patrie.
(( Tu n'as peut-être jamais songé à ce qu'est la patrie, disait Émile Souvestre à son fils, c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui t'a élevé et nourri, tout ce que tu as aimé. Cette campagne que tu vois, ces maisons, ces arbres, ces jeunes gens qui passent en causant, c'est la patrie ! Les lois qui te protègent, le pain qui paie ton travail, les paroles que tu échanges, la joie et la tristesse qui te viennent des hommes et des choses parmi lesquels tu vis, c'est la patrie ! Tu la vois, tu la respires partout!... Figure-toi, mon fils, tes droits et tes devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta reconnaissance; réunis tout cela sous un seul nom et ce nom sera la patrie ! »
Abraham avait-il lu cette page de Souvestre? Je n'oserais l'affirmer. Mais Armand Queyroi qui a été, avec sa pointe également fine et légère, l'historiographe, ou mieux l'enlumineur de Vendôme et de Moulins, comme Abraham a su l'être de Château-Gontier, n'avait pas eu besoin d'apprendre chez autrui le culte de la patrie. Le
poète n'a-t-il pas fait de ce culte Tapanage des cœurs bien nés? Abraham, avons-nous dit plus haut, était un homme de cœur. Il avait foi dans Famitié et à une certaine heure Famitié Fa trahi au lieu même où il se dévouait sans mesure. Ce peintre, ce graveur, ce fm critique, ce patriote est mort d'une blessure déjà vieille de six années. Ne remuons pas de cendres mal éteintes. Abraham ne se plaignait pas. C'est à peine s'il se souvenait parfois d'un passé douloureux. Sa noblesse d'âme l'avait fait assez grand pour oublier. L'homme et l'artiste marchaient de pair chez ce disparu qui n'eut pas d'ennemis.
TURNER
PEINTRE
Turner est le maître en vogue. Il n'est question que de lui depuis quelques semaines. « Turner au Louvre! » est l'exclamation de l'heure présente. Les Romains ne mettaient pas plus d'enthousiasme à proférer leur acclamation familière : « Le triomphateur au Capitole ! » Un tableau de Turner est devenu la propriété d'un groupe d'amateurs. Ceux-ci se sont émus à la pensée que notre Musée national ne renferme aucune œuvre du paysagiste anglais et, dans leur patriotisme ils ont décidé d'enrichir le Louvre du tableau qu'ils possèdent. Chacun d'applaudir à ce projet. Mais une clause est mise par les détenteurs de la toile à l'abandon de leur trésor. Un denier leur paraît dû. Parbleu! Tout le monde est d'accord sur ce point. Mais le denier réclamé est de 200.000 francs. Voilà qui complique les choses
et peut compromettre le succès de l'entreprise. Deux cent mille francs! c'est un chiffre. Qui donnera la somme? Naturellement, on se tourne vers rÉtat, et les insinuations peu gracieuses, les critiques, les quolibets pleuvent dru sur la Caisse des Musées dans laquelle on avait omis de réserver un chèque de 200.000 francs en vue de l'offre éventuelle du tableau de Turner. Combien je suis heureux de cette omission! Non que je ne sois appréciateur du rare mérite de Turner. Je traiterai ce point tout à l'heure. Mais j'ai quelque souci de la gestion raisonnable des finances de l'État, et soyez sûr que si la Caisse des Musées avait renfermé les 200.000 francs demandés, la pesée de l'opinion eut fait sauter la serrure. Au lieu de cela, caisse vide ou à peu près. Dans ces conditions on a le temps de parlementer. Je respire. Pressenti, pressé peut-être, le Louvre a mis 25.000 francs sur le tapis. C'est déjà se montrer beau joueur. Quant au reste de la somme, vous et moi devrons le parfaire. Je ne sais ce que vous ferez, ce que je ferai moi-même, mais je doute quelque peu de la générosité publique dans la circonstance. Toutefois, admettons que la souscription réussisse, que l'on atteigne le chiffre de 175.000 francs qui, venant s'ajoutera la somme de 25.000 francs promise par l'État,
complétera le denier réclamé, Turner n'aura
pas gagné en gloire à cette opération et le désenchantement du public est à prévoir.
TURNER
Pourquoi? Parce que Turner, paysagiste, est un maître très personnel, et, en outre, pour les Français , un étranger.
Ne nous y trompons pas, le paysage, la nature physique échappent à notre appréciation spontanée. Nous aimons la personne humaine, mais les sites, la mer, les montagnes ne nous attirent pas. Peuple privilégié, nous habitons une région tempérée qui nous rend sédentaires. C'est à peine si le quart des Français du Nord a la curiosité de connaître la Provence. L'Alsace ignore la Normandie; le Berry la Franche-Comté. Observez la partialité dont nous usons envers les peintres de la nature : Corot, Théodore Rousseau, Millet ne sont parvenus à vaincre le mauvais vouloir de leurs contemporains qu'au prix d'une lutte acharnée. Quels haussements d'épaule n'ontils pas provoqués pendant vingt ou trente ans d'une existence laborieuse? Et Devéria qui n'était qu'un enfant devenait célèbre en un jour avec une page historique : La Naissance de Henri IV. Notre génie national nous prédispose à l'appréciation juste du portrait ou de la peinture d'histoire : il ne conçoit l'interprétation de la nature qu'avec effort.
Turner est paysagiste.
A rencontre du Français, l'Anglais est voyageur; volontiers Userait nomade. Ce besoin de mouvement le met en présence de tous les spectacles physiques, en contact avec les montagnes.
les lacs, les forêts. L'Anglais n'a pas comme nous le respect des heures. Il a vu le soleil se lever sur les glaciers, le crépuscule envelopper d'ombre l'immensité du désert, les lueurs nocturnes se confondre avec la surface mobile des océans. Qu'un peintre s'avise de traduire les effets de lumière, il rencontre toujours un Anglais attentif à son œuvre. Turner fut ce peintre. Anglais, il a eu le sentiment de ce qui plaît à ses compatriotes ; homme supérieur, il a marqué sa trace avec autorité, avec puissance, parmi les maîtres de son temps.
S'il me fallait traduire par un seul mot le caractère de Turner, je le définirais un violent. Il y a de l'excès dans ce qu'il fait. Il surenchérit, il outrepasse, il est démesuré dans sa couleur. Vous vous souvenez comme moi de la fine raillerie de Chantrey. Turner et Chantrey visitaient un jour une exposition par un froid très vif. Les deux amis grelottaient. Tout à coup, Chantrey avise un tableau de Turner où dominait le jaune de chrome. Le sculpteur s'approche et, plaçant ses deux mains largement ouvertes en face de la toile : (( Venez, mon ami, dit-il à Turner, venez! c'est ici le seul endroit où l'on trouve un peu de chaleur ! » Le trait n'a rien de méchant et il rend saisissable l'exaspération de la couleur de Turner, l'incandescence permanente et voulue de ses ciels. On a dit de lui, c'est Ruskin peut-être qui a trouvé le mot, que Turner avait su <■< dorer
TURNER
Tor de Dieu ». L'éloge mérite d'être retenu. Bien peu de peintres ont été loués de cette sorte. Mais ne sentez-vous pas que de pareils jugements supposent une hyperbole de couleur. Qui dit hyperbole ne dit pas nécessairement exagération déplaisante. Homère et Corneille ont usé de Fhyperbole sans cesser d'être grands.
Ce que le baron Taylor a su faire en France avec Faide de tous, Turner l'a voulu faire dans son pays avec sa propre fortune. Il a laissé aux artistes malheureux de la Grande-Bretagne deux millions cinq cent mille francs. Peintre, aquarelliste et dessinateur, il a de plus légué à la National Gallerij tout ce qu'il possédait de son œuvre à l'heure de sa mort, et ce legs comprend vingt mille pièces. C'est par centaines que ses toiles ou ses dessins sont exposés aujourd'hui sous le regard du public.
Que le souvenir des libéralités du peintre, que son œuvre immense, appréciable dans sa variété, aient aidé à la gloire de Turner, je le crois. Turner est illustre en Angleterre, et c'est justice. En sera-t-il de même sur cette rive du détroit si une toile — une seule — du paysagiste anglais entre au Louvre? Je ne le crois pas. Le tableau qu'on nous offre, je me trompe, la peinture qu'on veut vendre a pour titre V Ancienne Italie. Elle représente une cité antique au coucher du soleil. Un pont, des temples, des palais, les toits d'une ville, une nappe d'eau, de rares personnages, mille
objets en désordre au premier plan sont en quelque sorte baignés de vapeurs brûlantes à travers lesquelles le soleil darde ses flèches d'or. Où se reprendre pour classer cette œuvre dans l'ensemble des peintures d'un maître qui, à quatre ou cinq époques, a transformé sa manière? Qu'importe? disent les vendeurs. Je suis de leur avis : qu'importe? si V Ancienne Italie était une page de tous points séduisante? Il n'en est pas ainsi. Des lacunes, de graves lacunes font hésiter le regard en face de cette toile. L'œuvre est intéressante; elle n'est pas hors de pair. Rapprochée de vingt ou trente pages du même maître, elle permettrait de saisir dans son évolution le talent inégal, inquiet et toujours puissant de Turner. Isolée, elle ne sera pas comprise dans ce qu'elle contient d'original; ses défauts ne seront pas pardonnés et la désillusion est inévitable.
On a dit que Turner n'écrivait jamais. Je connais de lui deux lettres. L'une est datée de Londres, 26 avril 1836 et adressée au roi Louis-Philippe. L'artiste avait précédemment offert à Sa Majesté son recueil des Fleuves de France, « River Scenerij of France, » et le roi s'était empressé de reconnaître l'offre du maître par l'envoi d'une médaille d'or. La lettre de Turner est le remerciement de cette médaille.
L'autre lettre date de 1829 et est écrite d'Italie. Laffitte, le célèbre banquier, lui a demandé un Paysage. Cette toile doit être placée, chez Laffitte,
TURNER
en pendant à une peinture de Claude Lorrain. Le banquier s'était flatté de l'espoir que le peintre voudrait exécuter son œuvre en face du ciel transparent du golfe de Naples ou de la campagne romaine. Turner ne l'entend pas de cette manière. Il mande à son correspondant qu'il va rentrer à Londres et qu'il peindra sa toile en Angleterre, mais <c la nature qu'il a sous les yeux lui demeurera suffisamment gravée dans l'esprit po ur que son œuvre consonne avec celle du peintre du soleil. » Cette présomption était-elle sincère? Ne convientil pas plutôt de voir dans la lettre de Turner l'inconscient aveu d'un procédé plein de périls? Il travaille de tête, plus préoccupé d'ajouter à la nature que d'en surprendre les effets réels. Il se recueille et s'enferme en lui-même. La lecture intérieure — intus légère — lui tient lieu dans une large mesure de la vision corporelle qui est l'instrument de tant d'autres. Répétons-le, cette méthode n'est pas sans écueils. Toutefois ne nous hâtons pas de condamner Turner, ce serait une faute. Apprenons de préférence à le bien connaître, et le guide le plus sûr, je dirais volontiers le guide infaillible pour atteindre à ce but, c'est Ruskin. Personne mieux que lui ne s'est assimilé la nature complexe de Turner. Ruskin avait vingtcinq ans lorsqu'il fit la rencontre de Turner alors septuagénaire. Ruskin cherchait sa voie. Ce fut Turner qui décida de la vocation du critique. L'auteur de Modem Painters a noblement payé sa
dette à Turner. Il s'est fait le champion du maître, son satellite, mais un satellite plein de logique et de bon sens. S'il admire, il justifie son admiration; s'il critique, s'il blâme, il appuie ses jugements. Ace prix, nous avons le devoir de ne pas rejeter ses éloges. Ils émanent d'un esprit éminemment sérieux et délié. Ruskin s'est fait l'interprète autorisé de Turner, mais c'est Turner qui nous a valu Ruskin. Les libéralités presque royales de Turner, son œuvre considérable où tant de pages retiennent l'esprit et le captivent ne constituent pas tout l'héritage du peintre ; il y faut ajouter les écrits de Ruskin, plus modernes d'allure mais non moins attachants que ceux de Reynolds.