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Walden, ou la Vie dans les bois. Traduction de L. Fabulet

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 108 EXEMPLAIRES DE LUXE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE. DONT 8 EXEM- PLAIRES HORS COMMERCE, MARQUÉS DE A A H 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C ET 840 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQEtéS DE a A i. 800 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION ORIGINALE. NUMÉ- ROTÉS DE IA 800 30 EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT

l'édition originale.

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ionale de

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En octobre 1913 j’allai parler à André Gide d’un livre écrit en langue anglaise, paru en Amérique vers 1854, alors récemment venu à ma connaissance, livre qu’il me semblait expédient de faire lire à nos compatriotes.

Il est grave de prendre seul la responsabilité qui consiste à affirmer le premier à son pays la valeur d’une œuvre étrangère. J ai connu 1 hésitation autour de moi, et parmi les esprits les plus avertis au regard de la littérature, à admirer les Livres de la Jungle aussi bien que l’œuvre subséquent de Rudyard Kipling. J’ai, durant des années, emporté dans mon bagage, au cours de mes déplacements, une large photographie de la Création de l Homme de la Sixtine, pour la clouer partout à mon chevet, dans le temps que je traduisais les Feuilles d'Herbe, par là m’assurer que je ne m’abusais pas, que les deux hommes, Walt Whitman et Michel Ange, étaient deux sommets d'égale altitude. Ignorant alors que je serais devancé par Léon Bazalgette. Il s’agissait maintenant d’un second Américain, contemporain de Walt Whitman, animé comme lui du souffle de vérité qui semble avoir passé sur les Etats- Unis au moment où allait être résolue à jamais la question de l’esclavage nègre. Tous deux issus de Ralph Waldo Emerson, leur aîné d’une quinzaine d’années. Ce nouvel écrivain, dont je croyais devoir interpréter l’œuvre, était Henry David Thoreau, et l’œuvre avait pour titre Walden, ou la Vie dans les Bois. . . . ,

Or, incident qui me paraît valoir d'être ici mentionné, André Gide, avant que j’eusse prononcé nom d’auteur ni titre d’ouvrage, mais sur la nature du bien que je lui disais des deux, sourit, porta la main à sa poche, en tira un livre, qu’il me tendit. C’était Walden, et il en avait, me dit-il, entrepris la traduction quelques jours auparavant. Nous nous rencontrions à un carrefour. Mon instinct devenait certitude. En l’aimable fraternité que nous lui connaissons, et sachant que je m’étais fait métier de donner à notre pays la version de ce que je sentais lui être profitable, il m’abandonna généreusement le privilège de traduire Walden. Je l’en remercie publiquement ici. Je viens de vivre sept années en communion parfaite avec la pensée de Henry David Thoreau, sept années, oui, j’ose le dire, si hauts sont les sommets dont il

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s’agit, sept années au dessus de la mêlée, parfois peut-être non sans effort ni lutte intérieure, dans le silence de la solitude, pour ne pas y descendre, mais au cours desquelles toujours en moi a triomphé le sentiment que mon devoir, puisque je ne me trouvais pas appelé sur la première ligne du front de bataille, était de traduire ce livre pour la France, pour la France destinée peutêtre en sa mission dans le monde à faire de cette source pure encore un fleuve, un fleuve, celui-ci, débordant de sagesse et d’amour de la vie. Années où aidé des leçons de la guerre j’ai mis, en ce qui me concerne, l’esprit du livre en pratique, et, ce faisant, ai conquis le bonheur, bonheur tel, que, pour rappeler une citation de l'auteur de W alden , l’ennemi vînt-il à prendre la ville, j’en sortirais, il se peut, nu, mais ce bonheur entier dans les bras.

Si l’on me demande qui est Henry David Thoreau, habitué que l’on est, en un fâcheux pharisaïsme, beaucoup plus à se montrer curieux de la personnalité ou des faits et gestes du sage, voire 1 adorer, sinon adorer ses vieux ustensiles, qu’à mettre en pratique ses enseignements ou l'imiter d’exemple, je répondrai que, arrière-petit-fils du Français Philippe Thoreau, qui avait émigré de l'île de Jersey à Boston, mais pourvu du côté des femmes de bonne part de sang écossais, il naquit à Concord, Massachusetts, le 12 juillet 1817. De taille moyenne, paraît-il, il avait le visage vermeil de ceux qui aiment sentir sur la joue le baiser du grand air, des yeux bleu-gris sous d:s cheveux bruns, et le puissant nez émersonien. Il fit ses premières études à l’école de- Concord, et plus tard, en 1837, grâce à l’affection de sa sœur Helen, elle- même maîtresse d’école, et à qui il dut en grande partie son éducation, put prendre son degré à lTJniversité de Harvard, avec d’excellentes notes. Durant, comme immédiatement après ces dernières années d’étude, il s’adonna, lui aussi, à l’enseignement, et de bonne heure fit des conférences au Concord Lyceuxn. Puis il prit part à l’industrie de son père, lequel fabriquait des crayons, à l’amélioration desquels tout de suite il contribua, les amenant à un degré de perfection tel qu’à cet égard la fortune lui était assurée d’ores et déjà, si aux félicitations de ses amis il n’eût répondu qu’il ne fabriquerait pas un crayoo de plus. Lui-même dira qu’il entreprit bien des métiers, et toujours d’hiunbles métiers, surtout des métiers de plein air. U réussit dans tous. Il faisait bien ce qu’il faisait, honnête en tout, et, au premier chef, vis-àrvis de soi.

« Ne plantez pas un clou », dit-il, « que vous éveillant la nuit vous ne ressentiez le contentement de votre oeuvre. »

C’est en 1845 qu’il bâtit de ses mains sa fameuse cabane au bord de l'étang de Walden. 11 contera ici les jours qu’il y passa. Ils sont de telle qualité que la vie humaine de la sorte vécue peut enfin être prise pouf un bienfait de la Nature. « Je n’entends pas écrire une ode à la dépression, dit-il, mai9

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chanter victoire aussi vigoureusement que Chantederc au matin, debout sur son perchoir, quand ce ne serait que pour réveiller mes voisins. »

Que restait-il encore d’artificiel en l’esprit de Robert-Louis Stevenson, lorsqu’il osait traiter Henry David Thoreau de « skulker », c’est-à-dire de poltron, d’homme qui se cache, qui évite, qui s’évade, alors qu’en ces années où Thoreau subvint de ses seules mains aux besoins de son existence il avait au contraire assumé toutes les responsabilités humaines et donné la mesure d’un courage dont peu d’hommes fournirent jamais la preuve ? « Son aventure n’était pas une évasion », dit Waldo Franck. « 11 se retirait provisoirement, non pour échapper aux hommes, mais pour établir l’Homme. » C’est Robert- Louis Stevenson qui, parlant encore de Henry David Thoreau, dit ironiquement, en Anglais qui ne veut avec entêtement ajouter foi à la valeur d’un Américain, et en romantique attardé : « 11 n’est pas donné à tous de témoigner a si clairement de l’heur de leur destin, car ce monde-ci en lui-même n’est * qu'un pénible et incommode lieu de résidence. » Sans doute, ce monde tel Justement que l’ont fait les hommes qui ne traitent pas avec la vérité comme a traité l’auteur de Walden, lequel eût-il été malingre et invalide comme Stevenson, aurait, lui, adressé quelque cantique à son frère le Mal, à s A sœur la Souffrance. Ainsi, d’un côté, celui qui trouve ce monde-ci « un pénible et incommode fieu de résidence », et ne veut admettre la pensée de l’améliorer ; de l’autre, celui qui « chante victoire aussi vigoureusement que Chanteclair au matin » et livre le secret d'être heureux. A l’humanité de choisir, je dois ajouter, toutefois, que plus tard Stevenson retira l’épithète de « skulker ». Mais qu’importe l’opinion de ce parfait écrivain de romans d’aventures sur Henry David Thoreau ? Demandez seulement à Rudyard Kipling combien de ses propres pages vivent du souffle de Walden. Je n’ose le faire, mais je sens bien la chose. W alden suffit à affirmer sa propre maîtrise sur toutes autres productions du cerveau humain. Ici, non pas les méandres de philosophies qui veulent prouver l’improuvable, inventent de tontes pièces des paradis ou des enfers pour âmes faibles, calculent que deux et deux font quatre, quand deux et deux font cinq, prétendent à dtr génie pour êtro de première force au jeu d’échecs. Non, le simple instinct doublé de la raison presque enfantine, et par là combien supérieure, païce que plus près de Dieu, d® Christophe Colomb. L’instinct de ceux qui travaillent chaque jour à s’élever au point qu’ils arrivent à prendre contaet avec la divinité, et connaître ce qui sera tout aussi bien que ce qui a été. Je ne sache pas de pensée qui s’identifie davantage au conseil que pourrait donner la divinité elle-même, que celle-ci formulée par l’auteur de W alden : « Prête-t-on l’oreille aux ph»

“ intimes mais constantes inspirations de son génie, qui certainement sont

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le de France

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« sincères, qu’on ne voit à quels extrêmes, sinon à quelle démence il peut « vous conduire ; cependant au fur et à mesure que vous devenez plus fidèle « à vous-même, c’est cette direction que suit votre chemin. » J’imagine chaque homme mettant cette pensée en action : à quel degré de bonheur l'humanité ne tarderait pas à parvenir ! Mais rétif, l'homme résiste, secoue la tête, secoue l’oreille, s’en tient avec un entêtement de mule aux traditions, à la lâche habitude, au piétinement sur place, ce qui le maintient en cet état constant de mécontentement de soi qu’il témoigne, et fait de la société ce « lieu de résidence pénible et incommode » opposé à l’affirmation de Henry David Thoreau.

J’ai essayé l’enseignement que fournit Walden sur un jeune garçon qui s'éveillait à la raison. Je dois dire qu’il est doué d’une intelligence très grande, l’une des plus pleines de promesses qu’il m ait été donné de rencontrer. Devant ce que je lui en dévoilais, ses yeux s’ouvraient, à mon regard émerveillé, sur des horizons qui se reflétaient en aurore sur sa face ; et il prit la morale de Walden pour sienne, s’avisa, grâce à elle, au seuil de la vie, de ne se laisser prendre à aucuns des rêts dans lesquels l’homme social actuel s’enchevêtre sottement et comme à plaisir, et dont l’entière société arrive à ne se pouvoir déprendre sans tout briser. Ce garçon aujourd’hui jeune homme de dixneuf ans, ne concevrait plus de se voir servi par ses semblables, supporte à peine du sel dans ses aliments, c’est dire qu il n y tolère poivre ou autres épices ni condiments, ne comprend que 1 eau en qualité de breuvage, s’abstient de sucre, « n’apporte pas de religion à la table plus qu’il n’y demande de bénédicité » comme il est dit dans Walden, ne fume pas, dois-je l’ajouter ? et jouit de la vie comme jamais encore je n’avais vu être humain en jouir avec tant d’amour, de confiance, d’abandon, de sûreté de soi.

Car adopter les voies de Henry David Thoreau, ce n’est pas obligatoirement prendre à son exemple une hache, et s en aller se bâtir une cabane au bord d’un étang pour, dans la solitude, y subsister du produit d’un champ ; c’est vivre, en tous nos états de vie, dans l’obéissance à la suggestion de nos plus élevés instincts, dans le mépris de la tradition, voire de l’expérience, je n'ajoute de l’habitude ni de l'opinion, et dans le sacrifice alors, s’il le faut, de nos affections mêmes. Pour cela il ne s’agit pâs d’être un « skulker », mais il s’agit d’être ce que s’est montré Henry David Thoreau, un homme doué du vrai courage viril. Courage, je suis contraint de le reconnaître, plus ardu donc à déployer que celui qui vient de faire braver à tant d’êtres humains la mort des champs de bataille? Le bonheur est cependant à ce prix, mais il est sûr. N’en voudrons-nous pas ?

L’auteur de W aidai énonçait, au milieu du XIXe siècle, une vérité qui doit

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aujourd’hui nous faire plus que jamais réfléchir, car jamais elle ne fut plus apparente : c’est qu’on a commis la faute de faire prévaloir les intérêts materiels sur les spirituels, — et je m’entends lorsque je dis intérêts spirituels, — que ce ne sont les automobiles, les aréoplanes plus que la télégraphié sans fil ni toutes les inventions de cet ordre qui feront faire un pas à 1 humanité vers le but auquel elle tend. Cette vérité s’est prouvée éclatante pour l’Allemagne la première. Et voyez ce que dit le prophète de Concord a propos, des chemins de fer, nouvelle invention de son temps : « Les hommes croient essentiel a que la Nation parcoure trente milles à 1 heure, que ce soient eux-memes ou a non qui le fassent ; mais que nous vivions comme des babouins ou comme “ des hommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de fabriquer des « traverses et de fabriquer des rails, et de consacrer nuits et jours au travail,

<( nous employons notre temps à battre sur 1 enclume nos existences pour les « rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne « construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le Ciel en <l temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous * regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n est pas nous qui « roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Avez-vous jamais « pensé à ce que sont ces traverses, ces « dormants », qui supportent le chemin « de fer ? Chacun est un homme... Je suis bien aise de savoir qu’il faut une « équipe d’hommes par cinq milles pour maintenir ces « dormants » en <( place, car c’est signe qu’ils peuvent a quelque jour se relever. »

Mais je ne veux pas ravir au lecteur la satisfaction de découvrir lui-même à chaque ligne de Walden que s’il est de terribles maux, il est d’admirables remèdes, et qu’au fond des plus noires ténèbres humaines repoint inlassablement une lumière, qui grandit pour, espérons-le, un jour devenir enfin celle qui à jamais nous éclairera.

Ce n’est pas aujourd’hui que je me sens au fond des ténèbres. C’était en 1 91 3, à la veille de la Guerre. J’avais demandé à Rudyard Kipling de remettre du sang rouge dans les veines françaises. Je demandais à Walt Whitman de préciser à la France le but pour lequel trop souvent en aveugle elle combattait, c’est-à-dire l’Amour, l’Amour Cosmique, l’Amour Omnipotent. J’étais allé à François d’Assise lui demander de me débarrasser de tout ce que je serjtais m’encombrer, et qui n’était que les mille besoins artificiels multipliés par une civilisation ne reposant que sur la matière, pour l’étouffement de toute beauté humaine. Et j’arrivai comme naturellement à Henry David Thoreau, que j’appris plus tard passer pour le François d’Assise de l’Amérique, le François d’Assise de nos jours. Dirai-je mon ravissement à trouver ici précisées, résumées, les pensées finales auxquelles tout le travail

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de ma pensée depuis l'âge où l'homme commence à penser, m’avait amené ? Et pour quelle fin ! Pour un bonheur dont il n’était pas un mot de Walden qui ne lût la réalisation triomphante... Alors, la Guerre éclata, qui fut l'agent d’une des ultimes convulsions du monde. La vérité présentée à mon esprit par Henry David Thoreau en fut-elle modifiée ? Voici qu’au contraire les événements de ces dernières années, et les événements plus confirmatifs des temps présents, la montrent plus que jamais et â jamais vérité, et que si Walden n’est plus le livre prophétique qu’il me parut être avant la Guerre, il explique les temps nouvellement commencés et prépare aux temps imminents.

Oui, je m’aperçois que dans cette présentation j ai manqué à parler de l’auteur et du livre lui-même en critique ou en rhétoricien, que je n’ai pas plus conté l'histoire du Transcendentalisme américain, dont Boston fut le centre au cours du XIX9 siècle, et Emerson, le chef, et Henry David Thoreau, l’un des adeptes, que je n'ai nommé Alcott et Margaret Fuller. Je n’ai parlé ici ni du Dial, ce périodique autour duquel gravitèrent les Transcendentalistes et qui publia tant de pages de l’auteur de Walden, ni de Brook Farm, ce phalanstère fondé par George Ripley, à l'instar du phalanstère français de Charles Fourier, et qui fort les occupa, à l’exception, je suppose, de Henry David Thoreau, lequel avait trouvé mieux. Mais c’est que je crois vain, le scalpel d’une main et de l’autre une loupe, de disséquer pour le seul profit de la curiosité et de l’érudition un homme dont la pensée s’impose. Ce n’est pas nous qui avons à nous pencher sur Henry David Thoreau. C’est lui qui se penche sur nous. Et notre rôle est de nous laisser pénétrer de son influence. Non plus ne m’inquiétè-je de le voir mourir phtisique à quarante-cinq ans, en 1862, non plus de savoir qu’au bout de deux ans et demi de séjour au bord de l’étang de Walden il quitta sa cabane pour obéir à d'autres appels. Et quant à ceux qui lui opposent son célibat, je les renvoie au chapitre de La Case de T Oncle Tom intitulé : « Une Colonie de Quakers », où ils trouveront accueillant l’esclave en fuite, toute une famille, père, mère, enfants, voisins, dont le tableau de bonheur parfait, tracé par une contemporaine et compatriote de Henry David Thoreau, répond aux vues de ce dernier, et pour n’appeler nulles critiques ni représailles humaines.

Ce qui seul doit ici retenir notre attention, c’est la vérité déroulée du commencement k la fin de ce livre, et la mise à l’index de toutes les erreurs ; c’est de Voir, au fur et à mesure qu’on avance dans sa lecture, la possibilité de dissiper ce malaise et ce mécontentement de la vie, telle que nous la vivons, que je sens autour de moi, alors que s’y révèle le loisir de faire de cette vie la source d’enchantement quelle peut être, qu’elle est. Sans doute pour cela

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*uffira-t-il d’avoir le bon sens de vivre chacun sa vie, non vouloir vivre celle du voisin, du père ou de la mère, de l’aïeul, du trisaïeul ou du dernier prince régnant. Et ce qui me captive encore dans cette lecture, c’est de m’apercevoir grâce à elle, avec une netteté singulière, que moi, homme, je m’élève aisément chaque jour davantage sur l’échelle des êtres, en suivant cette vie propre qui ne tire sa source que de l’inspiration, et peux me bercer d espérance sur le bien-fondé de mon instinct, qui me fait entrevoir la délivrance de mes maux et mon rapprochement chaque jour plus intime de la

divinité.

Je veux remercier ici M. Francis H. Allen, de Boston, si dévoué à la cause de Henry D. Thoreau, et auteur d’une édition américaine de « Walden » éclaircie de notes dont j’ai tiré grand profit, qui, gracieusement, a assumé la lourde tâche de lire la présente version de cet ouvrage avant son impres- S1°n, afin de m’aider à assurer au lecteur français un texte aussi rapproché que possible de l’original.

Quand j’écrivis les pages suivantes, ou plutôt en écrivis le principal, je vivais seul, dans les bois, à un mille de tout voisinage, en une maison que j’avais bâtie moi-même, au bord de l’Etang de Walden, à Concord, Massachusetts, et ne devais ma vie qu’au travail de mes mains. J'habitai là deux ans et deux mois. A présent me voici pour une fois encore de passage dans le monde civilisé.

Je n’imposerais pas de la sorte mes affaires à l’attention du lecteur si mon genre de vie n’avait été de la part de mes concitoyens l’objet d’enquêtes fort minutieuses, que d’aucuns diraient impertinentes, mais que loin de prendre Pour telles je juge, vu les circonstances, très naturelles et tout aussi pertinentes. Les uns ont demandé ce que j’avais à manger ; si je ne me sentais pas solitaire ; si je n’avais pas peur, etc., etc. D’autres se sont montrés curieux

apprendre quelle part de mon revenu je consacrais aux œuvres charitables ; et certains, chargés de famille, combien d’enfants pauvres je soutenais. Je prierai donc ceux de mes lecteurs qui ne s'intéressent point à moi particulièrement, de me pardonner si j’entreprends de répondre dans ce livre à quelques-unes de ces questions. En la plupart des livres il est fait omission du Je, ou première personne ; en celui-ci, le Je se verra retenu ; c’est, au regard de l’égotisme, tout ce qui fait la différence. Nous oublions ordinairement qu’en somme c’est toujours la première personne qui parle. Je ne m'étendrais Pfs tant sur moi-même s’il était quelqu’un d’autre que je connusse aussi bien. Malheureusement, je me vois réduit à ce thème par la pauvreté de mon **voir. Qui plus est, pour ma part, je revendique de tout écrivain, tôt ou tard, le récit simple et sincère de sa propre vie, et non pas simplement ce qu’il a entendu raconter de la vie des autres hommes ; tel récit que par exemple il enverrait aux siens d’un pays lointain ; car s’il a mené une vie sincère, ce doit selon moi avoir été en un pays lointain. Peut-être ces pages s’adressent-elles plus particulièrement aux étudiants pauvres. Quant au reste de mes lecteurs, *}« en prendront telle part qui leur revient. J’espère que nul, en passant l’habit, n’en fera craquer les coutures, car il se peut prouver d’un bon usage pour celui auquel il ira.

Ce que je voudrais bien dire, c’est quelque chose non point tant concernant les Chinois et les habitants des îles Sandwich que vous-même qui lisez

ces pages, qui passez pour habiter la Nouvelle-Angleterre ; quelque chose sur votre condition, surtout votre condition apparente ou l’état de vos affaires en ce monde, en cette ville, quelle que soit cette condition, s’il est nécessaire quelle soit si fâcheuse, si l’on ne pourrait, oui ou non, l’améliorer. J’ai pas mal voyagé dans Concord : et partout, dans les boutiques, les bureaux, les champs, il m’a semblé que les habitants faisaient pénitence de mille étranges façons. Ce que j’ai entendu raconter des bramines assis exposés au feu de quatre foyers et regardant le soleil en face ; ou suspendus la tête en bas au-dessus des flammes ; ou regardant au del pardessus l’épaule, « jusqu’à ce qu’il leur devienne impossible de reprendre leur position normale, alors qu’en raison de la torsion du cou il ne peut leur passer que des liquides dans l’estomac » ; ou habitant, enchaînés pour leur vie, au pied d’un arbre ; ou mesurant de leur corps, à la façon des chenilles, l’étendue de vastes empires ; ou se tenant sur une jambe au sommet d’un pilier — ces formes elles-mêmes de pénitence consciente ne sont guère plus incroyables et plus étonnantes que les scènes auxquelles j’assiste chaque jour. Les douze travaux d’Hercule étaient vétille en comparaison de ceux que mes voisins ont entrepris ; car ils ne furent qu’au nombre de douze, et eurent une fin, alors que jamais je ne me suis aperçu que ces gens-ci aient égorgé ou capturé un monstre plus que mis fin à un travail quelconque. Ils n’ont pas d’ami Iolas pour brûler avec un fer rouge la tête de l’hydre à la racine, et à peine est une tête écrasée qu’en voilà deux surgir.

Je vois des jeunes gens, mes concitoyens, dont c’est le malheur d’avoir hérité de fermes, maisons, granges, bétail, et matériel agricole; attendu qu’on acquiert ces choses plus facilement qu’on ne s’en débarrasse. Mieux eût valu pour eux naître en plein herbage et se trouver allaités par une louve, afin d'embrasser d’un œil plus clair le champ dans lequel ils étaient appelés à travailler. Qui donc les a faits serfs du sol ? Pourquoi leur faudrait-il manger leurs soixante acres, quand l’homme est condamné à ne manger que son picotin d’ordure ? Pourquoi, à peine ont-ils vu le jour, devraient-ils se mettre à creuser leurs tombes ? Ils ont à mener une vie d’homme, en poussant toutes ces choses devant eux, et avancent comme ils peuvent. Combien ai-je rencontré de pauvres âmes immortelles, bien près d’être écrasées et étouffées sous leur fardeau, qui se traînaient le long de la route de la vie en poussant devant elles une grange de soixante-quinze pieds sur quarante, leurs écuries d’Augias jamais nettoyées, et cent acres de terre, labour, prairie, herbage, et partie de bois ! Les sans-dot, qui luttent à l’abri de pareils héritages comme de leurs inutiles charges, trouvent bien assez de travail à dompter et cultiver quelques pieds cubes de chair.

Mais les hommes se trompent. Le meilleur de l’homme ne tarde pas à passer dans le sol en qualité d’engrais. Suivant un apparent destin communément appelé nécessité, ils s’emploient, comme il est dit dans un vieux livre, à amasser des trésors que les vers et la rouille gâteront et que les larrons perceront et déroberont l. Vie d’insensé, ils s’en apercevront en arrivant au bout, sinon auparavant. On prétend que c est en jetant des pierres par-dessus leur tête que Deucalion et Pyrrha créèrent les hommes :

«i Inde genus durum sumus, experiensque laborum Et documenta damus quâ simus origine nati. »

Ou comme Raleigh le rime à sa manière sonore :

« From thence our kind hard-hearted is, enduring pain and care,

Approving that our bodies of a stony nature are. * »

Tel est le fruit d’une aveugle obéissance à un oracle qui bafouille, jetant les pierres par-dessus leurs têtes derrière eux, et sans voir où elles tombaient.

En général les hommes, même en ce pays relativement libre, sont tout simplement, par suite d’ignorance et d’erreur, si bien pris par les soucis factices et les travaux inutilement rudes de la vie, que ses fruits plus beaux ne savent être cueillis par eux. Us ont pour cela, à cause d’un labeur excessif, les doigts trop gourds et trop tremblants. Il faut bien le dire, l’homme laborieux n’a pas le loisir qui convient à une véritable intégrité de chaque jour ; il ne saurait suffire au maintien des plus nobles relations d’homme à homme ; son travail en subirait une dépréciation sur le marché. Il n’a le temps d’être rien autre qu'une machine. Comment saurait se bien rappeler son ignorance — chose que son développement réclame — celui qui a si souvent à employer son savoir ? Ce serait pour nous un devoir, parfois, de le nourrir et l’habiller gratuitement, et de le ranimer à l’aide de nos cordiaux, avant d’en juger. Ees plus belles qualités de notre nature, comme la fleur sur les fruits, ne se conservent qu’à la faveur du plus délicat toucher. Encore n’usons-nous guère à 1 égard de nous-mêmes plus qu’à l’égard les uns des autres de si tendre traitement.

Certains d’entre vous, nous le savons tous, sont pauvres, trouvent la vie dure, ouvrent parfois, pour ainsi dire, la bouche pour respirer. Je ne doute

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