‹ Walden, ou la Vie dans les bois. Traduction de L. FabuletChapitre 15 sur 78 · OU JE VÉCUS · texte numérisé non relu

OU JE VÉCUS

amont de la rivière, quand la maison était cachée derrière un épais groupe d'érables rouges, à travers lequel j’entendais le chien de garde aboyer. J’avais hâte de l’acheter, avant que le propriétaire eût fini d’enlever quelques rochers, d’abattre les pommiers creux, d’arracher quelques jeunes bouleaux qui avaient crû dans le pacage, bref, eût poussé plus loin ses améliorations. Pour jouir de ces avantages, j’étais prêt à faire marcher l’affaire ; ou, comme Atlas, à prendre le monde sur mes épaules, — je n’ai jamais su quelle compensation il reçut pour cela, — et à accomplir toutes sortes de choses dont le seul motif ou la seule excuse était que je pouvais la payer et ne pas être inquiété dans ma possession ; car je n’ignorai pas un seul instant qu’elle produirait la plus abondante récolte du genre qu’il me fallait, si seulement je pouvais faire en sorte de la laisser tranquille. Mais il en advint comme j’ai dit.

Tout ce que je pouvais prétendre, donc, au regard de l’exploitation sur une grande échelle (j’ai toujours cultivé un jardin), était que j’avais tenu mes semences prêtes. Beaucoup pensent que les semences s améliorent en vieillissant. Je ne doute pas que le temps ne distingue entre les bonnes et les mauvaises ; et quand je finirai par semer, je serai moins susceptible apparemment de me voir déçu. Mais ce que je voudrais dire à mes semblables, une fois pour toutes, c’est de vivre aussi longtemps que possible libres et sans chaînes. Il est peu de différence entre celles d’une ferme et celles de la prison du comté.

Le vieux Caton, dont le « De Re Rustica » est mon « Cultivator », dit, et la seule traduction que j’en aie vue fait dû passage une pure absurdité : « Si Vous songez à prendre une ferme, mettez-vous bien dans l’esprit de ne pas acheter les yeux fermés, ni épargner vos peines pour ce qui est de la bien examiner, et ne croyez pas qu’il suffise d’en faire une fois le tour. Plus souvent vous vous y rendrez, plus elle vous plaira, si elle en vaut la peine. » Je crois que je n’achèterai pas les yeux fermés, mais en ferai et referai le tour aussi longtemps que je vivrai, et commencerai par y être enterré pour qu’à la fin elle ne m’en plaise que davantage.

Le présent fut mon essai suivant de ce genre, que je me propose de décrire plus au long, par commodité, mettant l’expérience de deux années en une seule. Je l’ai dit, je n’ai pas l’intention d’écrire une ode à l’abattement, mais de claironner avec toute la vigueur de Chanteclair au matin, juché sur son juchoir, quand ce ne serait que pour réveiller mes voisins.

Lorsque pour la première fois je fixai ma demeure dans les bois, c’est-àdire commençai à y passer mes nuits aussi bien que mes jours, ce qui, par hasard, tomba le jour anniversaire de l’Indépendance, le 4 juillet, 1845, ma maison, non terminée pour l’hiver, n’était qu’une simple protection contre

Source gallica.bnf.fr / Bib I iothèqi

le de France

W ALDEN

la pluie, sans plâtrage ni cheminée, les murs en étant de planches raboteuses, passées au pinceau des intempéries, avec de larges fentes, ce qui la rendait fraîche la nuit. Les étais verticaux nouvellement taillés, la porte fraîchement rabotée et remplacement des fenêtres lui donnaient un air propre et aere, surtout le matin, alors que la charpente en était saturée de rosée au point de me laisser croire que vérs midi il en exsudrait quelque gomme sucrée. A mon imagination elle conservait au cours de la journée plus ou moins de ce caractère auroral, me rappelant certaine maison sur une montagne, que j’avais visitée l’année précédente. C’était, celle-ci, une case exposée au grand air, non plâtrée, faite pour recevoir un dieu en voyage, et où pouvait une déesse laisser sa robe traîner. Les vents qui passaient au-dessus de mon logis, étaient de ceux qui courent à la cime des monts, porteurs des accents brisés, ou des parties célestes seulement, de la musique terrestre. Le vent du matin souffle à jamais, le poème de la création est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles qui l’entendent. L’Olympe n’est partout que la capsule de la terre.

La seule maison dont j’eusse été auparavant le propriétaire, si j’excepte un bateau, était une tente, dont je me servais à l’occasion lorsque je faisais des excursions en été, et elle est encore roulée dans mon grenier, alors que le bateau, après être passé de main en main, a descendu le cours du temps. Avec cet abri plus résistant autour de moi, j’avais fait quelque progrès pour ce qui est de se fixer dans le monde. Cette charpente, si légèrement habillée, m’enveloppait comme d’une cristallisation, et réagissait sur le constructeur. C’était suggestif, quelque peu l’esquisse d’un tableau. Je n’avais pas besoin de sortir pour prendre l’air, car l’atmosphère intérieure n’avait rien perdu de sa fraîcheur. C’était moins portes closes que derrière une porte que je me tenais, même par les plus fortes pluies. Le Harivansa dit : « Une demeure sans oiseaux est comme un mets sans assaisonnement. » Telle n’était pas ma demeure, car je me trouvai soudain le voisin des oiseaux ; non point pour en avoir emprisonné le moindre, mais pour m’être mis moi-même en cage près d’eux. Ce n’était pas seulement de ceux qui fréquentent d’ordinaire le jardin et le verger que j’étais plus près, mais de ces chanteurs plus sauvages et plus pénétrants delà forêt, qui jamais ne donnent, ou rarement, la sérénade au citadin, — la grivette, la litorne, le scarlatte, le friquet, le whip-pour-will et quantité d’autres. .

Je me trouvais installé sur le bord d’un petit étang, à un mille et demi environ sud du village de Concord et tant soit peu plus haut que lui, au milieu d'un bois spacieux qui s’étendait entre cette bourgade et Lincoln, et à deux milles environ sud de ce seul champ que nous connaisse la renommee, le champ de bataille de Concord ; mais j’étais si bas dans les bois que la rive

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