VISITEURS D'HIVER
fique après l'avoir épiée une demi-heure, tandis qu elle restait là les yeux à demi ouverts, comme un chat, frère ailé du chat. Il ne restait qu’une étroite fente entre les paupières, par laquelle elle conservait un rapport péninsulaire avec moi ; là, les yeux mi-clos, regardant du pays des rêves, et tâchant de se faire une idée de moi, vague objet ou atome qui interrompait ses visions. A la fin, sur quelque bruit plus accusé ou mon approche plus prononcée, la voici tourner avec malaise et indolence sur son perchoir, comme impatientée de voir ses rêves troublés ; et lorsqu elle prit le large, battit des ailes à travers les pins, donnant à celles-là une envergure inattendue, je ne pus en entendre sortir le moindre bruit. C’est ainsi que guidée à travers les grosses branches des pins plutôt par un sentiment délicat de leur voisinage que par la vue, tâtant d’une aile sensible, pour ainsi dire son chemin crépusculaire, elle trouva un nouveau perchoir, où pouvoir attendre en paix l’aurore de son jour à elle.
En marchant le long de la longue chaussée construite pour le chemin de fer à travers les marais, il m’arriva plus d’une fois d aller à 1 encontre d’un vent impétueux et mordant, car nulle part n a t-il plus libre carrière ; et le gel m’avait-il frappé sur une joue, que, tout païen que je fusse, je lui présentais l’autre aussi. Il n’en allait pas mieux le long de la route carrossable qui vient du Mont Brister. Car je me rendais à la ville, comme un Indien ami, encore que le contenu des grands champs découverts fut amoncelé entre les murs de la route de Walden, et qu’il suffît d une demi-heure pour effacer les traces du dernier voyageur. Et quand je m en revenais, de nouveaux amas s’étaient formés, à travers quoi je peinais, là où le vent actif du nord-ouest était venu déposer la neige poudreuse autour de quelque angle aigu de la route, sans qu’une trace de lapin, pas même la fine empreinte, le petit caractère, d’une souris des champs, fût visible. Encore m arrivait-il rarement de ne pas trouver, même au cœur de l’hiver, quelque marais tiède et tout jaillissant de sources, où le gazon et le chou-putois 1 croissaient encore avec une perpétuelle fraîcheur, où il se pouvait qu’un oiseau plus intrépide attendît le retour du printemps.
Quelquefois, en dépit de la neige, quand je m’en revenais de ma promenade le soir, je croisais les traces profondes d’un bûcheron, partant de ma porte, trouvais sa pile de copeaux sur le foyer, et ma maison remplie de l’odeur de sa pipe. Ou quelque après-midi de dimanche, étais-je par hasard au logis, que j’entendais le croquant de la neige sous les pas d un fermier de bon sens, lequel, venu de loin par les bois, cherchait ma maison, en
I, Le «ymplocorpe félide.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque
le de France
quête d'un « bout de causette » — un des rares de son métier qui soient « hommes sur leurs fermes », qui revêtit la blouse au lieu de la robe du professeur. et est tout aussi prêt à extraire la morale de l'église ou de l'état qu’à haler une charretée de fumier de sa cour. Nous causions des temps rudes et simples où les hommes, l’esprit lucide, s’asseyaient autour de grands feux par le froid tonifiant ; et tout autre dessert fît-il défaut, que nous exercions nos dents sur mainte noix depuis longtemps abandonnée par les prudents écureuils, attendu que celles qui ont les coquilles les plus épaisses sont généralement vides.
Celui qui venait de plus loin à ma hutte, bravant les plus épaisses neiges et les plus lugubres tempêtes, était un poète1. Un fermier, un chasseur, un soldat, un reporter, voire un philosophe, peuvent se déconcerter ; mais rien n’arrête un poète, car ce qui le pousse, c’est le pur amour. Qui saurait prédire ses allées et venues ? Son affaire l’appelle dehors à toute heure, même à celle où dorment les médecins. Nous fîmes retentir cette petite maison de bruyante gaîté et résonner du murmure de maint entretien sérieux, dédommageant alors la vallée de Walden des longs silences. Broadway 2 était muette et déserte en comparaison. A de convenables intervalles partaient des salves régulières de rire, qu’on eût pu tout aussi bien rattacher à la dernière plaisanterie lâchée qu’à celle qui allait venir. Nous faisions, « tout battant neuve », mainte théorie de la vie par-dessus un plat de gruau, lequel unissait les avantages de la convivialité à la clarté d esprit que requiert la philosophie.
Je ne devrais pas oublier que durant mon dernier hiver à l’étang je connus un autre et bienvenu visiteur 3, qui à travers le village, à travers neige, pluie, ténèbres, jusqu’à ce qu’il vît ma lampe à travers les arbres, vint à certain moment partager avec moi de longues soirées d’hiver. Un des derniers philosophes — le Connecticut le donna au monde, — il commença par en colporter les marchandises, après quoi, suivant ce qu’il déclare, sa propre cervelle. Cette dernière, il la colporte encore, insufflant Dieu et faisant honte à l’homme, ne portant pour fruit que cette cervelle, telle la noix son amande. Je le prends pour l’homme de plus de foi qui soit au monde. Ses paroles comme son attitude toujours supposent un meilleur état de choses que celui dont les autres hommes sont instruits, et ce sera le dernier homme à décevoir au cours des siècles. Il n’a aucun enjeu dans le présent. Mais quoique relativement dédaigné aujourd’hui, quand son heure viendra, des