LA VOIX
Elle s'appuie contre un buisson
Seule, au cœur des épines Et met au jour ses premiers-nés Là-bas f sous la froide colline
Elle a défait ses noirs cheveux
Seule, au cœur des épines Pour y rouler leurs membres nus Là-bas, sous la froide colline
Elle a donné son sein si blanc
Seule, au cœur des épines Son lait — c'est pour la fois dernière. Là-bas, sous la froide colline
Si Dieu passait, ô mes enfants
Seuls, au cœur des épines Il vous mettrait dans du lin fin Là-bas, sous la froide colline
O notre mère, quels sont ces yeux
Seuls, au cœur des épines Brillants parmi vos noirs cheveux
Là-bas, sous la froide colline
Si c'était Dieu, ô mes enfants
Seuls, au cœur des épines Son vin réchaufferait vos cœurs Là-bas, sous la froide colline
O notre mère, mieux vaut Son lait
Seul, au cœur des épines Tout chaud de votre sein si blanc Là-bas, sous la froide colline
Un rayon de lumière grise perce l'obscurité. Il révèle vaguement l'intérieur d'une vaste tente, partagée en deux régions par un grossier foyer de pierre, dont la cheminée en tuiles passe à travers la couverture en toile de la tente, La région la plus profonde se perd, au fond, à gauche, dans l'obscurité.
En même temps qu apparaît la lumière, on entend les grelots d'un traîneau qui arrive par Ventrée de la tente — dont on aperçoit au dehors, le portique en toile.
Dans une bouffée de grésil gris, des formes humaines entrent en se bousculant, entourant un traîneau bas, sur lequel est empilé du bois de chauffage couvert de glace. Attelés au traîneau, des hommes en loques, trempés, tirent leur fardeau quelques pas encore, puis s'arrêtent. Au-dessus du faible bruit des grelots de leurs harnais, on entend s'élever la voix de Hamilton.
HAMILTON
Oui, c'est la tente du Général Washington. Mettez le bois en pile dans le coin. Les provisions par là. Merci !
{D'autres soldats entrent, des hommes de tout âge. Quelques-uns sont presque nus. D'aU"
très portent de vieilles robes de chambre et des couvertures attachées sur eux avec des courroies. DeiLX ou trois ont des -provisions ficelées sur leur dos. Avec eux entrent Hamilton et Paine^ habillés misérablement. Billy, le domestique noir, dans sa livrée blanche et écarlate devenue couleur isabelle, ferme le pan de la tente et se tient au garde-â-vous.
En silence, sauf pour un faible bruit de grelots, le traîneau est amené hors de vue dans le fond, d^où le feu fait jouer les ombres des hommes groupés autour, et occupés à décharger le bois et les provisions. Bruit sourd et continu des bûches, et de temps en temps, murmure des voix.
Cependant Hamilton est descendu, ouvre les volets d'une fenêtre auprès d'une table, ce qui laisse entrer un jour orageux; il se tourne vers son compagnon:)
HAMILTON
Ces harnais, M. Paine, sont en bois de vigne. Nos chevaux étant crevés pour la plupart, nous leur trouvons des remplaçants. On porte des clochettes, vous voyez, puisqu'on joue au cheval.
PAINE
Telle est la nature de l'homme, Colonel. L'homme est la seule bête de somme volontaire. Pour atteindre sa liberté, il est capable de harnacher le tonnerre — ou bien son propre dos. Oui, monsieur, pour voir s'épanouir notre propre divinité, nous sommes les seuls demi-dieux dont les temples soient des trous de rats.
HAMILTON
Qui sont les rats.?
PAINE
Les héros de Valley Forge, monsieur. Ce camp-ci est l'acropole de la vermine en question. Des trous glacés dans les flancs d'une colline, voilà nos autels. Nous en sortons à quatre pattes pour contempler notre ombre au soleil, pour renifler l'encens gelé qui nous durcira la panse — et pour endurer les flèches . . . mordantes de Phébus Apollon.
HAMILTON
Et les tours pendables de nos bons amis. Le général Washington connaît ça.
PAINE
Quoi! Les racontars seraient vrais .î* Gates aurait intrigué contre lui ?
HAMILTON
Par toutes les trappes et par tous les escaliers de service. Depuis qu'il a capturé l'armée de Burgoyne à Saratoga, sa tête a enflé comme celle d'une vipère.
PAINE
Gates a capturé ce que Washington avait combiné. C'est trop facile!
HAMILTON
Pas pour Gates. Il travaille à se faire nommer général en chef lui-même.
PAINE
Et le Congrès l'écoute.''
HAMILTON
A travers les doigts — comme ça. C'est une cabale monstrueuse. Jalousie, mesquinerie haineuse, racontars . . . incroyables! Ils se servent d'un parvenu qui s'appelle Conway. Ils lâchent des mensonges — serrés comme un essaim d'abeilles. Le plan, c'est de piquer Washington jusqu'à ce qu'il démissionne. Ils n'osent pas le révoquer: l'Amérique entière se soulèverait pour les pendre au Beffroi de la Liberté. Alors on le pique dans l'obscurité.
PAINE
Lui . . . leur seul espoir! Sont-ils fous?
HAMILTON
Fous d'envie, oui, devant son pouvoir: son pouvoir fait de patience. Leur dernière invention, c'est d'attirer La Fayette dans leurs filets. — Lorsque le jeune marquis est arrivé de France, l'été dernier, pour se joindre à nous, vous savez combien le général s'est pris d'affection pour lui — un garçon de vingt ans; il en a fait un membre de sa famille — comme il a fait pour moi. Cela chatouille Gates et son parti: s'ils peuvent gagner La Fayette, leur cabale est victorieuse — pensent-ils.
PAINE
Et — le gagneront-ils ^
HAMILTON
Quand ils auront gagné et décroché les grilles du paradis, pas avant. Le jeune La Fayette, c'est le cœur même de la France — et ça, c'est incorruptible.
LA voix DE WASHINGTON
(basse et vibrante) Hamilton!
{Hamilton sursaute
Dans une nouvelle bouffée de grésil, Washington entre. Son manteau est enroulé autour
d^une forme humaine quil porte dans ses bras. Une tête, et un bras nu, roidi, pendent par-dessus son épaule. Washington jette un coup d'œil autour de lui, et commande à voix brève.)
L'eau-de-vie !
(Hamilton saisit un flacon sur la table. Washington dépose son fardeau sur le sol, près du centre de la scène, se baisse, écarte le manteau, et faisant signe aux hommes groupés autour du feu:)
Faites de la place.
(Les hommes, en m,urmurant " Oui, Général'*, etc. s'écartent du feu et s'avancent, regardant sans trop d^étonnement.)
HAMILTON
{apportant le flacon avec diligence) Voici. Est-il blessé?
Trouvé gelé dans une tourmente de neige.
{Prenant le flacon, il se penche de nouveau sur le corps inerte, à demi caché par Hamilton, Paine, et les autres debout autour de lui.)
PAINE
(d voix basse) Peut-on vous aider, Général ?
Non.
(Après un moment de silence attentif, il relève
les yeux) A quelle distance est le docteur?