TROISIÈME SOLDAT
On ira jusqu'en enfer, s'il faut, mais on ne lâchera pas, monsieur! Avec des grelots pour sonner le glas — et sans sacristain, encore.
PLUSIEURS voix Oui, Général!
Nous sommes tous sur le même radeau, mes enfants.
(// soulève son chapeau au-dessus du traîneau, tandis que ceux qui ont des chapeaux se découvrent également)
Bon voyage — et bon repos — à notre camarade !
{Avec des regards de dévotion pour Washington, tous les soldats sortent, tirant et suivant le traîneau, faisant tête à V ouragan de neige qui souffle par Vouverture de la tente. Billy, le nègre, referme la tente derrière eux.)
PAINE
(boutonnant son manteau, salue Washington) Je les accompagnerai un bout de chemin, Général.
(V apercevant pour la première fois, lui saisit la main) Ah, Tom Paine! Ils me regardent comme leur général, mais c'est vous qui les conduisez. Vos écrits leur ont appris à penser. Vous valez une douzaine de commissaires et d'intendants, car vous ravitaillez leurs âmes.
PAINE
Les pensées sont dans l'air. Monsieur. Je ne fais que les distiller. Je suis un bouilleur de cru.
Et VOUS avez réchauffé mon armée avec cette eaude-vie qu'est le rêve. Un combattant sans rêves n'est pas un soldat, c'est une machine. Une machine, cela se détraque par la neige. Des soldats, non pas. Les ventres se creusent — pas les courages. Les yeux deviennent aveugles — les visions restent. Jeune homme, vous avez rendu la cause du pays plus claire pour ses défenseurs mêmes. La liberté est votre obligée. Dieu vous bénisse.
PAINE
C'est bien ce qu'il fait. Monsieur: vous êtes mon ami.
{Saluant vivement^ il sort. Billy le suit et ferme la tente du dehors. Washington vient à la table ou Hamilton est assis, écrivant auprès d^une pile de documents. Hamilton va se lever, mais se rassied sur un signe de Washington, et continue d^ écrire en silence. Sur la table, la main de Washington rencontre une flûte. Il la prend. Il est debout, et regarde dans le vague par la fenêtre brouillée de buée. Distraitement, il trace des lignes sur le carreau avec le bout de sa flûte. Les lignes prennent la forme d'un arbre. Il porte lentement la flûte à ses lèvres, et y joue faiblement trois notes.
Hamilton lève les yeux. Réunissant quelques papiers, il se lève et, avec hésitation:)
HAMILTON
Où faut-il classer ces papiers, Monsieur?
{à mi-voix — toujours les yeux â la fenêtre)
La première fois que j'ai joué de la flûte, ce fut sur
un sifflet de bois, à la maison, quand j'étais petit
garçon. Je l'avais taillé dans une branche de saule,
à Mount-Vernon . . . Dans une branche de saule . . .
HAMILTON
Pardon ?
{après un brusque soupir, jetant la flûte sur la table) Ah . . . ces papiers . . . {les regardant) L'affaire de la cabale ?
HAMILTON
Oui, Excellence.
Détruisez-les. Avez-vous écrit à mon intendant?
HAMILTON
Pour le drainage du marais, oui, Monsieur.
Bon.
HAMILTON
{soulevant un autre papier) Mais cette lettre, interceptée, de Conway au Général Gates ?
{prenant la lettre et la regardant) Asseyez-vous.
{Hamilton se rassoit, et écrit, tandis que Washington, allant et venant à pas lents, dicte après réflexion) Vous pouvez prendre ceci sous ma dictée:
Au Général Conway, etc.
Monsieur, Une lettre que j'ai reçue hier soir contenait le paragraphe suivant: ** Dans une lettre du Général Conway au Général Gates, le premier dit: Il faut que le ciel ait décidé de sauver votre pays, sinon un faible général et de mauvais conseillers l'eussent perdu." — Je suis. Monsieur, votre humble serviteur, etc. — Donnez, je vais signer. (// se penche et signe) Voilà qui va déclencher leur piège à homme ... et pincer leurs propres pattes s'ils se tortillent.
HAMILTON
Cette lettre-ci, du ci-devant aumônier du Congrès, M. Jacob Duché.
Lisez-la.
(// prend une pipe en terre à long tuyau^ la bourre et V allume au feu, tout en écoutant^
HAMILTON
{lisant) "Vos villes tombent l'une après l'autre; forteresse après forteresse, bataille après bataille, tout est perdu. L'armée ennemie s'est emparée de la capitale de l'Amérique. Que la partie est donc inégale! Que le gaspillage de sang est donc vain! Parmi tant de circonstances décourageantes, est-il croyable que la vertu, l'honneur, l'amour de votre pays vous engagent à poursuivre.? "
L'amour de mon pays.? Voilà qui vaut de l'or.
(// prend le premier feuillet de la lettre^ que Hamilton a posé sur la table, le froisse, l'approche du feu et rallume sa pipe avec.)
HAMILTON
{après un sourire, continuant) " L'humanité même vous demande d'y renoncer. Votre armée périra, faute des ressources indispensables, ou bien ce seront des milliers de familles innocentes
qui périront pour l'entretenir. Le pays où campe une armée se trouve appauvri. Le pays qu'elle traverse, les troupes ennemies le ravageront à leur tour, et achèveront de consommer une ruine que l'Amérique elle-même a commencée."
{après une grimace irritée)
C'est l'Amérique qui a commencé!
(// s'assoit en jace d'Hamilton, à la table. Il est de profil et regarde le fourneau de sa pipe.)
HAMILTON
{lisant)
" Peut-être est-il beau de dire: " Plutôt mourir que de vivre esclave." C'est là une maxime splendide, en théorie . . ."
{avec un grondement) Ah!
HAMILTON
{lisant)
" Peut-être est-ce aussi bien une vérité expérimentale. Mais lorsque] s'offre un arrangement heureux . . ."
Ah?
HAMILTON
{lisant)
'* Monsieur, c'est vers vous seul que votre patrie ensanglantée lève les yeux."
Moi!
{grondant)
HAMILTON
{lisant)
" Votre œil pénétrant saura discerner le sens de mes paroles ..."
{regardant autour de lui) En effet.
HAMILTON
{lisant)
" Avec vos propres dons de prudence et de délicatesse, recommandez au Congrès, Monsieur, la cessation immédiate des hostilités; faites valoir la nécessité de révoquer cette hâtive et maladroite Déclaration d'Indépendance . . ."
{frappant du poing fermé sur la table et brisant sa pipe en morceaux) Attendez! {doucement) Ne gâchez point ce papier. {Prenant les feuillets des mains d'Hamilton^ il les déchire en deu^ et les lui rend.) Ça peut servir pour allumer le feu.
(// se lève.)
HAMILTON
{après un silence, se levant aussi) Pour faire pousser un nouveau monde, il faut d'abord sarcler . . .
Oui, Alec ... et observer bien des girouettes . . . Trop chaud, trop froid, trop cuit, trop vert. C'est là notre baromètre humain.
HAMILTON
Mais notre chose publique, plus haut que les rois . . .
Ne sera jamais édifiée — plus haut que les hommes. Il faut bâtir avec ce que nous sommes, mon petit. Après tout — nous n'avons rien de mieux.
{Billy entre y faisant place à deux hommes en longs manteaux, qui s'arrêtent près de la porte.)
BILLY
(s'avançant) Massa Excellence . . .
Ah, Billy?
BILLY
Le Comte Pulaski et le Baron von Steuben.
{se tournant vers eux) Soyez les bienvenus, Messieurs!
STEUBEN
{saluant avec précision, tend un papier. Il parle avec un fort accent allemand.)
Mon rapport. Excellence! {Washington le prend) Che fiens pour une seule minute.