RUE DE SEINT-SAINT-GERMAIN
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/washingtonlevert01gozl
A quelques pages près, ce livre a été publié dans la Revue de Paris. Je tiens d'autant plus à faire cette déclaration , exigée par la loyauté , qu'elle m'offre un prétexte naturel pour exprimer mon opinion sur le genre de réimpression dont je réclame ici les bénéfices. On l'a presque blâmé, comme s'il n'était pas commandé à un écrivain, de retirer de son travail, quand il en vit, tout le prix qu'il lui semble légitimement mériter. Singulière exclusion! Jusqu'ici personne n'a cependant mis en doute la légalité des éditions successives d'un livre; quelle différence y aurait-il entre une seconde édition et la réimpression d'un ou-
vrage publié une première fois dans une Revue? Dans l'un et l'autre mode de publication, 1 écrivain ne court-il pas les chances de sa témérité ? et n'est-ce pas au public témoin et juge de toutes ces tentatives, à décider, en dernier ressort , quelle est la meilleure ? S'il fallait étendre plus loin la défense de ceux qui s'exposent à réunir en volumes, et avec plus de difficulté qu'on ne l'imagine , les feuilles des recueils ouverts à leur rédaction , on dirait aussi qu'une première publicité dans ces recueils n'équivaut même pas à une première édition , sous la forme compacte d'un livre , puisqu'une Revue , quelle que soit son autorité , n'a qu'un nombre limité de lecteurs , fraction imperceptible comparée au public.
On manquerait encore de justice , si l'on oubliait qu'un auteur a à peine livré son travail à un directeur de Revue , que ce travail est aussitôt contrefait dans huit ou
IÏI dix villes de la Belgique , dans une foule de cercles de l'Allemagne, et jusqu'à Saint- Pétersbourg. Quand tous les colporteurs belges, prussiens, russes, fondent une partie de leur existence sur la reproduction frauduleuse d'un livre imprimé en France , il y aurait une dureté inexplicable à poursuivre sous une forme quelconque de critique l'auteur français qui , à ses risques , et l'on sait s'ils sont grands , fait reparaître son poème, son histoire ou son roman.
Et outre cette contrefaçon infâme qui le poursuit de ville en ville dans deux ou trois contrées où nous engraissons des mouchards pour dénoncer les réfugiés politiques, mais où nos représentais sont impuissans à protéger notre librairie, outre cette contrefaçon infâme , nous avons sous nos pas le guet-àpens des journaux coupe-jarrets et tireurs de laine. Ces journaux, et nous en comptons deux cents au moins de cette espèce en pro-
vince, s'emparent d'un article de Revue sitôt qu'il a paru , et ils le servent aux abonnés du canton. M. le préfet en dîne et les membres du conseil municipal en font leurs délices. Le minotaure de province lève un impôt sur nous : nous lui fournissons de la chair fraîche. Cependant tout mauvais cas étant niable, le directeur de la feuille départementale cache sa vilaine action sous un subterfuge fort ingénieux ; il débaptise l'auteur parisien en lui extorquant le travail qu'il a signé ; il l'appelle M. de Saint-Brice ou M. de Saint-Ange.
On a presque raison, en un sens , de décourager ceux qui osent publier en volumes les livres qu'on leur a déflorés par fragmens. Qu'on n'aille pas trop nous attribuer l'orgueil de prétendre avoir été volé; nous défendons ici un principe , plus encore que nous ne plaidons pour notre pauvre maison.
Le journalisme probe ne se méprendra
pas non plus sur notre indignation. Lui aussi aurait delongues récriminations à faire prévaloir.L'autrucheprovincialedigèrenonseulement le fer de nos obscurs travaux, mais elle dévore également l'or pur de la science et de la politique , converti en articles.
Nous ne confondons pas, on le suppose bien , les journaux qui empruntent des extraits à un livre ou à un article de Revue, dans un but de critique, avec les journaux qui dérobent en lingot et en bloc , uniquement pour avoir de la copie toute faite et d'un excellent choix. Nos réserves sont à peine nécessaires.
Nous n'avons pas tout dit. Nous omettons dans cette série de vols exercés publiquement, les traités de narration, les cours de littérature, les modèles de style, les leçons de rhétorique, dont les auteurs, peu contens de voler des demi -volumes pour l'agrément et l'édification de la jeunesse, font escorter
leur capture de biographies en toutes lettres. Et quelles biographies ! — Voleurs et faussaires, c'est trop de moitié.
Contre tout cela il n'y a aucun recours ; et pourtant celui qui contreferait le fumier- Jauffret serait condamné à payer plus de quarante mille francs de dommages et intérêts. Avisez-vous de vendre delà corruption comme celle de M. Jauffret !
Et le pouvoir s'étonne ensuite de rencontrer dans l'opposition tous les hommes de lettres de quelque mérite.
Le pouvoir est naïf. Il protège l'échoppe du savetier, l'enseigne du marchand de vin, la patente de l'épicier, le croc du chiffonnier; il protège jusqu'à la carte jaune du forçat libéré , il protège tout , excepté la plume et le papier de l'homme de lettres. On l'écartèle, on vend ses morceaux aux portes des théâtres, on le barbouille aux frontières
et rien pour le défendre, ni ministre, ni ambassadeurs, ni juge-de-paix. Quand le ministre a décoré cinq ou six prétendus hommes de lettres dont il a peur, et dont il baise les mains parce qu'il ne peut pas les couper, il s'endort dans sa gloire.
Les écrivains ne demandent que l'égalité de droits acquis à tout le monde. Tant qu'ils ne l'auront pas , ils feront une chose loyale et sensée en refusant leur appui au gouvernement, qui de son côté, il faut en convenir, a quelque raison de se souvenir avec amertume , que ce sont les hommes de plume qui ont fécondé , amené à la lumière la révolution de juillet. Sur les trois grandes journées , ils peuvent en revendiquer une ; c'est la plus belle, c'est la première.
J'aurais besoin de laisser la distance d'une lieue entre ce que j'ai dit et ce qu'il me reste à dire, s'il n'était convenu depuis long-temps qu'une préface est une entrevue
respectueuse, mais amicale, entre l'auteur et le lecteur.
Ce livre n'est pas un roman dans toute l'acception du mot. Je souhaite qu'il en ait l'intérêt,mais ilne^obtiendra pas,à coupsûr, delà création d'uneintriguepéniblementdé veloppée. Celle que j'ai rattachée à l'idée philosophique de celivre est absorbée par cette idée même qui , pour nepas être une thèse aride, s'est faite roman comme dans quelques ouvrages fameuxdu dix-huitièmesiècle, entr'autres Jacques le fataliste, bizarrerie profonde, mais un peu obscure comme tout ce qui est profond. Je n'appelle pas une comparaison trop dangereuse, je la pressens au contraire pour l'éloigner, et surtout pour éviter au lecteur la peine de me l'infliger. Mes prétentions se sont bornées à mettre en contact, par le lien de la philantropie , deux jeunes gens dominés,le premier parson cœur, le second par son esprit , et fort peu soumis
l'un et l'autre à la voix de cette philantropie personnifiée dans le duc de Levert. En les montrant en état constant de rébellion contre le duc, je n'ai été que l'interprète de cette vieille vérité , que les passions s'amusent des conseils delà raison quand ellesneles méprisent pas; et l'antipathie réciproque de ces deux jeunes gens n'est encore que le tableau de l'éternelle lutte de l'esprit et du cœur , organes à part, doués d'une sensibilité, d'une intelligence distinctes , logés ensemble, mais ne se connaissant jamais, se cherchant pour s'anéantir à l'instigation du scepticisme, que j'ai nommé Des Verriers. Je ne défends aucune partie de mon livre en l'exposant; je veux qu'on sache seulement, parceslignesrapidesd'unepréfacedont la lecture n'est d'ailleurs commandée à personne , que j'ai moins prétendu être moraliste que peintre. Le litre exclusif de moraliste est beau, mais il impose une tâche sévère.
En l'acceptant sans réserve, ce n'est pas le talent de l'écrivain qu'on met uniquement en jeu; ce sont encore ses principes. Il n'est pas donné à tout le monde de tirer du fourreaula grande ironie à deux mains, laissée par Voltaire, et de fendre son siècle en deux. Si j'avais tant d'esprit, je n'auraisjamais tantde courage. Je crois aveuglément à trop de choses pour me constituer le bourreau d'une croyance ou d'uneopinion consolante. Fort, jauraispeur de ma force, vainqueur, je maudirais ma victoire. J'ai ri de la philantropie, non pas en la considérant comme un principe, maisenla présentant sous les traits de l'exagération; et cette exagération même n'a rien d'odieux sous ma plume. Si une conclusion doit se tirer de cette personnification de la philantropie, dont le modèle n'est pas une fiction , c'est que toute lavertu de l'individu ne peut rien ou presquerien aujourd'hui pour l'amélioration du monde. C'est au gouvernement, qui est
l'expression de la force et de la volonté de tous, à faire le bien de tous. Hors de là il n'y a que martyre ou ridicule. Si le gouvernement n'est pas juste, humain, s'il ne fonde pas des hôpitaux pour les malades, des hospices pour les malheureux, des prisons tolérables pour les coupables, il n'y a qu'à le renverser; et cela se peut, et cela se fait. La société étant ainsi protégée, qu'est-ce qu'un petit gouvernement d'honnêtes gens à côté d'un gouvernement immense dans sa puissance organisatrice? Le philantrope du moyen âgeétaitunêtre raisonnable;c'était leprêtre;leseul philantrope possible de nos jours, c'est leCode.Faites-lebonpuisquevous le faites; et il vous restera encore assez de douleurs discrètes à soulager, assez de peines chastes à couvrir du manteau de la charité. Soyez l'ami de votre voisin, et laissez le genre humain s'améliorer sans vous. Que l'homme soulage l'homme. La partie est plus grande
xn
que le tout en morale; et elle a le pas .Voilà ma manière d'apprécier la philantropie que je définis la meilleure des choses inutiles.
J'ai tâché d'émettre ces quelques vérités dans un style que j'aurais voulu rendre irréprochable. J'avais de grands modèles à suivre; pourquoi ne les ai-je pas suivis? Pourquoi ne suis-je pas blond , pourquoi n'ai-jepassix pieds, pourquoi ne suis-je pas né à Paris? Un pourquoi répond à l'autre. Je n'ai pu apprendre à respecter que quelques rares préceptes en devenant par hasard homme de lettres ; mais ils sont profondément gravés dans ma mémoire. Entre autres ceux-ci : ne prendre mes expressions que dans ma langue , et mes idées qu'en moi. C'est finir par un mot bien égoïste. Le style n'est-il pas l'homme? Je ne parle pas de moi seul.
LréoN Gozlan.
Un cri déchirant sortit du fond d'We alcôve.
Tout-à-coup un homme, dont le costume était en désordre, sVchappa de cette alcôve et tomba dans les bras d'un autre homme extraordinairement agité. Ils s^embrassèrent a plusieurs reprises sans pouvoir se parler. Enfin , Tun des
deux s^écria :
— Monsieur le duc, c'est un garçon : Dieu vous envoie un fils î
— Un fils ! docteur, un fils !
— Un superbe garçon, monsieur le duc; Tac
< ouchement a été laborieux. Mais enfin ma mission est finie et la vôtre commence. Vous Pavez, ce fils si désiré; il sera digne de votre nom et de votre fortune.
— J'en ferai un sage, docteur. Oh! je suis le plus heureux des hommes; la joie m'étouffe ; un fils! quand je n'espérais plus avoir d'héritier, quand mon nom allait s'éteindre ! et s'éteindre dans huit ans, plus tôt, peut-être. C'est que je suis vieux , très vieux ; je ne rougis pas de le dire ; maintenant je puis mourir sans regret, car j'ai un fils. Ce sera un noble enfant , docteur, n'est-ce pas?
— Jusqu'ici , monsieur le duc , il promet d'être fort bien constitué.
— Ce sera un ami de l'humanité, n'est-ce pas:' . — C'est possible. Il a pris le sein tout de
suite.
SOCRATE LEBLANC* o
De peur de troubler le repos de sa femme, et peut-être aussi pour ne pas froisser ses opinions, le duc entraîna le docteur dans un cabinet où il exhala sa joie tout a son aise.
— Docteur, nos enfans vaudront mieux que nous. Le mien ne démentira pas nos espérances. Washington ajoutera un nouveau lustre au nom des Levert ; mon fils, je vous l'ai dit, s'appellera Washington , comme le héros dont je ne regarde jamais le buste sans sentir mes yeux s'obscurcir de larmes.
Le duc s'était retourné vers un des portraits d'hommes illustres qui ornaient son cabinet.
— Croiriez-vous, docteur, que ce mot de fils me remplit la bouche autant que si je disais : Je suis le roi de France! Mon fils, Washington, docteur, n'aura aucun sot orgueil de race. Il ne se rappellera qu'il est grand que pour se souvenir d'être juste. Mais quoi ! vous nous quittez, docteur! Où allez-vous donc à minuit? — Il est même plus de minuit , il est deux heures : il
^ WASHINGTON LEVEP.T.
eigc, le temps est affreux; restez donc ; on va vous dresser un lit dans cette pièce.
— Je ne puis rester plus long-temps, monsieur le duc ; on m'attend à l'hospice des Enfans-Trouve's, où je devrais avoir fait ma tournée depuis plus de deux heures.
— On abandonne des en fan s ! des fils!
— Tous ne naissent pas marquis.
— Et c'est un grand malheur, docteur. La Providence Ta réglé ainsi ; les uns en haut , les autres là-bas.
— Bien bas, monsieur le duc. Biais je vous souhaite une bonne nuit. — Vous permettez que je parte?
Le duc posa sa main sur celle du docteur avec un abandon de roi qui se fait populaire dans un bel instant de familiarité, et en lui parlant du ton de générosité exubérante d'un homme complètement satisfait , qui n'a plus rien à désirer sur ia terre , il lui dit avec onction :
— Docteur , vous allez aux Enf ans-Trouvés?
— Je devrais v être, monsieur le duc.
— Veuillez, docteur, je vous en prie, prendre le nom ou bien remarquer avec soin le signe pariieulier du dernier enfant qui aura été abandonné cette huit.
— Quelle idée, monsieur le duc !
— Acquittez-vous de cette commission , et, sur mon honneur, je n'oublierai ni ce nom ni cette marque.
— Et qu'en ferez-vous ensuite ?
— Né la même nuit, a la même heure que mon fils Washington, cet enfant sera le frère de mon fils, il en sera L'ami. Le duc tendra la main au bâtard dans le chemin scabreux de la vie où ils auraient marché tous deux sans se voir, où ils se seraient rencontrés peut-être pour se mépriser, pour se haïr, pour s'égorger. Si, par mon action, il n'est pas sûr que j'empêche un crime , il est certain que je crée deux amis. Docteur , cette pensée que la joie me suggère , que ma raison ratifie, vous paraît-elle condamnable?
— Elle me parait indifférente, répondit froi-
dément, et sans qu'on l'interrogeât, une personne assise à Pautre bout du cabinet.
— Comment, indifférente ? Voilà comme vous êtes toujours, mon frère.
— Je suis toujours de mon avis; en cela je ressemble à beaucoup de monde. Franchement, votre idée n'est ni extraordinaire , ni merveilleuse, ni très commune cependant, indifférente, c'est le mot : je l'ai dit. Mon avis est que vous jouez à la loterie.
— Je joue à la loterie! mon frère. Je rends un homme à coup sur heureux ; j^en fais Tarni de mon fils. Je joue à la loterie!
— Et si votre fils est un scélérat, vous donnez la un bel ami à cet inconnu, qui s^en serait bien passé.
— Mon frère , vous êtes un terrible astrologue. En bien ! si mon fils est un scélérat
mais cela ne saurait être... Mon Washington un scélérat! Le fils de votre sœur! votre propre neveu !
«—H y a des neveux «célérats. Mais , puisque
SOCRATE LEBLANC, è
cela vous répugne tant, j'admets que votre fils soit bon. — Voyons! el si l'enfant trouve est un monslre ?
— Alors Mais, mon frère, s'ils sont bons
lous les deux? vous demanderai-je h mon tour.
— Dans ce cas vous aurez gagné. — J'avais donc raison de dire d'abord que vous jouiez à la loterie. P
— (v)ue ferai- je, monsieur le ducP car je ne puis rester ici jusqu'à ce que votre fils ait assez grandi pour décider la question.
— Faites ce que je vous ai dit, docteur. Retenez bien le nom et le signe de l'enfant qui aura été porté cette nuit a l'hospice.
— Ainsi, c'est convenu?
— Irrévocablement convenu, docteur.
— Mais — k propos — vous voulez, dit le docteur en revenant sur ses pas et en tenant sa canne d'une main et son chapeau de l'autre, vous voulez, n'est-ce pas? que l'enfant abandonné soir remarqué pour qu'il soit plus tard le compagnon d'existence de votre fils?
— Docteur, douteriez - vous de mes bonnes intentions, et pensez-vous que la réflexion m'empêchera jamais de réaliser les inspirations du bonheur ?
— Permettez-moi d'achever, monsieur le duc. Mais si cet enfant abandonné n'est pas un garçon, si c'est une fille ?
Le duc de Levert regarda le docteur%tvec un profond étonnement.
La joie ironique d'un homme satisfait de voir se réaliser un danger qu'il avait prédit courut sur le visage du beau-frère du duc a cette obj ection si sensée et si naïve du docteur.
— Répondez donc , mon frère ; si c'est une fille, sera-t-elle a dix-huit ans la femme de votre fils, et jusque-là sera-t-elle sa maîtresse ?
— 'Je n'ai pas dit cela.
— Je le croyais, mon frère.
— 11 est bien difficile d'être généreux , messieurs, à vous entendre.
— Et d'être philantrope quand on est duc,
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ajouta le beau- frère de M. Levert en se mouchant.
— Mais, docteur, ne me désespérez pas, Tentant trouvé sera un garçon.
Du moment où cette opinion vous est agréable, sembla dire le visage du docteur, je consens à m'en rapporter à l'événement. Et le docteur se retira.
Le beau-frère du duc de Levert alla se coucher, tandis que le duc courut embrasser son héritier Washington dans son berceau d'ébène tendu de soie.
Il faudrait que je fusse arrêté par des voleurs, se disait le docteur, en se dirigeant de toute l'haleine de son cheval vers la rue d'Enfer, et en broyant la neige répandue sur le pavé des sombres rues du faubourg Saint-Germain. Si j'étais tué dans cette rencontre , que deviendrait la belle destinée de l'enfant de l'hospice ? La sienne
tient à la mienne dans ce moment ; et la mienne dépend du caprice des malfaiteurs nocturnes, occupés ailleurs au lieu d'être ici.
Heureusement, aucun accident ne justifia les craintes du docteur pendant son trajet de la rue Saint-Dominique à la rue d'Enfer ; il descendit à la porte de l'hospice des Enfans- Trouvés sain et sauf , enveloppé dans sa houpelande de petit-gris.
Il sonna , traversa la cour, passa devant la statue de saint Vincent de Paule , et monta suivi d'une sœur dans une des premières pièces du bâtiment. Un bon feu brûlait sous le marbre, et sur le marbre une théière, deux tasses et un sucrier pyramidalement lesté, attendaient les consommateurs de fondation, qui étaient la supérieure et le docteur de service. Un livre de prières a. la main, les yeux attachés sur la pendule du fond, la supérieure semblait flotter entre deux méditations également puissantes. Près d'elle était ouvert un registre semblable de forme et de couleur à un grand-livre de négo-
ciant, et sur ces pages, encore humides d'ancre, reposaient une plume, une paire de lunettes et une tabatière en corne. De sa main gauche, distraite et pensive, la supérieure jouait avec ces divers objets dont elle venait de faire usage. Quelquefois ses doigts se portaient, et toujours aussi machinalement, au fond d'une petite corbeille d'osier où étaient rassemblés, avec le peie-méle aimé desenfans, une croix de cuivre, un collier en diamans, une montre et une jonquille à peine fanée.
Aux saluts réitérés du docteur, la supérieure sortit de sa rêverie.
Elle se leva aussitôt pour offrir un fauteuil, et mettre auprès du feu la bouilloire d'étain.
— Notre nuit est terriblement agitée, docteur !
— Comment cela, ma mère, s'informa le docteur en dégageant ses socques sur des carreaux pluscirés et plusluisans que ceux d'un boudoir, et en posant sur une table sa houpelande et son chapeau.
— Il n'est que trois heures, et déjà quatre enfans ont été déposés au tour ; quatre fois la sonnette a retenti. Bon V incent-de-Paule ! Pannée sera féconde.
— Souvenirs des Russes et des Prussiens, ma mère. Dans quinze ans Paris aura d'étranges ressemblances a remarquer.
L'excellente supérieure sourit tristement ; en femme assez élevée d'esprit et de cœur pour tout accepter du langage corrompu du monde sans en être blessée, elle convint par une affirmation discrète de la justesse de l'observation.
— Oui, docteur, répéta-t-elle en offrant à celui-ci une tasse de thé, quatre enfans.
— Et de quel sexeP s'informa le docteur, à qui le souvenir de la commission du duc revenait à propos.
— Ce sont quatre garçons , tous quatre charmans; quatre amours d' enfans. Ils dorment déjà dans la Crèche. — Yoici les objets dont les parens ont accompagné leur dépôt. Une croix, un
collier en diamans , une montre et une jonquille.
J'ai constaté ceci au procès-verbal de réception :
« La mère du garçon a la croix de cuivre a poussé des cris affreux dans la rue ; elle retenait son enfant par les pieds, tandis que la sœur faisait de grands efforts pour remporter du tour. Elle a baisé les pieds de son enfant ; elle a tendu ses mains dont la forme et la rudesse ont appris à la sœur qu'elle appartenait à la campagne. »
— Et le second garçon? demanda le docteur.
— Le second? — Mais lisez vous-même dans le registre, docteur.
En aspirant par petites gorgées son thé, encore trop chaud, le docteur lut :
Cet enfant , qui est du sexe masculin , avait une lettre attachée par un cordon en cheveux au collier de diamant passé autour de son cou. Cette lettre contient les lignes suivantes :
« On élèvera mon fils avec les soins les plus attentifs. Il appartient à un sang illustre. Si des
temps meilleurs arrivent pour sa mère, il n'aura pas a rougir du malheur qui le condamne en naissant à être élevé dans cet hospice. Chaque mois un inconnu apportera cent francs à l'administration, afin qu'il ne soit rien refusé a ses besoins ainsi qu'à ses goûts. »
— A la bonne heure! Quand le repentir est si près de la faute, la faute ne se renouvellera plus.
— Il est trop près de la faute, docteur. — J'y crois peu pour cette raison.
— Je n'ose contredire votre expérience, ma mère. Cependant il y a de la sincérité dans ces paroles.
— Docteur, je connais le monde : vous verrez si je me trompe. Mais ètes-vous curieux de lire ce qui concerne les deux autres garçons?
— Il le faut bien pour savoir si les deux mères n'ont pas a nous révéler quelque infirmité particulière aleursenfans.
Le docteur lut encore :
« La montre que porte cet enfant s'arrêtera à
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quatre heures cette nuit. A quatre heures, je me serai donné la mort. Je désire que mon fils n'Wblie pas , en portant toujours sur lui cette montre, que le crime de son origine a été expié la nuit même de sa naissance. »
— Cette femme a encore trois quarts-d^eure a vivre , supputa le docteur en se versant une seconde tasse de thé.
— Mon doux Seigneur ! que de crimes la-bas dessous, fit la supérieure en étendant sa main droite du côté de Paris. Dirait-on cela à la tranquillité qui règne?
Elle se leva pour aller vers la croisée dont elle tira les rideaux .
— Regardez, docteur.
Paris dormait sous la neige et aux rayons de la lune. Ses monumens , ses groupes de maisons, moutonnaient entre la double lueur blafarde. Rien n'avait plus sa forme accoutumée dans l'immense champ de la capitale. Tout était démoli, échancré, en ruines. La Tour Saint- Jacques-la-Boucherie , Saint-Etienne-du-Mont ,
18 WASHINGTON LEVKRT.
Notre-Dame , le Panthéon, semblaient de vieux mamouths sortant , après des siècles , de dessous la neige où ils étaient ensevelis. Leurs ossemens pointaient sous leurs linceuls en lambeaux. A leurs pieds des débris poudreux de maisons étaient éparpillés ; on eût dit aussi une ville de la lune. Le ciel était vert de bronze, et la tranquillité du chaos planait les ailes étendues sur ce désert. Quel homme, tout-a-coup transporté de son pays lointain et mis en présence de ce néant, eût pensé que sous ce tas de neige il y avait des maisons, des êtres pleins de vie et d'éveil ; des passions tenant une torche d'une main et de l'autre une plume empoisonnée , ou un cornet de jeu, ou un poignard ; eùt-il pensé que des femmes rampaient ensuite sur cette plaine pour gravir des hauteurs perdues, et venir, sans souffle et sans force, déposer leurs enfans nus au sommet de ce promontoire d'où l'on ne découvrait que la neige sous le ciel , l'immensité sous l'infini.
— Ne trouvez-vous pas, docteur, qu'il n"y a
de vrai que Dieu quand on compare ce calme aux choses odieuses qu'il recouvre ?
— Voyons, répondit celui-ci, le dernier rapport avant d'examiner dans quel e'tat sont les quatre enfans déposés cette nuit.
— Une jonquille était placée dans la main de cet enfant qui est du sexe masculin ; autour de son bras on avait lié un papier où est écrit ceci :
ce Vivent la joie , le vin de Champagne et les bals de Paphos ! cet enfant n'a besoin de rien. Venu au monde cette nuit au milieu d'une grande fête, il a été baptisé dans le punch ; son parrain est un luron, sa mère une grivoise. Nous recommandons bien qu'on le fasse boire, afin qu'il nous revienne digne de ses parens et de lui. Si, un jour, dans quelque vingt ans, il prend fantaisie à un de ses mille pères de le réclamer, celui-là aura soin de dire de combien de feuilles se composait la jonquille ci-jointe : seulement, l'hospice des Enfans-Trouvés voudra bien conserver jusque la dans l'eau fraîche ladite fleur,
symbole virginal de la mère de Tendant. A. votre santé !
Et ont signé : Rose, l'Irrésistible.
Félicité, l'Agaçante.
Lucie, les Beaux-Bras.
Paphos, novembre 1814.
La supérieure essuyait la longue larme qui avait roulé sur sa joue pendant cette lecture, lorsqu'on sonna au tour.
— Lin cinquième dépôt ! docteur.
Quelques minutes s'écoulèrent , et une
paysanne entra dans la salle, demandant avec instance qu'on lui donnât, par pitié, un enfant à allaiter. Son mari s'était engagé, son fils était mort, elle était sans ressources.
— Venez , suivez-moi , dit la supérieure à la paysanne. Docteur, si 'vous le voulez, vous ferez votre visite en même temps.
Tous les trois passèrent dans la Crèche, vaste salle oblongueoù sont lesenfans trouvés. Pas un ne se plaignait; une lampe rayonnait sur de petits lits en fer propres comme des joujoux tout
neufs. De distance en distance on apercevait de pieuses tètes de jeunes sœurs qui se penchaient sous les draperies pour sourire a ces anges blancs endormis. Une bonne Vierge plane avec son ineffable sourire sur cette famille universelle dont elle est la véritable mère, car elle les reconnaît tous : les beaux et les difformes, les sains et les souffreteux, et ceux qui ont été accompagnés des baisers de leur père jusqu'à la porte de l'abandon, et ceux qui ont été rejetés hors du lit par le pied brutal delà débauche.
— Nourrice, choisissez, dit la supérieure à la jeune femme qui s'était présentée pour allaiter.
Celle-ci se précipitait comme une lionne sur F un des quatre enfans venus dans la nuit, quand le docteur l'arrêtant par le bras, lui dit :
— Ecoutez! nourrice, vous aurez 1000 fr. par an, outre vos gages de la maison, si au lieu de faire un choix, vous vous engagez a nourrir celui de ces quatre enfans que le sort vous indiquera.
La supérieure ne comprenait rien aux paroles du docteur.
La proposition n'étonna pas moins la jeune femme de la campagne, car, à ses habits grossiers et à sa coiffure particulière, on devinait aisément qu'elle arrivait de quelque ferme de la Normandie.
Prenant à part la supérieure, le docteur lui apprit en peu de mots le projet du duc de Levert, qui l'avait chargé d'adopter l'enfant déposé à l'hospice la même nuit où un fils venait de lui naître. Dans l'impossibilité de favoriser quatre garçons, pour un qu'on attendait, il était naturel qu'on laissât au hasard a faire un choix parmi ceux que le hasard avait réunis.
Une pénible hésitation se lut dans les traits de la jeune nourrice. Au fait, sembla-t-elle se dire, au heu d'avoir un nourrisson, j'en aurai deux.
Elle accepta.
Un voile fut jeté sur la corbeille où étaient la croix de cuivre, le collier en diamans, la montre et la jonquille ; et une sœur de Thospice fut priée de tirer un de ces quatre objets.
La sainte soeur adressa une fervente prière à
la Vierge, glissa une main tremblante sous le voile, et ramena la croix de cuivre.
— Mon fils, c'est mon fils! s'écria la jeune paysanne : je nourrirai mon fils.
Elle courut vers le berceau.
Son fils était mort.
— Au premier venu des trois qui restent encore, s'écrie le docteur.
Il s"1 approcha du second lit, où était l'enfant de sang illustre qui portait un collier de diamans.
Mort pareillement.
Il court vers le troisième lit , celui où était l'enfant dont la mère avait indiqué sur une montre Fheure de son suicide.
Mort aussi.
Le docteur tire avec anxiété le rideau du quatrième lit, celui où avait été déposé l'enfant né au bal de Paphos, au milieu d'une orgie, l'enfant à la jonquille, baptisé dans le punch.
Le bel enfant dormait comme un séraphin. Rien de plus vivant et de plus sain.
Assis au fond d'un fauteuil , le duc de Lever t se disposait à lire un monceau de lettres empilées sur son bureau. Un soleil délicat d'hiver argentait son front ; il enrichissait de nuances les plis de sa robe de chambre , après avoir effleuré, au niveau du balcon , la cime des arbres du jardin , et glissé sur le sommet des bustes de plaire ,
de bronze et de plâtre bronzé ranges autour du cabinet. Ces vénérables images reflétaient sur celui dont elles entouraient le trône en maroquin vert , une partie de leur dignité. Par Teffet du même accident de voisinage , le duc transmettait aux bustes quelque peu de son animation. 11 faisait regretter de ne pas voir des robes de chambre en satin et des pantoufles à ramages a Franklin , à Etienne de la Boétie , à Trajan et à Washington, et à d'autres grands hommes juchés sur leur socle. La langue descriptive renonce a détailler un à un la foule de bustes auxquels renthousiasme du duc avait ménage une place. Toutes les races, toutes les conditions, tous les pays étaient représentés dans la personne de leurs sages, il y avait des sages grecs , des sages romains, des sages macédoniens, des sages persans, des sages arabes, des sages chinois, des sages kamschadalcs , des sages anglais , des sages allemands , des sages italiens. Et tous , cela va sans dire , philanlropcs , ou au moins philosophes. Ceux dont le peu de popularité
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n'avait pu obtenir de la postérité ingrate un socle ou un fer dans le milieu du dos , pour se soutenir contre un mur , ceux-là s'étaient réfugiés dans le médaillon de soufre ou de terre glaise ; et ceux enfin dont la renommée n'avait conquis ni l'immortalité du soufre , ni la pérennité de Sa glaise , brillaient sous les corniches dans une maxime tirée de leurs oeuvres , et tenant lieu de leur profil méconnu. A peine avait-on économisé quelques pieds de terrain pour placer une bibliothèque pareillement couronnée de sages. Dire lesquels? c'est impossible ; mais c'étaient des sages, à coup sur. Ils étaient bronzés, chauves, et projetaient des nez énormes au-dessus de la saillie de la bibliothèque.
On voyait dans cette bibliothèque, malgré l'obstacle d'une grille dorée et de deux rideaux verts à demi tirés , les traités les plus connus et les traités les plus ignorés de l'art de rendre les hommes heureux et meilleurs. Charron avoisinait Montaigne, J. - J. Rousseau était côte a côte avec Mirabeau le père , qui aimait les
hommes et faisait passer ses vassaux par les verges quand ils oubliaient le soir de battre les étangs du château pour empêcher les grenouilles de coasser pendant son sommeil. Le Traité de la vertu de Cice'ron touchait le recueil de Pensées philosophiques de Caton ; le médecin du peuple, Tissot s'élevait au niveau du Mérite de la vertu de Diderot. Mably , Fénélon , Raynal , occupaient un rang entier et sanctifiaient les regards. Ensuite se pressaient sur d'autres étagères d'innombrables écrits ayant trait de près ou de loin au progrès de l'humanité. Des titres compendieux envahissaient le dos trop étroit de leur reliure. C'étaient : Les Voluptés de la sagesse , ou la Joie pure de la bienfaisance. — Traité de la vaccine, par Jenner, recommandée aupeup le , esclave despréjugés . — La Balance des droits, ou l'équilibre nécessaire à établir entre les pauvres et les riches, pour que ceux-làsoientrespec tueux envers ceux-ci, pour que ceux-ci soient humains efivers ceux-là. — Le Livre de vie, ou la sobriété recommandée ausagepourmaintenirl 'esprit
dans une honnête quiétude, traduit du danois. — Apologie de la pomme de terre, ou des mille avantages de ce tubercule farineux ; l'histoire de sa découverte, la culture quelle demande. — Réflexions d'un solitaire sur l'inégalité chimérique parmi la grande famille des humains. — Cri d 'indignation d'une âme honnête contre les liqueurs fermentées vendues aux sauvages d 'Amérique. — E xécralionéternelle vouée aux négriers, indignes du nom d'hommes. — Le Pèlerinage d'un affranchi des superstitions. — Les matinées de Saint- Domingue, ou Méditations sur les larmes que coûte la fabrication du sucre. — Eveillons-nous, philantropes, P univers nous regarde! imprimé aux frais de l'Académie de Dresde en 1763. — Couronne déposée sur le front de Vabbé Rajnal, imprimé à La Hayçpaux Trois Oranges. — Des Richesses et de leur injuste distribution, par un sage dans l'exil. — Réglons nos comptes, ô mortels ! ou levons le masque, histoire impartiale des ministres coupables. — Du Rôle des femmes , ces aimables compagnes de nos maux et de nos
plaisirs, imite du persan. — Des enfans; de la gestation ; du soin à apporter à leur premier développement ; de la dentition, de la nutrition, de Indigestion et de leur éducation ; de leurs devoirs envers les auteurs de leurs jours ; les habituer à vénérer un Etre suprême, à aimer la patrie, à mourir pour leur pajs\ à être enfin pères, jîls, époux, citoyens, hommes, par un déserteur des fausses idées sociales qui corrompent le cœur, obscurcissent U esprit et efféminent les âmes.
Il était impossible de pousser plus loin les investigations dans la bibliothèque du duc de Levert ; les deux tombées du rideau cachaient les autres ouvrages, qui étaient réduits a ne se révéler que par leur parfum de philantropie.
Quant aux autres particularités mobiliaires du cabinet , il aurait fallu plusse science positive que n'en a d'ordinaire un simple observateur pour les peindre avec netteté à Fintelligence du lecteur. Peut-être était-ce un procédé ingénieux pour relever Pépine dorsale des enfans, qu'un corset de baleines et de lames d'acier appendu
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au mur ; peut-être fallait- il voir un moyen nouvellement inventé pour empêcher les nouveaunés d'avoir la gourme, qu'une calotte de poix résine posée sur une table de marbre. Et c'était sans doute pour qu'ils ne louchassent pas, qu'un opticien philanlrope avait imaginé une énorme paire de lunettes avec des verres violets, des armatures d^cier trempé, des rideaux bleus et des charnières destinées à réduire le rayon visuel jusqu'à la presque obscurité. On remarquait encore des bottines de fer pour détruire les difformités des genoux chez les adolesccns ; des colliers armés de petites pointes pour leur faire dresser la tête ; des gants de tôle pour ramener leurs doigts a une direction naturelle, et des sièges en talus rapide pour forcer les jeunes demoiselles à n'imprimer à leur taille, lorsqu'elles sont assises, aucun angle disgracieux.
Au milieu de son musée, le duc de Levert goûtait les délices du repos et de la méditation. Son beau-frère qui , les pieds dans une chan-
celièrc, achevait lentement sa tasse de chocolat, i. 3
posa tout-a-coup sa cuillère , se tourna vers M. de Levert , et lui dit :
— Je crois que vous me parliez.
— Oui, mon frère, en parcourant ces lettres trop pleines de reconnaissance pour ma sollicitude envers l'humanité, je me disais que je finirais par vous convertir.
— Convertir a quoi?
— A. la religion du sage, à la seule qui, pour être crue, ne demande aucun sacrifice h la raison, à la philantropie.
— Je vous croyais guéri pour toujours, mon frère, après certaines mésaventures que je ne veux pas vous rappeler, et voilà que vous revenez, depuis la naissance de votre fils, a ces idées malheureuses dont vous serez la dupe éternelle. Quant à moi , je vous le répète pour la cent millième fois , mon frère, je n'entends rien a votre tendresse pour le genre humain. Avant l'émigration, je vous le disais comme aujourd'hui : j^aime peu , mais j'aime bien ; vous aimez tout, vous, et peut-être ^aimez-vous rien ; ou peut-
être, ceci vous offensera moins, n'ètes-vous aimé de personne. Rappelez-vous mes opinions et les vôtres en 89. Vous étiez un sage, un Socrate, un Plalon de vingt ans ! Vous fuyiez la cour , vous adoriez M. de Lafayette, vous achetiez des fusils pour les Américains, pour tous les insurgés du monde. Attendez! vous disais-je à cette même place où nous sommes, attendez ! Vint la révolution. Je fis mes malles , je partis pour l1 Allemagne; ^arrivai à Coblentz six mois avant vous. Bien nVen prit. Vous, mon frère, vous comptiez sur le règne des philosophes, sur la magnanimité du peuple, sur la clairvoyance de la cour. Qu'arriva-t-il? Qu'on pilla votre hôtel de fond en comble, qu'on vous coupa en place publique les pans de votre habit de duc et votre petite queue poudrée! qu'on incendia vos parcs, qu^on vous désigna comme suspect au comité de votre quartier. Mais comme vous n'êtes pas tout-à-fait dépourvu de prudence, quand vos accès de passion pour le genre humain ne vous saisissent pas, vous accourûtes enfin à Coblentz, où je vous attendais.
II était temps ; vous apprîtes depuis que votre nom était sur la liste de ceux qui allèrent à la Grève peur n'avoir pas voulu aller a Coblentz. A Coblentz, votre frénésie pour l'humanité n'eut de trêve que lorsque vous eûtes fondé, avec le peu d'argent qui vous restait , une eolonie de philosophes agriculteurs, de philosophes jardiniers, de philosophes pratiques. C'est sans orgueil pour mes prévisions d'alors que je vous rappelle aujourd'hui, mon frère, que vosphilosophes cultivèrent le créancier beaucoup plus que votre terrain, qu'ils se chauffèrent aveclebois de vos plantations, qu'ils attirèrent sur eux la colère de tous les maris dont ils greffaient les femmes, ces excellons hommes de la na'ure. Peu s'en fallut que le roi de Prusse ne vous punit d'aimer trop la nature dans ses états , comme le peuple vous avait poursuivi à coups de pierre en France pour l'avoir trop aimé. Ce que je dis vous blesse, je m'en aperçois. Vous m'appelez intérieurement cœur dur, âme de bronze, que sais-je ? Vous aiguisez contre moi dans votre poitrine toutes les
épithètes ramassées dans l'arsenal de vos philosophes, que j'estime beaucoup, du reste, comme écrivains. Mais sincèrement, mon frère, quand vous êtes triste, qui vous console ? Est-ce le genre humain ou votre femme? Quand vous avez un chagrin à épancher, qui allez-vous chercher? Estce le genre humain ou moi? Quand vos accès de goutte vous paralysent les jambes, qui vous soutient? Est-ce le genre humain, ou votre vieux Cyprien? Folie, extrême folie, mon frère, de s'occuper du ménage de l'univers quand on a tout chez soi et rien ailleurs. Mes affections à moi , c'est vous , c'est ma sœur , c'est mon fauteuil , c'est moi, c'est mon chien ; oui, puisqu'il faut vous le dire, dans l'ordre de mes sympathies, je mets mon chien bien au-dessus des peuples que je n'ai jamais vus, qui n'existent pas pour moi, qui ne seront jamais à mes yeux que des taches surune carte de géographie. Mon chien m'aime, me défend, me garde, sa langue caresse ma main bienfaisante. Montrez moi une preuve de reconnaissance du genre humain pour ceux qui
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ont essayé de l'améliorer. Socrate meurt empoisonné, Phocion empoisonné, Sénèque expire les quatre veines ouvertes, Jésus-Christ meurt crucifié. Après ces grands noms voulez -vous que je vous cite des noms moins illustres ? Bailly est guillotine, Condorcet s'empoisonne au milieu des champs. Vous bondissez sur votre fauteuil. Tout ce que je dis est commun, n'est-ce pas? Cela traîne dans la bouche de tous les rhéteurs infatués des superstitions monarchiques. Suis-je monarchique, moi? Vous savez bien que non. Je tiens à ma noblesse parce que c'est une chose acquise, une chose d'ordre. Je m'appelle Des Verriers, parce que je ne m'appelle pas Verrier tout court. Respectueux envers les royalistes réfugiés comme nous a Coblentz, m'avez-vous vu a leur suite baiser la botte du prince de Condé ? M'avez - vous entendu déc\amer contre le peuple au plus fort de ses excès? Ah ! c'est heureux que vous me rendiez cette justice. Donc , mon frère, j'ai raison d'être ce que je suis. Indifférent par expérience comme
par supériorité sur des faiblesses coupables, bon avec discernement, obligeant sans zèle , le zèle , source de tous les malheurs. Dans une comédie, dans un drame, je ne serais pas ce qu'on appelle un caractère. Dieu en soit loué ! Mais voilà que mon chocolat est glacé depuis que je parle. C'est en punition, sans doute, mon frère, d'avoir fait de la raison contre vous. Je n'ai jamais tant parlé; aussi ne vous parlerai-je plus de ce ton ni sur ce sujet.
Après avoir bu le reste de son chocolat coagulé, Des Verriers se leva et tendit la main à son beau- frère.
— Vous ne m'en voulez pas , mon frère ?
— Des Verriers , vous êtes une mauvaise tète et un bon coeur.
— Je ne suis ni l'un ni l'autre absolument.
— Mais vous avez manqué de ressorts dans votre vie. Je vous compare à un bon instrument dépourvu de cordes.
— Que voulez-vous dire ?
— Qu'il vous a manqué de connaître l'ami-
tié pour un seul afin de comprendre l'amitié pour tous, l'amour pour une femme afin de vous intéresser a la femme par une impulsion universelle. J'ajoute qu'il vous a manqué de sentir le charme de la paternité pour vous attendrir sur le sort de la famille, et d'avoir une opinion sur quoi que ce soit pour être indulgent envers toutes les opinions et être porté de préférence vers les meilleures.
— Mon frère , j'ose croire , au contraire , que si j'eusse eu de l'attachement pour quelqu'un au degré élevé de l'amour et de l'amitié , que si j'eusse eu des enfans, une femme, une famille, j'aurais encore moins songéaux enfans des autres et a des amitiés qu'il faut chercher au loin.
— Alors , Des Verriers , vous me forcerez de vous dire que vos prédispositions organiques vous condamnent a ne pas partager mes sympathies. Vous êtes infirme.
— Ah! vous vous réfugiez dans les aberrations de cette fameuse science du docteur Gall , à la-
quelle vous a initié son grand-prêtre , notre voisin M. Wolf.
— N'y croiriez-vous pas non plus , Des Verriers ?
— Je ne m'en occupe guère , à vrai dire. Vous comprenez qu'a mon âge il importe fort peu de savoir les prédispositions avec lesquelles on est né. Si pétais né amoureux , meurtrier , voleur ou grand poète , il ne serait guère temps de m'en apercevoir.
— Oui , mon frère , vous êtes infirme ; vous aurez toute votre vie obéi malgré vous à vos penchans pour l'indifférence ; vous venez de vous expliquer à mes yeux.
— Notre conversation se résume donc en ceci, mon frère , que dans ce monde nous sommes , au bout du compte, ce que nous devons être. Les Turcs et les ignorans ne concluent pas d'une autre manière. Conséquemment , je dirai une seconde fois que rien ne vaut la peine qu'on se donne. Vous qui croyez aux volontés impérieuses du cerveau , et moi qui suis un ignorant faisant
a sa paresse un commode oreiller de la fatalité; vous qui par amour du genre humain étendez votre affection jusqu'aux pôles , et moi qui , dans un intérêt plus réfléchi , me concentre en moi , nous voila arrivés , si je vous ai bien compris , tous les deux au même point. Seulement j'ai l'avantage de n'être ni ridé comme vous , ni goutteux , ni interrompu comme vous dans mon sommeil par de mauvaises digestions. Reste à soutenir contre moi que la goutte, les indigestions et l'insomnie sont de bonnes choses.
— Vous êtes sceptique, Des Verriers.
A ce mot de sceptique , Des Verriers se leva comme un chamois blessé à l'aine en dormant.
— Mon frère , nous n'avons pas échappé à la morale , tâchons de ne pas nous envaser dans la métaphysique. J'ai déjà bu froid mon chocolat.
Les craintes de Des Verriers auraient eu peut-être quelque fondement , si , au moment où celui-ci menaçait d'abandonner la partie ,
deux dames ne fussent entrées en même temps dans le cabinet du duc de Levert.
Ces deux dames ressemblaient , malgré la différence bien accusée de leur âge et de leur mise , également soignée , a deux enseignes de sage-femme. L'une, par son visage accidenté de verrues , dont deux entr'autres couvertes d'un beau poil à peu de distance de la bouche , par des cheveux d'un noir impossible, comme prétendent en avoir toutes les vieilles femmes qui les ont eus châtains dans leur jeunesse , par des moustaches blanches, des épaules deroulier, et un coup-d'œil dangereux aux vieillards , représentait Tenseigne des sages-femmes et la sagefemme de l'empire. Quand il n'y avait ni romantisme en peinture ni poésie dans l'adultère, patron des sages-femmes , c'était bien Fa le type figuratif et réel des accoucheuses; l'image et la chose. Le besoin d'hommes pour la guerre faisait passer sur la brutalité des moyens employés pour les amener à la lumière. La sage-femme de l'empire tenait un peu de la cantinière.
Je ne veux pas dire que {""accoucheuse qui ne procède pas de l'empire ait hérité des belles traditions de mystère et de galanterie nées bien avant Louis XV ; elle n'a conservé des temps de la régence , où elle devint un idole pour les petites maisons de faubourgs , que la discrétion et une immense indulgence pour des fautes qui la font vivre. L'accoucheuse moderne ne vend plus ni philtres ni poisons; elle sympathise avec une erreur pour cent cinquante francs par mois de chambre , mais elle n'a rien a se reprocher envers les générations futures. Elle est, comme son enseigne la reproduit, intéressante, presque toujours jeune , pensive , tendant le pied par la pointe , ayant un sourire qui tient de la provocation et du refus ; femme sage d'un oeil, et sage-femme de l'autre.
Tel est le portrait de celle des deux femmes introduites chez M. le duc de Levert dont on peut tracer la peinture la moins désavantageuse.
A leur entrée dans le cabinet , Des Verriers avait quitté sa place auprès du feu ; tout en
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ayant l'air de passer en revue les tableaux et les busles , il avait gagné la porte et s'était éclipsé. Ces dames s'assirent à quelques pas du duc de Levert, qui les invita a lui communiquer le motif de leur visite.
La plus âgée des deux, celle qui rappelait la sage-femme de l'empire, parla la première.
— Vous êtes président, monsieur le duc, de la Société d^allaitement?
— J'ai cet honneur, madame; c'est mon plus beau titre.
— Il n'est pas de mère, monsieur le duc, qui ne bénisse tous les jours votre nom pour la générosité avec laquelle vous accueillez et faites prévaloir les découvertes utiles au jeune âge. Des voix reconnaissantes s'élèvent de partout. La société d'allaitement est la plus belle institution du monde , répète-t-on dans les familles. Les mères vous portent dans leur cœur.
— Chacun se rend utile comme il peut, madame ; et vous m'attribuez un mérite que je renvoie a la société entière d'allaitement. Je
n'agis que par ses inspirations. Quel sujet me vaut la faveur de votre visite, madame?
— Voici, monsieur le duc. Les nouveau -nés, vous le savez, ont des caprices ; ils refusent souvent le sein.
— Oui, madame, et notre société d'allaitement a souvent agité cette intéressante matière.
— Or, s'ils refusent le sein, monsieur le duc, ils se privent de nourriture et meurent bientôt. Pauvres petites créatures ! ce notait pas assez des malheurs qui les attendent dans la vie, il fallait encore qu'elles ne prissent pas le sein î
— Mais, madame, des amis de l'humanité, des hommes de la science, n'ont-ils pas conseillé, dans le cas où les enfans s'éloignaient du sein, d'employer une éponge imbibée de lait?
— Routine , pure routine , monsieur le duc. Tout cela était bon pour les enfans d'autrefois. Ils naissent plus malins maintenant. Ils vous
jetteraient l'éponge au visage. J'ai inventé
Mais peut-être ma conversation n'est pas du jroùt de madame ? madame attend peut-être? je revien-
drai une autre fois si vous le permettez, monsieur le duc, pour vous parler de ma découverte; je me présenterai dans un meilleur moment.
— Je vous demande pardon, madame, votre conversation est fort de mon goût, puisque je suis sage-femme.
— Ah ! madame est sage-femme aussi ?
— Madame Test donc ?
— J'ai cet honneur, je mVppelle Norine.
— Et moi Elisa, pour vous servir.
— Monsieur le duc, reprit la sage-femme de Tempire, madame Ellisa, si célèbre à Popincourt, élève de la Faculté de Paris, — car je connais bien madame de réputation , — comprendra comme vous, monsieur le duc, Tavantage qu'offre le biberon de mon invention. Le voici ; souffrez que je vous le présente : il est en cuir bouilli, peint en rose; il trompe Poeil du nouveau-né par sa parfaite imitation et coloration, va à toutes les bouches, est frais, et console les mères de ne pouvoir nourrir leur enfant. Si monsieur le duc avait la bonté de présenter mon
biberon à la société cTallaitement dont il est président , il obtiendrait pour moi un brevet d'invention avec un petit éloge dans le journal de la société. C'est tout ce que je demande. Que madame Elisa juge elle-même si ma découverte ne mérite pas les suffrages de toutes les accoucheuses de Paris. Je m'en rapporte pleinement à son impartialité.
— Il faudrait être bien difficile , en effet , monsieur le duc, répondit madame Elisa, pour ne pas approuver le biberon de Tinvention de madame Norine. Quand même je n'aurais pas, de mon côté, imaginé un biberon que je \enais aussi tout exprès pour vous soumettre, ce qui me donne quelque droit de prononcer dans la question , j'approuverais encore celui de madame.
Madame Norine pâlit. Toutes ses verrues se hérissèrent. Un biberon rival du sien !
— Et voyons, dit- elle, le biberon de madame Elisa?
— Oh! mon Dieu, madame , c'est bien
simple. Mon biberon n'est ni rose, ni en cuir bouilli. Il est tout bonnement en agaric.
— Vous voulez dire en amadou.
— Je dis en agaric.
— Vous dites en amadou !
— Je dis en agaric !
— Allons , mesdames , agaric ou amadou , qu'importe? si l'enfant doit téter plus facilement.
— Certainement qu'il tétera plus facilement : l'agaric , si madame Norine l'ignore , est une substance végétale qu'on détache du chêne ; elle est spongieuse, absorbe le lait, le salubrifie, et l'exprime, onctueux et doux, a la plus légère pression.
— Oh! légère pression, légère pression; cela vous plaît a dire, madame Elisa. Vous admettez bien un peu le pouce de la nourrice.
— Madame Norine , je n'ai pas calomnié , monsieur le duc en est témoin, votre cuir bouilli peint en rose, propre à étouffer les enfans ; laissez-moi justifier mon biberon d'agaric.
— Je ne souffrirai jamais, mademoiselle Elisa, en ma qualité d'accoucheuse, que vous préconisiez votre découverte du diable. Agaric, amadou, chêne! Enfoncer un chêne , oh! dans la bouche d'un innocent !
— Un chêne ! Ce n'est pas un chêne, entendez-vous ? Vous qui faites avaler aux enfans des cuirs a giberne et des fourreaux de sabre, accoucheuse de la reine Berthe !
— Mesdames, je vous en supplie! entendonsnous. Ne sommes-nous pas ici tous trois pour le bien de l'humanité, de la belle et pure humanité ? qu'elle nous unisse sous le commun désir de soulager nos semblables, et écarte de nous le poison delà rivalité. Quoi! au lieu d'être fières Tune et l'autre, mesdames, d'avoir allégé h l'enfance, par des voies différentes, le poids des douleurs, vous vous déchirez sans pitié! Tendezvous la main , au contraire, et félicitez-vous de vous être rencontrées dans une même intention de bienfaisance. Les femmes sont des anges sur la terre.
— Madame Elisa! ah! madame Elisa! accoucheuse de grisettes ! manufacturière de biberons en chêne et en amadou! N'en composez-vous pas en briquets phosphoriques ?
— Taisez-vous, madame Norine ! accoucheuse d'éléphans! reçue à la maternité des chèvres, élève d'un savetier de la Faculté de Paris, qui fabriquez des biberons en peau de chiens !
— Encore une fois, mesdames, respectez- vous, respectons-nous ; ne donnons pas ce triste spectacle plus long-temps. Il est un moyen de vous mettre d'accord, si vous voulez m'écouter, et je vous y invite. La société d'allaitement, que j'ai l'honneur de présider, n'est pas si avare d'encouragemens, qu'elle ne puisse adopter vos deux systèmes de biberons. Elle se plaira même à recommander vos procédés respectifs, s'ils méritent tous deux, comme je le pense, d'occuper son attention. Très disposé, pour ma part, a vous accorder une égale justice, je vous proposerai d'essayer sur-le-champ vos biberons sur mon fils.
Jugez, par mon offre, si mes vœux de concilialion sont sincères.
A cette proposition du duc, les deux femmes s*1 apaisèrent. La sage-femme de l'empire ne souffla plus que comme un bœuf qui a reçu à faux un coup de massue entre les deux cornes; l'autre, semblable a la demoiselle aquatique dégagée de la persécution d'un lévrier, replia ses ailes frémissantes, et se posa pour écouter.
— Ma proposition vous sourit-elle ?
— Mais comment , monsieur le duc ! Votre confiance n'aura pas a se repentir, je l'espère, de mon coté.
— Pourquoi pas, monsieur le duc? je ne reculerai pas devant un essai, surtout en présence de madame Elisa.
Glorieux d'avoir obtenu cette trêve, le duc se leva pour aller chercher son fils, qui reposait profondémentdanssonberceau.Quandilrevint, il était suivi d'un domestique portant un vase plein de lait. Aussitôt les deux sages-femmes y plongèrent chacune une bouteille terminée par leur biberon,
et se mirent en mesure d'expérimenter sur l'ènfant. L'enfant prit d'abord assez bien la chose. Comme il était dans ce moment très fort dispos ■ à boire, il pressa le biberon de cuir bouilli , de même qu'il eût pressé un biberon de bronze. Bref, il vida la bouteille de lait présentée par madame Norine.
— Je triomphe ! s'écria madame Norine ; à moi le brevet d'invention pour le biberon en cuir bouilli ! A moi la médaille d'or de la société d'allaitement.
— A mon tour, répondit madame Elisa, qui approcha avec assurance des lèvres de l'enfant son biberon d'agaric.
Washington avala courageusement le tiers de la seconde bouteille ; mais ensuite il refusa net. On le caressa, on lui éleva le menton, on lui ouvrit la bouche, rien n'y fit...
— Vous avouez-vous vaincue, madame Elisa ?
— Moi vaincue! Pour un caprice d'enfant! Attendez un peu. Je me fais forte de lui faire avaler une vache avec mon biberon d'agaric.
Plaçant l'enfant dans une posture atroce, madame Elisa précipita, plutôt quelle negoutta dans le gosier du pauvre enfant, les deux tiers restans de la bouteille de lait. Elle s'écria :
— Je triomphe aussi!
Ces deux triomphes combinés valurent d'horribles tranchées à l'enfant. Gorgé de lait, étouffé, il poussa des cris affreux, son sang se porta au cerveau ; Washington devint d'un beau bleu. Il allait passer en quelques minutes si on ne lui portait secours.
M. de Levert ne sait que devenir; il appelle les domestiques, il sonne, se lamente, sonne encore. Les uns ne viennent pas , les autres se présentent avec de nouvelles jattes de lait.
Heureusement pour le duc, pour sa postérité et pour cette histoire , le docteur entra dans ce moment désespéré, comprit le danger, courut à l'enfant, le prit dans ses bras et l'emporta dans une pièce voisine. L'enfant fut immédiatement rendu à la vie par un geste violent, et l'expé-
rience des biberons n'eut pas de plus fâcheuses
suites.
Effrayées de la présence du docteur, les deux inventrices profitèrent, pour s'esquiver sans bruit, de l'instant où elles se trouvèrent seules. Quand l'enfant fut hors de tout danger, le docteur adressa des observations très vives a M. 1 duc sur son imprudence, et lui représenta la douleur dans laquelle il aurait jeté madame la duchesse si elle n'eût pas été absente.
— Que voulez -vous, docteur, je suis président de la société d'allaitement , et par devoir. . .
— Très bien, monsieur le duc ; mais à l'avenir laissez appliquer les essais sur les enfans des autres.
— Docteur , les enfans des autres sont les nôtres, et les nôtres sont par conséquent à tout le monde et à la science, maîtresse du monde. Mais avez-vous des nouvelles a me donner du frère de Washington?
— Monsieur le duc, je le quitte il n'y a qu'un instant.
— Comment est-il?
— Trois fois mieux portant que votre fils.
— En vérité ! Et comment cela?
— Comment ! C'est qu'on ne l'étouffé pas de caresses, c^est qu'on lui donne de Pair, ce dont votre fils manque ; c'est qu'il est couché dans de la toile, au lieu d'être chauffé dans la soie. Dans deux mois, il sera incomparablement plus fort, plus sain, plus beau que votre fils, parce qu'on n'aura pas tenté d'épreuves sur lui.
— Docteur, ne m'affligez plus ; brisons làdessus, et apprenez-moi sous quel nom a été baptisé ce cher enfant de l'hospice.
— Mais, monsieur le duc, il a le nom que portent tous ceux de son espèce : Blanc ou Leblanc.
— Et n'a-t-on pas , docteur, la faculté d'ajouter a ce nom de Blanc un prénom moins efface , plus expressif ?
— Rien ne s'y oppose, monsieur le duc.
— Je veux qu'il se nomme alors Sociale Leblanc ; Socrate fut le sage de l'antiquité, comme
SOCRATE LEBLAMC. 3?
Washington est le sage des temps modernes. Gloire éternelle a ces deux hommes ! Séparés par des siècles, je les unis dans ceux qui les prendront pour modèles, dans mes deux fils, Washington Levert et Socrate Leblanc.
L'avenir de SocrateLeblanc me préoccupe de ja tellement, docteur, que j'achèterai demain sous son nom deux maisons dans l'enceinte de Paris. Elles appartiendront à mon fils Socrate. Washington m'en remerciera un jour.
Après avoir dit ces paroles , le duc de Levert regarda d'un œil attendri le buste de Jean- Jacques Rousseau, précurseur théorique de la philantropie effective du duc de Levert. Malheureusement pour le pathétique de la situation, le docteur avait posé son chapeau a larges bords sur la tète du philosophe de Genève.
iy
Il y avait soirée chez le procureur-général.
A toute autre époque qu'en 1816, une réunion d'hiver chez un homme de robe ne mériterait pas une mention a part. D'ordinaire, celles qui se forment sous le patronage de la classe magistrale sont aussi médiocres qu'un jugement en référé. On y cause a voix basse, on y boit de
l'eau trempée , et à neuf heures la soirée est jugée : condamnée a l'ennui à perpétuité.
Le temps avait un autre prix en 1816, après deux invasions et deux restaurations, ce qui équivaut à quatre restaurations ou à quatre invasions. La conspiration florissait alors en plein soleil. Chaque matin le Moniteur publiait, dans sa première colonne, la liste des juges des cours prévôtales. On sait si ces tribunaux extraordinaires répondaient aux idées de justice, de clémence , de conciliation , de pardon et d'oubli qu'on leur prêtait. Juger , c'était condamner. On jugeait Labédoyère , on jugeait le maréchal Ney, Cambronne, les frères Faucher, Mouton- Duvernet, le général Clfcrtrand, l'amiral Linois, Drouot, et, par contumace, le général Bertrand, Lefebvre-Desnouettes, les deux frères Lallemanl, Rovigo, Rigaud, etc. Strasbourg, Orléans, Poi tiers, Lyon, avaient leurs procès et leurs exécutions sur une échelle réduite.
Quand la France n'a ni guerre au dehors, ni industrie au dedans, il faut qu'elle s'occupe,
comme Perrin Dandin, à juger les gens. En 1816 il n'y avait pas de guerre ; ce qui ne veut pas dire que la paix régnât. Il n'y avait que des royalistes et des bonapartistes en présence; et des royalistes qui Tétaient deux fois : pour Tavoir été en 1814, et pour l'être depuis 1814 ; de même qu'il y avait des bonapartistes des cent jours, et depuis les cent jours. On ne connaissait alors ni les bateaux à vapeur, ni les chemins de fer, ni le gaz, ni les journaux, ni rien de ce qui constitue notre gloire, notre richesse, nosdistractions,nolrevie,enfin.LisezleMo/?^«r
pour vous en assurer : — Cours prévôtales, — Rentrée des alliés sur leur territoire, — Arrestation d'officiers regrettant le régime de l'usurpateur. Partout un ennui teint de sang.
Comment tout 1816 n'est pas mort d'hébétement? c'est ce qui étonne lorsqu'on se reporte parla pensée à cette époque de démembrement social, d'énergie perdue, d'ambitions stupides. Le commerce, la littérature, la science, les beauxarts étaient étouffés entre la haine des bonapar-
tistes et la coïère des royalistes, sentimens odieux qui tenaient lieu de tout. La poésie était représentée par M. le chevalier Alissan de Chazet, qu'admirait tant un maréchal dans ses ordres du jour, qu'il proposait a la garde nationale, comme un modèle de belle tenue, les vers alexandrins de M. Alissan de Chazet. L'éloquence avait pour Démosthènes M. le comte de Béthisy, l'inventeur méconnudu fameux mot: Viveleroiquandmêmel mot qui peint l'époque où il fut dit . On était fatigué de tout, harassé de tout : Vive le roi quand même il eût rétabli la dîme et la corvée en France, quand même il eût demandé un milliard de liste civile, quand même il eût été un autre Napoléon, ce qu'il se garda bien d'être. Et lorsque M. de Béthisy observait le silence, M. de Castelbajac prenait la parole et proposait une loi, dix lois, vingt lois en faveur des ecclésiastiques. On ne s'étonnait pas qu'il réclamât pour eux, soutenu par MM. Lachèze, Murel et Piel, des abbayes, des monastères , des couvens, des canonicats , des fondations, des biens de toutes sortes, des
forêts, des pacages, et avant tout la restitution, entre leurs mains, de l'état civil.
L'époque était admirable par son cynisme politique. On se vengeait comme on respirait. L'aristocratie disait: Je suis l'aristocratie, et je me venge du jacobinisme ; le jacobinisme , c'était tout le monde: l'armée d'abord, le peuple ensuite; et comme peuple et armée avaient chacun, et tour a. tour, joué son rôle, celui-là de 89 a93, et celle-ci de 93a 1814, et qu'ilsétaientàbout, l'aristocratie, chose dure a mourir, venait remplir le sien sur le terrain déblayé par la crosse des fusils autrichiens, russes, prussiens et anglais.
11 s'agissait moins alors, on le conçoit, pour les royalistes, de créer de nouveaux élémens constitutifs d'une société, que de rechercher, de rapporter soigneusement, un à un, les élémens brisés de l'ancien régime. On ressuscitait les pages, les cadets, les vidâmes, les majorats, les chevaliers de tous les ordres. M. de Condé se donnait plus de mal que n'en avait jamais eu son grand aïeul dans une bataille , pour réunir les
vieux morceaux de chevaliers de Saint-Louis , semés sur la surface du royaume. On mettait des prix fous aux chevaliers de Saint-Louis. Enfin M. de Condé en rassembla un nombre assez satisfaisant pour aller à la messe, aune grand'messe, à la suite de laquelle fut instituée l'association paternelle des chevaliers de Tordre royal et militaire de Saint-Louis , sous l'agrément de Sa Majesté , qui ne refusait jamais son agrément a ce qui lui était agréable.
En moins d'un an, la France fut badigeonnée a neuf. Pour peu qu'on se .fit illusion, on croyait vivre aux temps de François 1er et de Louis XIV, moins la galanterie et moins l'esprit. Ce n'étaient pas les rides de la vieillesse qui trahissaient, de loin en loin, cette mascarade historique , c'était le cri d'une jeune tète tombant sur les marches de l'échafaud. Point de refuge contre cette invasion des barbares de Gand, de Coblentz et de Londres. Pour fuir la rue et les salons, si Ton entrait dans les salles de
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spectacle, on entendait M. Nourrit chantant ces paroles de M. Jadin :
Abjurons toutes nos querelles, De l'honneur écoutons la voix !
Jurons d'être à Louis fidèles, Jurons, jurons de défendre ses droits.
On ne représentait pas encore des proverbes de société à Paris, mais on y jouait aux tombeaux de société. Dans chaque cercle royaliste, on quêtait pour élever des monumens aux victimes de la révolution. Louis XVI obtenait un tombeau à Paris et des monumens expiatoires dans chaque ville; pierres ruineuses qui étaient moins des témoignages de regret en faveur d^n roi martyr. que des dates de haine et de rage écrites sur le sol contre un principe : si bien qu'après les monumens votifs pour Louis XVI vinrent les monumens pour Marie - Antoinette, pour madame Elisabeth, et même pour le duc d^Enghien. On réunit pêle-mêle les bottes, la bourse.
et les restes de ce prince, dans un même cenoi. 5
taplie. Par degrés , on s*enhartKt tellement à me'priser les napoléonistes qu'on ne les craignit plus. On les exilait par devoir et on les tuait par habitude.
Il se forma v de toutes ces mauvaises passions, une société audacieuse sans armée , tranquille sans repos, fière sans dignité , glorieuse sans passé, si ce n'est celui auquel elle volait de vieilles modes et de vieux préjugés; une société comme il ne s'en était jamais vu; qui avait dormi trente ans, et qui, en s'éveillant, demandait ses pantoufles et ses vertugadins ; qui s'informait de la nuit de M. le sénéchal et de M. l'abbé.
Le faible caractéristique de cette époque fut encore le penchant à la religion ; non qu'un sentiment de piété sincère régnât dans les coeurs : la religion était encore de la haine sous une autre forme ; cette religion ou cette haine permit aux femmes de prendre leur part de récrimination contre Ta théisme imputé a l'empire, qui avait pourtant donné de si beaux tapis et de si
magnifiques chandeliers a Saint-Germain -PAuxerrois et a Notre-Dame.
A chaque petit lever de S. M. Louis XVIII, de grandes dames qui ne croyaient jamais trop se sacrifier pour expier les succès militaires de leurs maris naguères satellites de Pempire, avaient l'honneur de demander et le bonheur de se voir accorder le saint privilège de fonder un monastère, tantôt sous îenomd'Abbaye-aux-Bois, tantôt sous celui de la Miséricorde ou de la Providence. Une fois la fondation consentie, on se de'vouait au martyre de la quête, on affrontait l'entresol du capitaliste voisin pour lui tendre une bourse en perles, où tombait, avec un sourire, le billet de banque et la poigne'e de louis d'or. On était impitoyable en faveur de la bonne cause ; honni qui ne souscrivait pas, mal noté qui n'avait pas son nom gravé sous Tattique de quelque tombeau «piatoire ; ils furent même menacés de destitution ces pauvres employés de la préfecture de police qui hésitèrent à souscrire aux poésies royalistes d'un de leurs chefs de bureau. Ils pieu-
rèrent el souscrivirent. Ce chef de bureau eut la croix; il se considéra depuis comme un cénotaphe élevé à sa propre mémoire, et il se respecta comme une fondation pieuse : c1 était un chansonnier.
La société parisienne en était la à l'époque où M. le procureur-général ouvrait les portes de son salon aux zélateurs de la résurrection monarchique. De toutes parts on y accourait en foule. Chaque eoterie y était représentée par quelquesuns de ses membres les plus chauds en matière de propagation des bonnes doctrines. Plus religieux et monarchiques qu'ingénieux , les royalistes avaient emprunté aux loges maçonniques leur système dissociation et de réunion générale pour tendre avec ensemble, rectitude et vigueur, vers leur même but de reconstitution rétrograde.
Déjà la voix des domestiques n "'annonça^ plus qu'à de rares intervalles la présence des invités retardataires. A chaque large rosace du tapis bourdonnaient des groupes , les uns occu-
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pés à lire un article du journal du soir contre M . Decazes, les autres a commenter la dernière proposition de M. de Marcellus, lorsqu'un membre de Fassociation des Francs régénéras réclama le silence pour la communication d\in projet élabore' par la société dont il était F ambassadeur. Si ce projet avait Passentiment de toutes les catégories royalistes, il serait présenté à la chambre des députés.
Le silence s'établit , et le Franc régénéré commença.
La postérité n'a pas conservé cette pièce, mais la mémoire des contemporains en a recueilli un écho pour notre édification éternelle.
Le Franc régénéré proposa de rétablir sans exception tout ce qui avait été renversé, moyen oratoire concluant , mais ruineux a l'endroit de l'éloquence en ce qu'il la dépouille des trésors de l'amplification.
S'étant aperçu de la faute du Franc régénère. un autre fervent saisit mieux la question et de manda que les scifs payassent le cens, le surcens
et le reguint. — Le reguint fut trouvé admirable.
Il demanda en outre le rétablissement des redevances en faveur des prêtres, depuis si longtemps exilés des gras pâturages de l'Egypte. Bien entendu que la noblesse serait exempte de toutes ces charges à établir. La mesure n'atteindrait que le peuple. Ces redevances auraient lieu en 'nature; on les acquitterait au moyen de tant de muids de vin , de tant de fagots de bois, de tant de boisseaux d'orge et de tant de petits poulets.
Le rire ne tint pas devant les petits poulets : ils furent accueillis avec un éclat de rire si spontané, par les dames surtout, que le Franc régénéré n'acheva pas la lecture de sa nouvelle constitution française. C'est grâce, peut-être, aux petits poulets que la féodalité n'a pas été rétablie en 1816.
A. la suite du Franc régénéré , tant d'autres frères visiteurs des sociétés religieuses et monarchiques débitèrent de hardies nouveautés, car nen n'est plus hardi que de faire prévaloir ce
qui était il y a deux siècles, que les derniers venus tremblèrent pour le succès de leur imagination rivale. Si on allait ne plus rien leur laisser a créer! que deviendraient-ils a la cour?
Parmi ces derniers venus était madame la duchesse de Levert , qui traversait la salle sous le bras de M. l'abbé Ronsin, au moment même où un membre d'une confrérie de pénitens du midi proposait de réorganiser , par une seule ordonnance qu'on solliciterait de S. M. Louis XVIII , les ordres religieux de tous les temps , de tous les règnes et de tous les pays.
Madame la duchesse s'arrêta pour entendre l'orateur ; un sourire fin de supériorité apprit à celui-ci qu'on avait mieux en poche. C'était de la poésie pure tout ce qu'il avait débité. Rcprendra-t-on Malte aux Anglais et Rhodes aux Turcs, pour doter des chevaliers du nom de ces deux iles? semblait exprimer ce sourire, gros d'une pensée autrement réalisable.
Madame de Levert attira aussi l'attention de
rassemblée par sa toilette , qui n'avait jamais été plus éclatante. Une robe en velours noir lui donnait une majesté que rehaussait une coiffure chargée de trois plumes blanches. A. trente-trois ans, madame de Lever t se montrait telle qu'elle avait étéà vingt-cinq ans, et comme elle serait probablement a quarante. L! ne fraîcheur flamande sur un embonpoint allemand lui assurait, en compensation de quelques grâces dévolues à la légèreté, une continuité inaltérable d'éclat et de jeunesse. C'était mie de ces femmes à la Rubens, d'un beau sang, haute en couleur comme en naissance, comme il en faut enfin dans les races nobles pour être placées au centre d'un tableau de famille entouréde médaillons. Cétaitunebeautédanslestyle admiratif. Au reste, elle semblait fort peu préoccupée d'inspirer d'autres sentimens que celui de l'admiration. La prétention ne choquait pas cependant chez elle; on était même heureux de voir que la sévérité apparente ou réelle de ses manières se trouvât si bien en harmonie avec la gravité de son buste. Le cadre convenait au ta-
bleau : une passion eût gâté la statue. Au fond , ce n'était pas une femme arrogante ; bonne autant qu'une duchesse peut l'être, elle participait à toutes les œuvres de charité de son arrondissement. Peut-être l'ambition se mèlait-elle un peu a ses opinions d'ardente royaliste. Mais quel danger oflre l'ambition de ceux qui ne savent quoi demander, tant ils ont déjà? Ce n'était certes pas pour son fils, à peine âgé de deux ans , que madame de Levert employait son crédit à la cour après avoir étalé ses convictions et ses voeux dans les salons.
Madame la duchesse alla s'asseoir, et M. l'abbé courut comme un petit fou lui chercher un tabouret.
— Mais c'est charmant ! se confiaient les dar mes entre elles ; voilà qui sera galant; on vivra du moins comme on doit. 11 était temps d'en finir avec les brutalités de l'usurpation ; nous avons traversé de bien dures époques ! Nos pauvres mœurs françaises sentiront long-temps le tabac et la poudre à canon.
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— Pourquoi n'y aurait il pas de nouveau une chevalerie, demandaient a leurs mamans les demoiselles qui commençaient à lire les romans de sir Walter Scott. Pourquoi n'y aurait-il plus de thâteaux-forts, depont-levis, des fossés, des nains et des châtelaines?
— Oh! oui, des châtelaines ! puisqu'il nous est promis de revoiries abbayes, les monastères et les couvens !
— Mais, rassurez-vous, nous aurons des châteaux, mesdemoiselles.
— Et des tournois ?
— Des tournois aussi ; il y en aura un â Versailles pour la Saint-Louis, mesdemoiselles.
— Et Ton portera nos couleurs ?
— C'est madame la duchesse de Berry qui présidera la passe d'armes.
-^ Qui de vous a vu sa corbeille de noces chez madame Germon ? Allez donc l'admirer ; elle renferme trois robes divines : une en tulle brodé d'argent et orné de brillans, une autre brodée en perlesetunetroisièmebrodéc en acier. — celle que
madame la duchesse de Berry portera au tournoi de Versailles.
— Ceci est bien, mais n1 aurons-nous plus de pèlerinages au saint tombeau? s'informa un homme sec, décoré de Tordre du Lys pour avoir usé deux paires de gants le jour où il avait tiré sur les cordes attachées a la colonne Vendôme.
L'abbé Ronsin pâlit a la motion de l'homme sec. En vérité, monsieur l'abbé n'aurait pu aller àpieddeSaint-Sulpiccà Saint-Thomas d'Aquin.
— Autres temps, autresmeeurs, objecta l'abbé, a qui son caractère imposait le devoir de répondre. D'ailleurs le saint tombeau étant au pouvoir des Sarrazins, les pèlerins auraient besoin d'être précédés d'un régiment de templiers. Si vous voulez réorganiser l'institution militaire de ces chevaliers et en être le capitaine, jene vois aucun inconvénient pour les fidèles d'aller a pied au saint tombeau. L'abbé Ronsin souleva ensuite une jambe grasse qu'il posa sur l'édredon de l'autre jambe, se trouvant satisfait de sa réponse.
Il n'est sorte de projets en faveur de la reli-
gion qui, dans cette soirée, ne furent mis sur le tapis par les royalistes de céans , jaloux les uns les autres d'être bien notés au château le lendemain au petit lever. Car aucune parole n'était perdue a cette époque de seconde restauration ; si la police avait son livre noir, elle avait aussi son livre d'or ; qui disait bien était sur de quelque récompense. La forme de la récompense variait a l'Infini ; depuis l'aumône faite a la main jusqu'au milliard payé plus tard aux émigrés le pistolet sur la gorge du peuple , s'échelonnaient menu menu des indemnités de toutes natures , des privilèges de tous genres.
Ceux qui supposaient h madame la duchesse de Levert l'espoir d'obtenir un tabouret h la cour , ne furent pas surpris de l'entendre parler ainsi à son tour.
— Mon Dieu , messieurs , pourquoi aller chercher si loin des bénédictions à, attirer sur le règne des Bourbons ? la France n'est-elle pas assez, irréligieuse , assez dépossédée de fondations pieuses , assez veuve d'institutions catholiques ?
qu'cst-il besoin d'aller mériter le ciel en Palestine lorsqu'on a des voies ouvertes à de glorieuses fins ici même?
— Voyons , se dit le cercle toujours fort respectueux d'attention lorsque madame la duchesse daignait prendre la parole ; voyons ce moyen de faire notre salut sans sortir du faubourg Saint- Germain.
— Il n'est pas que vous sachiez , poursuivit la duchesse de Lever t, qu'il existait autrefois a Paris, tout au haut de notre faubourg , des maisons où Ton élevait aux frais de l'état les jeunes enfans étrangers de l'un et de l'autre sexe , privés chez eux des lumières de la foi et de l'éducation. Vous n'ignorez pas non plus que ces maisons étaient, a beaucoup d'égards, sous la règle religieuse. Sauf les vœux, elles étaient des couvens. La accouraient surtout les Ecossais et les Irlandais , pour lesquels deux collèges en haute réputation en Europe avaient été fondés. La révolution
Monsieur le procureur - gênerai poussa un soupir.
L'homme sec décore de Tordre du Lys en exhala trois.
— La révolution, reprit madame la duchesse, dispersa les pierres du collège des Irlandais , et les enfans de cette très catholicpie nation restèrent chez eux exposés au souffle corrupteur du protestantisme , du calvinisme et du méthodisme. ]Non moins impie que la révolution , l'empire ne releva point les fondations écroulées du collège des Irlandais . A nous , messieurs , la réparation d'une grande injustice. En attendant que d'autres âmes bien inspirées étendent notre idée , réalisons-la au profit des jeunes filles irlandaises nées sous le saint baptême ou portées à le recevoir. Faisons pour les Irlandaises , nous, fondatrices déjà de plusieurs monastères, ce qui sera accompli plus tard pour les jeunes Irlandais. Avec votre assentiment, mesdames, et sous votre précieuse assistance, messieurs, j'aurai l'honneur de proposer demain à son altesse
royale, madame la duchés e d'Angoulcme , la reconstitution a Paris du couvent des jeunes filles Irlandaises , dont nous la supplierons d'être la protectrice.
A peine madame la duchesse de Levert avaitelle achevé de parler, qu'on applaudit à son idée de tous les points de la salie. Aucune motion n'avait paru aussi plausible, aussi digne d'être soumise à la sanction royale. Toutes les rivalités s'humilièrent. M. le procureur-général s'offrit pour appuyer auprès de monseigneur le duc d'Angoulême un projet conçu sous l'influence de ses réunions; M. l'abbé Ronsin manqua de termes pour louer la piété ingénieuse de madame la duchesse. Mieux vaut cent fois , pensaitil , être aumônier du couvent des Irlandaises qu'évêque de Samarie même après la délivrance du saint sépulcre.
Un sourire protecteur de madame de Levert apprit a l'abbé Bonsin qu'il n'avait pas porté trop haut ses prétentions et ses espérances en rêvant raumônerie du futur couvent.
Après la communication de madame la duchesse , rien ne méritant quelque attention , la soirée fut de fait terminée. Les habitués du cercle royaliste gagnèrent dans leurs équipages les rues tranquilles de l'Université , de Lille , de Saint-Dominique et du Dragon.
Huit jours après cette réunion on lisait dans le Moniteur , et à la première colonne : Le roi
a nommé président de la cour prévôtaledc
monsieur le marquis de
Et immédiatement au-dessous de cette ordonnance royale :
v « Nous nommons madame la duchesse de Levert pour présider a la rédaction des statuts du couvent des jeunes filles catholiques irlandaises, que nous mettons sous la protection de notre bien-aimée nièce , S. A. R. , Madame , duchesse d^ngoulème. »
Un mois ne sY'tait pas écoulé depuis la promulgation de cette ordonnance , qu'un beau trois- mats appareillait de Boulogne - sur - Mer
SOCRATE LEBLANC. 8b
pour l'Irlande , où il allait prendre une cargaison de jeunes filles de cette contrée.
On ne nous demandera pas pourquoi M. le duc de Levert n'avait pas consenti a figurer dans la cérémonie que nous venons d'indiquer si sommairement; ses convictions , chaque jour plus fortes , l'éloignaient du mouvement apostolique , au milieu duquel la restauration se complaisait. De mois en mois il perdait de son attachement de raison pour les formes de cour , seule superstition demeurée pendant rémigration a peu près intacte en lui et malgré lui. D'abord philosophe , il était passé , nuance à nuance , à l'état de philantrope ; de la au libéralisme, il n'y avait qu'un pas ; il n'y avait qu'à solliciter une admission , toujours obtenue avec facilité, dans quelque société constitutionnelle , et l'on sait s'il était besoin d'aller loin pour en trouver : à toutes les barrières s'élevaient au libéralisme des temples de cent couverts, avec des cabinets particuliers. Ces églises avaient leurs succursales. Les vingt ou trente loges l. G
maçonniques de Paris découvraient pour quinze francs la lumière pure aux hommes de bonne volonté. Le président de ces loges était tout a la fois un sage dans ses rapports privés avec Salomon ou Iliram , un libéral enragé dans ses liaisons avec les chefs de l'opposition , et presque toujours un mouchard dans ses intimités avec la police. Il était la Truelle et FOEil.
Mais le terrain de l'époque nous entraîne trop dans sa pente, et nous sortons de la sphère qu'habite encore le père de nos deux jeunes gens. Sa tendresse ne s'étendait pas encore sur les peuples , considérés au point de vue politique ; il avait moins songé jusqu'ici a briser leurs fers qu'à les vêtir de flanelle , et qu'à, leur conseiller la vaccine , la tempérance et la gymnastique.
Au reste , M. le duc de Levert consacrait exclusivement ses veilles a l'achèvement d'un traité d'éducation destiné à Washington et à Socrate, ces deux rosiers plantés par lui dans le jardin de l'humanité* Aucune élucubration sortie du cer-
veau des plus célèbres pédagogues, Quintilicn, Philarote, Dumarsais, Beauze'e, n'arriverait a la marge du traité inspiré par une longue expérience au duc de Levert. Jusqu'ici on avait fait boire de l'encre aux enfans sous le nom de thèmes , versions, conjugaisons et syntaxe ; il venait, lui, sécher leurs pleurs et transformer en guirlandes de fleurs le fouet cruel dont le dos des tendres générations passées avait été sillonné. Après sa mort, peut-êfr'e de son vivant, des statues lui seraient dressées par le premier âge , bien entendu quand le premier âge serait parvenu à la maturité du second.
Tandis que madame la duchesse de Lever t combattait de toute la chaleur de son zèle pour le triomphe des principes monarchiques , M. le duc plongeait ses méditations dans la recherche des systèmes d'éducation les plus propres a former l'esprit et le cœur de ses deux enfans. Enferme' de longues heures dans son cabinet, il
demandait des inspirations aux savans et aux sages dont les bustes l'entouraient ; car, sous peine de mentir aux doctrines qui avaient été l'espérance de sa jeunesse et la religion de son âge mûr, il ne pouvait laisser aux chances du hasard l'avenir de Washington et de Socrate. Il était commandé a celui qui avait apporté tant de sollicitude à l'épuration morale des autres , de déployer toute son énergie , tous ses efforts , quand il s'agissait de la culture de son propre bien, quand l'entreprise touchait a lui-même, à son fils légitime et à son fils d'adoption. Mais ce devoir l'accablait autant qu'il en était fier. Un bon roi a moins de souci de son peuple. Sa mémoire, puissamment excitée par l'intérêt personnel , évoquait sans frémir la collection de traités anciens et modernes au fond desquels les philosophes , les médecins , les naturalistes de tous les âges, ont déposé leurs opinions sur les meilleurs soins intellectuels ethygiéniques a consacrera l'enfance. Sa vue se perdait à lire les imprimés spéciaux publics dans toutes les
langues. Et lorsqu'il avait exhumé de la cave ténébreusede quelquemanuscrit, quelqueaxiôme couvert de rouille , mais appuyé de l'autorité d'un grand nom , aussitôt il élevait la vérité méconnue a la hauteur d'un fait, et il courait en faire l'application sur Washington et sur Socrate. Pendant quatre ans , il ne se passa pas de mois que le duc ne tentât quelque expérience , conseillée par Avicenne ou la fameuse école de Salerne, dans l'intérêt du premier âge. Ayant lu d'abord que les peuples de laNumidie n'opposaientaucune gêne quelconque au développement des membresde leurs enfans, habitude à laquelle ils devaient l'avantage d'être si excellens cavaliers et si habiles tireurs d'arc, au dire véridique des Romains , le duc ordonna que Washington et Socrate fussent dépouillés de leurs maillots et de leurs brassières, et qu'on les laissât se rouler tout nus a terre. Malheureusement le duc n'avait pas tenu compte , en exigeant crue ses élèves fussentélevés à la manière numide, de quelques conditions dont l'absence frappait
son plan d'impossibilité. Ainsi, n'ayant pas eu un aïeul numide , un grand-père et un père numides , étant fort peu numide lui-même, il avait procréé un fils dont la constitution était rebelle a des essais mortels pour des poitrines européennes. L'essai de la nudité numide eut lieu pourtant ; mais pour avoir joui de cette liberté sur des carreaux froids , Socrate , quoique vigoureux, gagna une fièvre cérébrale aiguë dont il ne se releva qu'avec peine , et Washington , qu'on avait mis à l'abri de cet accident en ne le lâchant tout nu qu'après avoir chauffé une pièce à quinze degrés, en fut quitte pour une déviation de l'épine dorsale. Conséquemment , grâce a l'éducation numide , Socrate faillit mourir , Washington rester bossu. Réfléchissons, aurait dit Des Verriers , si le duc l'avait écouté , réfléchissons longtemps avant de plonger nos enfans dans l'eau glacée comme les Islandais, ou de les exposer enduits de beurre au soleil à l'instar des peuples africains ; songeons surtout que ces épreu-
ves par l'eau et par le beurre n'ajoutent pas un jour de plus à la vie , et qu'il n'y a rien d'avantageux à être élevé durement pour mourir aussitôt que tout le monde , et vivre aussi mal que chacun.*
Martyrs de la science , Socrate et Washington continuèrent à subir d'autres modes d'éducation , pour en revenir chaque fois au lait de leurs nourrices et à la panade.
Je n'ai jamais cru, s'avouait le duc afin de pallier un peu les désagrémens de ses tentatives, que je réussirai toujotirs; élever, améliorer, enseigner, sont un art dont les hommes ont cassé les instrumens. Est-ce ma faute si, n'ayant pas d'instrumens, ou si, n'en possédant que d'imparfaits , mes opérations sont souvent inexactes? Changez ou ternissez le verre du té-
* Aucun des systèmes d'éducation dont il sera question dans la première partie de ce roman n'a été imaginé par l'auteur dans le but trop facile de se moquer. Ils sont tous en vigueur; et la plupart sont même soutenus par les deniers du gouvernement.
lescope , et le meilleur astronome verra trouble; il se trompera. Je suis un excellent astronome aussi ; mais qui répond de l'infaillibilité de mon télescope ?
11 est à remarquer que lorsqu'on a raison , on ne compare jamais. Les comparaisons , pour en employer une , sont les témoins subornés du raisonnement.
Décidé à n'avoir jamais tort contre lui-même, malgré le naufrage de ses utopies, le duc se consolait d'une illusion évanouie par une illusion nouvelle. Après l'éducation numide qui avait échoué contre une fièvre cérébrale, il se passionna a l'occasion de quelque lecture pour les rêveries de Cardan, fou étrange, épris de la science des nombres, au point d'y voir, comme Pythagore , la création du monde , l'équilibre des astres , l'hymen de l'àme et de la nature. Le duc y vit les élémens d'une théorie mystique d'éducation. Il symbolisa numériquement tous les objets et toutes les actions de la vie domestique autour de Socrate et de Washington. On ne leur ser-
vit leurs repas que dans des plats qui avaient la forme d'un 3 ; leurs bouteilles ressemblaient a un 8T et leurs lits à des 6, ce qui les obligeait, quand ils étaient couchés, à se raccornir comme des colimaçons dans leur coquille, Aux douleurs près d'employer des fourchettes tordues en 9 , et des cuillières contournées comme des 5, les deux enfans n'éprouvèrent en aucune façon l'effet des nombres ; ils ne puisèrent dans cette torture mathématique renouvelée de Pythagore, qu'une horreur anticipée pour le calcul, où ils n'excellèrent jamais ni l'un ni l'autre.
Enfin, je tiens mon système, je le tiens! s'écria un jour M. le duc de Levert, en sortant de son cabinet comme Archimède de son bain , lorsqu'il eut résolu le fameux problème de la couronne. L'harmonie a tout produit. Thaïes avait raison : les astres sont le produit de l'harmonie ; ils se balancent et se soutiennent dans d'éternels courans sonores; le soleil émeut la terre , donne une voix à l'agitation des flots ;
par lui les oiseaux chantent , le vent soupire , l'homme parle ; l'harmonie est la dilatation de l'intelligence, la raison chantée. Tout est dans le chant. Exemples ! Le grand Aristotc mangeait, travaillait, s'endormait au son des instrumens ; Montaigne également. Et quels penseurs! quels sages! quels philosophes que Montaigne et Aristote !
C'était là plus d'exemples et de raisons qu'il n'en fallait au duc pour vouloir que ses élèves entendissent, du matin au soir, le son de la musique. Des orgues furent cachées dans le mur de leurs appartemens, et des airs pleins de tendresse saluèrent leur réveil. Lorsqu'ils dînaient , on leur exécutait des morceaux sacrés sur le piano ; ils vivaient comme des Sonates. On les obligeait même a demander à Loire en musique , sur des paroles exprimant ce besoin. Ils chantaient surtout leurs leçons de lecture, comme cela se pratique aujourd'hui dans certains établissemens d'éducation protégés par le gouvernement. Ils disaient: J'ai l'honneur de vous
saluer, comment vous portez-vous ? expression d'une familiarité polie , sur un air de Grétry ; s'ils gravissaient des marches, des airs guerriers retentissaient à leurs oreilles; on leur chantait l'Ancien Testament" sur des motifs de Mozart. Enfin aucune de leurs actions n'échappait a l'inévitable harmonie.
J'aurai un Montaigne ! J'aurai un Aristote ! J'aurai deux êtres accessibles aux sentimens élevés, se disait le duc lorsqu'on lui rendait compte des figures réfléchies de Socrate et de Washington.
Leur figure était fort réfléchie en effet. La monotonie du bourdonnement éternel qu'ils subissaient, lesavaitaigrisprofondément; ils périssaient d'ennui ; ils devenaient sauvages ; ils n'osaient ni marcher, ni toucher à rien, de peur d'entendre leur ennemi mélodieux sourdre de dessous leurs pieds, oude dessous leurs mains. Ils ressemblaient à ces chats ombrageux qui s'aventurent sur les touches d'un piano. Le plus clair résultat de cette obsession lyrique fut que Washington
tomba dans une somnolence voisine de l'idiotisme , et que Socrate , par un effet contraire , perdit la faculté' du sommeil. Encore quelques jours d'une pareille épreuve , et on ne sait les accidens qui seraient survenus dans leur économie physique.
En soupirant amèrement, le duc supprima rharmonie de Thaïes de l'éducation de ses élèves, qui avaient déjà gagné une horreur invincible pour la musique; horreur dont l'âge ne les guérit que fort tard.
A ces douleurs du duc comme père et comme instituteur, se joignait, pour l'accabler, le chagrin de prévoir le moment où , abandonnés à la main mercenaire des professeurs , les deux enfans échapperaient à son pouvoir. Aussi avait-il accumulé le plus d'expériences possibles entre l'âge où il les avait pris en tutelle, et celui où des étrangers les lui enlèveraient. Non qu'il n'eût le projet de présider à l'enseignement de Socrate et de Washington , tant qu'un souffle de vie l'animerait , mais son autorité serait affai-
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bue , méconnue et peut-être mutile. C'est pourquoi il considéra comme la dernière de ses joies, celle de leur montrer le premier a lire par les moyens suivans. C'était autant de pris sur l'infâme routine de la pédagogie ordinaire.
Le duc de Levert avait remarqué que la culture de Fintelligence était liée , comme progrès, au développement des organes , et que les organes ne subissaient pas tous en même temps une impulsion uniforme d'activité. La vue, Fouie, le goût, le tact, Fodorat, ces conducteurs des sensations et par conséquent des idées, se complètent a des termes différens. De ces vérités banales de la métaphysique, mais restées stériles entre les mains des pasteurs de Fhumanité , le duc avait extrait cette idée , et une fois qu'il la tint , il ne dormit plus, que si Fon employait exclusivement , comme instrument d'étude , le plus précoce et le plus éveillé des cinq sens chez les enfans , nul doute qu'on ménagerait aux autres sens une bonne vigueur à déployer
plus tard. On obtiendrait d'abord des résultats extraordinaires. L'embarras ne fut pas , on le présume bien , de trouver le sens le plus vif, chez les enfans qui rapportent tout au goût. Puisque manger pour eux c'est vivre, c'est penser, c'est tout , pourquoi , ajouta le duc , manger ne serait-il pas s'instruire ? Sa théorie était la. Tout apprendre aux enfans par la bouche. J'ai deviné le chemin du pôle de l'intelligence , s'écria-t-il , j'ai mon chef-d'œuvre ! Washington ! Socrate, c'est ma sollicitude pour vous qui me suggère ces efforts dont vous serez la récompense.
Restait à savoir quelle science on donnerait à manger aux enfans , et comment on la leur apprêterait.
Le propre des grands génies est de sentir palpiter l'exécution sous les doigts quand ils sont gros de la création. L'idée d'un nouveau monde ne vint qu'à celui qui sut le découvrir.
Le duc imagina d'abord un syllabaire friand,
un alphabet en sucre. Il fit faire chez un confiseur des A en sucre rose, des B délicieux en sucre bleu , des C en sucre blanc avec des pistaches , des D aux amandes, des E a la crème, des F à la menthe , des G aux noisettes , des H aux confitures, ainsi de suite jusqu'au Z, variant pour chaque lettre la combinaison du sucre avec divers autres fruits.
Il ne s'arrêta pas Fa. Dans une tête carre'e, les développemens d'un système tombent d'euxmêmes comme les fruits mûrs; d'ailleurs, pensat-il avec beaucoup de sens, les enfans ne se nourrissent pas que de bonbons, pas plus qu'ils n'étudient que l'alphabet. Forçons toutes les nuances de l'alimentation a contribuer à la niasse de leurs connaissances, jusqu'au jour où l'organe du goût admettra les autres sens au partage.
Hien n'est plus aisé, se dit-il, que de leur
enseigner en même temps que la lecture le calcul
par le potage, qu'ils aiment beaucoup. L'enfant
taillera lui-même une carotte dans le bouillon ;
le premier jour il en coupera deux faibles trani. 7
ches, le lendemain une troisième, le surlendemain il en taillera trois tranches; bref, le septième jour il en retranchera sept de la totalité de la carotte, et il se dira : sept fois une carotte font sept carottes; d'où l'addition et la multiplication entrées pour jamais dans son estomac et dans sa tète. Ensuite, réfléchit en lui le duc, entraîné par l'eau vive de son fleuve créateur, rien n'empêche que les dixaines soient représentées par des betteraves, les centaines par des pommes cuites, les mille par des marrons de Lyon, les millions par des oranges, les dixaines de millions par des figues ou d'autres fruits, selon la saison. Il est hors de doute que l'enfant apprendra avec voracité toutes sortes de calculs, et que Ton pourra même lui enseigner une foule de choses par la seule privation de ces friandises. Quand il ne fera pas ses devoirs, on retranchera une ou plusieurs tranches de carotte de son potage, et il sera alors bien forcé de s'avouer que, qui de sept carottes, ou de dix, n'importe, en supprime tant, il ne reste que tant. Son
estomac ne le trompera jamais. Le duc flottait sur son enthousiasme. New ton découvrit l'attraction par l'effet d'une pomme qui se détacha d'un arhre pour lui tomber sur le front; s'il Peut mangée, que n'eût-il pas découvert, aurait pu dire le duc, supposé que le duc eût pris un instant en plaisanterie une théorie née avant lui, et très longuement déduite dans plusieurs traites d'éducation moderne.
Quant a ta géométrie, continua-t-il dans son soliloque, rien n'est plus simple que de renseigner aux enfans, toujours par la voie du goût , qu'on aura soin de mettre en relation avec le besoin de marcher, si impérieux chez eux. — Ils se démontreront d'eux-mêmes que la ligne droite est le plus court de tous les chemins d'un point a un autre, si l'on place a des distances calculées des gâteaux qui ne soient bons qu'à être mangés chauds. Une première fois ils se tromperont, le gâteau sera froid; une seconde fois encore, le gâteau sera tiède; mais à la troisième fois, pour avjoir un gâteau tout chaud, ils iront d'un trait
au plus rapproche; et, par le chaud et le froid, ils auront ainsi découvert la vérité du premier et principal axiome géométrique. Il n'est rien, pas même la morale, s'écria le duc, qu'on ne puisse leur faire connaître en flattant leur palais. —
Le duc de Lever t eut a peine jeté ces lumineuses spéculations sur le papier, qu'il brûla d'en essayer sur ses deux enfans, qui couraient alors sur leur cinquième année.
Amère déception!
Au bout de quinze jours d'épreuve dans remploi des lettres en sucre, Fessai fut totalement abandonné, et voici pourquoi : — Washington trouvant délicieux le G aux pistaches, et Socrate ne voyant rien au-dessus du F a la menthe, ces deux enfans se gardèrent bien de jamais connaître ces deux lettres; plus ils ne les disaient pas, plus ils s'assuraient de les manger long-temps. Un autre inconvénient se présenta relativement aux autres lettres : les deux enfans les apprirent
si vite que leur estomac fut dérange. Et Ton n'en était encore qu'a l'alphabet !
II fallut aussi renoncer a l'application des fruits et légumes à l'arithmétique; car, un jour, et ceci frappa le système végétal à mort , interrogé a table par sa mère sur le nombre d'années qui s'étaient écoulées depuis la mort de Louis XIV, Washington, tout en opérant très juste, au lieu de dire qu'il s'était écoulé cent quatre ans trois mois et un jour, répondit : Maman , on compte depuis la mort de Louis XIV, cent quatre pommes cuites , trois carottes et une tranche de carotte.
Qu'on juge si madame la duchesse eut beau jeu contre les inventions de son mari , qui rougit d'être ainsi vaincu par la routine , et d'être obligé d'y revenir au plus vite sans avoir à opposer à cette défaite de meilleurs résultats obtenus sur Socrate. Socratc n'avait jamais pu se mettre dans la tête le nombre mille , parce qu'il n'aimait pas les marrons de Lyon.
Washington et Socralc achevaient leur cinquième année :1c fils du gentilhomme, au milieu des jouets de nacre et d'ivoire dont on raccablait, le fils du hasard dans son hospice. Le bel enfant inconnu faisait sa joie de bâtir l'hiver de petites maisons avec la neige amassée dans la cour de l'hospice, et de cueillir en automne de gros marrons bien luisans.
Bénie est l'enfance ! elle seule possède Inégalité naturelle. Pour elle il n'existe pas d'aïeux plus ou moins connus , de pères plus ou moins riches, de rang plus ou moins élevé. Fils de roi et fils de mendians sont pareils à cinq ans. L'un et l'autre tirent leur félicité d'eux-mêmes , de leur vif appétit , de leur bon sommeil ; et ni la fortune ni la pauvreté n'ont de prise sur leur indépendance. Ils sont si heureux qu'ils ne connaissent pas même le bonheur, ce sentiment avare, cette tardive compensation à de longues souffrances. Ils n'aiment rien, ne regrettent rien ; ils sont indifférons; ils vivent! ils respirent, ils dorment, ils crient; ils sont pierre, fleur, papillon le jour , huître la nuit. Bénie est l'enfance.
La famille Levert jugea qu'il était temps de clore cet âge d'or pour son héritier Washington, dont la vivacité, l'intelligence rare, la mémoire, exigeaient une éducation' précoce et brillante. Quel enfant n'a pas toujours une intelligence rare? Il fut arrêté qu'il commencerait ses études dans le courant de l'année ; cette opinion fut
SOCRÀTE LEBLANC. 105
aussi celle des oncles et des parens a tous les degrés du jeune entant qui , par un enchaînement de circonstances assez ordinaires dans les grandes familles, délicates à l'endroit des alliances , se trouvait être le dernier héritier du nom de Levert. Dix maisons sans fécondité n'avaient plus de successeurs a espérer que dans ceux dont il plairait à Dieu de constituer Washington père et générateur. Rien n'était donc plus urgent , dans cette conjoncture extrême, que de s1 unir d'intention pour lancer cet unique jet dans le ciel et l'étendre ensuite le plus possible sur la terre.
Pour répondre à ces prétentieuses exigences groupées autour de son être, il fallait que Washington fût sain, vigoureux, hardi, brave, instruit , parfait en un mot. On espérait en lui un héros. C'était beaucoup ; mais de quelles facilités n'étayerait-on pas ces hautes espérances ? Dix grandes fortunes allaient s'associer dans le but de faciliter au fils du duc de Levert les moyens de réaliser les miracles qu'on attendait de
106 WASHINGTON LEVKRT-
Jui. Parcs , forcis , prairies , châteaux seraient vendus, au besoin , pour l'entourer des meilleurs maîtres en tout , pour le faire voyager en Angleterre et en Italie, et l'envoyer plus tard choisir une femme parmi la noblesse allemande , la première du monde, ou auprès de la noblesse hongroise , qui se dit la première noblesse d'Allemagne.
C'était dans le plus fastueux salon de l'hôtel que s'étaient assis les parens de M. le duc de Lcvcrt, gentilshommes et nobles dames, et même Des Verriers, jaloux, comme dans tout autre épisode de sa vie, de ne se brouiller avec personne. C'était la le point essentiel pour lui, la base granitique de ses moindres déterminations. M. de Lever t n'apportait pas a la réunion un visage fort satisfait , soit qu'il n'eût pas été complètement d'avis de la provoquer avec des formes si solennelles , soit qu'il ne jugeât pas crue son fils dut avoir d'autre précepteur que lui , père et philantrope à la fois. Cependant il accueillit avec sa courtoisie accoutumée ses alliés
ainsi que ceux de sa femme , les remerciant même d'honorer de leurs lumières une question a laquelle il était principalement intéresse.
M. l'abbé Honsin fut admis au conseil auprès de madame la duchesse , d'abord à titre d'ami , digne de cette faveur , ensuite à titre de futur directeur moral du jeune Washington que tous ses parens , excepté son père , ne nommaient que Louis dans la famille. Washington sonnait mal à des oreilles peu démocratiques.
— Mes cousins, dit madame la duchesse de Lcvert, impatiente d'ouvrir la discussion, je pourrais me dispenser de vous dire le motif de notre réunion; depuis long temps il est convenu que nous nous consulterions en commun pour arrêter le plan d'éducation de notre cher enfant. Ce grand jour est venu. Louis a cinq ans. A son âge Bayard ....
Madame la duchesse se pencha vers l'abbé Bonsin.
L'abbé lui souffla tout bas :
• — Bayard à cinq ans battait ses domesti-» ques.
— Bayard à cinq ans, mes cousins, faisait respecter l'autorité de son père auprès de ses gens.
— Notre cousine, interrompit aussitôt un cousin, auriez-vous le projet, puisque vous citez Bayard, de faire de votre fils un militaire?
— Mais nous avons eu , si je ne me trompe, de braves épées dans notre famille , cousin; une de plus ne nuirait pas. Que vous en semble ?
— Mais, notre cousine, si nous avons eu de braves cpées, nous avons eu presque autant de malheureux fourreaux. Un de nos aïeux sur deux est resté sur le champ de balaille. Bisquerons-nous le seul héritier destiné à continuer notre nom?
— ■ Militaire ! murmurait a l'oreille de Des Verriers le philantrope duc, militaire! pourquoi pas exécuteur des hautes œuvres ? — tuer à tant par mois ! belle gloire aux yeux de la conscience!
-*■ Chut ! mon cher Levert , vous faites des grimaces à me compromettre.
— Le barreau , osa un second cousin , n'est pas un théâtre sans illustration.
— Je ne dis pas , repondit la duchesse. Cest moins séduisant que les armeS , mais c^est plus sûr, qu'en pense-t-on ?
— Moi , je n^aime pas la robe, repartit le premier cousin peu belliqueux au second trop pacifique. Où sont d'ailleurs les grandes causes? 11 n^ a plus même de grands voleurs ni de grands empoisonneurs. «Tai honte à me représenter notre neveu plaidant pour obtenir une séparation decorps, — superbe târhç pour un Levert ! — et un Montmorency lui répliquant : — Mon confrère, — vous manquez aurcspectdùama cliente! — La cliente, une grisette du faubourg du Temple !
— Des Verriers ! Des Verriers! voir l'avenir de mon fils tiraille dans tous les sens pour savoir quelle mauvaise educaûon on lui donnera, quand
j'ai la, là! Des Verriers, de quoi en faire un grand homme , un homme enfin ! oh !
Un troisième cousin intervint pour dire : Puisque nous n'avons pas eu de marins dans la famille, que notre neveu soit grand amiral.
— Nous n'avons^>as eu de marins dans notre famille ! réclamèrent vingt Levert a la fois.
Et madame la duchesse appuyant :
— Pas de marins? nous avons eu de tout, notre cousin , dans notre race ; vous étiez a la conquête d'Angleterre avec Guillaume; vous étiez, notre cousin qui l'ignorez, et il m'est glorieux de vous l'apprendre , à la conquête de Constantinople avec Robert Guiscard; vous étiez à la conquête. . . . # .
L'abbé Ronsin murmura — en ayant l'air de s'arranger les boucles de ses souliers — à la conquête de Rosette avec saint Louis.
— A la conquête de Rosette avec saint Louis, notre cousin.
Le troisième cousin , qui ignorait avoir participé à la conquête de tant de royaumes, clans le
SOGRATE LEBLANC. 111
pourpoint de ses ascendans, fit ses excuses et ne parla plus.
— Des Verriers, Des Verriers, je vais parler, je parle; l'humanité m'y entraîne.
— Faites attention à ce que vous allez dire \ mon cher Lever t. La plupart de vos cousins, ici présens , ont l'intention de léguer leurs biens à votre fils. Et si vous les blessez
Le duc n'avait pas eu le temps de prononcer le moindre mot, qu'une cousine faisait remarquer qu'elle ne sentait pas absolument la nécessité de se donner tant de mal pour chercher un état a son cher cousin. Son nom est assez beau pour qu'il soit dispensé d'en accroître la splendeur, dit-elle, et il est assez riche pour se passer des bénéfices d'une profession. Il me semble qu'avant tout , il est à désirer qu'il ait des continuateurs de son nom. Le reste est peu de chose.
— Le reste est tout, ma cousine. Washington , rien qu'un continuateur de race ! un fabiïcateur d'enfans , et tout au plus un pair de France ! Tant que yous vous êtes bornésàballoter
mon fils entre diverses conditions pour lesquelles il n'est pas plus propre que vous peut-être , j'ai garde mes reflexions ; mais du moment où Ton parle de l'abandonner a l'oisiveté, trône de tous les vices, je parle et je dis : — Qu'il n'y a qu'un moyen de s'assurer de la profession a laquelle mon fils est appelé par ses facultés , ses organes, son instinct, par lui-même...
— Et quel est ce rare moyen, monsieur le duc? demanda madame la ducîiesse.
— Oui, quel est ce rare moyen, notre cousin? —Ce moyen, c'est la phrénologie.
L'abbéPtonsinouvritde grands yeux;ilsemblait
en avoir quatre ; s'il eût entendu hydrophobie au lieu de phrénologie, il n'eût pas été plus étonné. — Au temps où l'on vivait, la fameuse science du docteur Gall était honnie comme ime hérésie égale au moins a celle d'Arius ou de Wiclef . La phrénologie était matière à criailleries , pâture a intolérance pour le clergé qui depuis, il est juste de l'avouer, a bien effacé cette première empreinte de partialité contre une découverte
aussi peu nuisible a la foi qu'elle sera peut-être utile un jour a la philosophie.
— Phrénologieî monsieur le duc , s'écria M. l'abbé. — Phrénologie! — Et c'est tout ce qu'il osa dire.
— Mais, oui! je veux tenter un essai de phrénologie sur mon fils ; ne croirait-on pas qu'il s'agit de le trépaner à votre horreur, mes cousins, à votre effroi, madame la duchesse, à votre stupéfaction , monsieur l'abbé. Vous ignorez donc ces belles paroles de votre médecin à tous, de M. Broussais ? Ecoutez-les donc :
« La phrénologie fait deviner l'homme dès le berceau et fournit les données nécessaires pour le placer dans la situation qui peut le plus contribuer a son bonheur et au ps^rès de l'humanite. »
— Vous avez entendu, mes cousins, ce témoignage de votre docteur.
Le duc ne s'était pas trompé en comptant sur
le poids du nom illustre qu'il citait devant des
personnes qui , grâce a leur position dans le i. 8
monde, avaient toutes M. Broussais pour médecin.
L'auditoire prêta une oreille favorable ; M. l'abbé sembla disposé à porter sa croix avec beaucoup plus de résignation. Au fait, se dit-il dans son for intérieur, il en sera de la phrénologie ce que Dieu décidera. Nous sommes sur la terre pour subir toutes les épreuves. Il offrit du tabac a madame la duchesse.
Le docteur poursuivit. M. Broussais, votre médecin, ajoute encore : — « La phrénologie montre a l'homme ce qu'il lui faut faire pour rendre la justice qui est due à l'infortuné que de tristes penchans ou le vice de l'éducation ont rendu coupable envers la société ; elle enseigne en même tei^s comment son expiation peut tourner a l'avantage de ceux qu'il a offensés et au sien même. »
Profitant de la conviction née des paroles du docteur, le duc proposa de faire toucher sur-lechamp même le crâne de son fils, par un phrénologiste de ses amis logé à deux pas de l'hôtel.
— Notre cousin! notre cousin! vous allez bien vite, réclama-t-on aussitôt; nous consentons à ne pas trop fermer les yeux aux lumières de la nouvelle science, mais si votre ami est appelé, il est probable qu'en ami il sera porté à pronostiquer à votre fils des choses dont il tirera le fond de son intimité avec vous, de sa connaissance détaillée de votre vie ; ensuite il flattera l'organisation de notre neveu de peur de nous blesser ; nous n'obtiendrons que des prophéties prévues ou des mensonges polis.
— Vous êtes dans Terreur la plus grave, mes cousins, et je m'en remets à la propre bonne foi de mon ami, M. Wolf, pour vous convertir à la phrénologie. Si vous le voulez , il expérimentera d'abord sur quelques-uns de vous qu'il ne connaît pas , et d'après ses révélations vous jugerez de la vérité de sa doctrine ; et si vous y consentez aussi, au lieu de mon fils, qu'il ne connaît pas davantage, nous lui soumettrons aujourd'hui, comme si c'était mon fils lui-même, un enfant étranger.
— On ne saurait être plus loyal, notre cousin.
— Je ne mets qu'une condition à tout ceci , dit madame de Lever t, c'est que si la phrenologie avance que mon fils a la bosse du commerce, je ne le ferai pas pour cela négociant.
— 11 n'y a pas de bosse du commerce, madame, répondit le duc, sans y voir malice, il n'y a que celle du vol ou de l'amour de la propriété'.
Pendant les quelques minutes d'absence du duc qui était sorti accompagné de Des Verriers, ses cousins se moquèrent de lui a demi-mots, et le raillèrent de sa crédulité au charlatanisme d'un fou ou d'un fripon ; M. l'abbé tâcha, dans ce court intervalle, de prémunir l'esprit de madame la duchesse contre les terreurs de la phrénologie. Il prépara les paroles d'exorcisme.
M. le duc et M. Wolf , le phrénologiste, entrèrent.
Des Verriers reprit sa place.
Allemand, comme son nom l'indiquait, M. Wolf avait une figure douce , ombragée de
SOCRA.TE LEBLANC. 117
soyeux cheveux blonds; son œil était bleu clair, un peu effrayé , et sa maigreur scientifique ajoutait encore a l'exaltation de ses traits.
Prié par M. le duc de préciser les penchans de celles des personnes présentes qui y consentiraient, M. Wolf posa ses deux mains maigres et transparentes sur la tête chauve d'un cousin de Des Verriers ; Payant palpée , pétrie sur tous les points , il retira son regard en lui-même , comme pour soumettre a son intelligence le texte matériel dont il demandait la traduction ; il dit ensuite :
— Vous n'êtes doué , monsieur, que d'une faculté très développée , il indiqua un point entre le bas du sourcil et le haut de l'oreille ; — La Constructivitè '.
Chacun de se récrier : La constructivitè! ! Qu'avez-vous jamais construit, notre cousin?
Sans s'émouvoir, le phrénologiste expliqua comment ce mot de la technologie nouvelle signifiait l'adresse native , le bon goût , le penchant a exécuter et à finir tout ouvrage quel-
conque, réimporte dans quelle proportion et avec quelle matière. Un habile architecte et un castor offrent tous deux , affirma-t-il , l'organe de la constructivité.
— Comparer un chrétien à un castor ! murmura l'abbé Ronsin.
— Et c'est pourquoi , sans doute , répondit le cousin , sous la main du phrénologiste , j'ai toujours eu une passion décidée pour l'état de tourneur. Monsieur saura que j'excelle a tourner des tabatières.
M. Wolf fut couvert d'applaudissemens ; il avait accusé du premier coup l'instinct moral du personnage.
— Tourner des tabatières , pensa l'abbé Ronsin , n'est pas au fond un acte très providentiel ; jusqu'ici la religion n'a pas a souffrir dans le libre arbitre et la grâce.
— Vous, monsieur, continua M. Wolf en touchant une nouvelle tète qui se plaça sous ses mains , et en posant un doigt méditatif à la suture coronale , a un endroit tangent à la ligne
du cou ; vous, monsieur, vous possédez des pcnchaos très dangereux , mais vous les faites plier sous l'autorité d'un sentiment meilleur qui l'emporte , et ce sentiment , c'est : la Vénération. Votre jeunesse a été orageuse , car elle a été tantôt la proie du jeu et tantôt l'esclave de la domination religieuse , qui , je le présume , a heureusement fini par triompher.
Second et brillant triomphe pour M. Wolf. Le personnage qu'il venait d'analyser, joueur acharné autrefois, avait tué son meilleur ami en duel a la suite d'une partie contestée de liston. Repentant d'un aussi odieux malheur, il avait, depuis cet accident, revêtu le cilicc, châtiment dont il ne faisait un mystère a personne.
— Vous voyez donc que j'avais raison, semblait dire le visage épanoui du duc de Lcvcrt , en regardant ses cousins ébahis.
Quant à l'abbé Honsin , il avait déjà pris la parole pour demander d'un ton un peu intjuisitorial a M. Wolf , s'il n'outrageait pas la reli-
gion en attribuant les saints élans qui y portent a une conformation particulière du cerveau , sans tenir compte de la grâce. Et la Révélation, monsieur ? s'écria-t-il.
— Ma doctrine ne s'oppose pas a la Révélation , répondit le plilegmatique professeur. Il y avait de la religion avant notre Seigneur J.-C, et des sentimens religieux comme aujourd'hui , erronés sans doute , mais il y en avait. La phrénologie est si peu contraire a la foi , qu'elle implique la nécessité d'une religion , puisqu'elle assigne au cerveau le penchant spécial aux croyances.
— Mais, monsieur, si tous mes actes sont forcément déterminés par l'impulsion naturelle du cerveau , continua l'abbé , quel mérite avons-nous a être bons , vertueux et chrétiens ?
Aussi calme que le théologien était fougueux, le phrénologiste lui répondit :
— Croyez-vous donc, monsieur l'abbé, qu'on soit beaucoup plus libre parce qu'on se conduit
d'après les lois de l'éducation et des moeurs , au lieu d'obéir à des penchans innés ? Etre esclave d'une chose au lieu de l'être d'une autre, est-ce une bien notable différence ?
— Mais du moins , s'écria l'abbé Ronsin , si l'éducation est bonne , le sujet sera bon ; tandis que votre système n'accepte pas la modification de l'exemple , le bénéfice de la correction , la puissance du raisonnement , pour améliorer le penchant défectueux de l'homme.
— La phrénologie admet tout cela , monsieur l'abbé.
— S'il en est ainsi , je m'en glorifie, et j'admets votre science à l'examen.
— Puisqu'il en est ainsi , monsieur l'abbé, fit en plaisantant madame de Levert, prêtez un instant votre tète à M. Wolf.
— Très volontiers, répondit l'abbé Ronsin, pâle comme si le diable l'eût prié de jouer a la chapelle avec lui.
Et sa tète, bouclée comme celle d'un mouton
noir, s'abaissa sous les dix doigts arrondis du phrénologiste.
Au bout de quelques minutes de tâtonnemens inquiets , M. Wolf dit en s'adressant h rassemblée :
— Monsieur n'a pas de tête.
— Comment! je n'ai pas de tète ! s'écria avec épouvante l'abbé Ronsin.
— Vous n'avez pas de tête.
— Expliquez-vous mieux. Que signifie?...
— Toutes les parties de votre crâne sont si bien unies que vous ne portez le signe d'aucun penchant irrésistible , soit au bien, soit au mal. Vous êtes ainsi , monsieur l'abbé, la preuve vivante que l'éducation est susceptible de corriger les torts de la nature , et d'engendrer des qualités dont il n'existait pas de germe.
C'était répondre avec assez de politesse pour un Allemand.
— Je me glorifie d'avoir vaincu par la grâce, s'il en est ainsi , répondit l'abbé Honsin , que la
phrénologie avait presque conquis à ses drapeaux.
— Il arriva ensuite que , ne rencontrant plus de contradicteurs sérieux, M. Wolf s'abandonna à l'enivrement de son succès, enivrement, il faut s'entendre, proportionné au naturel d'un Allemand. Ses pommettes prirent une teinte rosée, et il parla avec beaucoup plus d'assurance. Ce fut tout.
Le moment était venu de présenter l'enfant qu'on était convenu de livrer aux doigts phrénologiques du docteur a la place de Washington. Mais chacun était alors si justement pénétré de la science et de la bonne foi de l'expérimentateur, qu'on aurait volontiers désiré n'avoir pas recours a la ruse combinée dans un moment de moquerie. C'était peu digne. Mais qui eût osé ouvrir l'avis d'avouer le piège devant celui auquel le piège avait été tendu ?
Comme Des Verriers s'aperçut de ces dispositions , il ne donna pas à ce bon mouvement de l'assemblée le temps d'avoir un résultat ; il sor-
tit , et rentra aussitôt en tenant dans les bras un enfant dont L'âge était a peu près celui de Washington.
— Monsieur Wolf , que sera cet enfant ? On posa l'enfant debout sur une table.
L'inspection fut longue; on attendait en
silence la prédiction compromise du phrénologiste.
— Monsieur le duc, je n'ai vu jusqu'ici, dit enfin M. Wolf , aucun enfant pourvu de signes aussi prononcés.
— Mais prononcés en quoi ? Ea bien ou en mal ?
— En mal , monsieur le duc ; j'en suis douloureusement affecté pour vous. Votre fils a la Concentrativité développée au plus haut degré, c'est-à-dire qu'il ne voudra habiter que les hauteurs.
— Jusque-là , répliqua la duchesse , le mal n'est pas grand. Nous lui achèterons un château en Suisse , sur une des plus hautes montagnes de rOberland.
SOCR.ATE LEBLANC. 125
— Votre fils , monsieur le duc , continua le phrénologiste , sera encore dominé par VAcquisivité , portée au même point de violence chez lui que la concentralivitè.
— Dites -nous, s'il vous plaît, monsieur Wolf , ce que vous entendez par acquisivitc.
— Madame la duchesse , Facquisivité est la tendance à posséder, à réunir, a amasser. Faible, cet organe excite le désir d'avoir; plus fort, il produit l'avarice ; extrêmement en saillie, comme chez votre fils, il annonce le besoin irrésistible de voler. En réunissant la concentrativitè et Yacauisivilé, il en résulte que votre fils aimera à voler sur les hauteurs.
— 0 ciel , Washington aurait pu être voleur de grand chemin , murmura en lui-même le duc. — Heureusement ce n'est point la mon noble enfant.
— Et enfin, acheva le docteur en plaçant le bout de ses doigts sur les deux côtés occipitaux de l'enfant, votre fils, car je ne veux rien cacher, offre en outre , très développé , l'organe
de la Combativité, ou la tendance au meurtre. Ainsi, la concentrativitè , Y acquisivité , et la combativitén 'étant en contact avec aucun autre organe de bienveillance qui les neutralise, feraient de votre fils, au total phrénologique, un assassin des montagnes.
Par politesse, rassemblée eut Pair de paraître fort affectée de ce pronostic, que n'avait pas adouci, ainsi qu'on l'avait craint d'abord, le phrénologiste Wolf . Le duc le remercia ensuite beaucoup de sa complaisance. Il ne le laissa pas partir sans le prier d'aller inspecter, a l'hospice Saint-Antoine, la tête de Socrate Leblanc.
Jamais phrénologiste ne paraissait avoir conquis de plus belles palmes sur l'incrédulité du monde au profit de la nouvelle science, physiologique et morale, quand Des Verriers , prenant la place que M. Wolf venait de quitter, réclama un instant l'attention de l'assemblée.
— Messieurs, dit-il, ce petit garçon que j'ai mis, avec votre consentement, a la place de notre neveu, ce petit garçon qui, à cause de la réunion
en lui de la concentrativité, de Facquisivité et de la combativité , sera un jour assassin des montagnes, ce petit garçon , messieurs, est une fille.
Mon cher Des Verriers , je vous croyais plus grave ; quelle plaisanterie vous êtes-vous permise! Quoi! par un misérable subterfuge, vous avez essayé de ternir la science des sciences, et de ridiculiser un sage , un vrai philosophe, mon ami, M. Wolf!
— Qu'ai-je terni Pcju^ai-je ridiculisé? M. Wolf
prétend que la phrénologie découvre les instincts les plus secrets de l'ame , et il est en défaut quand il s'agit tout simplement de distinguer un sexe de l'autre sexe !
— Sophiste! que vous êtes, Des Verriers, sophiste de mauvaise foi ! Qu'importe que l'enfant fut une fille ou un garçon ? le sexe ne fait rien a la question. Eh bien ! admettons-le, l'enfant est une fille : qu'arrivera-t-il ? Au lieu d'assassiner sur une montagne , la petite fille que vous avez substituée à mon fils, obéira a son mauvais penchant, devenue grande, en tuant a un sixième étage .
— Ainsi, mon frère, pour la phrénologie, une maison ou une montagne, c'est tout un ?
— Je ne vous réponds plus, Des Verriers.
— Et moi je vous réponds que la phrénologie est une science parfaitement inutile , une divination après coup.
— Je ne vous comprends pas.
— C'est-a-dire qu'elle n'affirme pas qu'un homme aura telle ou telle qualité, tel ou tel vice
pendant sa vie; elle attend qu'il soit mort pour se prononcer sur son compte sans se compromettre. Quand il est avéré qu'il a été ou voleur, ou assassin , ou menteur, ou lâche , la phrénologie fait bouillir sa tête, et elle expose doctoralement alors qu'il fut menteur, lâche , voleur ou assassin . Conséquence : pour savoir pertinemment ce que vous serez, commencez par avoir été, et faites cuire votre tète.
— Encore une fois, je ne vous parle plus, Des Verriers.
— Vous brûlez pourtant de me rapporter ee que M. Wolf a dit de votre fils, ou plutôt de vos deux fils, après Texamen de leurs crânes. Je vous vois fort préoccupé, et ce n'est jamais sans motif chez vous.
— Mon fils Washington, puisque vous tenez à le savoir , a les organes de VAmativité , de la Philo géniture, de la Circonspection, de la Bienveillance, de la Vénération, de la Persévérance , de la Justice; organes, Des Verriers, qui engendrent les plus purs sentimens; tels que la bonté,
la clémence , la compassion , la pitié , l'équité , rhumanité, — l'humanité ! Des Verriers. — Votre neveu promet donc, et réjouissez- vous -en avec moi , d'être bon fils, noble époux, excellent citoyen; d'être...
— Assez , mon frère , car Washington n'aurait aucun mérite personnel, songez-y, a être tout cela, s'il n'avait aucun effort a. faire pour y parvenir. — Et votre fils , Socrate Leblanc , dont je me propose de vous parler plus amplement , est-il aussi bien partage en saillies phrénologiques ?
— Ici est ma douleur, Des Verriers. La Providence mêle toujours quelque amertume aux biens qu'elle nous envoie, pour mieux en rehausser le prix, comme dit le vicaire de Wakefield : To en hance the value cf ils favors. Socrate a l'organe funeste de la destructivité ; il serait porté à détruire, à. anéantir. — Mon cœur saigne.
— Que ne l'abandonnez-vous alors, mon frère, à son malheureux sort? Jetez-lui quelques mille écus, et ne vous en occupez plus. Socrate
a maintenant cinq ans, comme votre fils : bientôt vous serez dans l'impossibilité de cacher à ma soeur vos sacrifices pour cet enfant , dont elle n'ignorera pas long-temps l'existence, Tout finit par se savoir. Ne comptez pas sur son imagination pour vous pardonner votre originalité. Les femmes n'ont de l'imagination qu'à leur profit. Préparez-vous à des railleries , des cris, des bouderies , à des guerres domestiques sans fin. Croyez-moi , usez du découragement où vous met la découverte phrénologique faite sur Socrate , et rompez une bonne fois avec le projet de l'élever à côté de votre fils.
— Abandonner SocWte ! l'abandonner , Des Verriers , parce que son organisation l'entraine vers le mal! Mais, au contraire, plus que jamais je m'attache à lui. Faire le bien avec ce qui est bon, c'est l'oeuvre de tout le monde; l'accomplir avec ce qui est mauvais , c'est le lot du sage, le mien. Plus grande est la difficulté, plus noble est la victoire. Qui dit philantrope dit martyr. Je remplirai ma tache. Mon fils Washington sera
134 WASHINGTON LEVEKT.
bon : tant mieux , il corrigera Socrate. Lui et moi travaillerons à l'œuvre. Je ne pensais pas lui tailler sitôt de l'ouvrage . Quant à ma femme, si elle a ses pauvres, j'ai les miens. Chacun les prend où il peut : elle a l'ëglise , moi clans la rue. Elle travaille pour le ciel, j'aime à le croire, et moi pour l'humanité. Nous pourrions nous rencontrer là haut.
— Tachez toujours de ne pas vous rencontrer ici-bas. Mais encore une fois, mon frère, renoncez à vous proclamer le don Quichotte de la bâtardise. Votre exemple ne changera rien aux choses reçues. Ensuite, qui mit si votre dévouement n'est pas une erreur? ce qui vous paraît mal ne l'est peut- être pas.
— - Le mal est toujours mal , Des Verriers. Citez-moi beaucoup de peuples qui, aussi corrompus que nous , aient abandonné les enfans a la merci des passans, dans la rue, et des loups dans les bois. Erigerez-vous en principe l'assassinat des nouveau-nés? Où sont vos autorités?
Les sauvages n'ontpas d'exemples de ces cruautés à offrir? Démontrez-moi le contraire.
— Un instant ! mon frère , ne me demandez pas des preuves historiques sur un point très délicat; vous auriez a vous repentir , j'en ai peur, de m'avoir fourni les moyens d'avoir raison.
— Non, parlez, Des Verriers, ma doctrine ne craint pas l'examen.
— Eh bien! mon cher duc , je ne vois nulle part , dans aucun climat , à aucune époque , des témoignages d'humanité envers les enfans.
Les Islandais ne consentent a embrasser la religion chrétienne qu'autant qu'il leur sera permis de continuer a exposer leurs enfans ; les Arabes et la plupart des peuples orientaux ont toujours eu droit de vie et de mort sur les leurs; chez les Lacédémoniens , Lycurgue établit ce droit ; et Solon chez les x\.thénicns ; Bodin, que vous avez dans votre bibliothèque , écrivain célèbre au XVIe siècle , dit : « 11 faut rendre aux pères la puissance de la vie et de la mort que la loi de Dieu et de nature leur donne.»
Il était d'usage parmi les Romains , vous qui les vénérez tant, que la sage-femme mît le nouveau-né à terre; si le père ne le relevait pas, l1 enfant était abandonné; d'où l'expression ; tollere infantem, lever un enfant. Voulez-vous encore d'autres témoignages, mon frère?
— Sans doute, Des Verriers.
— Chez les Hébreux , le père posait l'enfant sur ses genoux , et par cet acte , il le reconnaissait. Job ne dit-il pas : Pourquoi m'a-t-on reçu sur les genoux et pourquoi m'a-t-on présenté les mamelles pour me les faire sucer ? En Chine, le père tue , à son gré , ses enfans en les plongeant dans l'eau. Trajan fut le premier empereur romain, selon Pline, qui eut pitié du délaissement des nouveau-nés; il fit élever a ses frais près de 5,000 enfans. Les Celtes les abandonnaient au cours du Rhin; s'ils surnageaient, ils étaient légitimes , sinon l'épouse était condamnée comme adultère ; coutume qui a fait dire au spirituel philosophe Lamothe-Levayer: «Nos Gaules sont bien différentes de ce qu'elles étaient du temps
de Julien , et que si îc Rhin y submergeait tous les bâtards elles ne seraient pas si peuplées que nous les voyons. »
Appellerez- vous ces peuples cruels, sauvages, barbares, mon frère? Mon Dieu! %ils avaient leurs systèmes .comme nous avons les nôtres : ils croyaient humain de mettre un terme a la population, comme nous croyons humain de ne pas l'arrêter. Platon, ce sage de la Grèce, nVt-il pas dit dans sa République qu'il ne fallait pas conserver les enfans des citoyens de moindre mérite ? Àrislote , son disciple , le collecteur des lois de cent cinquante peuples , n'approuve-t-il pas le meurtre des enfans dans certaines circonstances? Àristote fut père pourtant, si Platon ne le fut pas. Je vous cite des noms fameux , mon frère : ajoutez-y ceux de Tacite, de Sénèquc, de Plutarque , qui naquit après J.-C, tous approbateurs des lois en faveur de l'infanticide. En viendrez-vous à croire que les anciens ne sont pas toujours des raisons à opposer? ils ont plus souvent chante l'amour que la maternité dont il
n'est pas dit un seul mot dans Catulle , Tibulle et Properce, ni même dans les satiriques latins, ces déclamateurs en toutes choses. C'est le christianisme...
— La , je vous attends , mon frère. Je vous tiens !
— Quoi ! vous m'attendez ! eh bien ! le système change , j'en conviens ; mais est-ce qu'une religion nouvelle se fonde sans renverser tout ce que la précédente avait établi ? Comment réussirait-elle? Ne criez pas si fort a la morale avant de connaître les motifs qui y poussent; d'ailleurs si Constantin défendit l'exposition des nouveau-nés, il autorisa l'esclavage des enfans trouvés. Son humanité fut selon les temps ; la notre est de circonstance. Saint Basile avait raison de crier contre la vente des enfans , et Constantin n'avait peut-être pas tort de la permettre. Mettez saint Basile a la place de Constantin et celui-ci a la place de celui-là, ils changeront peut-être de langage. Ne vous imaginez pas que le christianisme proclama d'abord des lois tout-à-fait con-
SOCRATE LEBï/ANC. 139
traires aux anciennes coutumes. Charlemagne déclara que les enfans exposés seraient esclaves de ceux qui en prendraient soin. N'appelons , mon frère, ni barbarie ni civilisation ce qui est un produit naturel des circonstances combinées avec Page des peuples. Humain a Paris, vous eussiez été peut-être un antropophage au Japon.
— Allons! vous voila Voltairien.
— Je suis mieux que cela, je suis historien. Je vous demande pardon, en outre, mon frère, de Favantage que je prends sur vous dans ce moment-ci; la faute en est à vous. Vous avez provoqué le sujet, et il en est si souvent question entre nous, que j^ai fini par le posséder, ainsi que je vous le prouve.
Je ne vous dirai pas , quoique je le sache, Fépoque des divers établissemens fondés pour les enfans trouvés sous Finfluence du christianisme. Vous savez comme moi que F' Autriche ena beaucoup; que FEspagne en compte soixantesept , la Toscane douze, la Belgique dix-huit , et
que la France n'en a pas moins de trois cent soixante-deux.
— Gloire immortelle a la France , mon cher Des Verriers.
— De quoi la glorifiez -vous, de ce qu'elle a plus de bâtards que toutes les autres contrées de la terre ? beau compliment !
— Ne serai-je pas fier de ce que mon pays leur a élevé plus d'asiles que les autres pays?
— Permettez , mon beau-frère , et accordezmoi toute voire attention, je vous prie.
— Vous l'avez , Des Verriers.
— Les pays protestans n'ont pas d'hospices d'enfans trouvés, mais ils ont beaucoup de maisons d'orphelins, en revanche. Il en est ainsi en Angleterre.
— Et pourquoi cela, Des Verriers?
— Pourquoi? parce que l'état qui ouvre une maison aux en fan s trouvés encourage les femmes à en procréer d'illégitimes presque sans remords. Elles sont sûres d'avance du berceau où elles déposeront leur fruit illicite. Les hospices sont une
institution divine, si vous voulez, mais ne sontils pas aussi des primes d'encouragement offertes aux mauvaises mères? pour un enfant qu'on sauve, n'encourage-t-on pas des milliers de mères à la corruption la plus effrénée? Oui , mon cher Levert , à côté de ces mots gravés a la porte de ces sortes d'établissemens : Hospice des enfans trouvés ; on devrait écrire : Palais des femmes perdues.
Je termine, mon cher duc, mes affligeantes réflexions ; mais souvenez-vous que de toutes les vertus, la plus difficile à exercer, c'est la charité.
— Je ne dis pas non, mon cher Des Verriers ; mais en quoi, s'il n'en était ainsi, serait-il beau d'être charitable?
— Ai- je du moins ébranlé votre résolution d'élever Socrate?
— Elle est au contraire si ferme, Des Verriers, que les maîtres destinés a mon fils, puisqu'il faut des maîtres, hélas! ont été chargés par moi d'aller donner les mêmes leçons à Socrate. Ce dernier n'aura pas , a la vérité , la ressource
de l'émulation, mais il aura du moins celle d'une instruction distincte, exclusivement pour lui. Demain, les professeurs de langues, de dessin, de danse, de musique, commenceront l'éducation des deux élèves; et nous verrons, mon fils, le gentilhomme, si Dieu ne vous a pas créé plus riche pour que vous soyez meilleur ; et vous, mon autre fils, l'enfant de la philantropie, s'il ne vous a pas placé sur mon passage pour que vous soyez reconnaissant un jour envers l'humanité de ce que je fais pour vous, au nom de mes semblables, au nom de l'humanité.
Le duc de Levert se découvrit avec respect.
— Est-ce que vous me saluez, mon frère?
YIIÏ
Quelle séduction offerte à un écrivain d'imagination ! quel parti ne tirerait-il pas de ces deux existences si parallèles et si différentes ! Celle-ci dorée jusqu'au bout des ongles comme ime sultane "Validé le jour de son entrée au sérail ; cellelà emprisonnée dans un hospice, liée a la chaîne des lois (jui ne se rompt jamais, ayant pour père
le code pénal. Comme une main ingénieuse lancerait, a travers le tourbillon des idées et des choses, ces deux enfans : comme elle ferait une part singulière a chacun d'eux, et infligerait un démenti aux probabilités de leurs destinées, en se plaisant à montrer le noble, le riche, le puissant, incapable de soutenir la couronne de sa naissance; et a montrer le bâtard, le réprouvé du monde, l'enfant de la Bourbe, au-dessus de son rival, supérieur a lui de toute la domination de la vertu sur le vice, de tout F avantage du travail sur Foisiveté, de toute Fautorité du génie sur la médiocrité de Fesprit. Ou bien ne lui serait-il pas loisible encore, au romancier, ce poète de la foule, de tailler son marbre sur place, de peindre le noble dans toute Fexagération de sa valeur personnelle, de Fopposer, comme une véritée consentie, au mensonge dégradant de la bâtardise , en élevant Washington sur le socle social, et en traînant à ses pieds Socrate, Fcnfant sans nom.
Des deux cotés, il y a d'éblouissantes trames de
paroles et d'images à dérouler; mais ce n'est point a nous qu'il convient d'hésiter, parce que ce n'est pas à nous qu'il est permis de choisir. Des sillons sont tracés pour les pieds timides. Il n'y a que les aigles qui, avec leurs fortes ailes, puissentaller semer des graines fécondes a la cime des clochers. Pour parler plus humainement, nous nous sommes promis de traiter un sujet peut-être bizarre dans un cadre commun, parce que cela convenait mieux a notre portée. Nous avons, en outre, employé tant d'incidens vrais, que le paradoxe et les choses d'aventure auraient imprime une disparate mortelle a notre récit.
Washington et Socrate commencèrent leurs études le même jour, tous les deux sachant déjà lire couramment, ce qui est le plus beau triomphe que l'enseignement puisse remporter sur l'intelligence, et ce dont il est le moins fier. Il n'y a que les enfans et les professeurs qui mettent les difficultés de l'alphabet au-dessous des difficultés de l'algèbre et de la métaphysique.
Un collège renommé de Paris reçut Washingi. 10
ton sur ses bancs, et Socrate resta à son hospice, où les maîtres choisis par le duc de Levert allèrent l'initier aux douceurs du rudiment et le faire promener dans le jardin des racines grecques.
Nous tromperions Fespritde localité de notre lecteur , pour employer une expression de la phrénologie, si nous omettions de lui apprendre que Socrate était sorti de l'hospice des Enfans- Trouvés pour être conduit à l'hospice des Orphelins. Cette rectification en exige une autre.
L'hospice des En fans-Trouvés, ou de l'Allaitement, ne garde les enfans que jusqu'à l'âge de deux ans; passé cet âge, il les verse dans l'hospice des Orphelins, situé rue du faubourg Saint- Antoine, 124-126. Le transvasement s'opère ainsi. Chaque année, a pareil jour, on fait avancer à la porte des Enfans-Trouvés une voiture couverte, semblable en tout, sauf quelques ouvertures latérales, au panier à salade, dans lequel on transporte au Palais de Justice les prisonniers des différentes maisons de détention de Paris.
SOCRATK LEBLANC. 147
Ensuite un appel a lieu, et des chiffres répondent ; car, devant la charile légale, il n'y a pas de nom, pas de famille, pas de religion, pas de pays. Le fou de la Salpétrière a un numéro; le malade de l'Hôtel-Dieu a un numéro ; le prisonnier a la Conciergerie, un numéro ; le bâtard un numéro ; cela est triste, mais cela est hautement philosophique.
Aussi l'histoire de ces maisons se résume en chiffres. A l'hospice des Enfans- Trouvés, par exemple, les nourrices sont numérotées, les salles numérotées, jusqu'aux pauvres petits enfans qui portent autour du poignet une bande de toile blanche noircie d'un numéro, hélas! toujours bien élevé. C'est de la besogne toute taillée pour la statistique, qui a énuméré avec une exactitude triomphante que la totalité des enfans exposés depuis 1741 jusqu'en 1790 a été de 260,465. C'est par année moyenne 5,209 à 5,210 enfans.
Depuis et compris 1789 jusqu'en 1813, 109,650 enfans sont entrés a l'hospice ; et il en est mort dans l'intérieur 39,330, ce qui donne
148 WASHINGTON LF. VERT.
année moyenne 4,386 enfans reçus et 1,572 morts.
Enfin, au jour venu de les changer d'hospice, les enfans dont les nume'ros sont révolus , descendent a la chapelle, entendent la messe, et saluent, avant de partir, la statue de saint Vincent de Paule. Il est la à l'entrée, mettant un enfant sur son liras droit, en cachant un autre sous son manteau, et près d'en ramasser un autre couche dans la neige. Personne ne saura jamais si celte statue* est bien ou mal exécutée. Comment le savoir ? on a les veux couverts de larmes en essayant de contempler cet homme, si ce fut un homme, dont la tendresse a élevé ce palais aux enfans perdus, et dont le doigt a tracé ces mots sublimes au seuil de l'hospice :
Mon père et ma mère m ont abandonne ', mais le Seigneur a eu pitié de moi.
Par un privilège accorde a M. le duc de Levert, Socrate avait cinq ans lorsqu'on 1818 il
* On la dit , du reste , admirable : elle est de Stouf. Louis XVI en commanda l'exécution en 1780.
quitta l'hospice des Enfans-Trouvés. Cette prolongation de séjour entrait dans le plan d'éducation qu^on lui réservait.
Appelé par son numéro (et Dieu sait quel numéro chargé de zéros il avait ! ) if descendit avec ses compagnons de voyage , embrassé par les bonnes sœurs de lliospice, divines mères toutes pleines d'amour pour les en fans des autres, pour desenfans qu'on leur emporte a deux ans, quand ils commencent à articuler : maman , — ou plutôt quand ils pourraient articuler ce mot ; car ce mot céleste , et il faut que les mères le sachent , est interdit aux hospices. On le raie du cœur et des lèvres des enfans comme un premier châtiment infligea celles qui leur ont donné le jour. Les sœurs sont appelées par les enfans : ma tante. Socrate qui avait cinq ans alors, qui était un homme a côté des autres enfans, fut accompagné d'une foule de douceurs jusqu'à la porte de Fhospice ; une sœur lui glissa une pièce de quarante sous dans la main ; une autre sœur lui enfonça dans la poche un de ces énormes mor-
ceaux de gâteau de Nanterre qu'on vend a la porte du Luxembourg ; la supérieure était placée à la croisée pour le voir partir ; et meneurs, berceuses, nourrices, employés, cuisiniers, laitières, faisaient galerie a notre héros. On savait, ce n'était un secret pour personne, qu'un grand personnage le protégeait. Le romanesque plait partout.
Cependant, il fallut monter dans le fourgon avec les autres. Socrate s'exécuta; mais il retourna encore une fois sa petite tète pour regarder derrière lui la belle maison où il avait si bien mangé, bu de si bon lait en tous temps et eu si chaud l'hiver. De sa place, il n'aperçut au fond de la cour en roulant vers le bas de la rue d'Enfer que la statue de saint Vincent de Paule qui lui souriait. — Socrate mordit alors en plein dans le gâteau de Nanterre.
Il longea le Luxembourg , parcourut le faubourg Saint-Germain, les quais, remonta la rue Saint- Antoine, coupa les boulevarts à la Bastille, s'enfonça dans le faubourg, trajet qui
eût été fort brillant pour tout autre que lui qui ne voyait ni ciel ni terre, ayant a peine assez d'air pour respirer.
Enfin le fourgon passa sous les deux grilles de l'hospice des Orphelins, et Socrate fut délivré; il mit pied a terre a la porte d'un bâtiment beaucoup plus vaste que celui qu'il avait quitté. Quoique la faculté des comparaisons ne fût pas encore très développée chez lui, il fut frappé cependant de la ressemblance de son nouveau séjouravec l'ancien. Son jugement ne le trompait pas. Est-ce une prévention? est-ce une impression produite par un fait positif? mais les hospices, ainsi que les prisons, ont une figure particulière; un jour distinct, plus jaune ou plus pâle, les enveloppe. Les maisons, ce qui est incontestable, ont une haleine ; les hospices ont l'haleine forte.
L'entrée de Socrate causa d'autant moins de sensation, qu'elle avait lieu un jour qui coïncidait dans l'hospice avec un événement grave pour les jeunes locataires. Un cinquième, peut-être
une plus large fraction des enfans trouvés, ayant atteint leur onzième anne'e, était sur le point de quitter la maison, ainsi que les réglemens le portent , pour embrasser une profession. Les chefs de différens métiers, par arrangemens pris avec les administrateurs de l'hospice, attendaient dans une grande pièce qu'on leur livrât des apprentis. La étaient réunis des maçons limousins, des tailleurs allemands, des cordonniers auvergnats, des charpentiers picards, des charrons, des peintres , des corroyeurs, tous sordidement avides d'emporter de la chair d'apprenti, au-dessous du cours, a bon marché.
On n'a pas oublié, pour rappeler en courant une circonstance antérieure, que le duc deLevert avait prié son ami 31. Wolf , le phrénologiste, d'aller examiner a l'hospice le crâne de Socrate. Cette inspection était de rigueur, selon 31. le duc, avant qu'il ne fut donné aucune direction sérieuse à l'esprit de son protégé. Officieux comme un Allemand, et curieux comme un phrénologiste 1 M. Wolf s'était rendu en hâte à P Hospice des
Orphelins où il avait trouvé Socrate, et où le hasard devait le rendre témoin d'une scène bien pénible pour, sa foi en la doctrine de Gall.
La distribution des apprentis commence.
Un teinturier se présente et réclame celui qu'il a acheté pour cinq ans; M. Wolf aperçoit alors la tète d'enfant la plus remarquable. Au sommet de l'oreille de cet enfant qu'il embrasse, il sent sous sa main la saillie si rare de la Sécrétivilc, source de Fart d'imitation, organe du grand comédien, celui auquel Talma obéissait en frémissant sans s'en douter. Et cet enfant va être livré a un teinturier, a un barbouilleur de calicots! Le successeur promis a Baron, a Kean, a Talma, l'émule du tendre et énergique Bocage, fera bouillir dès le point du jour du campêche dans un chaudron, et aura toute sa vie les mains bleues, les ongles garances ! Wolf sentit une larme scientifique rouler entre ses paupières.
Un autre enfant fut cédé a un maçon ; celui-là avait Y Idéalité si prononcée, qu'on en apercevait l'aspérité osseuse sous ses cheveux blonds. Cet
organe était celui de Raphaël, de Wordsworth, du Tasse, de Shakespeare et de Racine. Pauvre enfant ! naitre poète sublime et bâtir des tuyaux de cheminée !
Quand donc, se dit avec douleur le bon Allemand, les gouvernans s'occuperont-ils, au moyen de la phrénologie, de mettre"en harmonie les instincts des hommes avec les professions sociales? Qu'on s'étonne, ajouta-t-il, des révolutions après ces absurdes accouplement d'un poète et d'une truelle, d'un comédien et d'un sac d'indigo.
Indigné jusqu'au fond de l'àme, M. "Wolf se retira après avoir encore vu un enfant doué du sentiment du plaisant , comme Sterne et Voltaire, disputé par un charron et un corroyeur ; et un autre enfant chargé au sommet de la tète de la noble saillie de la vénération, organe de saint Augustin, abandonné a un serrurier. Ainsi, s'écria M. Wolf, le nouveau Sterne tannera des peaux de bœuf, et un autre saint Augustin forgera des serrures. Admirablesociété! Il passa ensuite dans une autre pièce où il fit sur
la tète de Socrate les remarques peu avantageuses dont il a été précédemment question entre le duc de Levert et son beau-frère.
Nous laisserons s'Installer dans son hospice des Orphelins notre illégitime héros ; la suite de son histoire nous apprendra s^il donna un noble démenti aux prédictions de la phrénologie.
L'abbé Ronsin ne joue pas un très grand rôle dans cette histoire ; il y parait de loin en loin, à la suite de madame la duchesse, et sur un plan éloigné. Venu de la province, et de quelle province! au collège de Saint-Sulpice, il fut recommandé par un chanoine de Saint-Denis à madame de Levert, lorsqu'elle cherchait à se
recommander par un entourage tout-à-fait édifiant. Elle eût peut-être fait un meilleur choix, si un choix avait été' possible alors; mais les plus fins, les plus soyeux abbés avaient été accaparés depuis long-temps. Non que l'abbé Ronsin fut complètement indigne d'être poussé dans le monde, et déshonorât une protection comme celle de madame la duchesse, mais outre qu'il était né a Carpentras , il était si épais , son extraction si grossière, ses yeux étaient si insolemment noirs, ses cheveux si bouclés et ses mollets si forts, qu'on ne consentait pas à lui reconnaître , et c'était une injustice au fond, des connaissances vastes et très variées. Certainement il y avait peu d'hommes de son âge , même parmi le clergé , aussi versés que lui dans l'histoire et la philosophie, mais il était né a Carpentras. Sa conversation était instructive à écouter ; elle n'était ni sans abondance ni quelquefois sans une certaine teinte d'esprit; mais c'est ici qu'il faut répéter : Il était né à Carpentras ! son accent , qui roulait des montagnes de gravier, et Tonne sait quoi encore,
ébrëchait les oreilles les plus aguerries, et Invertissait qu'il ne ferait jamais son chemin dans le monde. C'est a cause de cet accent déplorable que madame la duchesse Pavait eu a si bon marché,et qu'elle en abusait si cruellement, quoiqu'il lui rapportât une immense considération dans les salons de l'époque. C'était une mine d'or natif. Encore ignorant des profits qu'il attirait à autrui, il s'estimait trop heureux d'avoir une ample redingote en beau drap de Sedan à chaque saison, de réaliser deux excellens repas par jour, et d'avoir en perspective le préceptorat du fils de la duchesse. Aussi Dieu sait les vœux qu'il formait lorsqu'elle était enceinte , pour qu'elle accouchât d'un fils. Le Sauveur du monde fut sans doute plus prédit, mais il ne fut pas plus souhaité. Tous les cardinaux avaient débuté par être évêques ; et il était peu d'évèques qui n'eussent commencé leur carrière par être précepteur dans quelque illustre famille , à partir de Bossuet et de Fénélon, ce que se disait tous les soirs l'abbé Ronsin en s'enfonçant dans de
beaux draps dont la finesse n' avait jamais été connue des sommités ecclésiastiques de Carpentras, ni même de Févêque de Vaison. Les voeux de son ambition s'étaient accomplis au-delà de ses espérances, du jour où un fils était né a madame la duchesse, et de cet autre jour, non moins ineffaçable dans sa mémoire reconnaissante, où elle lui avait promis de le faire nommer aumônier du couvent des Irlandaises. Ces riches avantages , déjà obtenus a l'aide de Dieu , et beaucoup d'autres près de les suivre , compensaient avec largesse les ennuis d'avoir a répondre a chaque instant aux questions universelles de sa puissante protectrice , qui, on Fa vu, non contente de le posséder à titre d'homme d'église, l'utilisait encore comme un recueil portatif, comme une encyclopédie de voyage : l'abbé était la mémoire des choses qu'elle avait oubliées ou qu'elle n'avait jamais sues. Attentif à la moindre hésitation intellectuelle de la duchesse, il fallait qu'il lui soufflât sur - le - champ , et sans qu'on s'en aperçût , le mot perdu , la citation
ignorée , la date effacée , l'article de la loi religieuse ou politique dont l'assertion qu'elle émettait avait besoin, trop heureux quand sa mémoire , prise au dépourvu , n'était pas dans la nécessité d'inventer une date ou d'improviser une citation de Cicéron ou de saint x\.ugustin. A cela près, il était plus libre que Bossuet, précepteur autrefois comme lui , sans être obligé comme Bossuet de servir d'intermédiaire galant entre Louis XIV et mademoiselle de La Yallière.
Ce fut un beau jour pour l'abbé Ronsin, pour madame la duchesse de Le vert et pour la monarchie , celui où les portes du vieux couvent des Irlandaises roulèrent sur leurs gonds rouilles depuis des années, et virent passer, comme au temps de Louis XIV, d'abord une supérieure du couvent des Irlandaises ; une supérieure ! titre tout-a-fait neuf, malgré les velléités religieuses de l'empire; à côté de la supérieure, M. l'archevêque de Paris, venu tout exprès pour bénir la maison ; après la supérieure , M. l'aumônier des i- 11
Irlandaises , l'abbé Ronsin , marchant auprès de lapro tectrice de la fondation, madame la duchesse de Levert, et enfin, ce qu'il aurait fallu dire d'abord comme le plus essentiel , trente Irlandaises, arrive'es saines et sauves de diffe'rens cantons de la verte Erinn; trente Irlandaises véritables , plus véritables que les ambassadeurs de Siam arrivés en France sous Louis XIV, lesquels furent véhémentement soupçonnés d'être venus du pays d'Aulnis par le coche.
Ces jeunes filles portaient sur leurs visages éclatans de beauté l'empreinte de tristesse particulière a leur nation. S'il est vrai , comme les philosophes l'attestent, qu'il existe un lien si continu de parenté entre tous les êtres, et des analogies si vraies dans la grande famille humaine , que les climats où les étoiles pétillent comme des étincelles, et où les fruits ont des saveurs enivrantes , produisent des femmes semblables à ces fruits et a ces étoiles, si dans l'immense consanguinité de la terre et du ciel rien
SOCKATE LEFLÂNC 1 03
n'en brise Fharmonie, les femmes dit nord rappellent les aurores boréales et les neiges qu'elles illuminent. Leur sang e'ài silencieux et pur comme un lac glacé. Sur le vaste front des Irlandaises, la foi ne dessinerait pointées nimbes lumineuses, cette couronne de lumière que portent les vierges de FOrient dans les tableaux anciens ; elle arrondirait plutôt Panneau du cercle polaire. Elles cachent sous leurs arcades pensives des yeux méfians comme l'esclavage, et doux comme la misère. On dirait que quelque effroi héréditaire est passé de mère en fille dans leur regard qui a bien plus le reflet de Fémeraude que celui du ciel. La verte Erinn ne ment pas en elles. Cest dans leurs yeux, perles de la mer , que rayonne toute leur histoire : leur origine sauvage, le fanatisme de leur père, leur humiliation fière. De courts cheveux bouclés pleuvent, blonds ou noirs, autour de leur tète, effleurent leur cou, et s'en vont au vent quand elles marchent. Enfin la beauté, Fintelligence et la pauvreté ne prendraient pas de type plus
expressif si elles avaient à se personnifier sur la terre.
Ce fut un coup d'oeil (Tune sérénité céleste. Au bruit de l'orgue, entre des nuages d'encens , à la lueur des bougies qui répandaient cette odeur solennelle perdue pour les théâtres, les jeunes filles irlandaises circulèrent processionnelle ment dans la chapelle, et blanches de vètemens et de visage, les joues animées d'un rose tendre, comme fait un coucher de soleil sur la neige, elles allèrentse placer au pied de la chaire. Un prêtre de leur nation y monta. Pendant dix minutes seulement il les entretint en anglais et les fit pleurer, à la stupéfaction de l'abbé Uonsin , qui n'aurait jamais cru possible d'attendrir un auditoire en moins de quatre heures, et sans avoir recours aux citations.
La cérémonie fut digne de la fondation : il y eut discours d'ouverture , cantiques d'inauguration, remerciemens au roi, bénédictions a l'Eternel qui permettait que de saintes filles fussent arrachées aux griffes de l'impiété' anglaise, lapins
SOCRATË LEBLANC. 165
farouche des impiétés, et accourussent en France s'instruire de leur salut. Le salut opérait déjà sur les Irlandaises, car on leur avait donné des robes, des bas et des souliers, choses dont la foi se passe, mais qu'elle ne fournit pas en Irlande. Une fois en parfaite odeur de piété aux yeux du monde, madame la duchesse se mit en mesure de résumer sur la tète de son fils les grands biens qu'elle espérait de son actif dévouement. Pour cela, elle songea a le rendre un gentilhomme accompli, un modèle de ces fines manières dont la France avait perdu Fusage depuis la révolution. Les faveurs de la cour ne devaient pas s^adresser a un sujet sans mérite. Le premier mérite, aux yeux de madame la duchesse, consistait dans le talent de paraître avec distinction au lever du roi, défigurer au milieu d'un cercle avec aisance, et surtout de porter Fhabit en homme qui sait ce qu'il vaut. Louis, car elle n'appelait jamais son fils, nous Favons dit, du nom de Washington, allait rece von des leçons de cet art qui a élevé si haut la France depuis
Louis XIV, dans l'estime des nations, art que nous avons perfectionné avec une louable opiniâtreté', tandis que l'Angleterre triplait sa marine et réalisait la conquête des Deux-Indes ; un art qui nous a consolés des crimes de la révotution et des désastres de l'empire ; l'art de danser. Je ne raille pas : ouvrez la meilleure histoire, le Moniteur. — Vous y lirez, selon les diverses époques de sa véridique rédaction. « Enfin le 9 thermidor nous a purgés de la présence des tyrans; la joie française est revenue; des bals se sont ouverts au profit des victimes. » Iln'ya que la France pour imaginer celle-là : Danser au profit des victimes ! Lisez encore le Moniteur : «Le 18 brumaire a sauvé la France de l'ignoble despotisme de quelques proconsuls. La gaîté française renaît de toutes parts. Déjà des bals s'organisent au profit des victimes! — Et en 1814 : « L'ogre corse est terrassé ; les Bourbons sont remontés sur le trône de leurs pères ; que les cœurs respirent la joie ! On dansera dimanche à Tivoli au profit des victimes. »
S0CRATE LEBLANC. 167
Chacun sait que lorsque la Bastille eut été détruite, on écrivit à un poteau, sur remplacement nivelé : Ici l'on danse ! Douze siècles d'esclavage aboutissaient là. Que les étrangers nous jugent bien ! Dans Shakespeare et dans Hogarth la France est toujours personnifiée sous les traits d'un danseur, french Dancer, ou d'un perruquier. La parodie anglaise est amère, mais elle est juste.
Un être hideux comme le sont a peu près tous les professeurs de danse, se présenta pour ployer les membres du jeune "Washington. Comme cet homme était voûté en virgule, il exigea que son élève se tint droit comme un if; comme il avait un pied de bœuf, animal dont il avait la lourdeur, il imposa l'obligation à son élève d'avoir un petit pied et d'être léger comme une plume. Quand il lui eut brisé les orteils, pétri les genoux, contourné la cheville, il en résulta qu'il eut un peu moins de grâce qu'auparavant, mais il savait danser selon les règles, et il possédait en outre deux ou trois danses de caractère. En réalité,
jamais enfant Savait appris a danser en si peu de temps. On convient cependant que son maître était le plus fameux de l'époque ; les pensionnats de demoiselles se le disputaient. Car, et les étrangers ne le savent peut-être pas, ce sont des hommes qui, en France, prennent les demoiselles par la taille, les pressent sur eux, appliquent leurs genoux contre leurs genoux, et leur disent ensuite visage à visage : pliez - vous. Professeurs de danse et de musique ne sont que des corrupteurs à trois francs le cachet.
On a remarqué encore que Paris était la ville d'Europe où les perruquiers après les professeurs enlevaient le plus de femmes.
Sachant combien les enfans aiment qu'on leur fasse des histoires , le duc de Levert lisait ou racontait à son fils chaque soir , a la veillée , la vie de quelque immortel adolescent. L'un avait montré une si profonde discrétion chez les Romains, qu'ayant été interrogé un jour par sa mère sur une séance fort importante du sénat, il
répondit, le sublime petit menteur, qu'il y avait été question de savoir s'il était plus naturel d'accorder plusieurs maris à une seule femme, que plusieurs femmes a un seul mari. L' autre, pour arracher son père a la misère , s'était vendu comme esclave a un corsaire barbaresque. L'autre avait résolu, a Page de six ans, toutes les propositions d'Euclide (parmi lesquelles il en est d insolubles). Celui-ci, honneur de la Hollande, ayant remarqué que, par un trou qui s'était fait a la digue d'une écluse, Peau s'ouvrait un passage et inonderait bientôt tout le pays , s'appuya fortement contre la fissure , et attendit tout un jour dans cette posture, que quelque passant le vit et allât chercher du secours; celui-là avait sauvé a la nage un enfant plus âgé que lui.
Ces touchantes anecdotes étaient bien choisies ; malheureusement Washington leur préférait, comme tous les enfans, les histoires de nains qui avalent des géans , les prestiges de la fée Carabo^sc , les aventures d'un balai de crin
changé en reine du Mogol , et tous ces ravissans mensonges crées autrefois, au temps où la France avait des loisirs d'or à dépenser sous les vastes manteaux des cheminées de châteaux. Les histoires d'enfans sublimes tuaient Washington d'ennui.
Le lendemain d'un jour qu'il avait passé a écouter la vie d'un enfant qui avait vendu ses habits de fête pour nourrir un mendiant aveugle, on déposa auprès de son lit, par ordre de son père, un superbe costume oriental brodé de perles. Le duc avait eu soin, quelques jours auparavant, de placer sur le chemin de son fils, un vieillard qui lui avait demandé a plusieurs reprises des secours de première nécessité.
— Que je serais fier , se disait le duc , si , devinant mes intentions, mon fils avait donné cet habit au mendiant! Comme je bénirais sa générosité! comme l'apologue aurait porté ses fruits!
Il s'enthousiasmait a ces images, quand madame la duchesse le pria de descendre au salon, où les habitués de ses soirées étaient réunis.
— On veut me rendre témoin du récit public de l'action de mon fils. Allons!
Il descendit au salon.
— Vous êtes un homme de tact! s'écria madame la duchesse a son mari. Mais qui donc vous avait prévenu? N'importe; c'est fort bien. C'est d'un père de goût. Aussi vous allez avoir votre récompense. Paraissez, Louis, devant tout le monde , remerciez votre père de sa galanterie.
Un air de musique se fait entendre.
Et Washington, costumé en turc, vêtu de l'habit oriental destiné au mendiant, se place au milieu du salon et se met à danser.
Pâlissant , rougissant , le duc demande ce que cela veut dire.
— Cela veut dire que notre fils , mon cher duc, danse devant vous une pyrrhique ; lui aviezvous fourni ce costume dans une autre intention P
— Dansune autre intention ! murmura le duc, consterné de la pyrrhique. Ce que vous faites de mon fils, madame! ! Ce fut là tout ce qu'il osa murmurer en se retirant.
172 WASHINGTON LtVERT.
Du reste, Washington s'acquitta de la pyrrhique en vrai Grec, gambadant, tournant, et lançant des fleurs a la compagnie. Il fut admirable.
— M. Pabbé , demanda à haute voix la duchesse quand son fils eut terminé sa danse , quels étaient les princes qui , chez les anciens, avaient la meilleure mine en dansant ?
— Madame la duchesse , répondit l'abbé : Ochoréus, au dire de Strabon, dansait Féthiopicnne a ravir ; Alcibiade , chez les Grecs, n'avait pas dVgal dans la corinthienne; Charles Vil était le plus beau danseur de sa cour; Louis XIV conquit tous les suffrages dans le ballet composé par le sieur de Benserade a l'occasion des fêtes de Versailles.
De fâcheuses vérités se manifestèrent bientôt à la sollicitude de notre philantrope. 11 lui fut démontré, sous le poignard de Pévidence, que ses tentatives d'éducation n'avaient pas plus réussi jusqu'ici sur le caractère de Y un des deux enfans que sur le caractère de l'autre , tandis qu'il resta convaincu , au contraire, que les leçons de la plus ignoble routine avaient obtenu
d'eux ses conséquences ordinaires. Malgré ses défaites , il convenait que Socrate et Washington avaient parfaitement appris a lire par le B — A BA., et avaient acquis en peu de temps une charmante écriture à force de tracer des bâtons. Cependant sa chute n'était pas sans murmure. Quand il serait vrai , se disait-il , que le vieux monde est incapable de se passer de ces grossiers rudimens pour sortir des langes des premiers âges; que prouverait cela contre la culture des autres âges bien plus importans de Fliomme ? Le statuaire abandonne au marteau mercenaire du maçon le soin de dégrossir le bloc de marbre destiné a être un Dieu : ce n'est qu'après ce travail de peine qu'une mission réelle commence pour lui. Mon oeuvre reconnaît ces deux phases. Si je me suis égaré dans la première, la seconde éclairera mon triomphe. Mais il est temps d'entreprendre. Ma femme m'a indiqué, par le spectacle dont elle m'a rendu témoin, ce qu'il m'est imposé de faire pour aboutir a mes fins. C'est par la danse , mère
frivole, qu'elle veut faire de mon fils un homme habile aux manières de cour , c'est par un exercice plus relevé que je prétends constituer en lui , et cette fois ma réussite est certaine , un défenseur du faible.
Possédé de son idée, le duc n'en fit pas languir F exécution.
Quand Washington eut atteint sa sixième année , le duc de Levert acheta un vaste terrain clos par de hauts murs tout près de son hôtel , et il appela des maçons, des charpentiers, des serruriers , descordiers, des ouvriers en tout genre, auxquels il ordonna les divers travaux qu'il jugea nécessaire de faire exécuter dans cet emplacement.
Les ouvriers bâtirent trois murs , un de six pieds avec des crevasses et des aspérités, un second de neuf pieds , rien qu'avec des crevasses , un troisième de quinze pieds sans crevasses ni aspérités , uni sur toute sa surface.
Ils plantèrent ensuite des pieux et ils échelonnèrent des barrières. Au sommet de deux pou-
176 WASHINGTON LEYERT.
très hautes de trente pieds furent attachées des cordes imitant par leur jonction un jeu de balançoire.
D'autres poutres portèrent encore des cordes nouées parallèlement a leur longueur.
D'autres poutres encore s'élevèrent toutes nues, ayant une cage a leur extrémité.
D'autres enfin , posées horizontalement et diagonalement , furent rabotées avec soin pour qu'elles fussent bien glissantes.
Le duc fit ensuite suspendre à toutes les hauteurs du sol, au bout de lanières en cuir, de nombreux crochets de fer.
A travers cette forêt de mâts , de pieux , de barrières, de soliveaux fixes ou vacillans, on tendit des cordes, des filets , des berceaux, et beaucoup d'autres suspensoirs ingénieusement enlacés.
On creusa des fossés depuis une médiocre largeur jusqu'à une largeur de quinze pieds ; les uns furent remplis d'eau, les autres de boue.
Un bassin de cinquante pieds carre's fut ouvert au milieu de remplacement.
On munit ensuite les hangars de rétablissement énigmatique de boulets , de perches , de lances , de gibernes , d'échasses, de fusils, de bâtons , de sandales, de fléaux , de ceintures et d'une foule d'objets qui se ressemblaient aussi peuque les antiquailles disparates d'un marchand de bric a brac. Lorsque fut terminé ce pandémonium qui rappelait à la fois une salle d'inquisition, un gibet, une écurie , un vaisseau , une cage , un filet et tout ce que l'imagination consentait à y voir; le duc se contempla dans la beauté de son œuvre et s'écria: Ceci est bien.
Selon son usage , il alla ensuite chercher son beau-frère, espèce de gros poivre sans lequel il lui était impossible de goûter la saveur de ses inventions, et d'un ton de défi , il lui dit :
— Des Verriers, inclinez-vous. Voila le berceau de l'éducation de mon fils.
— Vous appelez ceci un berceau, mon frère:' i. 12
— Sans doute, Des Verriers, le berceau moral de mon fils.
— Auriez-vous le projet de l'empaler?
— Quoique imparfaits sous beaucoup de rapports, lesGrecs, DesVerriers, étaient des hommes étonnans, surtout en matière d'éducation. Dans l'enfant ils soignaient l'avenir du citoyen, et ils formaient le soldat en même temps que le philosophe.
— Je ne dis pas non , mon cher duc , mais il n'y a rien de bien philosophique ni de bien grec dans les instrumens de supplice que ^aperçois ici.
— Ecoutez-moi , Des Verriers. Cette nation de sages était pénétrée de cette vérité , que la vertu, le courage, le génie, la philosophie en un mot, doivent habiter un corps sain pour briller dans tout leur éclat. Ne souriez pas , Des Verriers : lisez plutôt dans la Cyropédie de Xénophon le tableau de l'éducation des Perses. Oiu* , la gymnastique ramène l'homme au beau moral parle beau physique. Oui entretient la vigueur
du corps? L'exercice , le travail , la course; est-ce vrai? Socrate luttait, Platon luttait aussi, Alcibiade était le plus habile sauteur de fossés. Quels hommes je vous cite Ta , Des Verriers !
— De très remarquables hommes, mon frère; mais pensez-vous que leur science et leurs vertus procédassent uniquement de la souplesse de leur avant-bras ou de la solidité de leurs jarrets? C'est que si telle était votre opinion, mon frère, je vous demanderais pourquoi les écuyers de Franconine seraient pas le modèle des philosophes , les forts de la halle les citoyens les plus éclairés , et les faiseurs de tours de force des flambeaux de législation?
— Des Verriers, il y a un milieu en tout.
— Et qui a découvert ce milieu?
— Moi ! je ne fais pas de mon fils un lutteur , nVécartant en cela de la gymnastique grecque , incomplète parce qu'elle réduisait le rôle de l'activité physique au pugilat. J'ai assigné à chaque membre un but moral. Ainsi, l'enfant qui ne croit que courir, sauter, se balancer,
se trompera généreusement dans mon gymnase au profit cTune philantropie future ; et jugez-en vous-même, Des Verriers. Washington, votre neveu , grimpera d'abord a ces trois murs pour s'amuser; il marchera sur ces pieux aigus, se suspendra d'une main a ces cordes ; il courra sur cette poutre transversale , descendra à l'aide de ces noeuds jusqu'au bord de ces fossés qu'il franchira d'un bond, s'élancera à la nage dans ce bassin , sans avoir d'autre dessein que celui de jouer comme il le ferait avec un volant ; mais que Washington , devenu homme, entende le grondement de l'incendie au milieu de la nuit, Washington se lèvera, enfoncera ses ongles dans les murs de la maison en feu, se glissera une hache a la main au milieu des poutres enflammées , les traversera avec autant de sécurité que nous marchons sur le pavé , verra sans peur tomber autour de lui les murs et les solives , et pourvu qu'il lui reste un point d'appui, Washington bravera la flamme ,et vous le verrez descendre ensuite d'une hau-
teur de quatre-vingts pieds le long d'une corde, tenant un enfant dans ses bras, un vieillard sur ses ëpaides ! Voilà, mon frère, la fin et le but de ces cordes, de ces bois, de ces planches et de ces poutres. Ai-je assez justifié à vos yeux Futilité de cette arène gymnastique fondée exprès pour mon fils ?
— Tenez , mon cher Levert , vous vous exagérez , je crois , le mérite d'une assez bonne chose, très bonne même, je n'en disconviens pas; et surtout, pour me répéter, car je vieillis, je crois encore que vous faites trop dépendre le courage et la vertu , propriétés intellectuelles, s'il en fut , de la vigueur et de l'élasticité des muscles, qualités physiques , exclusivement physiques. Si le dévouement, je le sais, sans la faculté de l'accomplir, est un acte impossible et souvent ridicule , la prétention de le servir efficacement sans le sentiment moral qui invite à être bon, compatissant, humain , est une véritable chimère. Or , je doute autant qu'on acquière de la générosité en grimpant à un mat
de cocagne , que je cloute qu'on devienne robuste en étudiant les propositions d^Euclide. À mon sens , ce sont des choses distinctes que vous confondez. Ou au moyen delà gymnastique vous imprimiez de bonne heure aux mouvemens de Fenfance , de la sûreté , de la grâce et de la dextérité, que par son emploi vous guérissiez quelques maladies , j'y souscris quoique avec des restrictions tirées du danger qui peut résulter de la recherche de ce peu de bien ; mais encore une fois, non ! la gymnastique n'eût pas plus changé Milon le Crotoniate en Cicéron , qu'elle n'eût transformé Démosthène en Hercule.
Mais enfin, vous convenez du moins, Des Verriers , que si un homme tombe dans la Seine , mon fils pourra le sauver?
— Il le pourra sans doute , mais le voudra-t-il? ne peut-on pas tous les jours, parce qu'on est riche , aider un ami pauvre ; parce qu^on est en santé, soigner un parent malade ? le fait-on ? Vous savez bien que non, mon frère. Mais si Washington a un fonds honnête , nVobjecterez-vous, ces
exercices le rendront capable de se dévouer avec plus de fruit. A cela je réponds oui. Mais sera-til honnête? De mandez -vous s'il saura jouer de la flûte ou s'il excellera aux échecs?
— Des Verriers, j'ai, pour vous convaincre du mérite de la gymnastique en matière d'éducation, un moyen fort simple; j'espère bientôt être à même de vous l'exposer. Jusque-la , gardezmoi le secret; n'allez pas dire surtout a madame la duchesse que j'ai fait construire ce gymnase. Elle n'approuve pas du tout nos inventions modernes.
Des Verriers promit, et de son coté le duc commença a dresser son fils aux courses, aux escalades , aux luttes , aux sauts dans l'arène du p ymnase . Son système étant que le nombre excite l'émulation, et que l'émulation enfante des prodiges , il appela au partage des bienfaits des exercices une vingtaine de petits camarades de Washington. La discrétion la plus absolue fut observée de la part des personnes chargées de
démontrer , sous la direction du duc , les manœuvres de rétablissement.
Au bout de quelques mois, lorsque le duc jugea son fils et ses camarades assez forts pour justifier Futilité de l'institution, il invita a un concours solennel ceux que Savait pas encore ralliés ce rameau sorti du généreux tronc de la pliilantropie.
Si un regret se mêlait aux joies futures du duc, songeant aux succès promis à sa grande fête gymnastique , c'était celui de ne pas y voir participer Socrate. Un jour peut-être ce tort porté à son éducation serait réparé. D'ailleurs , comme il était pourvu d'une bonne constitution , un peu plus de morale compenserait cet un peu moins de gymnastique.
Il y eut empressement à se rendre à la séance gymnastique du duc. Mais on ne peindra pas les terreurs de la duchesse lorsqu'elle aperçut son fils étranglé par un ceinturon de cuir , chaussé de sandales comme un danseur de corde, prêt ît se mesurer avec tous les instrumens de
SOCUATE LEBLANC. 185
l'Institution. Ce notait pas ainsi qu'on avait élevé ses nobles aïeux , qui pourtant ne manquaient pas de belles manières. N'é tait-il pas cent fois plus beau en costume grec et en dansant la pyrrhique ? Quant aux étrangers , ils pensèrent que, lorsque M. le duc risquait son fils , ils auraient fort mauvaise grâce à craindre pour les leurs. Le sujet du spectacle était la prise d'une redoute. La redoute était en bois peint à la colle. On Pavait bourrée d'artifices. Après la musique, accessoire obligé de la gymnastique, le concours s^ouvrit.
A. un signal donné , les en fans se précipitèrent sur la redoute , sac sur le dos , fusil en main. Ils coururent Fespace de trente pas environ pour arriver au pied de la fortification.
Messieurs, s^écria le duc en les arrêtant d'un geste et en s'adressant aux spectateurs, mes élèves , vous le remarquerez , ont parcouru cette distance en une demi-minute , chargés comme ils le sont. En marchant de ce pas , ils feraient une lieue en vingt minutes, neuf lieues
en trois heures , quinze lieues en cinq heures , trente lieues en dix heures. Si le duc ne prolongea pas plus loin sa progression , c'est qu'il se dit en lui-même que les en Fans mangent et dorment quelquefois.
Sur un second commandement , les élèves se dispersèrent pour attaquer la redoute de différons cotés. Ici était le point capital des manoeuvres.
Trois enfans se fendirent le nez en ne franchissant pas un fossé.
Deux autres gagnèrent une entorse pour l'avoir franchi.
Un autre tomba dans la boue, et y resta pour l'avoir presque franchi.
Six hors de combat.
Le corps des pionniers fut assez maltraité.
Quatre d'entre eux furent presque empalés par les pieux plantés en guise de retranchement.
Quant aux six autres, parmi lesquels se trouvait Washington, ils s'emparèrentde la redoute et y mirent le feu.
En bon capitaine, le duc de Lever t oublia les
blessés pour ne s'Wcuper que des victorieux, les engageant de la voix et du geste a courir sur les poutres , sur les remparts et sur tout ce qui pouvait offrir le plus de chance a se rompre les os.
Heureusement personne ne tomba; trois enfans seulement eurent les cheveux brûles et la peau du visage rissolée. Washington descendit sain et sauf au milieu de deux autres camarades, un peu souffrant d^échauboulures au cou.
— Je triomphe , s^écria le duc en embrassant Des Verriers. Hein! vous avouez-vous vaincu , mon frère?
— Cela dépend, mon cher duc; votre triomphe se traduit par ce bulletin. Sur vingt-un enfans , dix seront malades pendant trois mois au moins , et huit garderont le lit pendant quinze jours.
— Vous me désolez sans cesse, Des Verriers, par vos pronostics. Mais Washington , en conviendrez-vous , n'est-il pas un Bavard ?
11 fut impossible au duc d'entendre la réponse
de son beau-frère, au milieu des complimens ([lie lui adressaient les parens des enfans.
— Monsieur le duc , votre philantropie a rendu mon fils boiteux !
— Monsieur le duc , demanderez-vous un brevet pour crever les yeux aux enfans?
— Monsieur le duc, combien vous a coûte la machine à éreinter ?
— Et la machine a empaler ?
— Et celle à fendre les nez?
Mais le duc s'était retiré dans son hôtel , précipitamment appelé par sa femme qui lui dit d'un ton d'emportement terrible :
— Qu'avez-vous fait de mon fils ?
— J'en ai fait un héros , madame , et je lui apportais la couronne murale.
— Vous lui avez donné une fluxion de poitrine mortelle. Le pauvre enfant a tant couru, qu'il a perdu toute respiration. Il suffoque. Vos inventions du diable me l'ont tué.
Le duc se retira dans son cabinet , ne sachant que répliquer aux douleurs de sa femme.
Que le bien est difficile a faire dans ce monde, s'écria-t-il en s^affaissant dans son fauteuil. Des Verriers me raille , ma femme me maltraite , mon fils s*1 enrhume , ô Pestalozzi ! — il regarda la statue de ce philosophe. — O Pestalozzi , soutenez-moi de vos inspirations.
Sa main levée tomba sur une lettre , il rouvrit et y lut :
«Monsieur le duc ,
«Hospice Saint-Antoine.
« Votre chagrin sera bien vif en apprenant que votre fils d'adoption, Socrate Leblanc, s'est permis dans la nuit d'hier une incartade des plus blâmables. Ayant aperçu par malheur un bocal de prunes a l'eau- de-vie sur la croisée de la lingerie de la maison, il a osé grimper, le malheureux , au risque de se rompre vingt fois le cou , et rien qu'avec le secours de ses ongles et de ses pieds, jusqu'à cette croisée qui est a soixante pieds au-dessus du niveau de la cour. Nos cheveux se dressent rien qu'en y pensant. Socrate est redescendu en tenant d'une main le
bocal de prunes , et en se cramponnant de Fautre aux aspérités de la muraille. Ce qu'aucun homme n'eut osé entreprendre avec le secours des cordes et des échelles , même pour sauver son semblable , votre fils adoptif , monsieur le duc , l'a fait pour un bocal de prunes à l'eaude-vie ! ! Du reste , monsieur le duc, Socrate se porte à merveille. Nous attendons vos ordres pour savoir quel genre de punition nous lui ' infligerons.
a Nous avons Thonneur de vous saluer respectueusement ,
«Les Administrateurs de l'hospice. j>
Perplexité! perplexité! s'écria le duc. Le triomphe de la gymnastique dû au hasard ! imputable a la gourmandise ! Quand vingt enfans succombent pour enlever d'assaut une planche de quinze pieds, quand mon fils a une fluxion pour avoir eu un peu chaud , Socrate franchit un mur de soixante pieds et en redescend un bocal a la main !
Mais si je le punis pour le vol, je punis aussi Félève naturel, le lauréat de la'gymnastique* vSi je récompense l'élève , je récompense aussi le voleur. Comment tracer les deux pauts de ma justice?
— Maison peut donc, Pestalozzi , risquer sans danger son corps pour des friûts a l'eau-devie , et se brûler en tentant de prendre une redoute?
Voici enfin ce que répondit le duc , touchant le vol de Socrate.
«Messieurs les Administrateurs,
«Vous ordonnerez à Socrate de remonter le bocal de prunes a Feau-de-vie de la même manière qu'il Ta descendu. Et quand il sera arrivé a l'appartement dont la croisée dépend , vous lui laisserez manger tant de prunes qu'il voudra , afin que par l'abrutissement de l'ivresse , il apprenne qu'on ne doit risquer sa vie que pour de bonnes actions. »
Les ordres de M. le duc furent suivis à la
lettre ; mais il arriva que Socrate mangea toutes les prunes à Teau-de-vie et n'éprouva aucune sorte d'ivresse.
Washington fut bientôt hors de danger, mais sa mère exigea hautement qu'il ne servît plus de matière a expe'rience. Elle menaça de renvoyer continuer son éducation a Fribourg , si Ton persistait a compromettre sa santé et sa vie dans des épreuves semblables a celles de la gymnastique.
Battu parses propres armes , le duc plia sousla résir. 13
gnation et se soumit à la mauvaise fortune qui Pavait poursuivi jusqu'ici avec une ironie sans exemple. J'ai eu contre moi ce que je n'aurai pas toujours , s'avouait-il avec amertume et une confiance nouvelle , la trop capricieuse enfance de Washington : quand les années seront arrivées, je prendrai ma revanche. Impuissante a bâtir s ur un sable mobile, ma main démolira ce que d'autres ont cru construire sans les fondations de la vertu ni le ciment de F humanité. Oui ! l'homme m'appartient si l'enfant m'a été ravi.
Le duc de Levert avait aussi , dans les ressources de l'avenir ,* et il ne l'oubliait pas, un trésor moins disputé , un réparateur sûr , son fils d'adoption, Socrate Leblanc, dont nous n'aurons plus, il faut l'espérer, d'actions coupables a enregistrer d'ici à l'Age où il nous apparaîtra dans les proportions complètes de l'adolescence.
Vaincu, mais non découragé, le duc de Levert surveilla de près l'éducation de son fils, l'observant sans la diriger, y ajoutant sans la contraindre , malgré les vifs désirs qui lui revenaient à
chaque instant de déchirer son abdication et de chasser d'inhabiles successeurs. En faveur de la paix domestique, il retint ces mouvemens d'une belle ame froissée , et pendant des années il toléra autour de son espoir , du David de sa maison, à côté de son fils, des professeurs mercenaires qui lui enseignaient pour de l'argent, les misérables! le latin , le grec , l'allemand , l'italien , l'anglais et toutes les sciences, excepté la meilleure : la sagesse! Résultat déplorable a consigner ici, son fils, ses deux fils même, car il s'était promis de ne faire pour l'un que ce qu'il ferait pour l'autre; ses deux fils apprirent avec une facilité condamnable , par des méthodes conçues en dépit de la raison, avec le concours d'hommes pleins de vénalité , tout ce qu'on jugea a propos de leur enseigner. De tels succès coloraient son front d'indignation. Biais encore une fois, je prendrai ma revanche, se répétait-il.
Pour mieux se l'assurer, il essayait maintenant de fonder , comme philantrope , sur l'esprit de
son fils , l'ascendant qu^il n'avait pu conquérir comme précepteur. Une ou deux fois par semaine il Fenfermait avec lui dans sa voiture , et il le conduisait dans tous les temples philantropiques où l'enfant avait a puiser des leçons de générosité ou de compassion.
Malheureusement , et c'est ce que le duc ignorait, la duchesse deLevert avait eu connaissance, par l'espionnage des valets, de ce cours de vertu mal entendue que suivait son fils , et elle en fut blessée au vif.
L'esprit démocratique, dans toute son exaspération alors , recourait à tous les masques de séduction pour s'attirer l'estime publique et pour mieux pousser le peuple a la désaffection envers le royalisme, accusé , comme tout parti dominant , d^ètre sans enthousiasme pour le bien , le beau et le juste. Ce fut cette opinion , erronée à mille égards , qui , obligeant le libéralisme à raidir jusqu'à l'héroïsme sa probité de circonstance , força le parti royaliste à opposer au libéralisme une concurrence étroite ,
pressante, de pied a pied, une rivalité également de vertu , mais de vertu apostolique. En sorte que 1825 donna, chacun s'en souvient , le spectacle d'un pugilat de magnanimité , comme il ne s'en était jamais vu. Aux noms de La Rochefoucauld-Liancourt et de Jésus-Christ, c'était à qui doterait le plus de pauvres filles , visiterait le plus de prisons, sauverait le plus d'infortunés des rigueurs du froid. Il était aisé de s'apercevoir que de part et d'autre le dévouement était l'accident impérieux et non le résultat promis. Ces coeurs sensibles se haïssaient à mort. Telle dame patronesse de quelque association relevant de Saint - Germainl'Auxerrois , n'aurait pas admis chez elle un membre de la société pour l'abolition de la traite des noirs, de même que le président du comité en faveur des filles des vieux soldats de Farinée de la Loire affichait le plus profond dédain pour un agrégé a l'association des chevaliers de Saint- Louis. Ces vertueuses gens se traitaient de la belle manière. Ceux-ci appelaient les Vincent--
de-Paule du royalisme des Jésuites ; ceux-là qualifiaient de révolutionnaires les aines charitables du libéralisme.
Entre le duc de Levert et sa femme il ne régnait pas une inimitié d'opinion aussi brutale ; mais ils s^épiaient dans leur fils en qui ils avaient a cœur tous deux de se créer un représentant de leurs convictions. Jaloux à l'excès de leur propre ouvrage , ce que l'un avait ébauché la veille était effacé par Fautre le lendemain. Quelle physionomie resterait a ce marbre taillé tour a tour par deux ouvriers différens , et avec des intentions opposées ?
Digne par son âge autant que par la précocité de son esprit de sentir Futilité des fondations auxquelles son père participait comme membre ou comme président , Washington fut d'abord présenté par le duc de Levert a la société pour l'amélioration des domestiques. Le duc avait choisi un jour de séance solennelle. On allait constater la moisson philantropique de Tannée, et proclamer le nom des sujets les plus méri-
tans. Les décors de la salle répondaient à Fimportance de la cérémonie. Des guirlandes de chêne étaient accrochées le long des murs ; une soupière d'argent reposait sous les yeux du secrétaire , qui était le duc de Levert. Le duc prit le rapport et lut :
— Messieurs, dit-il, oui! reconnaissance vous soit rendue pour avoir les premiers porté vos regards sur la classe si modeste et pourtant si intéressante des domestiques. Oui , reconnaissance vous soit rendue , car vous leur avez révélé leur beau caractère en leur apprenant qu'ils étaient hommes aussi bien que ceux que le sort les obligeait a servir. Devenus l'objet de votre sollicitude, ils ont compris que leur premier devoir était de la mériter, et qu'on ne jusliiiait la bienfaisance que par la vertu. Quoique # la plupart des honnêtes domestiques ici présens n'aient pas besoin d'encouragement pour accomplir leur tache, et répondre de plus en plus a l1 affection que vous leur portez, la société pour l'amélioration des domestiques est heu-
reuse de leur prouver qu'ici-bas rien de ce qui est bien ne demeure inconnu et sans récompense.
Maintenant , nous allons avoir l'honneur , messieurs, de nommer les vertueux domestiques que votre société a daigné distinguer cette année : — Olivier Têtard.
Olivier Têtard s"1 approche.
— Messieurs , reprend le duc , depuis quatorze mois , Olivier Têtard n^a pas touché un sou de gages de la main de ses maîtres , esclaves des prodigalités. Têtard n'a pas moins déployé, dans la maison à laquelle il est attaché, un zèle au-dessus des éloges, Têtard en est aujourd'hui le créancier pour trois cent quatrevingts francs. Têtard, recevez donc, au nom de la société pour ramélioration des domestiques, cette médaille dW de mille francs.
Têtard empoche la médaille ; et Ton entend dans la salle des groupes de cuisinières qui disent tout haut : a Quel bonheur si nos maîtres ne nous payaient jamais ! »
Après une foule d'autres couronnemens appliques a des cordons bleus qui n'avaient jamais fait sauter l'anse du panier, le duc appela : « Joseph Moiroux ! »
— Messieurs , continua le duc, Joseph Moiroux était place comme intendant auprès d'un vieux marquis, célibataire et fort riche. En huit ans, par suite de malheurs imprévus , le marquis perdit sa fortune, qui se montait à huit cent mille francs. 11 fut réduit à la mendicité. Eh bien ! messieurs, Joseph Moiroux étant devenu , grâce a quelques chances heureuses , immensément riche dans ses huit années d'emploi d'intendant, a pris son maître avec lui , et aujourd'hui il le nourrit abondamment , sainement , et l'habille. Noble vieillard ! généreux serviteur !
Le duc s'attendrit.
Joseph Moiroux , acceptez cette soupière d'argent en mémoire de votre belle action.
Tandis que le duc essuie ses yeux , on entend courir ces paroles dans la salie : « C'est bien
malin d'être généreux , il a volé son maître , et puis il le nourrit. »
Le duc distribua encore des couverts d'argent, des passoires en vermeil , des lardoires en or a des cuisinières , dont le plus grand nombre servait depuis deux ou trois ans auprès de maîtres qui leur infligeaient de mauvais traitemens. Tnfàmes maîtres !
Rien de magnifique, d'instructif et d'édifiant comme cette séance. En embrassant son fils , le duc lui demanda ce qu'il pensait de ces attendrissantes scènes.
— Je pense, papa, lui répondit l'enfant , que ces domestiques sont si bons , que votre société a tort de leur donner des soupières d'argent pour les rendre meilleurs. — Et je pense encore , d'après tout ce que j'ai entendu , que les maîtres auraient plus besoin de Ire améliorés que les domestiques. N'y a-t-il pas de société pour l'amélioration des maîtres ?
Décidé a frapper un grand coup sur l'imagination de son fils , le duc de Levert , au sortir
de la Société pour l'amélioration des domestiques , le mena a la Société des naufrages. C'était encore plus resplendissant qu'à la société pour l'amélioration des domestiques. Le plafond et les murs étaient semés d'ancres marines en sautoir , d'étoiles de mer et d'oeufs d'autruche. Le président de la Société des naufrages était un ex-dragon de la garde, le secrétaire un courtier aux draps près de la place de Paris ; ' les membres appartenaient de près ou de loin au commerce de roulage. Ne remplissant aucune fonction magistrale, le duc ne figura que comme affilié à la noble institution. Trois spectateurs composaient l'afnuence de l'auditoire. Un vieux philantrope, espèce de derviche de l'humanité , le duc et son fils.
— Messieurs , dit le président , naguère notre auditoire n'élait pas plus brillant qu'aujourd'hui, mais il était beaucoup plus nombreux. Vous étiez cinq, messieurs, et vous n'êtes plus que trois. Gémissez sur la cause de cette différence : vous la savez , cette cause !
Une nouvelle Société des naufrages s'est fondée à Paris , et elle nous a enlevé les trois auditeurs dont nous pleurons l'absence . Oui, messieurs, une autre société rivale de la nôtre comme si elle avait le droit de sauver quelqu'un comme si elle pouvait sauver quoi que ce soit Restons unis, messieurs, car si unevtroisème société se forme, nous n'aurons pas, après partage fait , un auditeur et demi chacun.
Je ne dirai rien , messieurs , de la moralité des membres de la société rivale. Il n'en est pas un qui tenterait de tirer du danger son meilleur ami , son père.
— Ce sont des scélérats, murmura le vieux philantrope perdu dans les brumes de la salle. Je leur préfère un chien de Terre-Neuve.
Le courtier aux vdraps , remplissant les fonctions de secrétaire , débuta par l'éloge d'un bateau sauveur insubmersible , irruptible et incorruptible.
Il présenta ensuite un modèle de ce bateau sauveur exécuté dans de petites proportions. On
l'enfonça dans un verre d'eau figurant l'Océan , et il surnagea.— L'épreuve était décisive. On se disposait a offrir la médaille d'or a l'inventeur , quand un membre entra avec précipitation dans la salle et demanda à lire une lettre qu'il venait de recevoir du capitaine du port où l'essai du bateau sauveur avait été fait. Voici ce que contenait cette lettre :
« Messieurs les membres de la société des naufrages ,
« J'ai l'honneur de vous soumettre en quelques mots le résultat obtenu par l'emploi du bateau sauveur imaginé et recommandé par votre société . — L'autrenuit un navire en danger de périr demandait du secours ; nous lui expédiâmes le bateau sauveur monté par six matelots. Après quatre heures d'attente le bateau fut jeté sur le rivage , mais sans les six matelots , tous pères de famille, et très estimés dans le pays. Au point du jour, la mer en se retirant déposa au bord de la grève leurs corps privés de vie. Les mal-
heureux se sont noye's. Nous recommandons leurs veuves et leurs enfans à votre pitié.
« J'ai Fhonneur d'être, messieurs les membres de la Société des naufrages, votre dévoué correspondant. »
— Papa, dit Penfant après avoir entendu cette lecture, on devrait former une société pour sauver les sauveurs.
Pour répondre a son fils , le duc était alors trop occupé d'une discussion qui s'était élevée sur la question de savoir si un homme qui avait tiré d'un marais un chasseur qui s'y noyait avait droit aux récompenses de la société des naufrages.
Les uns disaient :
Un marais n'est pas la mer.
D'autres :
S'embourber n'est pas se noyer.
D'autres :
On ne fait naufrage que dans Peau. L'eau c'est la mer, une rivière, un lac.
Lin marais c'est de Peau aussi.
— Non!— Oui! —Non!
— Qu'en penses-tu, mon fils? demanda le duc à Washington.
— Je pense , papa , que si Ton ne lui remet pas la médaille d'or , il laissera noyer désormais dans les marais tous ceux qu'il verra s'y embourber.
— O mon fils ! aurais-tu cette funeste idée ? Mais tu crois donc que , pour un prix qu'elles refusent, les sociétés de bienfaisance provoquent de telles inhumanités !
Washington n'était pas assez fort pour discuter son opinion , mais il avait exprimé naïvement une bien grande vérité.
Convaincu de l'excellente révolution morale qu'avait produite chez son fils le spectacle des deux assemblées d'où ils sortaient , le duc tint beaucoup à ne pas laisser en suspens une éducation si fructueusement entreprise. 11 ordonna au cocher d'aller en toute hâte a un hôtel situé près du Louvre.
Le duc et son fils avaient encore les joues
chaudes de deux solennite's, quand on les introduisit dansun salon où Ton préludait a une troisième beaucoup plus sévère.
— Mon fils, dit tout bas le duc a son fils, ne sentez-vous pas que vous avez le bonheur de respirer dans un endroit où sont réunis les membres de la société pour l' amélioration des prisonniers. Considérez cette initiation, Washington , comme la plus fortunée circonstance de votre vie; qu'elle demeure empreinte dans votre mémoire aussi long-temps que les choses dont vous allez être témoin. Asseyez-vous , Washington , et ne craignez pas de laisser voir vos larmes si votre cœur est attendri.
Huit membres étaient assis autour d'une table demi-circulaire recouverte dW tapis vert.
Ici le duc de Levert figurait encore comme président.
— Messieurs, dit-il , s'il est permis à la malignité humaine de révoquer en doute les plus saintes conquêtes de la philantropie , il en est une devant laquelle celte malignité s^humilie.
Jusqu'ici elle n'a pas osé calomnier le sacrifice de ceux qui descendent dans les prisons pour en changer Paffreuse constitution. Avant nous , avant notre apostolat , les prisons étaient des cavernes de betes féroces, où ni Pair , ni la lumière , ni les consolations ne descendaient jamais. À notre voix, les cachots se sont agrandis; Pair y a circulé ; Peau en a rafraîchi les dalles ; des arbres ont égayé la promenade des malheureux reclus ; tout ce qui était propre a adoucir leur sort a été obtenu, ou est sur le point de se réaliser. Mais pourquoi , messieurs, recourir aux paroles quand les faits ne demandent qu'a se montrer?
Et le duc fit un signe au secrétaire, qui le répéta a un autre homme en fonction auprès d'une petite porte. Celui-ci ouvrit la porte, et Ton vit passer, pour entrer dans la salle qui se garnissait de minute en minute, un individu assez proprement vêtu, de belle mine, mais pâle comme lorsqu'on relève de maladie ou de Clichy.
— Camille, lui dit le duc, racontez votre hisi. 14
toire, racontez-la sans honte pour votre passé. IN'êtes-vous pas au milieu de vos amis ? Nous sommes les frères des prisonniers, nous nous sommes attachés a leur chaîne. Honorez votre liberté par le récit fidèle de tout ce que vous devez, comme bien-être physique et moral, a la société pour l'amélioration des prisonniers.
— Monsieur le président!
— Mon tendre ami.
— Monsieur le président, quand je vous connus pour la première fois dans la prison, je me nommais La Grinche et j'avais l'âge de Cartouche. J'étais voleur de profession ; je volais au pot, à l'américaine, au bonjour, à la tire, a Fécornage, au monseigneur et au rossignol.
— Très bien! Camille.
— L'idée m'était venue de voler, je dois dire avant tout, parce que je vivais dans un mauvais galetas percé par la pluie et où la faim et le froid me livraient la guerre. Je vole donc et je suis pris; pris, on me condamne, et mon galetas se change en une chambre badigeonnée et par-
quetée, meublée d'une table. Heureux changement, et c'estsur vous que j^en porte la reconnaissance; à midi on m'appelle chaque jour pour manger une excellente soupe grasse et de la viande succulente accompagne'e d'assez bon vin. Tous les membres se regardent avec onction et semblent se dire : Voilà cependant notre ouvrage.
— Continuez , bon Camille , lui dit le président, vous avez à nous faire d'autres révélations.
— Libre, je vole encore. Mais ce délit étant plus grave que le premier, on me condamne à six mois de prison. La philantropie vient de nouveau à mon secours.
— Ne l'oubliez jamais, Camille.
— Redoublement d'attentions. J'eus un bon lit, une console, six chaises, dont deux rembourrées, un soFa, un secrétaire et une bibliothèque pleine des meilleurs ouvrages de nos classiques. On ajouta à mon dîner un plat d'entremets , une demi-bouteille de Beaugency et du dessert. Que
j'étais loin de mon misérable grenier , et que cette seconde condamnation me rapportait bien plus que la première!
— Camille , ne nous cachez-vous plus rien?
— Une seconde fois rendu à la société, je vole avec effraction , et la cour me condamne a trois ans.
— Très-bien ! Camille. Et la philantropie vous abandonna-t-elle ?
— Moins que jamais : cette fois-la j^eus encore lieu , messieurs , d'éprouver votre inépuisable générosité. Pour adoucir mes moeurs, vous me procurâtes , outre mon excellent traitement de la seconde détention, un piano et la vue sur un beau lac. Oui, messieurs, je le jure devant tout le monde, avec la philantropie, les galères même me sourient. Que mes actions de grâce vous touchent !
— Eh bien ! mon fils, s'écria le duc en pressant Washington contre son coeur ; eh bien ! estu pénétre maintenant de la beauté de notre mission?
— Oui, papa, mais il me semble que ce voleur a toujours ëte' plus récompensé a mesure qu'il a commis plus de crimes. Est-ce que cela ne l'aurait pas engagé a en commettre sans cesse?
— Mon fils, la perte de sa liberté, n'est ce rien?
— Si ce n'était rien pour lui.
— Mon fils, cela ne saurait être.
Les pères étant des rois pour les enfans , et l'usage établissant qu'on ne réplique jamais aux rois , Washington se tut et suivit le duc aux autres comités où il lui plut de le conduire.
Ils se montrèrent à la société pour améliorer le sort des aveugles pauvres, a la société pour l'instruction du peuple, a la société pour le placement en apprentissage des jeunes orphelins, à la société des incendies, présidée par un actionnaire d'une compagnie d'assurance contré l'incendie.
Ce président impartial tonna contre la fatale imprudence des parens et des domestiques, qui exposent les enfans à se brider vifs, surtout au
époques de la mauvaise saison. Que oVinnocens, s^cria sa voix éloquente, sont dévorés par le feu ! Et pourquoi se chauffer ? la fumée du feu vicie Pair, altère les sources de la santé, gâte les meubles, et habitue le corps à l'indolence. Pas de feu ! pas de feu ! fut la conclusion de son discours.
Personne n'osa remarquer que, lorsque les enfans se brûlent, les meubles ne restent pas intacts, et que les dommages mobiliers sont à la charge des assureurs.
Comme ce n'était pas jour de séance solennelle au comité des incendies , on ne couronna aucun pompier.
Enfin le duc et son fils se dirigèrent vers leur hôtel, après avoir, toutefois , rendu une simple visite de politesse à la Société de pitié pour les animaux. Ils n'y virent couronner aucun chat, mais ils furent attendris par réloge d^une femme qui, en un an, en avait retiré quatre-vingtdix-sept des mains d'un marchand de chapeaux
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de castor, fléau de cette race méconnue par Descartes, réhabilitée par le fameux Martin , qui a baptisé de son nom une loi anglaise conservatrice de toutes les peaux, excepté de la peau des catholiques irlandais.
Que de riches espérances fonda le duc sur le spectacle dont il avait réjoui les yeux de son fils. Le bon grain germerait; la semence avait été large. Malheureusement il n'avait pas prévu que madame la duchesse , instruite de cette équipée philantropique, essaierait d'en changer les effets autant qu'il serait en elle.
— imusemens d^athéc ! que cela, dit-elle le lendemain a son fils en le séquestrant dans sa voiture, entre elle et Tabbé Ronsin ; mais de bons exemples neutraliseront les mauvais. Venez, Louis, et vous apprendrez que, hors de la religion, toute vertu est une simagrée impie, Votre père et ses amis n'ont de la compassion que pour des gens sans principes, auxquels ils donnent le pain de la bouche et jamais le pain de Famé.
— Oui, mon jeune e'iève, ajouta Tanne' Ronsin, nous allons porter le sel de la vie aux nécessiteux.
Le premier endroit où la duchesse et l'abbé portèrent le sel avait rassemblé les membres d'une confrérie religieuse sous le nom de Saint- Lazare et Sainte-Marthe, en faveur des vieux serviteurs ruinés par la ruine de leurs maîtres pendant la révolution française. Il y avait beaucoup de grandes dames parmi les affiliés. Elles distribuèrent de l'argent, des conseils, des exhortations pieuses aux assistans, tous censés vieux domestiques du nom de La Brie, de Champagne, de Poitevin, de Franc-Comtois. Elles les engagèrent à n'omettre aucune des pratiques de l'église, et surtout à n'accepter aucun secours de la main des philantropes, des libéraux et autres scélérats; c'étaient des dons empoisonnés. Il y eut un domestique qu'elles caressèrent plus que les autres; il avait accompagné son maître jusqu'à l'échafaud, suivi le lils de son maître dans l'exil, et il s'appelait Bourguignon!
Ce fut à qui exalterait le plus Bourguignon et le recompenserait le mieux.
Illusion étrange, Washington crut reconnaître dans Bourguignon , type de la fidélité, Olivier Têtard , couronné la veille d'une soupière d'argent, a la société philantropique pour l'amélioration des domestiques. Le vieux domestique acceptait des deux mains , des deux opinions, jurant à l'une de ne rien accepter de l'autre. Le jeune homme ne risqua pas ses réflexions , de peur de trouver sa mère encore moins disposée que son père a les accueillir.
L'abbé Ronsin fit le beau , il cita l'Ecriture , féconde en domestiques vénérables.
De la. ils se portèrent tous trois, la duchesse, son fils et l'abbé Ronsin, a un hôtel du faubourg Saint-Jacques, rendez-vous mystérieux de gentilshommes premiers chrétiens, où aucun n'était second chrétien. Leur tâche était de visiter les prisonniers , non pas comme le duc au nom de la philantropie, mais pour les ramener à la religion, h force de soins, de lectures et
de prédications. Comme moyen de propagation, ils répandaient dans les prisons de petits livres bleus, rouges et gris, par intermédiaire de quelques prisonniers gagnés à la sainte cause. C'est dans cette enceinte que Washington entendit F abbé Ronsin débiter des paroles amères contre ces faux apôtres du libéralisme. Leur zèle, à rentendre , n'était que de la comédie; ils Faisaient le bien pour eiciter k la haine et au mépris du gouvernement du roi. C'étaient des païens déguisés, des loups couverts de l'habit du pasteur. Raca!
— Mais nous, mes frères, poursuivit Fabbé Ronsin, que douze ansd^umônerie rapprochaient du grand-vicariat de Bordeaux , dernier échelon pour arriver a Fépiscopat , mais nous qui travaillons pour Féglise et non pour les louanges du monde , nous triompherons de nos rivaux et de leur prétendue charité, lu juste seul appartient la justice. Le juste , c'est nous.
Ces paroles , messieurs , doivent vous encourager î\ persiste dans la lâche que vous accom-
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plissez depuis tant (Tannées en faveur de Tceuvre des prisons. Maintenant , permettez-moi de confier a notre ami, M. Anastase, les cinq cents exemplaires du petit in-douze que j^ai compose, sur votre désir , pour les prisonniers. Autrefois prisonnier Jui-mème , il pénétrera dans les cœurs les plus difficiles en leur parlant leur langue et en s'offrant à eux comme la preuve des conversions que nous opérons.
Venez, notre frère Anastase.
M. Anastase reçut dévotement les exemplaires et une bourse pleine d'or pour les prisonniers que les exemplaires ne réussiraient pas a convaincre.
Mais que reconnut Washington dans le sublime missionnaire Anastase? Inintéressant Camille, autrefois nommé la Grinche , voleur de profession, le benjamin de la philantropie. Lui aussi mangeait comme Têtard à deux râteliers; il recevait du libéralisme , qui prodiguait toutes les aises de la vie aux condamnés ; il recevait du
royalisme , qui commandait à prix cTor de ne rien devoir au libéralisme.
Washington fut bouleversé.
Il fut frappé d\in scepticisme', en matière de charité, qui éclata en lui. Tout lui parut une comédie où son père et sa mère jouaient le rôle de dupes perpétuelles. Bouffonnerie , aurait-il dit s^il avait osé. Mon père a ses pauvres, ma mère les siens; ils se haïssent à cause de ces pauvres , et ces pauvres sont des voleurs!
Transportons-nous du palais à Phospice , passons de l'enfant a qui le monde appartient par la toute-puissance de la fortune aux enfans dont Inexistence dépend de tout le monde , dont les mois de nourrice ont été acquittes par Taumône du budget ; dont l'habit de gros drap , les souliers massifs , la chemise rude ont été
payés par la recette des barrières et des théâtres. Chaque contribution imposée au vice ou au besoin a versé Fobole pour les élever. Aussi comme leur existence est régularisée ! Comme ils sont esclaves de Tordre , de la symétrie , du calcul et de la propreté ! Quel bon père que l'état! Il n'a point de partialité pour ses enfans. En hiver il donne un pantalon de drap puce à chacun ; il distribue deux mille , trois mille pantalons ; en été trois mille vestes de toile , taillées sur trois mesures différentes : grand pantalon , petit pantalon et pantalon moyen ; quel tailleur que l'état ! Tant pis pour celui dont la stature déroge à ces proportions ; tant pis encore pour celui qui n'aime pas la soupe le matin , la soupe a midi et la soupe le soir. L'état a trois soupes par jour , de même qu'il a trois mesures de pantalon. L'ordre accompagne sa charité ; c'est sa seule vertu, l'ordre. Voyez comme il éclate dans l'ensemble et dans les détails de sa bienfaisance ! Par une des institutions qu'il protège jugez des autres.
C'est dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, nous Pavons déjà dit , et sous le double numéro 124-126, que s'élève l'hospice des Enf ans -Trouvés. Après une première cour fermée par une grille de fer , se déploie une seconde cour qui se rétrécit en une allée qui mène aux deux principaux corps de logis. Celui de droite renferme les garçons et celui de gauche les filles. Les deux ailes forment un bâtiment carré qui annonce à distance la paternité a angle droit du gouvernement. Cette rectitude vous suit partout , depuis la loge du concierge jusqu'à la cellule de la supérieure. Le Concierge , on le lit sur son visage, relève du conseil des hospices et pourrait être pour le même prix sergent de ville , garde municipal ou bedeau; la supérieure ne travaille qu'en vue du ciel , cVst-li-dire en vue de son salut. Son affaire est d'aller au paradis en compensation des soins qu'elle prend de tous ces en fans qui ne sont pas les siens.
Les choses y sont comme les personnes. Parcourez rétablissement. Dans ce bassin, on lave
le linge; une montagne de savon et un torrent le blanchissent pour la grande famille. Ici il sèche , et la-haut on l'arrange , on le ploie , on le serre , on le place dans un ordre parfait. Au fond de cette petite étagère recouverte d'un petit rideau de serge verte sont les chemises , les chaussettes de laine , les pantalons , les souliers, les vestes , les bonnets dévolus aux trois âges des pensionnaires. Rien ne manque au trousseau; rien , si ce n'est la main d'une mère qui Fait chiffonné. On sent que le cylindre de fer de Fétat a poli et plié ces vetemens . On admire cet ordre, mais on ne l'aime pas. Qui aimer, en effet ? Sera-ce le préfet de police , de ce qu'il coud bien les chemises? sera-ce le ministre de Fintérieur , de ce qu'il borde bien les souliers ? Si l'on descend de la lingerie à la cuisine, on s'aperçoit que la main qui a numéroté les chaussettes a fondu les chaudrons où cuisent les purées dans une hauteur calculée, comme l'élévation de la Seine sur Féchelie des ponts. Tant de toises de purée par jour, comme tant de quar-
tiers de viande. La moyenne des gigots est apprëcie'e avec une sagacité pareille a celle qui a préside a la coupe des trois dimensions des vestes. Chaque appétit est prévu , chaque soif ne doit pas dépasser la capacité de ces vases de plomb ; et l'eau et le vin se combinent dans une constante dose sous le regard trigonométrique du sommelier. Entrez au réfectoire. Le compas et l'équerre ont arrêté l'espace occupé par chaque couvert et par chaque convive : pas un pouce de perdu. A Pâques ou a Noël on vernit les tables d'un enduit vert , on badigeonne les murs et on habille à neuf les enfans. En s'émerveillant de tant d'exactitude, on ne sait si Ton doit plus louer la charité chrétienne que le carré de l'hypothénuse. Au reste, les orphelins vivent et croissent entre ces angles comme les arbres des promenades publiques entre les dalles de pierre qui les pressent. Si l'arbre meurt, on en plante un autre; si l'enfant meurt, on emboîte vite un autre enfant a la place inoccupée un instant.
Même précision pour la vie intellectuelle que r. 15
pour la vie des besoins. Lancastre enseigne comme l'état nourrit. Sa méthode nivelle le génie et la stupidité sous le même joug. On habille l'esprit de l'enfant comme son cœur, comme son àme, car ils chantent tous, parlent et prient sur le même ton, a la même heure et dans la même posture. Au lieu du Christ qu'on leur fait adorer, c'est une croix toute nue qu'il faudrait imposer à leur dévotion. On aurait soin de leur dire : Une croix est une ligne perpendiculaire tombant sur une ligne horizontale et formant l'une et l'autre quatre angles droits. Socrate ne partageait pas absolument avec les deux ou trois mille enfans de son âge , placés dans l'hospice , le poids de cette existence rectangulaire. Quoique habillé de la même manière que ses compagnons, il recevait une éducation différente. [Il en profitait si bien , qu'a quatorze ans, âge qu'il avait à peu près alors, il savait le latin, le grec, plusieurs langues modernes, et possédait les premières notions des sciences exactes. Comme il n'avait acquis cet avantage
sur les autres enfans-trouvés qu'a forée de durs travaux, ceux-ei supportaient sans envie sa supériorité.
Jusqu'ici le duc de Levert avait écarté avec soin de son fils d^adoption toute marque de distinction qui aurait été susceptible de lui inspirer de la fierté, et de blesser Tamour-propre de ceux avec lesquels il était obligé de vivre. Il était, du reste , dans ses courts momens de liberté , joyeux comme eux tous, causeur, turbulent parfois, et aucun d^eux ne remarquait qu'au fond même de sa gaieté et de son sourire il y avait la constante immobilité de la réflexion. Chez lui l'énergie de la constitution entraînait encore la partie pensive qui ne faisait que de naître. Ce n'est que la nuit et quand la macération de la lecture avait exalte ses sens , qu^il cessait d^tre , comme ses autres compagnons, un prisonnier insouciant, un enfant toujours prêt a s^endormir ou h s éveiller; il ne dormait pas alors, il posait son livre ouvert sur la table, et il entreprenait, à la suite de ses souvenirs , de longs voyages au pays lointain du
passé et dans les pays plus lointains encore de la fe'erie. Son beau regard noir restait fixe comme pour retenir par les bords le cadre de sa vision. Sa nature d'esprit était de croire vrai tout ce qu'il aimait. Vivant dans l'isolement, il était privé de la ressource des comparaisons qui apprennent qu'il y a une réalité et une fiction, des choses et des semblans de choses. Sa vie, n'étant ni active, ni gênée par les obstacles, ni redressée par l'exemple, allait a l'indécis comme fuyent les nuages sans avoir d'autres formes que celles que le premier souffle venu leur donne. Son monde était les livres, et comme il en lisait beaucoup , dans diverses langues , de toutes les nations, les mœurs du monde ancien et nouveau s'étaient établies dans sa mémoire sous les aspects les plus singuliers. Nul n^admet la vérité des livres qu'a la condition tacite d'en modifier la valeur par la raison universelle et par son propre jugement. Socrate était privé de cette critique première; ce tort était d'autant plus profond , qu'il s'aggravait en lui d'une organi-
sation empreinte de sensibilité, de fantaisies, de caprices et de fougue. Socrate aimait les couleurs vives, les vives odeurs, les reflets éclatans, les oppositions. C'était Tentant du soleil et du vent. La réalité ne l'atteignait pas, et il la manquait sans cesse ; ce qu'il sentait, il le comprenait, mais il ne comprenait pas toujours par le raisonnement et surtout par celui des autres. De Ta une foiaveugleà ses passions, un penchant a l'enthousiasme, qui était sa seule logique; il n'habitait pa.s la réalité , mais les livres, dans lesquels il plaçait toute réalité. Pour lui les Romains tenaient dans les odes d'Horace , et le peuple latin lui apparaissait inévitablement en habits de lin, couronné de fleurs, couché sur des lits d'ivoire et parlant en vers. Il voyait tout l'Orient dans les splendeurs volatilisées des Mille et une Nuits. Aussi Bagdad étaitla ville favorite de ses rèvesde voyage. Comme d'autres tiennent a visiter des cités manufacturières ou des villes fortes , lui désirait connaître Bagdad , la ville du calife îfaroun-al- Raschid, l'excellent prince qui s'habillait en
marchand de Bassora, ainsi que son grand-visir Giafar , et s'introduisait nuitamment dans la maison de ses sujets pour entendre des histoires de génies.
Les nuits d'été surtout, les belles nuits pourpres a l'horizon et poudrées d'étoiles au zénith, se prêtaient aux migrations de notre rêveur. Vêtu à l'orientale, comme Volnay lorsqu'il entra plus sérieusement dans Pahnyre , il entrait dans Bagdad, s'ouvrant un passage a travers le sable fin des rues. Sa figure était grave ; il avait dans sa main droite un rosaire, dans sa main gauche une pipe d'ambre et de jasmin. Il longeait le derriè|| des maisons sans croisées, palais aveugles de la ville des mystères. Au loin les chiens aboyaient sous les palmiers des places publiques, et il entendait crier les cigognes juchées sur les minarets. S'il rencontrait une femme cachée sous les triples replis de son voile, soulevantsa babouche dorée, c'était Aminé. Aminé, celle (jui revenait du marché avec des coings, des limons, des oranges, des myrtes, des jasmins,
SOCIUTE LEBLANC. 231
de la percepierre, des herbes confiles dans le vinaigre , des clous de girofle , et un gros morceau d'ambre gris. À petits pas il suivait Aminé, et il montait chez elle; Aminé était reçue par ses deux sœurs. On soupait. Safie était charmante , Zobéide était brune , mais Aminé était ravissante. Au dessert , on jouait de quelque instrument , on chantait des paroles du Coran ; et bientôt la porte hospitalière s*1 ouvrait pour les trois calenders. Comme Socrate écoutait les trois calenders! Il en eût écouté douze!
C'est ainsi qu'il se passionnait pour TOrient et qu'il se le dépeignait. Il goûtait moins le nord; cependant il avait laissé bien des traces de son voyage idéal sur les glaces de la Suède. Ce qui le désespérait parfois , citait de lire dans les ouvrages tecniques : « La Suède produit du fer, de la morue, du caviar et du goudron ; ou bien : « l'Orient est riche en cire et en plantes médicinales. » Il n'y était plus.
Socrate achevait sa quatorzième année , ainsi que son frère Washington, a l'époque oii l'établis-
sèment des Orphelins célébra une fête qui mit en relief son caractère.
L'occasion de la fête était un mariage entre deux pauvres enfans trouvés qui s'étaient connus d'abord à Fhospice Saint-Antoine, et qui , plus tard , s'étaient revus dans le monde , le jeune homme a Page de vingt-trois ans, la jeune fille a Page de dix-huit. Beaux tous deux, ils se plurent ; ils se confièrent a voix basse les jours d'autrefois, leur isolement dans la grande maison blanche ; ils se souvinrent de leur première communion, de ce jour où ils s'avancèrent tous deux vers Fautel , et que personne ne les accompagnait , ni un père priant pour eux , ni une mère émue ; ils se rappelèrent le regard qu'ils échangèrent dans la solitude de leur tristesse. Ce regard avait été un engagement sacré de ne plus s'oublier , d'être l'un à l'autre toujours.
Une fois dans le monde, ils allèrent l'un vers l'autre , et se dirent : Me voila ! car la douleur est un pays dont les naturels gardent le souve-
nir; pays pauvre, stérile, sans soleil , mais qui fait s'entr'aimer ceux qui y sont nés ensemble.
Ils convinrent de se marier. Gomme ils étaient sans païens , sans amis , ils se prirent par la main , et les yeux baissés ils se rendirent a Tliospice et dirent aux administrateurs Marieznous , nous nous aimons. L'administration les maria , de même qu elle les avait nourris. Elle fit même les choses en grand , cette excellente mère qu'on nomme l'administration. Elle leur prêta la chapelle et le réfectoire.
Heureux de cet accueil et prodigues de la permission, les jeunes mariés invitèrent a la soirée de la noce les compagnons et les compagnes qu'ils avaient connus dans la maison pendant leur résidence ; quelques-uns étaient passés a l'institution des Sourds-Muets pour cause d'infirmité, et quelques-unes à l'hospice des aveugles, l'hospice Saint-Antoine recevant les sourdsmuets et les aveugles , mais ne les gardant que jusqu'à un certain âge , passé lequel ils sont confiés à des maisons spéciales.
Ainsi les enfans trouvés invitèrent à une fête de famille les sourds - muets et les aveugles. Beaucoup firent défaut à l'appel ; en huit ou dix ans, la mort en avait éclairci le nombre. Cependant ceux qui répondirent à l'invitation offraient encore un contingent assez avantageux.
On avait choisi la salle d'étude comme la plus grande pour le lieu de réunion. Ce n'était pas brillant , mais c'était d'une propreté blanche qui allait au cœur comme la vue d'un bouquet d'oranger dans la main d'un enfant. A huit heures, tout le monde était rendu. La pièce était aussi bien éclairée que possible. Heureuses de voir autour d'elles trois ou quatre générations d'enfans qu'elles avaient élevés, les bonnes sœurs montraient leur dernière joie mondaine sur leur visage. Elles étaient embrassées par les uns, embrassées par les autres. Les aveugles leur passaient les mains sur la tète et les promenaient avec attendrissement sur leur figure de sainte. C'était a fondre le cœur dans la joie la plus douce que les anges puissent
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goûter. Les sourds-muets exprimaient par leurs regards la profonde reconnaissance de leur ame. Et citait Famé , ce souffle de Dieu , qui sortait de ces corps maltraites pour voler autour des bonnes soeurs , trop faibles pour tant dVmotion. Elles souriaient, se laissaient faire , se penchaient sur tant de tètes chéries et silencieuses; si saint Vincent-de-Paule n'eût pas été si bien dans le ciel , il en serait descendu pour voir le plus beau spectacle produit par son institution sur la terre. Son buste était au milieu de la salle, le buste du roi des pauvres, des orphelins, des muets et des aveugles. Et tous les enfans trouvés et tous les aveugles , et tous les muets, portaient des bouquets et des rubans à la boutonnière. Dans le nombre , il y en avait qui avaient conduit leur famille à cette fête , beaucoup s^étant mariés depuis leur sortie clc l'hospice. Leurs femmes et leurs enfans étaient la avec eux. Sainte compensation , ils avaient donné à leurs enfans ce qu'ils n'avaient jamais possédé, un nom et une famille. Cette
légitimité remontait resplendissante jusqu'à eux. Eux, jetés dans le trou des enfans trouvés, étaient fiers devant Dieu et devant les hommes de se promener avec leurs fils a la main.
Comme on le pense bien, il n'y eut ni bal ni musique. Tout se passa dans rechange d'une longue effusion; les muets mirent leurs mains dans la main des aveugles , et ils gardèrent longtemps cette position. Quantaux jeunes filles qui reconnurent, parmi les mères invitées, d'anciennes compagnes , elles prirent les enfans de celles-ci sur leurs genoux et les regardèrent avec amour. Aucune langue ne rendra avec vérité cette tendresse universelle, silencieuse, toute d'élans et de volupté céleste, entre de pauvres filles aveugles et de pauvres filles muettes , penchées l'une vers l'autre , se regardant sans pouvoir se parler, se parlant sans se voir, mais se disant par la main, par le souffle , par le voisinage du coeur, ma soeur! mon amie ! mon amie et ma sœur ! Et les soeurs de l'hospice , qui souriaient les mains jointes , et les lampes
qui rayonnaient doucement, et Vincent-de- Paule, et les bouquets qui re'pandaient un agréable parfum, et la propreté de tous ces enfans du Seigneur, remuèrent le cœur d'un enfant de l'hospice.
Cet enfant c'était Socrate que cette fête avait surpris et bouleversé. Lui , jeté aux limites du monde , voyait venir a lui le monde beau , nombreux , paré , et presque féerique comme il l'avait rêvé. La réalité l'avait mordu. Et quand il vint à songer , par un retour sur luimême , que dans une heure il serait encore seul, entre ces murs , seul dans ce tombeau , lui qui comprenait maintenant le bonheur de la famille par cette intimité attendrissante , il tomba à terre , au pied de la statue de saint Vincent-de- Paule, en criant: Ouest ma mère! je veux ma mère ! Cet enfant , c'est mon frère ! tu es mon frère. Cette enfant, c'est ma sœur ! Viens toi ma sœur. Vous êtes mon père ! Vous , n'est-ce pas? Ah! qui sera ma mère , je l'aimerai bien ! Qui me veut pour son fils?
Pâle et chancelant, le pauvre enfant ne cessait de demander sa mère que pour demander sa liberté. À ces cris il ajoutait ces cris : Laissezmoi sortir ! je veux -voir les fleurs, les jasmins , les citronniers, POrient; je veux marcher , aller, courir; oh ! montrez-moi la campagne,
Cependant on l'entourait ; on le relevait de sa chute; on Fasseyait. Chacun lui disait des paroles consolantes. En entendant les mots de jasmins , de citronniers , d^Orient et une foule d'autres tout aussi peu sense's , qui tombaient de sa bouche avec des soupirs et des sanglots , beaucoup crurent qu'il était devenu fou.
Les sœurs de Fhospice répondaient à ceux qui leur demandaient s'il avait donné quelquefois des preuves d'aliénation mentale, que, hors quelques tristesses de courte durée , il n'était jamais sorti de son caractère fougueux, mais raisonnable. Il fallait croire que la chaleur de la pièce, Fodeur très forte des fleurs, avaient amené cette crise nerveuse.
11 fut porté dans son lit. La fête , si malhcu-
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reusement interrompue par cet incident, ne fut pas reprise. A onze heures les invités descendaient le faubourg Saint Antoine pour rentrer chez eux , ayant gravé dans leur coeur le souvenir doux et triste d'une réunion qui avait montré à la fois le tableau des quelques biens apportés par Tordre social à ses propres désordres, et le spectacle des douleurs qui prouvent l'insuffisance de ces réparations.
Jamais L'intérieur de l'hospice n'ayant offert un exemple du trouble moral dont Soerate avait été atteint , jamais la mémoire des plus anciennes religieuses de la maison n'ayant conservé le souvenir de quelque chose de semblable , l'anxiété de la supérieure fut extrême lorsqu'il
lui fallut prendre un parti entre la nécessité de i. Ifi
ne pas alarmer le duc de Levert chez lequel elle supposait , avec raison , un attachement excessif pour son fils d'adoption , et le devoir de ne pas lui taire un événement qui pouvait se renouveler , et qui d'ailleurs n'avait pas encore produit tous ses re'sultals , puisque l'enfant n'était pas entièrement revenu de son égarement. Outre que le mystère lui répugnait comme à toutes les âmes honnêtes, la vérité lui sembla si pressante dans la circonstance , qu'elle se détermina a confier au duc la position dans laquelle se trouvait Socrate Leblanc depuis la veille.
Elle écrivit donc cette lettre au duc de Levert. « Monsieur le dug ,
« Nous n'avons eu jusqu'ici qu'à nous louer de la docilité de votre protégé, Socrate Leblanc, et je ne viens point aujourd'hui vous annoncer quelque changement survenu dans notre opinion. J'ai moins un tort qu'un malheur a vous révéler sur le compte de ce cher enfant. A. Dieu ne plaise ! que je lui reproche le chagrin qu'il nous a causé, pas plus tard qu'hier , à l'occasion
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d'une modeste solennité a laquelle il assistait. Le vertige dont il a été saisi tout a coup , lui d'ordinaire si sensé malgré son exaltation , aura été produit, je ne crois point me tromper en cela , par son imagination, depuis quelques mois écartée du droit chemin de la simplicité qui convient a sa position, et par la lecture d'une foule de livres pleins de récits dangereux.
Oui , monsieur le duc , il se nourrit trop de paroles et d'images mondaines. C'est, je n'en doute pas, cette science dont il se repaît sans frein ni mesure, qui l'a fait éclater hier au soir , au milieu de toute la maison , en regrets amers contre la Providence a laquelle il reprochait de l'avoir privé de sa famille. Vanité de nos âmes ! Comme s'il n'avait pas Dieu et les anges au ciel pour refuge , et pour protection sur la terre, les hontes des personnes pieuses. iMais à quoi eût servi le raisonnement auprès d'un être, sorti par une inspiration du mauvais esprit de toutes les limites de la sagesse , maudissant comme un impie , se roulant à
terre comme un possède ? Notre douleur a été profonde , monsieur le duc ; nous ne savions quelles prières particulières adresser à Dieu pour l'arracher a cet état. Il est plus calme à l'heure où je vous écris, mais il ne cesse pourtant de prononcer des mots sans suite, parmi lesquels je dislingue ceux-ci : Qui suis-je ? Oii est ma mère? Mordrez-moi C Orient et le ciel ! ma liberté! ma liberté '/Probablement vous ne comprendrez pas plus que nous ce que signifient ces paroles ; mais encore une fois, je suis sûre qu'elles sont l'écho de ses pernicieuses lectures. Il n'y a qu'a voir les autres enfans. Est-ce qu'ils sont ainsi? Est-ce qu'ils parlent jamais de ces choses-là? Savent-ils ou non s'ils ont une mère? Eh! n'en sont-ils pas plus heureux , sainte Vierge Marie ! Ils mangent comme de petits loups , dorment comme des loirs , et croissent , c'est une be'nédiction !
« Que vos conseils et vos ordres, monsieur le duc, ne se fassent pas attendre : ils sont d'urgente nécessité. Répondez-moi tout de suite, au
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nom de l'intérêt que vous portez a cet enfant qui a plus besoin en ce moment des saintes consolations de la religion , tel est du moins mon avis, que des secours de l'art.
« En faveur de la sainteté de mes devoirs , pardonnez, monsieur le duc, au tort que je me donne peut-être a vos yeux en conlristant votre sensibilité , et croyez-moi maintenant , comme jusqu'à ma dernière heure , votre iidèîe sœur en Jésus-Christ.
Le duc mesura du premier coup la profondeur de la plaie nouvelle que lui ouvrait au cœur la confidence naïve de la supérieure de l'hospice Saint- Antoine, Son découragement Savait jamais été si prompt ni si raisonnable. Ce n'était point un système d'éducation renversé par le grain de sable placé sous le piédestal des entreprises humaines ; c'était l'homme entier qui , presque parvenu à Tétat de monument, tremblait sur sa base et menaçait ruine. Le duc ne se faisait point illusion. Le bâtard grossier qui au-
246 WASHINGTON LEVEIU .
rait vécu sans souci des aumônes de l'état , ce même bâtard, cultivé, instruit, introduit dans le champ des idées, champ funeste qui, semblable à la foret du Tasse, cache des désespoirs sous l'écorce de ses arbres ; ce même bâtard exprime dans son premier cri le besoin devoir sa mère, précisément l'objet à la privation duquel il doit la pitié qui lui a valu un hospice pour refuge et un duc pour protecteur. Il veut sa mère ! mais c'est parce qu'il n'a pas de mère qu'il a du pain, un lit, une existence. Son second cri, c'est la liberté ! Magnifique résultat des peines qu'il a coûtées ! On l'écarté de la société pour qu'elle ne l'écrase pas dans la boue; et dès qu'il sait marcher devant lui, il veut sortir ! Et une ville ne lui suffit pas ; il parle du monde a parcourir, de l'Orient a visiter, l'enfant de l'obscurité ne demande pas moins que d'approcher du soleil.
— Mon oeuvre m'a abattu, s'écria le vieux duc ; il est écrit, ma vie en est la preuve, que le génie du mal l'emportera éternellement sur les meilleurs desseins des amis de l'humanité. Il n'y au-
rait donc pas de justice suprême? la philantropie serait un mot? Si je ne craignais de m'exposer encore à ses railleries, je prendrais volontiers l'avis de Des Verriers. Au reste, que me conseillera-t-il de pis que de me débarrasser, ainsi qu'il me Fa déjà proposé , de cet enfant , de ce malheureux enfant? «Tai à cet égard un projet assez raisonnable, et s'il lui convenait
11 sonna pour qu'on appelât son beau-frère.
Des Verriers ne tarda pas à descendre, aussi dispos que dans cette matinée où, en prenant son chocolat, il plaisanta le duc avec tant de cruauté sur ses sacrifices philantropiques.
— Je descendais précisément chez vous, mon cher duc, quand vous m'avez fait appeler. Je venais vous remettre une brochure qui, je le présume, s'est trompée d^adresse : ceci vous regarde. Quelle idée bouffonne ! Lisez donc ce titre seulement : De la nécessité de transporter les forçais dans des voilures couvertes. J'ai ajouté au crayon : pour épargner sans doute à ces honnêtes
gens la douleur d'être reconnus par des voisins de campagne.
— Trêve a vos railleries habituelles , Des Verriers; elles me sont assez connues: parcourez cette lettre que je reçois a l'instant , et obligezmoi sur-le-champ d'un avis.
— Un moins bon caractère que le mien serait orgueilleux, dit Des Verriers après avoir lu la lettre , de voir si ponctuellement se réaliser ses prédictions de quatorze ans. Je vous aime trop , et vous êtes trop affligé pour que cela me réjouisse. Le malheur qu'on vous annonce ne m'étonne pas, c'est là tout ce que j^ai à dire.
— Vos hypothèses sur Sociale ne ressemblaient pas, Des Verriers, aux événemens dont il est question dans cette lettre. S'il m'en souvient bien, vous prévoyiez seulement le cas oii Socrate serait un ingrat , un homme indigne d'être l'ami, le frère de mon fils. Aucune de vos suppositions, nées de l'amertume de vos opinions sur toutes choses, n'a encore acquis la triste évidence d'un Fait. Socrate, lisez bien ces
lignes, est bon, généreux , sa conduite est irréprochable; ce n'est que parce qu^il a trop de feu dans la tète, c'est-à-dire de fortes dispositions à aimer et a s^abandonner, qu'il s^est jeté a travers des idées chimériques, folles, mais non coupables. Son mal vient de son esprit.
— Vous vous abusez encore, mon frère, si vous croyez que votre fils adoptif ne s^est conduit , ainsi qu^il Fa fait, que parce qu'il voit faux. Son action eût été la même quand il n'aurait suivi que l'impulsion d'un esprit juste. Plus tôt ou plus tard le fait qui vous occupe était inévitable. Pourquoi attribueriez -vous à un écart de son jugement une détermination aussi naturelle que celle de nager chez les poissons et de voler chez les oiseaux ? Il aperçoit des enfans qui ont des mères, il en veut une ; il remarque que tout le monde est libre, il se dit : Pourquoi ne le serais-je pas?
— Mon cher Des Verriers, est-ce que ses compagnons ne sont pas privés comme lui de leur mère et de leur liberté?
— Sans doute; mais ses compagnons sont des brutes organisées chez lesquelles la joie d1 assouvir les besoins de la bète l'emporte. Non , il n'est pas comme eux. Vous avez semé des idées dans sa tète, de la sensibilité dans son coeur , et vous vous étonnez qu'elles germent ! Sa tète qui demande la liberté, son coeur une mère. En avez -vous à lui donner?
La figure de ces deux vieillards était à peindre. Le duc de Levert faisait d'horribles grimaces pour ne pas montrer sa douleur a un homme dont l'ironie rendait honteux les meilleurs sentimens ; Des Verriers s'efforçait de ne pas laisser voir la joie de son triomphe a son beau-frère, qu'il aimait comme homme , qu'il détestait comme système.
— Comment pouvais -je ne pas croire , Des Verriers, que l'instruction, en l'absorbant, le consolerait facilement de la privation de choses qu'il n'aurait pas connues ?
— Mais au contraire , mon cher duc : c est
votre instruction qui Ta mis Ta. Vous vous êtes donc imaginé qu'un jeune homme se plairait à la peinture (Tune belle action ou d'un sentiment agréable, sans désirer de répéter Tune et d'éprouver l'autre pour son propre compte? De toutes ces actions, de tous ces sentimens retracés dans les livres, dites-moi ceux auxquels il s'est attaché ? Vous le voyez : aux plus vrais, a l'action d'être libre, au sentiment d'aimer sa mère. Cet enfant est logique comme la nature. \ous l'avez même engagé plus loin dans ses droits, qu'il ne l'aurait fait de son seul instinct et en obéissant a l'impétuosité de ses sens. Dans chaque connaissance acquise il a trouvé des élémens de désir, et par conséquent des souffrances ; de chaque langue nouvelle, il a extrait des instrumens pour formuler ces désirs avec plénitude a son intelligence? Et c'est lorsqu'il sait, et qu'il sait mal, ce qui est presque aussi dangereux que .de bien savoir; c'est lorsque vous lui avez appris que le monde est un prisme dont chaque face est un bonheur ; bonheur d'être riche, bonheur d'être ai* ne,
252 WASHINGTON LEYERT.
de voyager, d'avoir une famille, bonheur d'avoir un nom ; c'est alors que vous vous étonnez qu'il reclame deux privilèges communs a tous les êtres : sa mère et sa liberté.
— Puis- je les lui procurer? Soyons justes , Des Verriers. Quelle liberté lui offrir avec ma femme, qui le ferait jeter d'abord a la rue comme un lépreux? sais-jc, ensuite, où est sa mère pour la lui rendre ? Est-ce que cet enfant ne fera pas aussi quelque chose pour moi ? La raison ne le calmera-t-elle pas ?
— Cet enfant sera votre ennemi.
— Quelle menace proférez-vous Ta!
— Je le répète, cet enfant sera votre ennemi; car vous avez pris l'instruction pour le bonheur, à l'exemple de ces prétendus pasteurs des peuples dont le libéralisme nous a empestés. A beaucoup d'égards, cet enfant c'est le peuple, votre premier fils d'adoption aussi. Apprenez a lire au peuple. — Très bien! et vous croyez qu'il lira pour lire. Qu'est-ce que. la cause finale d'un pistolet? c'est le meurtre. Qu'est-ce que la cause
finale d'un livre? c'est Faction. Vous pensez que le laboureur, qui apprendra dans les livres qu'il est votre égal, consentira long-temps à fumer vos champs ? il vous priera de les fumer ensemble.
— Où est le grand maliJ
— Le mal ! c'est qu'au bout du compte personne ne voudra les fumer, vous après quinze jours, lui après six mois d'égalité. L'instruction et la peine ne vont guère de pair, mon beaufrère.
— C'est là une erreur coupable, Des Verriers.
— Ah! c'est une erreur. Eh bien! que l'ex~ périence décide entre nous. Allez prendre Socrate dans son hospice , et dites-lui , l'exemple est bon , j'espère , dites-lui de vous servir, de battre vos habits et de cirer vos souliers ; et apprenez-moi ensuite comment le petit latiniste, le petit astronome, le petit savant vous aura répondu, Usera votre ennemi, cet enfant, commele peuple, lorsqu'il sait lire, Test des riches et des heureux.
— AJors il faut toujours tenir l'humanité en tutelle, avoir des esclaves, des serfs, des domestiques.
— Peut-être.
— Mais les révolutions, Des Verriers, ces terribles reviremens, ces vengeances saintes des opprimés contre les oppresseurs?
— Les révolutions prouvent que les domestiques deviennent les maîtres et les maîtres les domestiques.
Le duc se cacha les yeux pour ne pas montrer ses larmes. Il croyait avoir devant lui Néron ou Machiavel en personne.
— Faites - moi grâce de vos principes , Des Verriers, et aidez-moi d'un conseil.
— Je n'ai qu'un espoir a vous donner. Peutêtre cet enfant, qui est sous le coup d'une fièvre cérébrale, mourra de son mal ; ce que je souhaite pour son repos et pour le vôtre.
— Vieillard sans pitié ! s'écria le duc en voyant Des Verriers sortir du cabinet. Il n'y a plus de consolation pour moi sur la terre ; ma femme a
façonné Washington à sa guise, et Socrate sera mon ennemi, à entendre Des Verriers, prophète du malheur, dont les mauvaises inspirations se sont toujours trouvées exactes.
Le vieux philantrope pleurait au fond de son fauteuil, comme si la mort lui eût enlevé son ami le plus cher.
— Au moment où il allait me payer de mes peines! Quelle liberté ai-je a l'offrir, cher enfant ! Ah ! que je te céderais volontiers tous mes biens ! que je les partagerais sans hésiter avec mon fils! que je te faciliterais les moyens de répandre l'or autour de toi , si je n'avais une femme qui....
— Si vous n'aviez pas une femme , n'est-ce pas, mon cher duc? avouez- le franchement. — C'était Des Verriers qui était revenu sur ses pas. — Le plus honnête homme du monde désire au moins deux fois dans sa vie n'avoir plus de femme. Ecoutez-moi, mon cher duc : — il vous reste encore une ressource. Persuadez à cet enfant, par des moyens naturels, que sa mère n'est
pas absolument perdue pour lui ; ce mensonge l'apaisera ; faites-lui même croire qu'il a une famille qu'il connaîtra plus tard. Dites-vous son tuteur jusque la. Mais, abusant de mes conseils, n'allez pas vous montrer à lui, n'allez pas le voir; vous me l'avez juré.
— Vous êtes un phil... Vous êtes un honnête homme, Des Verriers; que je vous presse sur mon cœur.
— Je suis votre frère qui vous aime tout simplement.
— Votre conseil est d'un bon cœur.
— Mais non. C'est l'avis d'un homme raisonnable qui essaie de vous tirer d'un mauvais pas.
— Sur-le-champ, Des \erriers, je vais exécuter votre idée. Laissez-moi y réfléchir quelques instans, mon ami.
Des Verriers se retira. Ouandle duc fut seul, il appela son fils.
— Mon cher ~\\ ashington, lui dit-il, je suis content de votre application au travail, et ma satisfaction est d'autant plus vive , que vous
SOCRAJ'E LU'LAXC. 257
avez acquis ce que vous savez malgré les méthodes condamnables de la routine. Votre mérite est double à mes yeux. Cependant jugez vousmême si la plus grande partie de vos connaissances n'est pas un amas de mots sans valeur. Vous n'êtes pas plus capable de tirer un homme, votre semblable, d'un procès injuste, que d'une maladie, pour légère qu'elle fût. Vous savez tout et vous n'êtes rien. L'application, cette clé d'or, vous manque. Dieu sait que ce n'est pas ma faute. Il est temps encore de vous sauver du chaos de cette nullité. Etudiez les hommes ; aimez-les : tout est là. Respectant autant que j'affectionne madame votre mère, je ne prétends point vous indisposer contre ses maximes qui ne sont pas les miennes, ni contre le monde qu'elle fréquente et où elle vous conduit ; mais comme j'ai la conscience que le bien que je vous conseille n'est pas l'ennemi du bien cm'clle vous inspire, je vous demande de partager votre docilité entre elle et moi. Qu'elle vous enseigne à être un élégant cavalier, j'y souscris ; je ne pré-
- 'S V\ VSIIiM.TOX LF.VRPvT.
tends vous apprendre qu'à être humain. Mon dessein est de vous habituer à des sentimens de famille dans l'expression desquels vous ayez l'occasion de répandre les trésors de vos études. Le style se forme avec le cœur. Obligez-moi de venir dans mon cabinet toutes les fois que je vous y appellerai, et d'y écrire sous la dictée de votre jugement une lettre à une personne fictive, a un enfant dont je suis le tuteur, par exemple, et qui se trouve séparé de vous par quelque accident dont il est inutile de préciser la cause. Considérezle comme votre ami. \ ous direz à cet ami ce qu'un pareil titre vous suggérera de bon et de tendre ; et plus vous vous livrerez avec abandon a cet épanchement, et plus vous me serez cher. Vous pourrez l'appeler votre frère. M'avez-vous compris, Washington?
— Mon père, répliqua l'enfant, cet ami dont vous êtes le tuteur, ce frère, puisqu'il vous est agréable que je le nomme ainsi, me répondra-t-il?
Le malheur du duc était de ne jamais pré-
voir les objections. Cependant, comme il ne fallait pas rester court après avoir été si inventif, il répondit :
— Oui. mon fils, il vous répondra.
— En ce cas , je suis prêt a lui écrire.
Le jeune homme se mit fièrement au bureau de son père, dispose a faire preuve de son talent épistolaire, car il ne voyait dans cette tache qu"un exercice destiné a mettre en lumière les connaissances dont on le louait.
11 s'arrêta au premier mot.
— Comment noinmerai-je ce frère '!
• — Du premier nom venu, — Soorate. — un nom historique.
— Soit . mon père.
u MON GHEfi SOCRATE ,
« Je voudrais Savoir écrit plus tôt, mais je ne te connais que depuis une demi-heure. Notre amitié , si tu y consens , n'en sera pas moins durable. Je suppose d'abord que tu as de Tesprit et du coeur; sans cela, mon père, ton
tuteur, ne rcfeût point engagé à t^offrir l'hommage de ma première affection. »
— Mais quel âge a ce Socrate? s'informa Washington.
— Il a votre âge, à peu près.
Washington reprit la plume.
« Quoique à notre âge, mon cher Socrate, on se lie vite, des jeunes gens bien nés comme nous , ne sont pas moins tenus de s^estimer, avant tout, sous le rapport de la naissance et du rang. Tu es genti1 homme, sans doute... »
Le duc arrêta son fils a cette phrase dans laquelle il reconnut les inspirations de la duchesse, et il lui dit :
— Mais pourquoi vous appesantir sur ces considérations futiles? Sans être gentilhomme, n'a-t-on pas quelquefois des titres aussi sacrés ? \doucissez votre ton, mon ami.
« Et quand tu ne serais pas gentilhomme, je n'aurais aucun effort a faire pour te regarder comme un bon compagnon. »
— Très bien ! Washington !
àOCRATE HLbLkSL. "201
« Je prétends être au courant, puisque me voila ton ami , de ce que tu fais. As-tu achevé ton troisième livre de géométrie? combien as-tu été de fois premier en rhétorique ? Faistu des vers français? ne m'en veux pas si je suis indiscret. On a beaucoup a dire quand on ne s'est jamais rien dit. Ta réponse m'apprendra si nous sommes aussi avancés l'un que l'autre dans nos études, et si tu partages quelques-uns de mes goûts.
« Mon vieil ami , je t'apprendrai mon nom : je m'appelle Louis Washington, marquis de Levert. »
— Ne reviens pas, mon enfant , a ta noblesse. Attends, attends un peu.
« Mais pour toi , je ne serai jamais que Washington, ton ami Washington, ton frère Washington. »
— Charmant enfant! s'écria le duc : il écrit comme un ange.
Washington poursuivit :
« Prouve-moi , a ton tour, que tu me rendras
ce s titres d'affection en acceptant, c\er ami, le petit cadeau qui accompagne ma lettre. C'est un télescope que mon oncle m'a donné pour mes étrennes. Quand j'aurai envie de quelque objet qui t'appartiendra, crois bien que je te le demanderai sans aucun scrupule.
« Adieu, mon ami; adieu, mon frère, — pour la première fois et pour toujours.
« Ton ami,
— Vous êtes un digne fils , Washington ; votre lettre est bien. Je vous en remercie. Je ne vous reprocherai pas une dernière fois d'y avoir glissé quelques phrases un peu fières; l'usage et votre docilité naturelle à mes conseils vous corrigeront de ces petits travers. Retournez maintenant auprès de madame votre mère. Je vous ferai passer, sitôt que je l'aurai reçue, la réponse a votre lettre.
Quel malheur, murmura Le duc, que cet en-
SOCRATE LEBLANC. 20-j
faut m'ait été enlevé par des professeurs mer-
cenaires !
Sans perdre de temps , il écrivit a la supérieure de Thospice pour la prier de remettre a Socrate Leblanc Tune des deux lettres qu'il envoyait sous le même pli.
« Monsieur le duc ,
«Reconnaissance vous soit rendue pour ce que vous avez fait écrire à notre cher enfant. Quelles paroles avez-vous conseillées pour opérer un si prompt changement clans son moral? Je croyais que les prières seules renfermaient cette vertu de guérir ainsi et de sauver; car il est guéri
et sauve. En commençant votre lettre, son esprit ne semblait pas être présent; il passait la main sur ses yeux , il cherchait le sens de sa lecture comme un nouveau-né cherche à deviner la lumière la première fois qu'elle frappe sa vue. Ensuite, il a souri , et sa respiration s'est dégagée; trop ému, il a été obligé de s'arrêter. Sans remarquer que j'étais la, il s'est élancé hors de son lit pour se rapprocher de la croisée et relire une troisième fois, à un jour plus clair, celte bienheureuse lettre , qui m'a paru bien petite pour contenir tant de bonheur. Il m'a fallu lui crier a plusieurs reprises qu'il allait se rendre plus malade en restant tout nu sur les carreaux, avant qu'il m'ait répondu : Est-ce que je suis malade , ma mère ? Si je l'ai été , je ne le suis plus. Je suis guéri , parfaitement guéri. Washington , murmurait-il en s'habillant tout de travers ; Washington ! mon ami. Oh î j'ai un ami! non, le roi de France n'est pas aussi heureux que moi. J'ai un ami! ma mère; il s'appelle Washington , quel beau nom !
SOCKÀTË LEBLANC. 267
comme je l'aime! Lisez : il me traite de frère; je t'aime , mon frère , je t'aime cent fois. Si j'avais quelque chose a lui donner ! mais quoi ? je n'ai rien, je ne possède rien. Le pauvre enfant, en cherchant ses souliers sous le lit, et ses bas sous une chaise, ne cessait de dire : Que lui enverrai-je ? tous mes livres ; mes beaux livres ; et mon amitié , mon amitié tout entière. Comme c'est bien dit ! Il plaçait la lettre sur ses lèvres, et j'entendais tomber ses larmes.
«Après beaucoup de peines, ilest enfin parvenu a s'habiller ; il a couru vers la porte de la chambre et l'a ouverte. Où allez-vous donc? lui ai-je demandé en l'arrêtant. — Mais voir mon ami. Jugez, il. le duc, si son trouble était grand, puisqu'il avait oublié la maison dans laquelle il est. Ah ! c'est vrai, on ne sort point d'ici , m'at-il répondu avec un accent de découragement ; c'est vrai, je suis renfermé, je suis prisonnier, je suis un enfant de l'hospice !
« Il ne vous est pas défendu , mon enfant , lui ai-je dit, d'écrire a cet ami que le ciel vous
envoie. Au lieu de vous plaindre de votre sort dans ce moment , montrez à Dieu une sainte gratitude pour la joie qu'il vous fait. Ecrivez a cet ami.
« — Moi, me plaindre, mon Dieu! que mon âme ne vous voie jamais si je suis jamais ingrat envers vous. Oui, ma mère , je vais e'erire a mon frère, a cet ami, a toi, Washington.
« Aussitôt, il s'est mis a sa table de travail et il a écrit la lettre que je vous envoie avec la mienne. J'ai négligé de la lire , quoique les réglemens de la maison m'autorisassent à user de ce droit.
« — Je vous remercie dans le Seigneur, monsieur le duc, d'avoir apaisé par votre salutaire inspiration le désordre survenu dans une âme innocente. Celui qui pèse les bonnes actions, n'oubliera pas la vôtre, si les prières d'une pauvre pécheresse montent jusqu'à lui.
« Votre soeur en Jésus-Christ ,
« La supérieure de l'hospice des Orphelins.
s0crate leblanc 269
« Mon cher Washington.
« Quand vous m'auriez appris que vou9 êtes mon véritable frère , votre lettre ne m'aurait pas plus ému. Ce bonheur m'a anéanti , et dans cet anéantissement même j'ai puisé ma guérison, une nouvelle vie. J'existe à présent; ma joie est une folie, elle m'égare dans un moment où je désirerais vous l'exprimer a cœur ouvert, comme la seule reconnaissance dont je sois capable. Soyez heureux de mon bonheur. Tout ce qui m'entoure a changé de face. L'hospice est riant ; quoique la pluie et le vent battent sur ma tète les quatre carreaux de ma chambre, jamais le ciel et la nature n'ont eu autant de charme pour moi. L'hospice ! triste mot qui vous apprendra , puisque vous l'ignorez , qui je suis et où je demeure. D'un gentilhomme à moi mesurez donc la distance , si elle ne vous effraie pas. Pourquoi celui qui m'a fait connaître à vous ne vous a-t-il pas dit qui j'étais P Je ne suis qu'un enfant trouvé. Allez-
vous m'aimer moins maintenant? vous perdraije aussitôt vous avoir connu? le croire n'est-ce pas vous blesser , vous , si généreux dans votre premier mouvement , si facile a proposer votre amitié , sur le vœu de votre tuteur ? Votre seconde lettre me rassurerait si gavais la faiblesse de craindre les suites de ma confidence. Ma sincérité, au contraire , a tant de foi en la vôtre, qu'elle vous demande pourquoi on m'a fait attendre jusqu'ici une félicité qui aura toujours commencé trop tard et qui finira toujours trop tôt.
a N'est-il pas naturel que celui qui désire le plus exige davantage? Si l'amitié est un échange de sacrifices, vous aurez les plus grands à faire, mon ami. Tout pour moi , je vous demanderai tout. Vous vivez dans le monde , et je ne le connais pas ; je ne connais rien. Qu'est-ce que le monde? dites -le -moi. Quel bonheur de vous écouter ! Je vous écoute; parlez-moi vite de ce que vous savez, et long -temps et toujours. Vous , je vous connais : vous êtes l>eau , vous
SOCRATF. tX9Lເ, 271
êtes jeune, riche, aimable, et par-dessus tout loyal et bon. N'est - ce pas Fa votre portrait, mon ami? Moi, je n'aurai rien à vous donner en échange , comptez-y . Ce que je sais n'est rien: le souvenir de quelques feuillets délivres. Je ne me sais pas moi même; ainsi, je ne vous payerai pas seulement en curiosité. Tout mon passé est dans quelques rêves, où un ami m 'apparaissait constamment à côté de ma mère. Vous avez une mère , vous ! Aimez-moi donc pour moi, je serai votre ouvrage. Faites-moi un peu ce que vq|is êtes , le meilleur des amis.
« Washington , combien vous m'auriez cruellement abusé , si ce que je viens de vous dire vous éloignait de moi. Je sens que je mourrai. Depuis que je pense , il ne s'était pas écoulé un seul instant jusqu'ici sans que j'eusse songé à m'échapper de ma prison dans l'immense désir de voir le ciel tout entier , la campagne, beaucoup d'arbres, la mer; eh bien! depuis votre lettre je suis rempli de résignation.
«Merci pour votre joli cadeau; je placerai
'Irl WASHINGTON LEVERT.
votre télescope près de ma croisée , et je verrai enfin Paris ; j'y chercherai la maison que vous habitez.
«Tenez, Washington, pardonnez-moi; mais je vous écris ces dernières lignes à genoux , comme quand je m'adresse a Dieu. Est-ce vous, est-ce Dieu que je prie? Je succombe sous un sentiment de satisfaction intérieure que je n'ai jamais éprouvé.
« Croyez-moi , mon ami , rien ne rend bien dans cette lettre les sensations nouvelles de mon ame que les larmes que je réj^inds sur le papier.
« Washington ! au nom du ciel , acceptez tout ce que j^ai gardé avec amour sur la terre depuis que j'y suis ; acceptez la seule chose que je possède , cette jonquille desséchée par le temps et mes caresses. Le souvenir dHine mère qui m'a abandonné appartient à Tarni qui vient en prendre la place dans mon cœur.
«Washington, je ne sais si j'ai votre âge, mais acceptez encore ce serment, car j'â soif de m'allier à vous , comme le sang au sang; le
jour de votre mort sera le jour de la mienne. Que Dieu m'entende! A la fin, j'ai trouvé quelque chose à vous donner.
«Je vous le demande encore a genoux, appelez-moi votre frère dans vos lettres ; ce mot sera le ciel pour moi.
«Votre frère,
«Socrate Leblanc »
Quand le duc eut parcouru la réponse de Socrate a Washington, il fut dans un embarras que Penivrement de son projet Pavait empêché de pre'voir, peu habitué, excellent homme qu'il était au fond , a jouer avec Parme sainte de la vérité, Deux jeunes gens livrés aux épanchemens d\ine correspondance , apportent pc?»
de ménagemens à parler d'eux et des autres. A seize ans , on n'écrit pas encore pour déguiser sa pense'e. Dès la première confidence « Washington avait presque tranche' du gentilhomme, et Socrate avait avoue l'ignominie de son origine : deux aveux contre lesquels pouvait se briser leur amitié naissante.
Washington fut de nouveau appelé' dans le cabinet de son père, qui lui dit en lui communiquant la réponse de Socrate: \ous n'êtes pas absolument tenu , mon fils, d'accepter chaque point de cette lettre comme un fait auquel vous ayez à répliquer ; laissez de côté les circonstances particulières à celui qui vous écrit , et ne vous arrêtez que sur les passages dignes de vos observations. Si pourtant il vous était impossible d'établir cette distinction bien naturelle , a. mon avis , souvenez-vous du moins que la forme épistolaire , créée pour le sincère langage du coeur, commande l'indulgence. Elle nous met face a face avec l'ami absent ou la personne évoquée par notre pensée, et cette
SOCRATE LLIiLAXC. 277
fiction a ses exigences sacrées. Louis XIV était, dans sa correspondance , l'homme le plus courtois du royaume.
Pas un seul mot du duc de Levert ne pénétra l'intelligence de Washington. Dans la réponse de Socrate, il vit une réponse; et ce fut tout. Comme il croyait que cette correspondance était une chose suppose'e , il n'admit pas qu'on divisùt la fiction en fiction réelle et en fiction illusoire; mais d'un autre cote, comme il était facilement entraîné par la crédulité naturelle a la jeunesse et par l'effervescence de son tempérament, il cessait de voir un jeu dans l'échange de ses pensées avec les pensées d'un autre , du moment où il tenait la plume. Graduellement, il crut a l'existence de Socrate, de même qivil est impossible de nier le héros de tel roman qu'on lit avec intérêt ou qu'on écrit avec conviction. Qu'on fasse en outre la part d'orgueil d'un jeune homme a sa première correspondance , et l'on ne s'étonnera pas de la vivacité de Washington a reprendre la sienne avec
278 WASHINGTON LEYERT.
Socrate , à qui cette autre lettre parvint bientôt,
« Mon cher Socrate,
« Le monde , puisque tu veux le connaître par moi, me paraît plus beau chaque heure de mon existence. Que ne sera-t-il pas pour moi à vingt ans? Dans ce monde, on habite de somptueuses villes comme Paris; Paris qui a vingt mille maisons , huit cent mille âmes , le Louvre , le Panthéon, des palais, des hôtels sans nombre . Qui entreprendrait de te nom' mer seulement les plus remarquables? Dans ces hôtels se logent des princes, des duchesses , tous les gens de la cour. On se voit , on se lie , on s'aime, on a des plaisirs différais pour chaque saison. Comme on est heureux dans le monde ! J'en juge par ma famille , par moi; ma mère va souvent a la cour où tout est si étonnant , à l'entendre. C'est le paradis d'un gentilhomme. Les hôtels sont des modèles de la cour ; aussi ma mère est toujours assise chez elle, dans un fauteuil en velours , comme une reine. Si elle
SOCftATE LEBLANC. 270
parle, chacun l'écoute avec respect; si elle sourit, on sourit; si elle se lève, on part. Des domestiques silencieux et empressés l'entourent , attentifs à ses moindres commandemens. Ceci m'amène à te dire que, dans le monde , on a des domestiques de tout âge , et pour toutes sortes de services. Les uns restent à l'office ; les autresne quittent pas les appartenons ; d'autres encore vivent dans les écuries ou ils soignent les chevaux. Dans le inonde, chaque cheval a plusieurs domestiques : celui qui le nourrit, celui qui Fétrille, celui qui le conduit. Tu ne te figures pas qu'on fasse quelque chose de ses propres mains , puisqu'on a la faculté de s'épargner une peine que d'autres prennent volontiers. Dans le monde , on n'apprête pas plus son diner qu'on ne taille son habit et qu'on ne foule son chapeau. Il y a dans le monde des gens pour vous coiffer , vous vêtir , comme il y a des gens pour vous porter. Et comme tout marche à la parole! Je fais un signe , et mon bottier me chausse , et mon tailleur m'habille ; je sonne, et mon che-
val est selle , un superbe cheval noir vigoureux. Où irai-je une fois a cheval? où il me plaît. Dix routes s'ouvrent devant moi ! A Vincennes, au bois de Boulogne ! partout où j'ai de l'espace à franchir.
« Le domestique qui me suit dans mes promenades m'apprend le nom et le rang des personnes que je rencontre au bois. Ces personnes sont des gens de distinction. Nous nous croisons dans les allées , nous nous défions de vitesse , nous parlons chevaux, des courses prochaines ou de la dernière chasse du roi, et nous nous donnons souvent rendez-vous au foyer de TOpéra. Voila le monde , mon ami ; il est séduisant, n'est-ce pas? Qu'on est heureux de vivre !
« L'été, le monde se retire a la campagne et dans ses châteaux ; autres jouissances nouvelles; on goûte , aux champs, les plaisirs de la chasse, on s'invite a des fêtes, a des bals charmanssous les marronniers. Dans les limites de notre château nous avons un étang de cent toises au
moins, et un bois dont on ne ferait pas le tour en cinq heures. Le monde reste à la campagne jusqu'à la fin de l'automne. Aux premiers froids, on rentre dans Paris; l'époque des bals commence. On court en foule aux soirées que donnent les personnes de qualité et qu'elles se rendent entre elles afin de perpétuer le bonheur d'être ensemble ; car on s'aime beaucoup et on a bien du plaisir à se voir dans le monde.
« Voilà à peu près le monde, mon ami; connais-le par moi qui , à la vérité, ne le connais pas encore tout entier; je t'en offrirai une plus complète peinture , quand je le fréquenterai davantage, ce qui sera bientôt.
« Tu t'es sans doute aperçu que j'ai fait selon ton désir , je te tutoie et t'appelle mon frère.
« Je finis avec ce mot, qui sera toujours pour nous deux, si agréable à dire et à entendre.
Cette lettre notait pas tout-à-fait du goût de M. de Lever t. La manière dont son fils présentait la physionomie morale du monde lui parut trop le reflet (T une plénitude personnelle. Washington peignait la société d'après ses sensations propres , et rien ne les avait encore froissées ; il marchait sur des fleurs ; il fallait que dans les salons où les visages sont rians et drapés comme les tentures. Cependant il ne se permit aucune réflexion , espérant que la prochaine réponse de Socrate, empreinte de la tristesse de sa position , ramènerait son fils sur le terrain nu de la réalité, ou qu'elle provoquerait du moins des contrastes a I? faveur desquels Washington découvrirait de lui-même la vérité.
La réponse de Socrate ne se fit pas attendre.
« Mon cher Washington ,
a C'est cela le monde ? Je pense que tu ne m'as pas tout dit. Le meilleur sera pour la fin ; vienne vite cette fin ! Le monde , m'apprends-
SOCRATfi LEBLANC. 283
tu, habite des villes comme Paris, et loge dans des hôtels ; et pas un mot sur Paris ! Gomment est-il fait ? comment est-il grand ? Ton silence me réduit a le croire comme je l'ai toujours imaginé; et le voici tel que je me le figure.
« Dis-moi s'il ressemble à l'image que je m'en fais derrière les murs de mon hospice. Ce serait mentir que de te laisser supposer que je ne suis remonté par aucune voie analogique a l'idée de cet ensemble de monumens, de maisons, de jardins et de places, que j'appelle Paris. Les livres m'ont été d'un grand secours ; dans le nombre de ceux que ton père m'a envoyés, j'ai lu Félibien , Sainte-Foix, et parcouru tous les autres ouvrages où Paris est décrit a diverses époques. Après cette lecture, qui m'a familiarisé avec la physionomie de la vieille capitale, j'ai étudié, pour deviner presque à coup sur le caractère de la nouvelle , les traités d'architecture moderne. Ce sont les meilleurs guides , je pense , pour parvenir a connaître, sans tomber dans l'erreur, le goût, la régularité, lamajesté de Paris. Ajoute
à ces inductions de peu de mérite, puisque, avec des livres , chacun est en position de les tirer, ajoute de longues heures passées a contempler la grande ville du haut des combles de Fhospice. Par cet aveu d'une science aussi facile que sûre, juge si j'ai la moindre raison de nvénorgueillir de posséder Paris sans l'avoir jamais vu. Que ton rôle se borne donc a confirmer les créations tout a la fois réelles et fictives de mon imagination, ou à les rectifier s'il y a lieu.
« Paris a un grand fleuve qui le mesure dans sa longueur. — IVest-ce pas? Ce fait étant admis , la ville s'étale à mes yeux telle qu'elle est forcément. Car de cette ligne d'eau longitudinale , immense artère traversant le cœur de Paris, j'en tire d'autres et les prolonge à droite et à gauche ; ici ce sont des canaux , et là des rues. Les principales sont, de toute nécessité, ainsi qu'à Venise et à Amsterdam, constamment rafraîchies par cette eau courante ; elles ont de plus que celles de Venise, ville brûlée, et d'Amsterdam, ville moisic, des arbres plantés tout le
long des maisons. Ceci me parait d'autant plus fidèlement ressortir de mes combinaisons, que j'aperçois des toits de l'hospice une rue immense exactement bâtie comme toutes celles que je n'ai pas grand'pcine, tu en es témoin, a me figurer a son image *. Continuons. Une ville qui a de l'eau et des arbres devant les portes de ses maisons, possède des rues droites et alignées ; il faut que les eaux des canaux s'épanchent pour que l'air ne soit pas vicié. La condition de salubrité impose de rigueur ces heureuses nécessités de perspective ; de même que cette humidité , facilement combattue par le bien-être intérieur, entraîne l'avantage d'avoir de la verdure à profusion. Quel beau sorcier je suis , diras-tu ! Je poursuis malgré ton ironie.
« Les places publiques étant à la fois, d'après Vignole, des points de section où aboutissent les veines des rues et des espaces réservés aux monumens nationaux , je vois d'ici la forme des
* Le canal Saint-Martin, probablement.
places publiques de Paris. Elles sont circulaires, parce que cette forme est la plus flatteuse à l'oeil ; Peau des divers canaux affluens trace un rond limpide autour d'elles et des maisons qui s'y mirent. Pyramides, statues, fontaines, puisent dans ce mirage des dimensions plus grandes de toute la projection de leur ombre. Cet enchaînement de lignes exactes sous un ciel comme celui de Paris , fait supposer l'usage des galeries ; les galeries , ornemens calmes et abris somptueux tout a la fois. D'après une gravure représentant le Palais-Royal, et qui accompagne une vieille e'dition des comédies de Molière, je me suis figuré, sans contention d'esprit, l'effet majestueux de cette étendue incommensurable de galeries, portiques, colonnes, voûtes, surtout la nuit , lorsqu'un collier de lanternes en varie les enlacemenset que des rameaux d'ombre se croisent sur le pavé. — - Pardonne-moi , Washington, de parler avec quelque emphase de ces objets que l'habitude t'a rendus si indifférons. Le commun des uns est le poétique des autres. Peut-être
'es anges trouvent le ciel horriblement rebattu, et donneraient beaucoup pour descendre sur les toits de mon hospice.
« En Espagne , si je ne me trompe , l'ardeur du climat force les habitans a vivre sur le seuil de la porte et au plain-pied; en Italie, la même cause, modifiée, invite a vivre a la croisée. Si les Espagnols cherchent la fraîcheur horizontale des rivières, les Italiens ont besoin de l'air des montagnes. Ceux-là, j'en suis sûr, ont tout le luxe de la vie au niveau du sol : salons, jardins, boudoirs, oratoires et bains; ceux-ci parent la saillie de leurs croise'es de tentes bariole'es, de pots de fleurs et de jets d'eau. Ces exemples sont si bien faits pour prouver le rapport des habitations avec l'état de la température, que j'affirme , toujours en m'humiliant devant tes éclaircissemens, s'ils arrivent, que les habitans de Paris, ville soumise à une latitude froide, se logent de préférence au troisième élage,partie immobiliaire conséquemment plus belle , plus saine , plus chère que fea antres. Hormis les pauvres, per-
sonne, a Paris, n'occupe le premier et le second
étage.
« Chaque ville se servant , pour ses plaisirs ainsi que pour son utilité , des avantages naturels qu'elle a, il est de raison que Paris, privé du spectacle de la mer et de promenades élevées, tire de son fleuve ses principaux sujets de fête, comme Lisbonne et Pékin, comme tant d'autres villes : car je ne croirai jamais que les Parisiens possèdent la Seine uniquement pour y jeter des ponts. Gomme ils sont ingénieux dans leurs amusemens et délicats dans leur luxe, j'imagine, sur une donnée infaillible , qu'ils couvrent leur fleuve de petites barques légères dont ils varient la forme, laissant au Tage ses rameurs grossiers, et a Venise ses gondoles tristes comme des cercueils. C'est plutôt aux fetes nautiques de Pékin que ressemblent celles de Paris. Je crois y assister. Des verres de couleurs tracent en arcades éblouissantes, en colonnes de feu , les ponts, les monumens, les promenades de Paris lorsqu'on y fête quelque événement national ; et,
clans les soirées chaudes d'été, sous les croisées ouvertes, le long des quais, au bord du gazon, il est curieux de voir glisser des barques portant , avec une flamme à la proue, des passagères de nuit, couronnées de fleurs, des musiciens et des cafés ambulans. Je reste peut-être un peu audessous de la vérité en peignant, avec des teintes de hasard, des beautés réelles placées sous tes yeux.
« Je suis un peu moins confiant dans mes inductions sur l'état moral des institutions, parce que je ne vois pas, dans mes livres, de constans rapports entre elles et les climats. Je suis frappé, au contraire, des différences tranchées que j'observe à cet égard. Ainsi le nord m'offre, dans ses contrées dures et à demi sauvages, des monumens de justice et d'humanité inconnus aux régions tempérées. Madrid, Venise, Lisbonne, Rome, villes favorisées d'un air doux, d'un sol fécond, d'une dilatation puissante, ont toujours été et sont encore des foyers d'intolérance reli ■ gieusç el politique* En général, on a plus égorgé
d'hommes sous les orangers que sous les chênes.
« Mes réserves étant faites, je risque mes analogies sociales, et je dis que, puisqu'il existe à Paris des asiles pour la mère coupable ou malheureuse, qui ne sait où accoucher, des asiles pour les enfans trouvés , d'autres , et en très grand nombre, pour les orphelins, des maisons pour tous les vices et pour chaque infirmité , pour tous les âges, depuis l'âge d'un jour jusqu'à celui d'un siècle, pour le soldat qui a perdu une jambe ou un doigt seulement , il en est , et celles-là je ne les connais pas, mais j'en suppose l'existence, pour les artistes, poètes, peintres, architectes, sculpteurs , musiciens, qui, après avoir illustré ou essayé d'illustrer leur patrie, n'ont plus d'appui que dans la générosité nationale; car s'il est du devoir des enfans de soutenir leur père , il n'est pas moins imposé aux pères, quand ils le peuvent, de soutenir leurs enfans implorant leur pitié.
« S'il en est ainsi , comme je n'en doute pas, s'il est des maisons de refuge où l'on abrite la
vieillesse du poète , la caducité toujours précoce de l'homme d'imagination, quel beau spectacle ne doit-ce pas être que la civilisation ! Ah ! ces prévoyances , ces soins , ces réparations , sont une justice que les artistes méritent mieux que nous. Qu'avons-nous fait ? et que n'ont-ils pas fait, eux? Nous sommes une charge, une superfétation, nous bâtards ; eux ont créé Paris, le Louvre, la France, tout ce qui est utile et grand. Apprends-moi donc, Washington, pour que je m'en réjouisse , le nom du Palais des artistes ; dis-moi leur hospice de la Pitié , leur hôtel des Invalides. Je sais que Louis XIII fonda l'hospice des Enfans - Trouvés où j'ai été accueilli , et Louis XIV l'hôtel des Invalides ; mais j'ignore le nom du roi, leur successeur, qui s'est montré aussi généreux envers les savans et les hommes remarquables du pays.
« Je suis fort surpris , mon ami , de la quantité de domestiques placés auprès des gens riches pour les servir ; mais comment dire un mot qu'ils ne l'entendent? La douceur d'être servi me
semble compensée par l'ennui de l'être trop. A mon sens , le maître est moins libre que le domestique, lequel, a son tour, est moins libre que le cheval. Trois domestiques ! dis- tu , pour un cheval qu'on appelle l'esclave de l'homme ; mais c'est l'homme qui est l'esclave du cheval.
« Que j'estime ta mère, mais que je la plains de rester toujours assise. Je sais que les femmes ne voyagent pas sur les flancs d'un nuage ; cependant, si je les aime oisives comme des cygnes, je souhaite aussi les voir mobiles comme des cygnes aumilieu de leur oisiveté. Si, dans l'Inde, elles ne fatiguent leur beau corps d'aucun travail, on les porte du moins sur des palanquins, trônes de soie rose qui les bercent au bord du Gange. Libres dans les climats du Nord, elles empruntent aux glaces qu'elles rayent de leurs traîneaux, des couleurs tendres comme les aurores boréales. A leur faiblesse active, je donnais ces repos agités qui les font belles, libres, sereines, et les placent dans une région moyenne, çntre les hommes et Us oiseaux. Con?me le fau>
SOCI.ATE LEBLANC. 2l?3
tcuil en velours de ta mère est lourd à introduire dans Ce monde éthéré! Je n'oserai jamais prêter des ailes a un fauteuil.
« Et toi , mon ami , qui te fais habiller, coiffer, suivre par des étrangers, quel motif as-tu pour ^enorgueillir de ton habileté ? En promenant sur ton dos et sur ta tète la supériorité des autres , tu as mille fois moins de plaisir intérieur que le sauvage qui s^cst façonné un casque avec des plumes d^aiglc, et une ceinture avec la peau d'W serpent. Quelle satisfaction goùtestu, après te les être toutes laissé enlever une a une? .Tattendais à chaque instant que tu me disses qu'on mangeait et qu'on dormait aussi pour toi. N'y a-t-il pas des gens qui payent pour qu'on naisse a leur place ?
« Ton inexpérience du monde me flatte d'un espoir. Beaucoup de tes remarques sont incomplètes et manquent de charme, à cause sans doute de ta position neuve dans la société. Avec la possession entière naîtra en toi la faculté de sentir en plein et celle de transmettre les jouis-
294 WASHINGTON LEVEIIT.
sances aussi absolues que tu les auras éprouvées. N'est-ce pas te reprocher de manquer, d'enthousiasme, mon ami ? Non ; c'est plutôt de manquer de vérité. Tu en as manqué, à coup sur, en me parlant des délices de la campagne ; j'étouffais entre les phrases de ta lettre où il en est question. Ton étang de cent toises ne m'a pas seulement mouillé les pieds. Ce n'est pas ainsi que mes lectures de voyages l'ont peinte au fond de mon cerveau. Il n'y a donc plus d'arbres en France ? Reviens sur ce passage de ta lettre : éclaircis-le en ma faveur, en faveur de la vérité. La campagne ! N'est-ce pas un immense espace sous le ciel ; n'est-ce pas un champ ouvert à la rêverie, a la liberté de courir sur la pointe des herbes comme Camille, avec de l'air sur les lèvres, ou de se plonger dans la profondeur des forêts, vaste amas de silence, d'harmonie et de lumières? Comme mon àme la sent , l'aime et s'identifie avec elle ! Mon àme est avec le rayon paisible qui perce chaque feuille et traverse la foret tout entière ; elle est la note se-
reine de l'oiseau qui chante, tournoie et s'envole avec la fleur du frêne ; elle est le gémissement du fleuve qui passe invisible au loin ; elle est a mes côtés comme un enfant qu'on tient par la main , occupée à respirer la senteur des joncs et du foin, et elle est à l'horizon lointain, dans cette vapeur violette, couleur de l'infini.
« Tes bals sous les marronniers sont restés inintelligibles pour moi , aussi bien que ton bois dont on fait le tour en cinq heures.
« Pardonne-moi si je paye sans cesse d'un regret les esquisses que tu m'as offertes et qui t'ont tant séduit , si j'en crois ta lettre ; ta lettre, où tu me préviens cependant, avec une modestie dont tu pouvais te passer à mon égard, du peu d'étendue de ta connaissance du monde, et où tu me parles de ton espoir d'enacquérir prochainement une idée plus exacte.
« Tu dis qu'on s'aime bien dans le monde ! et dans la solitude que fait-on ?
« Oui ! ton frère ,
« Socrate Leblanc »
Tout entier aux préparatifs d'une solennité' jusqu'alors sans exemple dans les fastes de la philantropie française et dont les détails seront consignés a l'un des chapitres suivans, le duc de Levcrt n'eut pas le temps de lire avant son fils la seconde lettre écrite de l'Hospice des Orphelins, par Socrate Leblanc, Cet accident priva Was-
hington des réflexions dont son père accompagnait d'habitude chaque lettre de cette correspondance de plus en plus difficile a mener a bien , a travers tant de questions hardies et débattues entre deux jeunes gens vivant , l'un dans sa tète, l'autre dans son coeur.
Quand Washington eut pris connaissance , loin du regard de son père , de cette lettre qui lui sembla enluminée des couleurs d'un rêve, la sienne par comparaison fondit comme un bloc de glace dans son souvenir. Il eut pitié de lui-même pour avoir craint d'être allé trop loin en parlant du monde ainsi qu'il l'avait fait ; malheureusement , ce qu'il se sentit enlever comme enthousiasme , il ne s'aperçut pas qu'il le regagnait en ironie. Le fiel touche au cœur. On n'est jamais terrassé en vain quand on a quelque supériorité ; on se relève meilleur ou pire. Je me suis donc trompé ? se demanda-t-il dans sa confusion naïve ; j'ai qualifié de grands , de riches , d'illimités , des objets indignes de tels éloges. Mon admiration était un mensonge !
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Il est cependant étrange qu'un homme d'une ignorance absolue du monde me rende honteux à ce point , de la préférence qu'il accorde a ses rêveries sur la réalité de mes tableaux. Non , il ne me convaincra pas d'erreur! J'habite le vrai, moi, et il n'y est pas. Est-on tenu de se perdre dans les nuages pour suivre le caprice des autres ?
Oui , je suis dans le vrai, s'écria-t-il en se dirigeant vers le cabinet de son oncle Des Verriers, qui ne l'avait jamais vu si préoccupé.
— Où vas-tu donc , Washington ?
— Chez vous , mon oncle.
— Que t'est-il arrivé ? comme te voila agité !
— Vous savez , mon oncle , la lettre que j'ai écrite d'après l'avis de mon père , a Socrate Leblanc ?
— Ton père m'en a montré le brouillon.
— Eh bien ! voila la réponse qui me parvient. N'est-il pas mortifiant, mon oncle, de remplir si peu l'attente des gens? Puisque vous avez lu ma lettre , décidez entre nous. Le monde est-il
comme Socratc se Test figuré, ou comme je le lui ai décrit? Soyez juge.
Des Verriers lut la réponse de Socrate ; il rit en lui-même de voir se disjoindre , a son début, cette amitié ménagée avec tant de précaution , et d'être choisi comme arbitre entre deux erreurs , Tune née de l'exaltation de l'esprit , l'autre de L'exaltation du cœur. Qui accordera ces deux couleurs et ces deux sons sera bien habile, pensa le vieillard; il répondit à Washington.
— 11 est possible que tu ne te sois point trompé en restant au-dessous de 1 idéal de ton correspondant, dont je n'approuve pas cependant l'exagération ; mais , à mon sens , s'il est allé trop loin, tu es resté incomplet. Permets-moi une comparaison. Ton calcul était juste, mais il n'était pas fini ; Socrate l'a terminé à sa manière. Comment veux-tu que je me prononce entre un oubli et une licence ?
— Vous me donnez donc tort ?
— Non.
— Mais a-t-il raison ?
— Pas davantage. Ecoute. Tu relèveras facilement, a la prochaine occasion, une foule d'erreurs matérielles semées dans la première partie de sa lettre; quant aux absences de la tienne, montre-lui que le temps et l'espace t'ont manqué pour les éviter.
— J'ai donc commis des erreurs?
— Pas précisément, puisque j'ai dit : absences* Mais , vois-tu , ton père n'a pas l'occasion de te mener dans le inonde , et ta mère te mène trop dans le grand monde. Tu as de l'esprit , qui en doute ? du cœur, de la noblesse ; tu sens plus que tu ne raisonnes , estimable défaut ; si un jour, et cela sera , tu nourris ce feu de l'aliment de l'observation , tu seras alors un esprit solide et complet.
— Que faut-il faire pour cela , mon oncle ?
— Bien voir ; tout est la.
— Est-ce que tout le monde ne voit pas de la même manière? Voir n'est-ce pas bien voir ?
*m Tais-toi, enfant» Voir avec les yeux, ce
n'est pas voir ; c'est regarder comme les boeufs. Les bons observateurs sont ceux qui vous disent, tandis que vous caressez , sur les genoux , un joli petit chien soyeux : Prenez garde, ce chien est enrage'. Il y a beaucoup de choses soyeuses enragées dans la société.
Washington regardait son oncle avec mystère ; il était muet devant Fart avec lequel celui-ci s'amusait de sa candeur, sans le blesser.
— Et qui donc apprend à voir comme cela , mon oncle ?
— L'expérience.
— Oui , mais qu'est-ce que l1 expérience ?
— Une suite de sottises , mon enfant. Ainsi quand on te dira par exemple : Voila un négociant honorable qui a beaucoup d'expérience , dis toi : On lui a fait six fois banqueroute ; si l'on te dit : Voila un vieux général brave comme son épée , et qui a une longue expérience , ajoute encore mentalement : Il a perdu trois batailles.
— Mais , mon oncle , si ceux qui n'ont pas
d'expérience sont expose's à être dupés , et si ceux qui en ont , ont été dupés , à quoi sertelle !
— À quoi elle sert , mauvais logicien ? ancêtre dupe que la moitié de sa vie , à condition cependant qu'on ne mourra pas le lendemain de la dernière erreur. Cependant l'expérience desautresn'estpas tout-a-fait inutile, ajouta Des Verriers, mais d'un ton assez bas pour que son opinion ne ressemblât pas à une conviction. Pour terminer, veux-tu me donner huit jours de ton temps avant de répondre à cette lettre qui t'a amené ici ?
— Mais certainement, mon oncle.
— Tu viendras me chercher demain , et nous sortirons ensemble.
— Bien , mon oncle , et de ce pas je cours dire au cocher de tenir prêt...
— Il n'y a rien à tenir prêt ; nous sortirons à pied, entends-tu?
— Soit; a demain donc, mon oncle.
Et pendant huit jours, Fonde et le neveu ne
se quittèrent pas. Voici la lettre que reçut Socrate à la fin d\me semaine passée par Washington loin de son père le pliiîantrope , et de sa mère la noble dame.
xvn
« Mon cher Socrate ,
a 1° Paris n^a pas de canaux qui sont des rues et des rues qui sont des canaux; il ne ressemble ni a Venise, ni à Amsterdam.
« 2e Paris n'a pas d'arbres devant ses maisons;
à peine en a-t-il sur ses boulevarts et ses places
publiques.
ce 3° Paris n'a pas de places circulaires entourées d'eau où se mirent des statues '. Tune des deux places qui affectent cette forme, la place des \ictoires, et l'autre , la place Vendôme , sont pendant Fêté sèches comme le désert.
ce 4° Paris n'a pas de galeries incommensurables avec des colliers de lanternes qui font que des rameaux d'ombre se croisent sur le pave'. Celles du Palais-Royal sont très incommodes et ne sont pas incommensurables ; celles de la rue de Rivoli sont a peine e'claire'es.
ce 5° Paris a des maisons de sept étages, et jamais les pauvres n'ont été logés au premier ni au second étage, que les gens riches occupent exclusivement.
« 6° Paris n'a paT de petites barques légères sur le fleuve , où l'on ne voit que des bateaux marnois fort disgracieux, des bains sales , des bateaux de blanchisseuses et des trains de bois.
ce 7° Paris n;*g>as de fêtes nautiques comme
SOCRATE LEBLANC. 30 è
Pékin ; et on voit passer sous les croisées plus de fiacres que de gondoles.
« 8° Paris a des maisons où , comme tu dis , sont reçus les enfans trouvas , les orphelins , les femmes de mauvaise vie, les vieillards, les malades; il a des palais pour abriter tous les torts de la civilisation et de la fortune, mais on n'y trouve pas un asile pour les artistes vieux , malades, déçus, fatigues.
« Tu n'as devine juste qu'une chose : c^estque la Seine traverse Paris.
«Il est temps, mon cher Soera'.e, que tu connaisses de quoi se compose ce monde au milieu duquel et si loin duquel tu vis. Ma prochaine lettre renfermera quelques définitions précises des conditions sociales de notre temps. Sans cela , de même que tu as pris Paris pour Venise , Amsterdam et Pékin , il far riverait de confondre un avocat d'aujourd'hui avec Patru dont parle Boileau , un médecin du faubourg Saint-Germain avec le docteur Purgon de Molière , et un homme de lettres édité par le
libraire Ladvocat avec Corneille raccommodant ses souliers pour aller présenter ses hommages au Palais-Cardinal.
« Demain mon projet recevra son' exécution. En attendant , je t'envoie un plan des rues tortueuses, boueuses et caverneuses de Paris.
« A demain.
« Washington de Le vert. »
Mes huit jours de gouvernement ont porté leurs fruits , se dit Des Verriers en cachetant cette lettre, dont l'espr.t était un peu a l'image du sien , de quoi il était secrètement flatté. C'est une vérité , les jeunes gens passionnés sont à qui les veut. Encore un peu il m'aurait pris mon écriture. Malheureusement, il retombera dans quelques jours sous l'autorité de ma soeur et de mon beau-frère; tristes successeurs! N'importe, l'interrègne aura marqué.
Enchanté de son oncle qui pendant la huitaine ne l'avait tyrannisé d'aucune leçon de morale , qui l'avait amusé , au contraire , à chaque instant, par des mots charmans, tout
SOCRATE LEBL'ANC. 309
en le conduisant dans les établissemens les plus curieux de Paris, Washington eût presque demande comme une grâce , après avoir été tant amuse', tant e'merveillé de spectacles nouveaux, d'écrire L'histoire de sa semaine , n'y eût-il pas été engagé par la promesse faite a Socrate.
Sans jeter un regard derrière le sillon de ses phrases , ainsi qu'on fait quand on est ému , jeune, et qu'on n'a pas encore mérité le malheur d'être placé sous la surveillance de la haute police de la critique , Washington écrivit ceci,
«Mon cher frère ,
« Paris, comme tu as semblé le croire d'après moi, n'est pas qu'un assemblage de palais de marbre habités par des princes. Si Paris est la ville qui renferme le plus de théâtres , Paris est aussi la ville qui compte le plus de prisons. Il y a vingt prisons à Paris , sans qu'on s'en doute. Je dis sans qu'on s'en doute , car il est fort difficile, en effet, de découvrir une seule de ces vingt prisons, a moins que d'y èlre con-
duit. La coquetterie des moeurs parisiennes les cache comme une jolie femme dissimule un défaut du front sous des touffes de cheveux. Les unes ressemblent a d'honnêtes maisons bourgeoises; des marchands de vin les encadrent; elles ont la fruitière en face , l'épicier a côté. D'autres sont a l'extrémité des faubourgs , et ont tout-à-fait cette allure pittoresque des existences demi-urbaines , demi-rurales que l'esprit d'économie relègue aux barrières , où Ton boit le vin sans droit. Sais-tu ce que c'est que ce superbe bâtiment dont on aperçoit les combles gothiques et luisans d'ardoises, de bien loin dans les champs, qui se montre au dernier étage , sur dix étages de verdure, ressemblant beaucoup , si j'en crois mon oncle Des Verriers , à V Isola bella du lac Majeur? c'est Bicètre, la capitale des prisons , la villa des galériens , le boudoir où les condamnés à mort font leur dernière toilette.
« La plus inoffensive des vingt prisons de Paris, est ]a prison pour dettes. On y écroue
ceux qui ne payent pas leurs billets ; tout créancier a le droit cTy tenir sous clé son débiteur pendant cinq ans. Un créancier est plus que le roi de France , qui ne peut , pendant deux minutes , faire arrêter un homme. Avec un titre de cent francs, le dernier bottier de Paris a la faculté de disposer de la liberté de l'homme le plus utile à sa famille ou a son pays. Ainsi, en France , cinq ans de la vie d\m citoyen , selon la remarque de mon oncle Des Verriers , sont estimés cent francs.
a Quelques débiteurs se sont vengés de cette souveraineté arbitraire, en faisant leur temps de prison jusqu'au bout , quoiqu'ils eussent les moyens de racheter leur liberté par Pacquittement de leurs dettes. Ils ont désespéré le créancier par le tableau de leur bonheur sous les verroux ; et de la contrainte d^n calcul , insensiblement amenés aux douceurs de l'habitude , ils ont versé des pleurs quand il leur a fallu quitter le régime de la captivité.
« Croirais -tu qu'il y a à Paris, pour les en-
fans de six ans a seize , une prison particulière, de même qu'ils ont un théâtre exprès pour eux? Mon oncle Des Verriers disait en la parcourant avec moi : C'est trop ; une prison , des barreaux de fer , un rgeôlier , pour des enfans qui ont mouché la chandelle avec leurs doigts , ou commis quelque crime analogue ; et s'il se trouve ici des petits voleurs, en bonne justice , ce sont leurs parens qui mériteraient d^tre à leur place. Jusqu'à seize ans , les fautes des enfans sont à la charge des pères qui les élèvent mal. Je ne sais si mon oncle a raison , mais il est bien affligeant de voir languir entre quatre murs humides, dans un quartier infect de Paris, de beaux enfans qui ne demanderaient qu'à courir sur le gazon à la poursuite des oiseaux. Il est vrai qu'on les oblige à travailler du matin au soir; on leur apprend un état. Triste adoucissement ! le travail dans la prison pour les enfans, n'est-ce pas la prison dans la prison ? Heureux les riches et les libres comme moi ! Dans cette prison, j1ai causé avec un scélérat endurci âgé
de huit ans et trois mois , et j'ai acheté une tabatière a un contre-maître de neuf ans!
« Il y a aussi a Paris une maison de correction pour les jeunes filles , pour celles qui probablement se font enlever par leurs amans avant d'avoir atteint huit ans révolus.
« Des enfans passons aux hommes ; non -seulement on a pour eux des prisons après la faute , mais même avant la faute , la loi ne posant pas comme un principe universel que l'homme est innocent avant d'être reconnu coupable , mais arrêtant, au contraire , que l'homme est généralement coupable avant d'avoir été déclaré innocent. C'est d'après cette législation renversée , que la pénalité se règle en France , et cjue son application a lieu. En sorte que chez nous on n'est jamais libre que provisoirement. Ce principe établi comme droit , les prisons s'ouvrent avec le doute , et souvent on a a subir six mois de détention avant le jour du jugement qui vous renvoie de l'accusation.
« On a donné le nom de Maisons de dépôt aux
prisons préparatoires où Ton attend un jugement définitif. La principale est le grand dépôt de la Préfecture de police. C'est surtout la nuit que Paris vide au grand dépôt les charretées dénommes, de femmes et d'enfans, ramassés avec la pelle et le balai dans les viscères des rues. Au rez-de-chaussée sont les femmes , au second et au troisième étage, sont les hommes. J'ai eu peur en posant le pied au seuil de ces salles éclairées par des lanternes, dont la lumière jaune pâlissait derrière des vapeurs fétides. On dirait un marais plein de grenouilles au moment où le soleil se couche. Il y a de la brume, des cris, des mouvemens dans ces salles empestées. J'ai cru y distinguer des choses nues, pleines de cris et d'agitation; mon oncle m'a assuré que ces choses étaient des femmes ; je ne sais s'il se trompe, mais j'entendais tout à la fois, et confusément, et a me rendre sourd et fou, rire, pleurer, manger, dormir, ronfler, crier, soupirer, maudire et danser.
Dans l'espace volaient avec les propos des
ëcorces de fruits , des tronçons de bouteilles , des flocons de cheveux, arrachés par la dispute; Fair manquait; beaucoup de femmes dormaient en tas, F une sur Fautre , superposées par couches , comme des cadavres. Je t'ai dit que la police ramassait tout ce qu'elle rencontrait sur le passage de son tombereau de nuit , sauf à faire le triage le lendemain. Elle aura sans doute renvoyé chez ses parens une jeune fille écrouée là pour avoir été trouve'e endormie , passé minuit , à la porte d'un hôtel. Interrogée par mon oncle, elle a répondu qu'elle s'était égarée dans son chemin, en se rendant a la campagne par les barrières, et que la police, peu satisfaite de ses explications, Favait conduite au dépôt. Elle aura été relâchée ; mais en attendant, dans quelle société , dans quel lieu aura-t-elle passé la nuit?
«Quinze mille individus par an , m'a appris mon oncle, passent par cet horrible corridor, qui mène à la Force, a Poissy et h Féchafaud.
« De la maison de dépôt, les prisonniers sont
écoules dans les maisons d'arrêt , au moyen de voitures spéciales , car tout se fait avec décence à Paris. Ce sont de belles voitures semblables à celles des teinturiers , traînées par un vigoureux cheval. Elles sillonnent les plus riches quartiers , a toute heure du jour , sans que personne se doute de la nature des voyageurs qu'elles portent. L'état paye 110,000 fi*, pour les courses qu'elles font dans l'année.
« La maison d'arrêt de Paris se compose de la grande et de la petite force , en tout neuf quartiers ou bàtimens , dont sept s'appliquent à un nombre égal de catégories de délits ou de crimes; figure-toi une ville, On y voit le bâtiment des prévenus pour la première fois , le bâtiment des voleurs infirmes , le bâtiment des scélérats adolescens , la maison des vieillards; le bâtiment des petits délits est divisé en appartemens de résistance , en cabinet des injures , en cabinet de cris séditieux, rixes, coups, etc., et d'autres appartenons sont encore affectés aux escroqueries , a.\xxjaux, aux abus de confiance,
et d'autres enfin sont destinés au logement des vols simples, et aux crimes et vols qualifiés. À la galanterie près , on croirait lire la description du pays du Tendre ; et il serait assez curieux , sans que la curiosité' , en pareil cas , nuisît à la morale, de mettre en regard la carte parlante du pays du Vice et la carte symnolique du pays du Tendre. Ne serait-il pas utile de voir comment le vallon du Petit Désir correspond a l'appartement des Petits Vols ?
« Quoi qu'il en soit, tu vois que chaque prison a sa fiole. Malheureusement il arrive souvent qu'une fiole s'épanche dans l'autre , et que ce qui est entré à la Force simple acide en sort arsenic.
« La population de la Force est de neuf cents habitans ; elle est presque aussi élevée que celle de certaines capitales allemandes.
« Après les prisons préventives , dont je viens de te parler , se déroulent sur une longue échelle les prisons répressives ou pour peines. Les peines
se résument dans la privation de la liberté ; elles sont subies dans des prisons qui sont de quatre sortes : maisons de correction, maisons de force,
FORTERESSES et BAGNE.
« Ces lignes te confirmeront , bien plus que ne Feussent fait des protestations spéciales, qu'il y avait dans ma dernière lettre des lacunes à combler. Je rétablis chaque chose pour ton instruction personnelle et au profit de la mienne, un peu trop prompte d'abord a se passionner pour la surface , au lieu d'étudier le fond.
« Je pourrais me dispenser de te parler des prisons pour peines, après Ten avoir donné une idée par les prisons préventives. Cent cinquante prisonniers habitent Sainte-Pélagie ; quatre cents la maison de correction pour les hommes , située rue de la Clé ; trois cents la maison de correction pour les femmes , située dans le faubourg Saint-Denis ; cinq cents la maison de correction pour les filles publiques; sept cents la maison de répression de la mendicité et du vagabondage , placée à Saint-Denis;
huit cents le dépôt de mendicité de Villers- Cotterets.
« N'est-ce pas une pensée terrible , celle de savoir que près de dix mille hommes et de dix mille femmes hurlent de colère nuit et jour dans leur cage pour la briser et se ruer à travers la société? Mon oncle Des Verriers a beau rire, je ne riais pas, moi , lorsqu'il me disait : « Ceux-ci veulent voler, ceux-là égorger, ceux-là incendier ; et ils voleront , ils égorgeront et ils incendieront quand ils seront dehors ! rien ne les arrêtera.
« — Mais, mon oncle, luirépondais-je , si on les rendait meilleurs ! — Te voilà comme ta mère ! tu crois qu'on les rend meilleurs en leur prêchant le carême ; ou, comme ton père , en les logeant dans des cellules.
u Système cellulaire ! Ce mot le rendait fou d'ironie et de gaieté ; et il me disait : « Parce qu'ils séparent pendant la nuit un voleur d'un autre voleur, ils croient, au lever du soleil, trouver deux honnêtes hommes ; mais c'est la mode. Le système cellulaire régnera quelques
années comme a régne' le système du bâton ; et puis il retournera en Amérique , d'oii il vient. Cet homme a la criminelle audace de contrefaire la signature d'un autre ; on le punit , on le met dans une cellule : celui-ci a la soif de l'or ; il vole , on le cloître dans une cellule ; celui-là ne désire que la destruction ; il incendie un champ , vite pour lui une cellule ! Mais le petit voleur , dit-on , qui fréquente un grand voleur , apprend de lui ses secrets pendant la nuit, et devient à son tour un grand voleur ; et l'assassin qui les endoctrine l'un et l'autre en fait deux assassins. — Soit ; mais en les isolant , au lieu d'avoir trois assassins , il restera toujours , comme auparavant , deux voleurs et un assassin. — Sans doute; mais, pris à part , on aura bon marché de la résistance de chacun, et l'éducation qu'on leur destine n'aura aucune funeste suggestion à craindre. » Et mon oncle de rire et d'ajouter : « La cellule n'est donc que le moyen d'un moyen. Le grand moyen , c'est l'éducation.
— Et que leur enseignerez-vous aux voleurs?
— La religion. — Et qu'est-ce qu'elle dit , cette religion ? qu'il ne faut pas'voler ; mais elle dit aussi que nous sommes tous égaux , cette religion ; et le voleur qui vole une pendale à celui qui en a deux établit l'égalité , et rentre dans la religion par la porte de fer du droit ; celui qui possède dix millions doit neuf millions à neuf autres ses semblables en tout, en visage , en force, en douleurs, en désirs.
— Mais, mon oncle, me suis-je écrié, il n'y a qu'à répondre aux voleurs que celui qui a dix mêlions les a gagnés.
— Cest possible. Alors il faudra examiner les titres de chaque homme à la richesse qu'il possède; car il n'y a pas une justice pour punir celui qui vole un million à celui qui en a dix , et une justice pour laisser jouir avec impunité celui qui a volé les dix millions.
— Mon oncle , vous avez raison.
— J'ai raison , n'est-ce pas ? Alors , mon ami,
sais-tu ce qui va arriver ? C'est que non-seuiei. 21
ment tu appelleras a toi tous les voleurs des prisons pour examiner le compte des riches , mais le monde'entier ; car le monde entier est vole' ici-bas par la plupart de ceux qui possèdent : la mêlée sera affreuse , et la société pourrait bien y périr. Ainsi donc, mon ami, les voleurs n'étant que les justiciers maladroits du peuple, il y aura toujours le même nombre de voleurs malgré les cellules, les prédications , les philantropes et les bonnes âmes ; et il y en aura toujours, tant qu'on ne verra pas aussi clair dans la fortune de ceux qui ont que dans la misère de ceux qui n'ont pas. Qu'on ne vienne pas dire que les voleurs ne raisonnent pas lorsqu'ils volent. S'ils ne raisonnent pas avec leur tête , ils raisonnent avec leurs yeux , éblouis du trop plein des autres , de l'or qui rayonne à travers les murs et les coffres , quelque épais qu'ils soient ; ils raisonnent avec leurs sens ouverts aux fumets de toutes les jouissances éparses autour d'eux. Voler, criait mon oncle , n'est donc que la vengeance aveugle de
SOCÎIATE LEBLANC. 32S
quelques-uns, exercée malheureusement sans profit pour la profonde justice des autres. Voila ce qu'il ne faut pas dire, mon ami , a-t-il ajouté en terminant , car les voleurs seraient remplacés par des assassins , si une répartition avait lieu. « Je n'ajouterai rien à cette lettre dont une bonne partie est au moins aussi souvent l'expression de la pensée de mon oncle que de la mieftne. Si elle est si grave, ne t'en prends qu'a toi et a lui , a toi surtout , si près de t'imaginer Paris, sur le hasard de quelques-unes de mes paroles, comme une ville des Mille et une Nuits ; une ville d'un seul diamant , n'est-ce pas ? « Adieu.
« Washington de Levert. »
Profitant avec autant de promptitude que de joie de la retraite momentanée de sa femme dans un couvent où elle avait Fhabitude d^aller accomplir, une fois par an, ses grands devoirs religieux , le duc de Levcrt , libre de toute entrave domestique, s'abandonna a la réalisation d'un projet cclos depuis bien des semaines de
doute et d'inquiétude dans le vaste champ de ses spéculations. Enfin L'heure du triomphe allait sonner ! et quels maux ne fait pas oublier cet instant suprême de réparation? C'est l'instant où le général méconnu a obtenu le commandement d'une armée , c'est celui où le poète dramatique, sorti de son obscurité, entend le régisseur crier : Tout est prêt ; au rideau ! au rideau !
Ce n'était pas trop de l'activité des vingt ou trente domestiques de l'hôtel ; ce n'était pas trop de l'hôtel entier élevé à l'importance d'un temple, ce jour-la, pour fêter l'inauguration de la pensée du duc de Lever t. Pour la recevoir dignement dans ce inonde où elle était attendue , la serre du jardin avait fourni ses plus beaux arbustes, étages par une main ingénieuse le long de l'escalier ; la cuisme regorgeait de cuisiniers ; les buffets ployaient sous le poids des fruits et des friandises.
La foule des convives avait répondu avec religion a l'heure indiquée dans les lettres d'in-
vitation. Us circulaient d'une salle dans l'autre, se demandant , sans échanger aucune réponse satisfaisante , le motif pour lequel le duc les avait réunis chez lui en si grand nombre. Nul d'eux ne doutait cependant de la nature de la communication qu^il allait leur faire. Elle toucherait a coup sûr par quelque point à la philantropie; car, grâce a des intimités saintes, nouées à travers l'indifférence du monde , toutes les catégories d'invités se reconnaissaient, les unes pour appartenir à la Société des Naufrages , les autres a la Société pour l'amélioration des dômestiques. Membres, présidens, secrétaires, correspondans étrangers , étaient heureux de respirer le même air , dans le même lieu et dans l'attente d'une révélation infailliblement chère aux affections de tous. Si la salle se fût abîmée sous eux, au même instant le monde philantropique eût péri dans l'élite de ses représentans. Le sort eut pitié du monde.
On sonna le diner.
Le duc présidait le banquet ; à sa droite
était son fils, a sa gauche un étranger que nous allons faire connaître; en face, un autre étranger cligne également (Tune mention particulière , et auprès duquel était assis Des Verriers. De ces sommités partaient , pour y revenir , les lignes d'un parallélogramme d'habits noirs et de serviettes Manches, galerie accidentée par les points lumineux aes carafes, à travers lesquelles se montrait la limpidité des eaux. Il serait glorieux d'ajouter , pour le charme de la description et surtout pour l'édification des belles âmes, que chaque philantrope portait sur son visage le reflet de ses vertus. Mais il n'en était pas ainsi. Là où la phrénologie eût assurément trouvé son compte, la beauté n'avait pas le sien. Il faut croire que la philantropie , en faussant les cartilages, n'embellit pas le teint. Tel convive empaqueté dans sa serviette avait l'air d'un hibou malade ; tel autre d'un canard , a la pose de sa tete et au mouvement de ses lèvres ; tel autre d'un dogue pensif et accablé de chagrin; tel autre d'un renard , à la proéminence aiguë
de la partie inférieure du visage. 11 y avait aussi beaucoup de têtes de boeuf , aux narines ouvertes et au front spacieux ; les hures de sanglier ne manquaient pas, les fouines pullulaient ; mais ce qui dominait , c'était le perroquet. Combinée avec la bienfaisance, Pétudc courbe le nez d'une désespérante façon. Respectons les bizarreries delà nature, mais accusons son acharnement a voûter ce cartilage essentiel du visage. Au total , l'entourage de la table ressemblait a la confusion d'une ménagerie d'animaux échappés de leurs cages. Pour finir une description comme elle a été commencée , disons que le duc de Levert , avec sa tète droite et haut portée, ombragée de cheveux blancs , avait Pair d'une belle cigogne , et que Des Verriers, le vieux, le positif, le narquois Des Verriers, rappelait par ses cheveux noirs , malgré son grand âge , par son nez de fer, le corbeau séculaire qui sortit de Parche et qui n'y retourna plus.
Après le sacrifice du potage au jus d'écre visses,
il survint un incident notable au milieu du banquet. DWdinaire on boit après le potage ; mauvais ou bon, l'usage est consacré. Cependant chaque convive attend inutilement que les domestiques versent a la ronde le coup de madère. Pas de madère, pas même le verre a pied place' en vedette auprès du verre destiné au bordeaux. Comment expliquer ce double oubli ?• Ni vin , ni verre a pied ! Sous la main de Pinvité ne se placent que le verre banal et la carafe d^au. Mais Ton passe aux entrées , et Févènement fait diversion.
Est-ce encore une erreur du sommelier? estce a la nn une plaisanterie de mauvais goût , que ne peut se permettre , son caractère étant bien connu, le maître de la maison? Qu'est-ce donc? Mais après les entrées comme après le potage , aucun vin ne se montre , soit dans les flacons , soit dans la main des domestiques. Douloureuse perplexité! inouie dans les fastes des communions philantropiques ; point de vin ! point de vin ! Une explication éclaterait bientôt, car il est
des courages pour toutes les actions , lorsque le duc se lève , emplit d'eau son verre , et invite rassemblée à lui faire raison du toast qu'il va porter.
On salue, mais boire est impossible. Froide a l'oeil et aux lèvres, cette eau insinue son engourdissement au coeur. C'est a peine si les verres touchent aux dents. Du poison n'eût pas soulevé une plus universelle horreur.
Le duc se rassied et pose son verre , qu'il a vide jusqu'à, la dernière goutte d'eau. On écoute, car le duc va parler.
« Messieurs ,
« Peut-être ai-je eu lort de ne pas vous prévenir, avant de nous mettre à table, du motif pour lequel j'avais pris la liberté de vous réunir chez moi. C'est pour vous soumettre une idée qui touche de très près a la sainte cause de l'humanité , cause si chère a nous tous , et défendue par nous tous avec une patience et un désintéressement si louables, depuis tant d'an-
nées. Vous excuserez, messieurs, le retard de ma communication en faveur de la préoccupation qu'elle a fait naître en moi. »
Un murmure approbateur accueille ce début. Beaucoup espèrent avec raison que l'absence du vin sera justifiée ; l'exorde l'annonce.
Le duc reprend :
« Messieurs, jusqu'ici nous croyions avoir beaucoup travaillé au profit de la sagesse, et certes! si nous nous en rapportions aux éloges du dehors , nous ne nous tromperions pas, mais a ne consulter que notre conscience, et au moment de lui offrir un nouveau sujet de ravissement, nous devons nous avouer que nous n'avons rien fait. »
— Comment, rien fait? interrompt un membre de la société pour l'émancipation des hommes de couleur : nous sommes la cause de trois cents incendies au moins dans les Antilles !
— Rien fait ! répète le président de la société pour l'amélioration des prisonniers; et les cellules? et les voitures couvertes? et la flanelle?
Et chaque molécule philantropique , agrégée
à quelque corps pour une amélioration quelconque , de répe'ter : — Nous n'avons rien fait !
« Rien fait , persiste le duc ; rien , tant que rhomme tuera son corps , abrutira son intelligence , avilira son âme par Tin tempérance. La source de l'intempérance , c'est le vin , ce sont les liqueurs, c'est l'alcool, mot empoisonné, mot qu'il faut dire pourtant. Le crime naissant de l'erreur de l'esprit, l'erreur de l'esprit de l'excès des boissons, pour anéantir, d'un coup, le crime, anéantissons l'usage de toutes les boissons. Fondons , il est temps , messieurs, fondons des sociétés de tempérance , comme en ont l'Angleterre et l'Amérique. Honneur à elles ! »
Le duc était superbe.
« L'intempérance a eu ses hideuses annales , messieurs, depuis la plantation de la vigne et depuis la distillation inventée par un Arabe , qui cherchait le poison universel; la tempérance aura ses pages blanches comme les beaux fleuves , et que M. Ramsay nous lira. M. Ramsay est le noble étranger que vous voyez à mon coté ; il
revient d'Amérique exprès pour mettre en communication les sociétés de tempérance du Nouveau-Monde arec celles de l'ancien. Vous allez l'entendre ; président lui-même de la société de tempérance du Haut-Canada , sa parole aura du retentissement.
« Ai-je besoin d'aj outer maintenant, messieurs, que Tabsence du vin sur cette table n'est que rengagement pris par nous de prêcher d'exemple aux yeux du monde que nous allons réformer.
« Je laisse la parole à M. Ramsay. »
M. Ramsay se leva , salua a droite , à gauche , devant lui , saisit les revers de son habit , afin d'avoir une contenance , et commença ainsi :
« Messieurs ,
« Mon grand-père était un ivrogne , ma grand'mère mourut de combustion instantanée, mon père buvait une bouteille d'eau-de-vie à chaque repas, et pendant vingt ans, moi qui
SOCRA.TE LEBLANC. 335
vous parle , messieurs , j'ai été le plus grand ivrogne du Haut-Canada. »
On remarqua qu'au moment où M. Ramsay entonnait son discours d\ine manière si personnelle, l'étranger placé auprès de Des Verriers sortit un petit livre de sa poche et le plaça a son côté. Cet étranger s'appelait M. Steward.
M. Ramsay seul sembla comprendre la portée de cet incident si indifférent pour les autres convives . Cependant il poursuivit.
a Savez-vous combien il y a d'Ivrognes en Amérique , ma belle patrie , à l'heure qu'il est? trois cent soixante et quinze mille sur douze millions d'habitans. Savez-vous combien il en meurt par an ? trente-huit mille ? Pas un ivrogne de moins. Savez-vous à combien s'élèvent les frais de justice criminelle, nécessités par les procès qui naissent a la suite des abus de Tintempérance? a 47,154,000 francs. »
— Horreur! interrompit le duc, horreur!
Un pays où la liberté de l'homme est si belle et si illimitée !
« Savez- vous , messieurs, quelles sont les maladies produites par l'usage des liqueurs fortes? Dix mille. Je n'en citerai que trois : l'épilepsie , la pneumonie et la folie. »
Le ton inspire de M.Ramsay absorba l'attention des pliiiantropes de plus en plus effrayés au souvenir de tout le vin qu'ils avaient bu pendant leur vie.
Le service élant interrompu depuis qu'il avait la parole, les domestiques ne savaient si cette conversion a. la tempérance n'envelopperait pas dans un même anatlième les mets avec les vins.
Un d'eux osa demander cependant , mais tout bas a Des Verriers, s'il fallait ou non servir une gelée au rhum et des truffes au vin de Champagne.
— Gardez-vous de les oublier, maladroits! Seulement appelez la gelée au rhum, gelée de santé , et les truffes au vin de Champagne , tubercules a l'eau tout simplement.
«Mais, messieurs, continua M. Ramsay, toujours un peu chagrin du livre posé a coté de
M. Steward , le convive voisin de Des Verriers ; mais, messieurs , réjouissons-nous : depuis 1813, F Amérique, la glorieuse Amérique, a fondé des sociétés de tempérance , arches de salut des peuples nouveaux. Il y en a treize dans le Maine, vingt-trois dans le New-Hampshire , sept dans le Vermont , trente-neuf dans le Massachusetts , trente-trois dans le Connecticut , soixante-et-dixhuit dans l'état de New- York , et dans une proportion aussi généreuse, on compte des sociétés de tempérance dans tout le reste de l'Amérique . » — Mon oncle , dit tout bas Washington en
faisant couler sa voix très doucement le long de
la table jusqu'à Des Verriers , mais où veut-il en venir? Si nous n'avons pas d'ivrognes en France , à quoi y serviraient tant de sociétés de tempérance? La Normandie boit du cidre, l'Alsace de la bière, et les provinces méridionales sont très sobres.
Des Verriers répondit cauteleusement a son neveu : — Est-ce que tu me demandes de
l'eau? Tiens, mon enfant,
Washington fut forcé de boire , au grand épanouissement de son père , glorieux de la condescendance de son fils aux paroles éloquentes de M. Ramsay.
« Il est vrai que ces sociétés ne reculent devant aucun effort, aucun sacrifice. Chaquesociété a son journal de tempérance ; et en voici la preuve , » dit 31. Ramsay en lançant sur la table le Journal de l'Humanité , The Tempérance Recorder, la Revue trimestrielle de Tempérance, et une pluie de petits traités rouges , bleus , verts distribués en Ecosse, en Irlande , à Bombay, à Ceylan, à Calcutta, a Madras, etc., etc., etc. Chacun de ces livres offrait, outre d'exceliens conseils, une gravure représentant un intempérant tantôt dans l'acte de l'ivrognerie, tantôt dans la posture du repentir. La la vignette étalait l'abrutissement des Falstaff du Nouveau - Monde et de Tancien ; et ici, elle les montrait se délectant avec de Peau au bord de quelque fleuve, source inépuisable , symbole , miroir de tempérance.
Rien n'eût troublé cet épisode du dîner, si ce
n'est ce maudit petit livre que touchait de temps à autre, avec une componction maligne, M. Steward, placé vis-avis de M. Ramsay.
Tandis que celui-ci prenait haleine , le duc de Levert lui adressa quelques éloges, en le remerciant , comme père, d1 avoir gagné son fils à la belle cause de la tempérance.
— Jeune homme, reprit alors M. Ramsay, • nous aurons d^autres droits à votre reconnaissance , quand vous saurez que les sociétés de tempérance américaines forcent même les esclaves à ne boire que de Peau.
— Ah ! il y a donc des esclaves en Amérique? interrompit naïvement Wasliington.
— Le mot est dur , reprit M» Ramsay , il y a des esclaves, oui, mais dans un but utile ; ce sont des esclaves libres.
— 11 n'^Ctt pas de but utile à Tesclavage , coupa net le président de F Association pour l'af" franchissement des esclaves.
M. Ramsay pâlit.
Le duc fut déconcerté.
Pour étouffer un rire qui lui montait aux lèvres , Des Verriers dit tout bas à M. Ramsay : a Voulez-vous de cette gelée de santé ? »
La moitié de la gelée au rhum tomba dans Fassiette du président de la société de tempérance du Haut-Canada.
— Oui ! je ferai entendre ma voix , reprit l'ennemi des possesseurs d'esclaves. Oui ! l'Amérique qui nous envoie la tempérance, devrait abolir l'esclavage. Oui ! au lieu de gorger d'eau les noirs , il vaudrait mieux les affranchir. Leur donner des coliques, est-ce les rendre libres? Vous leur avez supprimé l'eau-de-vie, parce que c'est encore la un moyen d'économiser sur eux. Les malheureux , dans les rêves de l'ivresse , voyaient du moins quelquefois la liberté. Que voulez-vous qu'ils rêvent en buvant de l'eau?
— Bravo! bravo! crièrent toulrles philantropes, heureux d'applaudir en apparence un mouvement oratoire pour mieux cacher la colère de guet-apens de tempérance, qui les avait mis au régime nauséabond de l'eau.
SOCRATE LEELASC. 341
— Vous défendez donc l'intempérance? s'écria M. Hamsay, fier de devenir accusateur d'accusé qu'il était, et en s' adressant a l'ami des noirs.
— Non, mais vous, vous soutenez l'esclavage.
— Et vous ! vous permettez l'ivrognerie !
— Vous, le fouet !
— Vous, l'assassinat de l'intelligence.
— Vous! le supplice du corps.
— Il est temps , messieurs , de vous mettre d'accord , intervint l'homme au petit livre , monsieur Steward.
« Je suis président de la Société biblique de la Nouvelle-Hollande , et ce livre est une Bible.
« Notre société biblique de la Nouvelle-! îollande, messieurs, a été aussi la première a proclamer que l'homme était libre, mais qu'il devait obéir jusqu'au jour ou Dieu permettrait sa délivrance ; clic a été aussi la première a conseiller la tempérance, puisqu'elle a enseigne les
vertus chrétiennes qui comprennent , a coup sur, la tempe'rance. »
Il semblait d'abord que le pre'sident de la société biblique allait concilier tous les différens en les côtoyant, mais par malencontre, voici ce qui arriva.
Le membre pour l'abolition de l'esclavage reprit l'argument , et s'écria :
— \os sociétés bibliques n'aboutissent a rien. Elles disent a l'esclave de se résigner, comme si, depuis quinze siècles, il n'était pas résigné. Dérision ! c'est en vertu de la morale de Jésus- Christ qui a aboli la servitude que vos missionnaires engagent a la supporter. Vos consolations sont des mensonges. Que vos sociétés ne se vantent pas tant d'avoir précédé les sociétés de tempérance dans la recommandalion de Peau , et dites-vous plutôt que ni elles ni vous n'avez rendu l'esclave à la liberté.
— La Bible un mensonge ! repartit l'homme biblique. Blasphème!
— Je n'ai pas dit que la Bible est un men-
socrate Leblanc: 343
songe. J'ai avancé que les socie'tés bibliques étaient des boutiques d'orviétan.
— Très bien ! appuya M. Ramsay pour se réconcilier avec Fabolitionniste et pour mieux dauber sur le biblique.
— Vous dites : Très bien', vous! M. Ramsay , dont j'ai respecté les bavardages sur la tempérance, riposta M. Steward à M. Ramsay.
— Je dis : très bien ! car , messieurs , soutint M. Ramsay avec colère , savez-vous que les sociétés de tempérance ont eu beaucoup à souffrir de l'influence des sociétés bibliques! Sociétés de malheur ! Il faut le dire. Forcés de se créer des distractions en l'absence de l'ivrognerie dont nous les privons, les affiliés aux sociétés de tempérance se sont mis à lire la Bible, et sont devenus théologiens ; une fois théologiens, les malheureux s'égorgent pour des points de conscience, comme ils s'égorgeaient auparavant , quand ils avaient bu.
— C'est qu'ils boivent toujours , repartit M. Steward, le philantrope biblique.
344 WASHINGTON LEVLRT.
«-*■ C'est qu'ils discutent sur l'Apocalypse et vos fatras de Bibles, cria 31. Ramsay.
— Ce sont des hypocrites , surajouta l'abolitionniste.
— M'avez-vous invité, monsieur le duc, demandèrent à la fois M. Ramsay , M. Steward et l'abolitionniste, pour me faire insulter?
— Messieurs , il y a du bon en tout , intervint Des Verriers , et vous êtes tous d'accord plus que vous ne pensez. M. Steward est un ami de l'humanité; M. Ramsay un ami de l'humanité; M. le président de la société pour l'abolition de l'esclavage , un ami de l'humanité ; rien ne vous sépare , si ce n'est le moyen de parvenir à la rendre heureuse, comme vous la voulez tous.
— C'est vrai ! — crièrent tous les philantropes; embrassez-vous e Les dissidens ne s'embrassèrent pas , car ils furent distraits tout a coup par la quantité de bouteilles de vin , de flacons de liqueurs que les domestiques , sur un geste du duc de Lever t , posèrent sur la nappe.
Après tant d'éloquentes paroles sur et contre l'intempérance , que signifiait , grand Dieu ! ce luxe envahissant de boissons ?
— Messieurs, dit le duc en versant du vin de Frontignan dans le verre altéré de chaque convive , voyez si la tempérance n'aurait pas dû être un des commandemens de Dieu !
Chaque philantrope portait son verre de frontignan à sa bouche desséchée, quand le duc s'écria :
— Arrêtez ! ne buvez pas si précipitamment , messieurs.
— Serait-ce du poison ?
— Oui ! car c'est du vin.
— N'est-ce pas pour que nous le buvions qu'il a été versé ?
— Sans doute ! mais avant de le boire , messieurs , dites-vous que ce frontignan si pur, si limpide a l'œil , contient, sur cent parties de liquide, douze parlies d'alcool.
— Douze parties d'alcool! ! répondirent les
philantropes , en avalant les parties et les fractions ; c'est épouvantable !
De nouveau les verres se remplirent du vin de Zante, si chaud à la poitrine et si attrayant à la vue.
— Ce vin de Zante , messieurs, n'est ni plus ni moins qu'un brasier pour le sang. Son ardeur active la circulation et porte au cerveau un grand trouble moral , d'où les crimes. Il contient, c'est effrayant a énoncer, dix-sept parties d'alcool sur cent de liquide. C'est un incendie.
— Un véritable incendie, affirmèrent les convives, qui s'incendièrent d'un trait.
Excepté M. Ramsay et le duc de Levert, tous les invités commençaient a sentir les effets du frontignan et du zante. Et alors ce furent des élans universels de protestation en faveur de la fondation d'une société de tempérance.
— Oui ! fondons cette société ; fondons-la. Qui s'y opposerait ?
— Et vous ne connaissez pas tout encore ,
messieurs, reprit le duc; essayez, si vous l'osez, de ce Calcavella, qui sur cenl parties, en porte vingt alcooliques.
— Nous Posons.
— Qu'éprouvez-vous dans tout le corps ?
— Un bien-être affreux , une insidieuse satisfaction.
— Oui ! vive la société de tempérance ! Mort aux intempérans! Embrassons M. Ramsay, le président de la société de tempérance du Haut- Canada !
En masse , les convives se levèrent et donnèrent l'accolade au phlegmatique M. Ramsay. Le duc étincelait de bonheur.
— Que je me félicite de l'unanimité de vos opinions sur une si belle question , messieurs ! Et puisque vous êtes convaincus des terribles effets de l'intempérance sur l'humanité , quand elle s'y livre...
Le duc fut interrompu par une voix qui dit :
— Faisons plus ; fondons une société pour qu'on ne fume plus.
Et une autre voix : — Pour qu'on ne prise plus.
Et une autre : — Pour qu'on ne mange plus. . . ou à peine.
— Mon oncle, dit Washington à Des Verriers, il me semble qu'a en croire ces messieur , vivre est le plus grand excès d'intempérance.
Des Verriers n'eût pas répondu à son neveu quand même sa voix n'eût pas dû être couverte par les acclamations qui accueillirent ces dernières paroles du duc.
— Voici la couronne de l'Intempérance, messieurs , la messagère de la mort, la mort ellemême, Finfernale eau-de-vie ! et son frère le rhum! ceci corrode, ceci anéantit, ceci tue! I/eau-de-yte, exécration ! exécration ! renferme cinquante-quatre parties d^alcool sur cent. La science même, si téméraire et si scrutative, n'est pas assez hardie pour constater ce venin.
— Constatons le venin ! fut un cri général; et une ronde de philantropes, après s^ctre
S0CRATE LEBLANC. 349
assurée de la présence de l'alcool dans L'eau- devie, entoura la table en chantant : Vive la tempérance ! vive la société de tempérance ! vive le président delà société de tempérance... couronnons-le !
On jeta alors des serviettes sur la tète du duc, et quelques verres accompagnèrent les serviettes ; des bouteilles roulèrent sous les pieds. Tout se passa du reste avec décence.
Aucun couvert ne fut volé ; et le lendemain la première société de tempérance fut fondée a Paris.
FIN Dli PREMIER VOLUME.