Waterloo
Je n'ai jamais rien vu d'aussi joyeux que le retour de Louis XVIII, en 1814.* C'était au printemps, quand les haies, les jardins et les vergers refleurissent. On avait eu tant de misères depuis des années, on avait craint tant de fois d'être pris par la conscription et de ne plus 5 revenir, on était si las de toutes ces batailles, de toute cette gloire, de tous ces canons enlevés, 2 de tous ces Te Deum? qu'on ne pensait plus qu'à vivre en paix, à jouir du repos, à tâcher d'acquérir un peu d'aisance et d'élever honnêtement sa famille par le travail et la bonne 10 conduite.
Oui, tout le monde était content, excepté les vieux soldats et les maîtres d'armes. 4 Je me rappelle que, le .3 mai, quand l'ordre arriva de monter le drapeau blanc 5 sur l'église, toute la ville en tremblait, à cause des soldats de 15 la garnison, et qu'il fallut donner six louis 6 à Nicolas Passauf, le couvreur, pour accomplir cette action courageuse. On le voyait de toutes les rues avec son drapeau de soie blanche, la fleur de lis 7 au bout, et de toutes les fenêtres des deux casernes les canonniers de marine 20 tiraient sur lui. Passauf planta le drapeau tout de même, et descendit ensuite se cacher, pendant que les marins le cherchaient en ville pour le massacrer.
C'est ainsi que ces gens se conduisaient. Mais les ouvriers, les paysans et les bourgeois en masse criaient : " Vive la paix I A bas la conscription !" parce que tout le monde était las de vivre comme l'oiseau sur la branche 5 et de se faire casser les os l pour des choses qui ne nous regardaient pas.
On pense bien qu'au milieu de cette grande joie, le plus heureux c'était moi. Seulement, au lieu d'avoir peur de la conscription, comme en 1813, alors c'était
10 autre chose. Les hommes ne sont jamais tout à fait
heureux ; il faut toujours* des misères qui les tracassent ;
combien de fois n'ai -je pas vu cela dans ma vie ! Enfin,
voici ce qui me donnait du chagrin :
% Vous saurez que je devais me marier avec 3 Catherine ;
15 nous étions d'accord, et la tante Grédel 4 ne demandait pas mieux. Malheureusement, on avait bien licencié 5 les conscrits de 1815, mais ceux de 1813 restaient toujours soldats. Ce n'était plus aussi dangereux d'être soldat que sous l'Empire. Beaucoup d'entre ceux qui s'étaient
go retirés dans leurs villages vivaient tranquillement sans voir arriver les gendarmes ; 6 mais cela n'empêchait pas que, pour me marier, il fallait une permission. Le nouveau maire n' aurait jamais voulu m'inscrire sur les registres sans avoir cette permission, et voilà ce qui me
ZS troublait.
Tout de suite, à l'ouverture des portes/ le père Goulden avait écrit au ministre de la guerre, que je me trouvais à Phalsbourg, 8 encore un peu malade, et que je boitais, depuis ma naissance, comme un malheureux, mais qu'on
30 m'avait pris tout de même dans la presse; 9 — que j'étais un mauvais soldat, qui ferait un très bon père de famille,
et que ce serait un véritable meurtre de m'empécher de me marier, parce qu'on n'avait jamais vu d'homme plus mal bâti ni plus criblé de défauts ; qu'il faudrait me mettre dans un hôpital, etc., etc.
C'était une très belle lettre et qui disait aussi la vérité. 5 Rien que l'idée* de repartir m'aurait rendu malade.
Enfin, de jour en jour, nous attendions la réponse du ministre, la tante Grédel, le père Goulden, Catherine «t moi. J'avais une impatience qu'on ne peut pas se figurer; quand le facteur Brainstein, le fils du sonneur 10 de cloches, passait dans la rue, je l'entendais venir d'une demi -lieue; cela me troublait, je ne pouvais plus rien faire et je me penchais à la fenêtre. Je le regardais entrer dans toutes les maisons, et, quand il s'arrêtait un peu trop, je m'écriais en moi-même: "Qu'est-ce qu'il a 15 donc à bavarder si longtemps ? Est-ce qu'il ne pourrait pas donner sa lettre tout de suite et ressortir ? C'est une véritable commère, ce Brainstein ! " Je le prenais en grippe," quelquefois même je descendais et je courais à sa rencontre en lui disant ; 20
"Vous n'avez rien pour moi ?"
— Non, monsieur Joseph, non, je n'ai rien," disait- il en regardant ses lettres.
Alors je revenais bien triste, et le père Goulden, qui m'avait vu, criait : 25
"Enfant! enfant! voyons, un peu de patience, cela viendra . . . cela viendra . . . nous ne sommes plus, en temps de guerre.
-r-Mais il aurait déjà pu répondre dix fois, monsieur Goulden. 3*
— Est-ce que tu crois qu'il n'a d'affaire que la tienne?
Il lui arrive des centaines de lettres pareilles tous les jours ; chacun reçoit la réponse à son tour, Joseph. Et puis, tout est bouleversé maintenant de fond en comble. Allons, allons, nous ne sommes pas seuls au monde ;
5 beaucoup d'autres braves garçons, qui veulent se marier, attendent leur permission."
Enfin, il fallait toujours attendre.
• Au milieu de cette grande impatience, je voyais tous les jours des choses nouvelles, qui me reviennent mainte-
io nant comme une véritable comédie qu'on joue sur la foire: je voyais les maires, les adjoints, les conseillers municipaux des villages, les marchands de grains et de bois, tous ces gens que Ton regardait depuis dix ans comme les meilleurs amis de l'Empereur, — et qui même
15 étaient très sévères quand on disait un mot contre Sa Majesté — je les voyais, soit à la halle, 1 soit au marché, soit ailleurs, crier contre le tyran, contre l'usurpateur et l'ogre de Corse. 8 On aurait dit que Napoléon leur avait fait beaucoup de mal, tandis qu'eux et leurs familles
20 avaient toujours eu les meilleures places.
J'ai pensé bien souvent depuis que c'est ainsi qu'on a toujours les bonnes places sous tous les gouvernements, et malgré cela j'aurais eu honte de crier contre ceux qui ne peuvent plus vous répondre et qu'on a flattés mille
25 fois; j'aurais mieux aimé rester pauvre en travaillant, que de devenir riche et considéré par ce moyen. Enfin voilà les hommes! 3
Je dois reconnaître aussi que notre ancien 4 maire et trois ou quatre conseillers ne suivaient pas cet exemple ;
30 M. Goulden disait qu'au moins ceux-là se respectaient, et que les criards n'avaient pas d'honneur.
Je me rappelle même qu'un jour le maire de Hacmatt, 1 étant venu faire raccommoder sa montre chez nous, se mit tellement à parler contre l'Empereur, que le père Goulden, se levant tout à coup, lui dit :
"Tenez, monsieur Michel, voici votre montre, je ne S veux pas travailler pour vous. Comment . . . comment 1 vous qui disiez encore Tannée dernière: "Le grand homme 1 " à tout bout de chemin, 8 et qui ne pouviez jamais appeler Bonaparte, Empereur tout court, mais qui disiez : " l'Empereur et Roi," comme si vous aviez eu la I0 bouche pleine de bouillie, vous criez maintenant que c'est un ogre, et vous appelez Louis XVIII, Louis le Bien -Aimé? Allez . . . vous devriez rougir! Vous prenez donc les gens pour des bêtes, vous croyez qu'ils n'ont pas de mémoire?" !5
Alors l'autre répondit :
" On voit bien que vous êtes un vieux jacobin. 3
Ce que je suis ne regarde personne, fit 4 le père Goulden ; mais, dans tous les cas, je ne suis pas un flagorneur."
Il était tout pâle et finit par crier : 20
"Allez, monsieur Michel, allez ... les gueux sont des gueux sous tous les gouvernements."
Ce jour -là son indignation était si grande, qu'il ne pouvait presque pas travailler.
Cela se passait au commencement du mois de mai, dans 25 le temps où l'on affichait à la mairie que le roi venait de faire son entrée solennelle à Paris, au milieu des maréchaux de l'Empire, "que la plus grande partie de la population s'était précipitée à sa rencontre, que les vieillards, les femmes et les petits enfants avaient grimpé 30 sur les balcons pour jouir de sa vue."
Mais, peu de temps après, nous devions jouir d'un nouveau spectacle, nous devions voir revenir les émigrés* du fond de l'Allemagne et de la Russie. Ils arrivaient, les uns en patache, les autres en simples paniers à salade,
5 qui sont des espèces de chariots en osier, à deux et quatre roues. Les dames avaient des robes à grands ramages, et les hommes portaient presque tous le vieil habit à la française, 2 avec la petite culotte, et le grand gilet pendant jusque sur les cuisses, comme on les représente dans les
i° images du temps de la République.
Tous ces gens semblaient fiers et joyeux ; ils étaient contents de revenir dans leur pays.
Mais le bruit s'étant répandu, par les servantes et les domestiques du Bœuf- Bouge? que ces gens ne se gênaient
15 pas 4 de dire entre eux "qu'ils nous avaient enfin vaincus; qu'ils étaient nos maîtres ; que nous étions des rebelles, et qu'ils venaient nous remettre à Tordre ! " le père Goulden me dit d'un air de mauvaise humeur :
" Cela va mal, Joseph I Sais - tu ce que ces gens vont
20 faire à Paris ? Ils vont redemander leurs étangs, leurs forêts, leurs parcs, leurs châteaux, leurs pensions, sans parler des bonnes places, des grandeurs et des respects de toute sorte. Tu trouves leurs robes et leurs perruques bien vieilles, eh bien, leurs idées sont encore plus vieilles
25 que leurs robes et leurs perruques ! Ces gens - là sont plus dangereux pour nous que les Russes et les Autrichiens, car les Russes et les Autrichiens vont partir, et ceux-ci resteront. Ils voudront détruire ce que nous avons fait depuis vingt -cinq ans. Tu vois comme ils
30 sont fiers ! Beaucoup d'entre eux ont pourtant vécu dans une grande misère de l'autre côté du Rhin; mais ils
croient qu'ils sont d'une autre race que nous, d'une race supérieure ; ils croient que le peuple est toujours prêt à se laisser tondre comme avant 89.
Voilà ce que me dit le père Goulden ; et, comme la permission n'arrivait pas, je pensai que le ministre n'avait 5 pas le temps de nous répondre, avec tous ces comtes, ces vicomtes, ces ducs et ces marquis sur le dos, qui lui redemandaient leurs bois, leurs étangs et leurs bonnes places. Je m'indignais et m'écriais: "Quelle misère! lorsqu'un malheur est fini, tout de suite un autre recom- 10 mence, et ce sont toujours les gens paisibles qui souffrent par la faute des autres. Mon Dieu ! délivrez - nous des anciens et des nouveaux nobles! Comblez -les de vos bénédictions, mais qu'ils nous laissent tranquilles."
Un jour, il fallut remonter les horloges en ville ; M. Goulden, qui se faisait 1 vieux, m'avait chargé de ce soin, et je sortis de bonne heure.
En rentrant chez nous, je trouvai M. Goulden qui
S venait de dresser la table ; pendant le déjeuner, je lui dis
tout ce que je pensais ; il m'écoutait en souriant et disait :
" Prends garde, Joseph, prends garde ! ne te laisse pas emporter, tu m'as l'air de devenir jacobin ! "
Il s'était levé pour ouvrir l'armoire ; je le regardais,
10 pensant qu'il allait prendre une bouteille, lorsqu'il me
tendit une grosse lettre carrée, avec un large timbre rouge.
"Tiens, Joseph, me dit -il, voici quelque chose que le brigadier 3 Werner m'a chargé de te remettre."
En ce moment, je sentis mon cœur remuer, et je 15 regardai la lettre les yeux troubles.
" Allons ; ouvre donc ! " me disait le père Goulden.
J'ouvris et j'essayai de lire, mais il me fallut du temps, et tout à coup je m'écriai :
" Monsieur Goulden, c'est la permission !
20 — Tu crois? dit -il. .
— Oui, c'est la permission ! m'écriai -je les deux mains en l'air."
Maintenant il faut tout de suite prévenir Catherine et la tante Grédel; il faut bien vite envoyer le fils 25 Chardron.
— Hé ! vas -y toi-même, cela vaudra mieux, me dit cet excellent homme.
— Et le travail, monsieur Goulden?
— Bah! bah! dans, une occasion pareille, on oublie le travail. Va, mon enfant, dépêche - toi. Comment voudrais-tu travailler à cette heure? Tu ne vois plus clair!"
C'était vrai, je n'aurais rien pu faire. Je me levai 5 tellement content que j'en pleurais. J'embrassai même M. Goulden; puis, sans prendre le temps de changer d'habit, je partis en courant.
— Arrivé devant chez nous, 1 je poussai la porte en criant : 10
"La permission!"
La tante Grédel, en sabots, balayait justement la cuisine, et Catherine descendait le vieil escalier de bois à droite, les bras nus, son mouchoir bleu en croix sur la poitrine. Elle venait de chercher des copeaux dans le 15 grenier, et toutes deux, en me voyant et m 'entendant crier : " La permission ! " restèrent comme saisies. 9 Mais je répétai : " La permission ! " Et la tante Grédel d'un seul coup 3 se mit à lever les deux mains, comme j'avais fait, en criant : 20
" Vive le roi!"
Catherine, toute pâle, s'appuyait sur la rampe. Dans le même instant, je fus près d'elle, et je me mis à l'embrasser tellement, qu'elle finit par se reposer sur mon épaule en pleurant, et que je la portai pour ainsi 25 dire en bas, pendant que la tante sautait, tournait autour de nous et criait ;
" Vive le roi! vive le ministre!"
Enfin on n'avait jamais rien vu de pareil. Je me mis à lire la permission tout haut. Chacun écoutait ; quand 30 te fut fini, Catherine se reprit à pleurer et la tante dit :
io WATERLOO.
"Ce ministre, vois -tu, Joseph, c'est le meilleur des hommes. . . . S'il était ici, je l'inviterais à la noce ; il aurait la place d'honneur avec M. Goulden."
Catherine et moi nous dînions, nous goûtions, nous
S soupions sans rien voir et sans rien entendre ; et ce n'çst que vers neuf heures du soir que je m'aperçus tout à coup qu'il était nuit et qu'il fallait repartir. Alors, la tante, Catherine et moi nous sortîmes ensemble. Il faisait un beau clair de lune. Elles me reconduisirent 1 jusqu'à la
10 Roulette, 2 et pendant la route nous tombâmes d'accord 3 que le mariage aurait lieu dans la quinzaine. Devant la ferme, sous les vieux peupliers, je les regardai remonter la côte jusqu'au village. Elles se retournaient en levant la main, et je levais aussi la mienne. Enfin, quand elles
15 furent rentrées, je me remis en route pour la ville, où j'arrivai sur les dix heures. Je traversai la grande place et je rentrai chez nous.
M. Goulden veillait encore dans son lit ; il m'entendit ouvrir la porte tout doucement. Comme je venais
20 d'allumer la lampe et que j'allais entrer dans ma chambre, il m'appela :
"Joseph!"
Aussitôt je m'approchai, et, me regardant tout attendri, il me tendit les bras et me dit :
tS " C'est bien, mon enfant, tu es heureux et tu le mérites. Va te coucher maintenant ; demain, nous causerons."
Alors j'allai me coucher, mais longtemps je ne pus dormir ; à chaque instant, je me réveillais en pensant : "Est-ce que c'est vrai? est-ce que la permission est
30 venue?" Vers le matin pourtant, je finis par m'endormir. Quand je m'éveillai, le grand jour était là; je
sautai du lit pour m'habiiier ; dans le même instant M. Goulden, de la chambre voisine, me criait tout joyeux :
"Joseph, viens donc te mettre à table !
— Ah pardon, monsieur Goulden, lui dis -je, j'étais si content que je n'ai presque pas pu m'endormir. 5
— Oui . . . oui ... je t'ai bien entendu," répondit-il en riant.
J'entrai dans notre atelier, où la table était déjà mise.
Après le bonheur d'épouser#Catherine, ma plus grande 10 joie était de penser que j'allais devenir un bourgeois; 1 car de se battre pour le roi dePrusse, 8 ou de travailler pour son propre compte, cela fait une grande différence. M. Goulden m'avait dit qu'il m'associerait à son commerce et je me figurais d'avance Joseph Bertha, qui conduisait 15 sa petite femme les dimanches à fa messe, puis à la promenade. Cette vue me produisait un bon effet. En attendant, j'allais tous les jours voir Catherine, et M. Goulden, en me voyant rentrer le soir toujours plus content, me disait : 20
" Eh bien î Joseph, cela m'a l'air d'aller mieux qu* à Leipzig 1 " s
Quelquefois j'aurais voulu me remettre au travail, mais il m'en empêchait, disant :
" Bah 1 les jours de bonheur sont si rares dans la vie ! 25 Va voir Catherine, va ! Plus tard, si l'idée me prend aussi de me marier, tu travailleras pour nous deux."
Il riait. Ah ! des hommes pareils devraient vivre cent ans. Quel bon cœur ! quel homme juste et simple ! c'était pour nous un véritable père ; et souvent encore 30 aujourd'hui, quand je me le représente avec son bonnet de
soie noire tiré sur les oreilles, il me semble entendre encore sa voix, et les larmes m'en viennent aux yeux.
Mais, à cette heure, je dois vous raconter une chose qui survint l'avant -veille de notre mariage, et dont le
5 souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. C'était le 6 juillet, les noces devaient avoir lieu le 8 : toute la nuit, je n'avais fait que rêver de cela. Le matin, entre six et sept heures, je me lève ; le père Goulden travaillait déjà, les fenêtres ouvertes. Je me lavais la figure, pensant à
io courir aux Quatre - Vents ; x mais voilà qu'un coup 8 de trompette et deux coups de baguette de tambour retentissent sous la porte de France, 3 comme lorsqu'un régiment arrive. Rien que d'entendre cela, les cheveux m'en dressèrent sur la tête, et je criai :
15 "Monsieur Goulden, c'est le 6! 4
— Eh! oui, dit -il, depuis huit jours toute la ville en parle, mais toi tu n'écoutes plus rien ; c'est le bouquet 5 de la noce, Joseph, j'ai voulu te garder cette surprise !" Alors je n'écoutai plus rien, je traversai la chambre
20 comme le vent et je descendis d'un trait. 6 Notre vieux tambour - maître levait déjà sa canne sous la porte sombre, les tambours arrivaient derrière, et plus loin le commandant Gémeau, à cheval, les grands plumets rouges de nos grenadiers et les baïonnettes s'avançaient lentement :
25 c'était le 3 e bataillon, qui revenait dans une misère qui saignait le cœur des honnêtes gens. Zébédé m'a raconté qu'ils étaient partis de Versailles le 31 mars, après la capitulation de Paris, 7 et qu'on les avait fait marcher pendant six semaines, sans solde et sans équipements.
30 Enfin, ils avaient reçu l'ordre de traverser toute la France pour revenir à Phalsbourg, et partout les processions, les
services funèbres avaient excité le peuple contre eux. Il avait fallu tout supporter ! même de bivouaquer dans les champs, lorsque les Russes, les Autrichiens, les Prussiens et les autres gueux vivaient tranquillement dans nos villages. 5
En me racontant ces misères beaucoup plus tard, Zébédé en pleurait de rage :
"Est-ce que la France n'est plus la France? disait -il. Est-ce que nous n'avons pas défendu son honneur?'
Moi, sur le pas de notre maison, je regardais défiler 10 ces trois ou quatre cents hommes, si déguenillés que je ne reconnaissais plus que notre numéro. Mais tout à coup je vis Zébédé, tellement maigre que son grand nez crochu lui sortait de la tête comme un bec, sa vieille capote lui pendait en franges le long du dos ; mais il 15 avait les galons de sergent et ses larges épaules osseuses lui donnaient l'air solide. En le voyant, je fis un cri qu'on entendit par -dessus le roulement des tambours:
"Zébédé!"
Il se retourna; je lui sautai dans les bras, pendant 20 qu'il posait la crosse à terre. Je pleurais comme un enfant ; lui ' disait :
" C'est toi, Joseph ? Ah ! ça fait au moins qu'il en reste deux. 9
— Oui, c'est moi, lui dis -je, et je vais me marier avec 25 Catherine; tu seras mon garçon d'honneur." 3
On fit l'appel; 4 dans ce moment, le vieux fossoyeur arriva. Il avait toujours sa petite veste de velours jaune et son bonnet de coton gris. Il regarda derrière les rangs, où je causais avec Zébédé, et Zébédé, s'étant 30 retourné, le vit ; alors il devint tout pâle. Ils se regardè-
rent un instant. Je pris le fusil, et le vieux embrassa son fils. Après cela, comme le bataillon faisait par file à droite pour aller à la caserne, Zébédé demanda la permission au capitaine Vidal d'aller avec son père, et remit 5 son fusil au premier soldat. Nous partîmes ensemble. Le père disait :
" Tu sauras que la grand'mère est si vieille, qu'elle ne peut plus se lever du lit ; sans cela elle serait venue."
Je les suivis jusque sur la porte et je dis : io " Vous viendrez dîner chez nous, père Zébédé, et toi aussi.
— Je veux bien, répondit le père ; oui, Joseph, nous viendrons."
Ils entrèrent alors 'chez eux, et je revins prévenir M.
iS Goulden de mon invitation, ce qui le réjouit d'autant
plus que Catherine et la tante Grédel devaient aussi venir.
Moi, je n'avais jamais été plus heureux qu'en pensant que mon meilleur ami, mon amoureuse et tous ceux que j'aimais seraient à la maison ensemble.
20 Ce jour -là, sur les onze heures, notre grande chambre au premier 1 offrait un joyeux coup d'œil: le plancher bien récuré, la table ronde au milieu, couverte d'une belle nappe à filets rouges, et six gros couverts d'argent autour; les serviettes pliées dans les assiettes étince- 25 lantes ; la salière, les bouteilles cachetées, les gros verres, tout brillait à la lumière du soleil, qui s'étendait pardessus les caisses de lilas rangées au bord des fenêtres.
M. Goulden avait voulu que tout fût fait largement,
grandement et magnifiquement, comme pour des princes
30 et des ambassadeurs; il avait tiré de la corbeille son
argenterie, chose tout à fait extraordinaire, et, sauf le
pot-au-feu 1 — que j'avais surveillé moi-même, — où se trouvaient trois livres de bonne viande, une tête de chou, des carottes en abondance, enfin tout ce qu'il fallait, sauf cela, qu'on ne peut jamais avoir aussi bon à l'hôtel, tout le reste devait venir de la Ville de Metz? où 5 M. Goulden était allé lui - même commander le dîner.
De sorte que, vers midi, nous nous regardions l'un l'autre, souriant et nous frottant les'mains; — lui dans son bel habit noisette, bien rasé, sa grosse perruque un peu rousse à la place du bonnet de soie noire, sa culotte 10 marron bouclée proprement sur ses gros bas de laine, les souliers à larges boucles aux pieds ; et moi dans mon habit bleu de ciel à la dernière mode, la chemise fine plissée sur le devant, et le contentement dans le cœur.
Il ne manquait plus que les convives : Catherine, la 15 tante Grédel, le fossoyeur et Zébédé. Nous nous promenions de long en large, 3 la figure riante, nous disant : " Tout est bien, tout est à sa place : maintenant il faut dresser la soupière." 4 Et de temps en temps je jetais un regard dehors, pour voir si l'on venait. 20
Enfin la tante Grédel et Catherine tournèrent le coin, . — elles rentraient de la messe, le livre de prières sous le bras; — et plus loin je vis le vieux fossoyeur dans son bel habit à larges manches, l'ancien chapeau à cornes s en travers les épaules, et Zébédé, qui avait changé de 25 chemise et s'était fait la barbe. 6 Ils arrivaient du côté des remparts, en se donnant le bras d'un air grave, comme des gens attendris, parce qu'ils sont tout à fait heureux.
Alors je dis : 30
" Les voilà, monsieur Goulden !"
l6 WATERLOO.
Nous n'eûmes que le temps de verser le bouillon sur le pain déjà grillé, et de poser la grande soupière fumante au milieu de la table, ce qui se fit heureusement. Presque aussitôt Catherine et la tante Grédel entrèrent. 5 Je vous laisse à penser leur surprise en voyant cette belle table. Nous nous étions à peine embrassés que la tante s'écriait :
" C'est donc aujourd'hui la noce, monsieur Goulden ?
— Oui, madame Grédel, répondit le brave homme en 10 souriant, — car les jours de cérémonie il l'appelait madame Grédel, au lieu de mère Grédel, — oui, c'est la noce des bons amis. Vous saurez que Zébédé vient de revenir et qu'il dîne chez nous avec le vieux fossoyeur.
— Ah ! dit la tante, cela me fait plaisir."
15 Et Catherine, devenue toute rouge, me dit tout bas : " Maintenant tout est bien. . . Voilà ce qui nous manquait pour être tout à fait contents."
Elle me regardait en me tenant la main. Et, comme
nous attendions, quelqu'un ouvrit la porte; le vieux
20 Laurent, de la Ville de Metz, avec deux hauts paniers à
anses, où les plats étaient rangés dans un bel ordre les
uns au - dessus des autres, cria de l'ailée :
" Monsieur Goulden, voici le dîner.
— Bon, bon, répondit M. Goulden, arrangez - nous cel* 25 sur la table vous-même."
Laurent mit alors les petits radis, la fricassée de pou let, une belle oie grasse à droite, et à gauche le bœuf que nous avions nous-mêmes posé dans du persil; il mit aussi un bon plat de choucroute avec des petites 30 saucisses, près de la soupière, de sorte que jamais notre chambre n'avait vu de dîner pareil.
Dans le même instant nous entendîmes le vieux fossoyeur et Zébédé monter ; le père Goulden et moi nous courûmes à leur rencontre, et M. Goulden, embrassant Zébédé, lui dit :
" Je suis content de te voir ! Oui, je sais que tu t'es 5 montré bon camarade pour Joseph au milieu des plus grands périls."
Ensuite il serra la main du vieux fossoyeur en lui disant :
" Père Zébédé, je vous glorifie 1 d'avoir un fils pareil." 10
Et comme Catherine était arrivée derrière nous, elle dit à Zébédé :
" Je ne peux faire de plus grand plaisir à Joseph qu'en vous embrassant. . . Je vous regarde comme un frère."
Zébédé, tout pâle, embrassa Catherine sans rien ré- *S pondre, et nous entrâmes dans la chambre en silence, Catherine, Zébédé et moi ; le vieux Goulden et le vieux fossoyeur derrière. La tante Grédel arrangeait encore les plats, et aussitôt elle s'écria :
" Soyez les bienvenus ! soyez les bienvenus ! Ceux 20 qui se sont rencontrés dans le malheur se retrouvent dans la joie. Le Seigneur étend ses regards sur tout le monde."
Elle embrassa Zébédé, qui lui dit en souriant :
" Toujours fraîche et bien portante, 3 madame Grédel ; 25 c'est un plaisir de vous voir !
— Voyons, père Zébédé, mettez -vous ici, à la tête de la table, criait M. Goulden tout réjoui ; et toi Zébédé, là, — que je vous aie à ma droite et à ma gauche; — et plus loin, Joseph, en face de Catherine, près de Zébédé ; 30 et madame Grédel, à l'autre bout, pour surveiller."
l8 WATERLOO
Chacun était content de sa place; Zébédé me regardait en souriant, comme pour me dire: "Si nous avions eu le quart d'un dîner pareil à Hanau, x nous ne serions pas tombés au bord de la route ! " Enfin la joie 5 et le bon appétit brillaient sur toutes les figures. Le père Goulden, devenu grave, enfonça la grosse poche* d'argent dans la soupière, sous les yeux des convives ; il servit d'abord le vieux fossoyeur; qui ne disait rien et semblait attendri de ces honneurs ; ensuite son fils ; après
io cela Catherine, la tante Grédel, moi et lui. Et le dîner commença dans une sorte de recueillement. 3
Zébédé clignait de l'œil et me regardait de temps en temps d'un air de satisfaction. On déboucha la première bouteille et l'on remplit les verres. On but de ce vin
15 ordinaire très bon ; mais il devait en arriver de meilleur, c'est pourquoi l'on attendit pour boire à la santé les uns des autres. On mangea une bonne tranche de bœuf* Le vieux fossoyeur disait ;
" Voilà quelque chose de bon. . . c'est de bon bœuf."
20 Et comme il trouvait aussi la fricassée de poulet très bonne, je vis que Catherine était une femme d'esprit, car elle dit :
"Vous saurez, monsieur Zébédé, que nous aurions invité votre grand'mère, que je vais voir de temps en
25 temps, mais elle est trop vieille pour se lever; c'est pourquoi, si vous voulez bien, puisqu'elle ne peut venir, qu'elle mange au moins un morceau avec nous, et qu'elle boive un verre de vin à la santé de son petit -fils. Qu'en pensez - vous, père Zébédé ?
50 — Justement, dit le vieux fossoyeur, je pensais à cela." Le père Goulden regardait Catherine les larmes aux
yeux; comme elle se levait pour choisir un morceau convenable, j'entendis qu'il l'appelait sa fille.
Elle sortit avec une bouteille et une assiette. Pendant qu'elle était dehors, Zébédé me dit :
" Joseph, celle qui bientôt sera ta femme mérite tous 5 les honneurs; ce n'est pas seulement une honnête* fille, ce n'est pas seulement une femme qui mérite l'amour, elle mérite aussi le respect, car elle a de l'esprit qui vient du cœur. Elle a vu ce que mon père et moi nous pensions devant ce bon dîner ; elle a vu qu'il nous ferait 10 mille fois plus de plaisir si la grand'mère en avait sa part, et voilà pourquoi je l'aimerai toujours comme une »œur."
En même temps, il détourna la tête et me dit tout bas :
"Joseph, c'est dans la joie que l'on sent le chagrin 15 d'être pauvre ; ce n'est pas assez de donner son sang pour la patrie, il faut qu'à cause de cela la misère reste à la maison, et, quand on revient, il faut qu'on ait ce spectacle ! "
Moi, comprenant qu'il allait devenir triste, je remplis 20 son verre, nous bûmes, et ces pensées se dissipèrent. — Catherine revint aussi, disant que la grand'mère était très heureuse, qu'elle remerciait M. Gouiden, que c'était un beau jour pour elle ! . . . enfin cela réveilla" tout le monde. Et comme le dîner continuait, la tante Grédel, 25 ayant entendu sonner les vêpres, 8 sortit ; mais Catherine resta, et l'animation que vous inspire le bon vin étant venue, on se mit à parler de la dernière campagne.
J'ai souvent entendu raconter cette campagne de France, 4 mais jamais comme par Zébédé. Quand il parlait, 30 sa grande figure maigre grelottait, son long nez se recour-
bait sur ses quatre poils de moustaches jaunes et ses yeux devenaient troubles ; il étendait la main, et, ce qu'il disait, on croyait le voir: — on voyait ces grandes plaines de la Champagne, 1 où les villages fumaient à droite et à 5 gauche ; les femmes, les enfants, les vieillards qui s'en allaient par bandes, à demi nus, emportant l'un sa vieille paillasse, l'autre quelques vieux meubles sur une charrette ; pendant que la neige descendait du ciel, que le canon grondait dans le lointain, et que les Cosaques couraient
10 comme le vent, en criant : — Hourrah !
On voyait ces batailles furieuses, un contre dix; les paysans désespérés qui venaient aussi avec leurs fourches ; et, le soir, l'Empereur, dehors, à cheval* sur une chaise, le menton au bord du bâton 3 sur ses mains croisées, en
15 face d'un petit feu, les généraux autour. C'est ainsi qu'il dormait et qu'il rêvait !
Ah! de se battre, de souffrir la faim, le froid, la misère, les marches- et les contre - marches, ce n'est rien, disait Zébédé; mais d'entendre pleurer et gémir en
20 français des femmes et des enfants au milieu de tous ces décombres, de savoir qu'on ne peut pas les sauver ; que plus on tue d'ennemis, plus il en revient; qu'il faut reculer, toujours reculer, malgré les victoires, malgré le courage, malgré tout . . . voilà ce qui vous déchire le
25 cœur, monsieur Goulden !
En l'écoutant, nous nous regardions les uns les autres ; personne n'avait plus envie de boire, et le père Goulden, sa grosse tête penchée d'un air rêveur, disait tout bas : " Oui . . . oui . . . voilà ce que coûte la gloire 1 Ce
30 n'est pas assez de perdre la liberté, de perdre tous les droits qu'on avait gagnés avec tant de peine, il faut
encore être pillé, saccagé, brûlé, haché par des bandes de Cosaques ; il faut voir ce qu'on n'avait jamais vu depuis des centaines d'années: des tas de brigands qui vous font la loi ! Va 1 . . . va . . . nous t'écoutons ... raconte tout!" 5
Catherine, voyant notre tristesse, remplissait les verres :
" Allons, à la santé de M. Goulden ! à la santé du père Zébédé ! disait - elle ; tous ces malheurs sont passés . . . ils ne reviendront plus." 10
— Alors le père Goulden tout à coup s'écria :
" C'est assez ! c'est bon, Zébédé . . . Tiens . . . laissons cela . . . parlons plutôt d'autre chose ! "
Il avait pâli d'un coup. Dans le même instant la mère Grédel, étant revenue des vêpres et nous voyant là 15 tous muets et M. Goulden bouleversé, demanda :
"Hé! qu'est-ce qui se passe donc ici? 2
— Nous parlions de l'Impératrice et des ministres de l'Empereur, répondit le père Goulden en riant d'un air étrange. 20
— Ah! je ne m'étonne plus si le vin vous tourne sur le cœur, 3 dit -elle. Moi, chaque fois que j'y pense et que je me regarde par hasard dans le miroir, je vois que cela me rend toute verte. Ah! les gueux! Heureusement ils sont partis." 25
Zébédé semblait de mauvaise humeur, M. Goulden : s'en aperçut et s'écria :
"C'est égal, 4 la France est toujours un grand et glorieux pays. Si les nouveaux nobles valent juste autant que les anciens, le peuple au moins est ferme. On 30 a beau faire, 5 les bourgeois, les ouvriers et les paysans
sont ensemble ; ils ont les mêmes intérêts, ils ne lâcheront pas ce qu'ils tiennent, et ne se laisseront pas non plus mettre le pied sur la nuque. — Et maintenant mes amis, allons prendre l'air. Il se fait tard ; la mère Grédel et 5 Catherine ont du chemin pour retourner aux Quatre- Vents, Joseph les accompagnera.
— Non, dit Catherine, aujourd'hui Joseph doit rester avec son ami, nous retournerons toutes seules.
— Eh bien ! soit, Catherine a raison, dit M. Goulden; io un jour pareil les amis doivent tous rester ensemble."
Nous étions sortis bras dessus bras dessous, la nuit venait. La tante et Catherine prirent le chemin du village, et nous, après avoir fait quelques tours sous les grands tilleuls, nous entrâmes à la brasserie. M. Goulden 15 raconta des histoires jusqu'à la retraite 1 de dix heures. Enfin Zébédé nous quitta pour aller à la caserne, le vieux fossoyeur retourna dans la rue des Capucins, et nous dans notre lit, où nous dormîmes jusqu'au lendemain huit heures.
Deux jours après eut lieu mon mariage avec Catherine, chez la tante Grédel, aux Quatre -Vents. M. Goulden représentait mon père ; j'avais choisi Zébédé pour garçon d'honneur, et quelques anciens camarades, restés au bataillon, étaient aussi de la noce. 5
Le lendemain, Catherine et moi nous demeurions déjà chez M. Goulden, dans les deux petites chambres au-dessus de râtelier.
Bien des années se sont écoulées depuis. M. Goulden, la tante Grédel et les camarades ont disparu de ce monde, 10 Catherine est devenue toute blanche ; eh bien ! souvent encore, quand je la regarde, ces temps lointains ressuscitent : il me semble la revoir comme à vingt ans, blonde et rose : je la vois ranger nos pots de fleurs au bord des fenêtres en haut, je l'entends chanter tout bas, je vois le 15 soleil en face, je crois encore descendre avec elle le petit escalier un peu raide, et dire ensemble en entrant dans l'atelier : "Bonjour, monsieur Goulden." Lui, se retourne en souriant, et nous répond: "Bonjour, mes enfants, bonjour." Catherine se met à balayer, à cirer x les 20 meubles, à dresser le pot-au-feu, 8 pendant que nous regardons le travail qu'il faudra faire dans la journée. — Ahl le bon temps! ... la belle vie! . . . Quelle joie . . . quelle satisfaction d'être jeune ! Comme tout rit dans votre âme. . . . Comme on voit l'avenir 25 s'étendre devant soi, loin . . . bien loin! ... On ne sera jamais vieux ... on s'aimera toujours . . . On tonservera toujours ceux que l'on aime ... On aura
toujours du courage ... On ira toujours se promener le dimanche bras dessus bras dessous. On s'assiéra toujours sur la mousse dans les bois, en écoutant les abeilles et les hannetons bourdonner autour des grands 5 arbres pleins de lumière.
Et puis, le soir on rentrera tout doucement au nid, en se serrant la main, quand la petite cloche de Phalsbourg commence à sonner Y Angélus? et que toutes celles des villages lui répondent sur la campagne déjà sombre
io ... Ah ! la jeunesse ... la vie !.. . tout est encore là devant moi, c'est la même chose aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, d'autres alouettes et d'autres fauvettes nichent au printemps, d'autres fleurs blanchissent les grands pommiers . . . faut -il donc que nous ayons
15 changé! faut - il que nous soyons devenus vieux, comme d'autres étaient vieux de notre temps! — Rien que cela me ferait croire que nous redeviendrons jeunes, que nous nous aimerons encore, que nous retrouverons le père Goulden, la tante Grédel et tous les autres honnêtes
20 gens. Autrement, ce serait trop malheureux de vieillir : Dieu ne voudrait pas nous donner ce chagrin sans espérance.
Enfin nous étions tout à fait heureux, nous voyions tout en beau ; B rien ne pouvait troubler notre bonheur.
25 C'était le temps où les alliés, par centaines de mille, infanterie, cavalerie et artillerie, à pied et à cheval, avec des feuilles de chêne sur leurs shakos, sur leurs casques, au bout de leurs fusils et de leurs lances, passaient autour de la ville pour retourner chez eux. Ils poussaient des
30 cris de joie qu'on entendait d'une lieue, comme on entend les cris des pinsons, des grives, des merles et des mille
autres oiseaux du ciel à la saison des faînes. Dans un autre temps, cela m'aurait fait de la peine, parce que c'était le signe de notre défaite ; mais alors je me consolais en pensant: "Qu'ils s'en aillent, et qu'ils ne reviennent plus ! " Pourvu que nous conservions le repos, 5 pourvu que nous puissions travailler et vivre en paix, c'est le principal."
Je ne pensais pas que, pour conserver la paix, ce n'est pas assez d'être content soi - même, mais qu'il faut que les autres le soient aussi. J'étais comme la tante Grédel, *• qui trouvait tout très bien depuis notre mariage. Elle . venait souvent nous voir, son panier plein d'œufs frais, de fruits, de légumes pour notre ménage, et s'écriait :
"Hé! monsieur Goulden, on n'a pas besoin de demander si les enfants vont bien, on n'a qu'à regarder l $ leur mine."
Elle me disait aussi :
" Hé ! Joseph, ça fait une différence d'être marié, n'estce pas, ou de se trimballer 1 avec un sac et un fusil ? . — Oui . . . oui . . . maman Grédel, je vous crois!" 20 lui répondais -je en riant de bon cœur.
Alors elle s'asseyait, les mains sur ses genoux et disait :
' Tout cela vient de la paix ... la paix fait le bonheur de tout le monde ! et quand on pense qu'un tas de 25 gueux, de va -nu -pieds osent encore crier contre le roi !"
D'abord M. Goulden, qui travaillait, ne répondait pas ; mais quand elle continuait, il disait :
" Allons, mère Grédel, un peu de calme ! Vous savez bien que maintenant les opinions sont libres ; nous avons 3<* une constitution, chacun peut avoir son avis.
— C'est ' pourtant la vérité, faisait la tante en me regardant de côté d'un air de malice." 2
M. Goulden n'allait pas plus loin, car il considérait la
tante comme une bonne femme, mais qui ne valait pas
*5 la peine d'être convertie. Il souriait même quand elle
ne criait pas trop fort, et les choses se passaient ainsi
sans aigreur.
L'hiver était Venu ; c'était un hiver pluvieux, mêlé de neige et de vent. Les toits, dans ce temps, n'avaient pas
io encore de chéneaux, la pluie tombait des tuiles, et le vent
. la chassait jusqu'au milieu des rues. On entendait ce clapotement 2 toute la journée, pendant que le poêle bourdonnait, que Catherine courait autour de nous, surveillait le feu, levait le couvercle des marmites, et quelquefois se
15 mettait à chanter tout bas, en s'asseyant à son rouet. Le père Goulden et moi, nous étions alors tellement habitués à cette existence que l'ouvrage se faisait en quelque sorte sans y penser. Nous n'avions plus à nous inquiéter de rien ; la table était mise et le dîner servi juste sur le coup
20 de midi. C'était la vie de famille.
Le soir, M. Goulden sortait, après le souper, pour aller lire la gazette au café, son vieux manteau bien tiré sur les épaules et son gros bonnet de renard 3 enfoncé dans la nuque. Malgré cela, souvent, le soir après dix
25 heures, lorsque nous étions déjà couchés, nous l'entendions revenir en toussant, il avait eu les pieds mouillés ; Catherine me disait :
" Le voilà maintenant qui tousse, 4 il se croit toujours jeune comme à vingt ans."
30 Et le matin, elle ne se gênait pas 8 pour lui faire des reproches. *
"Monsieur Goulden, disait -elle, vous n'êtes pas raisonnable, vous avez un gros rhume, et vous sortez tous les soirs.
— Hé! que veux -tu, mon enfant, maintenant j'ai l'habitude de lire la gazette; c'est plus fort que moi." 5
Nous ne savions que répondre, car son amour pour la gazette était trop grand. Un jour Catherine lui dit :
" Monsieur Goulden, puisque maintenant vous voulez savoir les nouvelles, ce n'est pas une raison pour vous rendre malade. Vous n'avez qu'à faire comme le vieux 10 menuisier Carabin ; il s'est entendu* la semaine dernière avec le père Hoffmann, qui lui envoie le journal après sept heures — quand les autres l'ont déjà lu — moyennant trois francs par mois. De cette manière, sans se déranger, Carabin sait tout ce qui se passe, et sa femme 15 aussi ; ils causent entre eux de ces choses au coin du feu, ils disputent ensemble, et voilà ce que vous devriez faire.
— Hé I sais -tu Catherine, que c'est une fameuse idée î dit M. Goulden. Oui . . . mais trois francs I . . .
— Les trois francs ne sont rien, dis -je alors, le principal, 20 c'est de ne pas tomber malade; vous toussez tous les soirs comme un malheureux, et cela ne peut pas continuer."
Ces paroles, bien loin de le fâcher, le réjouissaient, car il voyait que nous lui parlions ainsi par affection, et qu'il devait nous croire. 25
"Eh bien ! dit -il, nous tâcherons d'arranger les choses comme vous voulez ; d'autant plus qu'une masse d'officiers en demi -solde remplissent le café du matin au soir, qu'ils se passent les gazettes les uns aux autres, et qu'il faut attendre quelquefois deux heures pour en attraper 30 une. Oui, Catherine a raison. "
Et ce jour même il alla voir le père Hoffmann, de sorte que Michel, l'un des garçons du café, nous apportait la gazette tous les soirs après sept heures, au moment de nous lever de tablé. Chaque fois que nous l'enten- 5 dions monter, c'était une véritable joie pour nous, tout le monde disait :
" Voici la gazette ! " •
On se levait ; Catherine se dépêchait de lever la nappe et de tout mettre en ordre ; je fourrais une bonne bûche
io au fourneau ; M. Goulden tirait ses besicles de l'étui, et pendant que Catherine filait, que je fumais ma pipe comme un vieux soldat, en regardant la flamme danser dans le poêle, il nous lisait les nouvelles de Paris.
Dehors, le vent soufflait comme il souffle à Phalsbourg,
15 les girouettes tournaient sur leur tringle en grinçant, la pluie fouettait les murs ; et nous, bien au chaud, nous écoutions et nous bénissions le Seigneur, jusqu'à ce que le sommeil vînt nous faire tout oublier. — Ah! que l'on dort bien et qu'on est heureux avec la paix de
20 l'âme, la force, la santé, l'amour et le respect de ce qu'on aime ! Que peut - on souhaiter de plus dans ce monde ? — Les jours, les semaines, les mois se passaient ainsi; nous devenions en quelque sorte des politiques, et quand les ministres allaient parler, nous pensions d'avance :
25 " Ah ! les gueux, ils veulent nous tromper. . . Ah ! la mauvaise espèce. . . on devrait tous les chasser."
Catherine surtout ne pouvait pas souffrir ces gens, et quand la mère Grédel venait nous parler, comme autrefois, de notre bon roi Louis XVIII, nous la laissions
30 dire par respect, en la plaignant d'être aveugle sur les affaires du pays.
Nous en étions là quand, au commencement du mois de mars, le bruit se répandit comme un coup de vent que l'Empereur venait de débarquer à Cannes. 1 D'où venait ce bruit? Personne n'a jamais pu le dire; Phalsbourg est à deux cents lieues de la mer : bien des plaines 5 et des montagnes le séparent du Midi. — Moi-même je me rappelle une chose extraordinaire. Le 5 mars, en me levant, j'avais poussé la fenêtre de notre petite chambre, qui s'ouvrait au bord du toit; je regardais en face les vieilles cheminées noires, il restait encore un 10 peu de neige derrière; le froid était vif, pourtant le soleil donnait, 9 et je pensais : " Voilà ce qui s'appelle un bon temps pour la marche ! " Je me souvenais comme nous étions contents en Allemagne, après avoir éteint les feux le matin au petit jour, de partir par un temps 15 pareil, le fusil sur l'épaule, et d'entendre les semelles du bataillon retentir sur la terre durcie. Et je ne sais comment, tout à coup l'idée de l'Empereur me vint ; je le vis avec sa capote grise, le dos rond, 3 la tête enfoncée dans son chapeau, qui marchait, la vieille garde derrière 20 lui. Catherine balayait notre petite chambre. C'était comme un rêve par ce temps clair et sec.
Pendant que j'étais là, nous entendîmes quelqu'un monter l'escalier, et Catherine en s'arrêtant dit :
" C'est M. Goulden." 25
Aussitôt je reconnus le pas de M. Goulden, ce qui me surprit, car il ne venait pour ainsi dire jamais chez nous. Il ouvrit la porte et nous dit tout bas :
u Mes enfants, l'Empereur a débarqué le i er mars à Cannes, près de Toulon ; il marche sur Paris." 30
Il n'en dit pas plus et s'assit pour respirer. On ; ... 2
comme nous nous regardions l'un l'autre : seulement au bout d'un instant Catherine demanda :
" C'est dans la gazette, monsieur Goulden ?
— Non, fit -il, 1 on ne sait encore rien là-bas, a ou bien 3 5 on nous cache tout. Mais, au nom du ciel, pas un mot de tout cela, nous serions arrêtés ! Ce matin, Zébédé, qui montait la garde 4 à la porte de France, est venu me prévenir vers cinq heures ; il frappait en bas, vous l'avez sans doute entendu ?
io — Non, monsieur Goulden, nous dormions.
— Eh bien! j'ai ouvert la fenêtre pour savoir ce que c'était, et je suis descendu tirer le verrou. Zébédé m'a raconté la chose comme tout à fait sûre, le régiment reste consigné 5 à la caserne jusqu'à nouvel ordre. Il
15 paraît qu'on a peur des soldats ; mais alors comment arrêter Bonaparte ? Ce ne sont pas non plus les paysans, auxquels on veut ôter les biens, qu'on peut envoyer contre lui, ni les bourgeois, qu'on traite de jacobins. Voilà maintenant une bonne occasion pour les émigrés
20 de se montrer. Mais surtout le plus grand silence. . . le plus grand silence ! . . ."
Il levait la main en disant cela, et nous descendîmes dans l'atelier. Catherine fit un bon feu, chacun se remit au travail comme à l'ordinaire.
25 Ce jour -là tout resta tranquille, et le lendemain aussi. Quelques voisins vinrent bien nous voir, soi-disant 6 pour faire nettoyer leur montre.
"Rien de nouveau, voisin? disaient -ils,
— Mon Dieu! répondait M. Goulden, les affaires sont
30 toujours calmes. Vous ne savez rien non plus ?
— Non."
Et Ton voyait pourtant dans leurs yeux qu'ils savaient la grande nouvelle. Zébédé restait à la caserne. Les officiers en demi -solde remplissaient le café du matin au soir, mais pas un mot encore ne transpirait : c'était trop grave. 5
L'agitation augmentait; personne n'avait plus de goût au travail. Bientôt on apprit, par des voyageurs de commerce arrivés à la ville de Bâle, 1 que le Haut - Rhin et le Jura étaient en l'air; 9 que des masses de forces se portaient à la rencontre de l'usurpateur, etc. Un de ces 10 voyageurs, qui parlait trop, reçut l'ordre d'évacuer la ville à la minute; le brigadier avait visité ses papiers, heureusement ils se trouvaient en règle.
J'ai vu depuis d'autres révolutions, mais jamais une agitation pareille, surtout le 8 mars, entre quatre et cinq 15 heures du soir, quand l'ordre arriva de faire partir sans retard le I er et le 2 e bataillon armés en guerre, pour Lons- le -Saunier. 3 C'est alors que Ton comprit tout le danger.
A cinq heures, le premier roulement bourdonnait sur 20 la place, lorsque Zébédé entra brusquement.
" Eh bien ? lui cria le père Goulden.
— Eh bien! dit -il, les deux premiers bataillons partent."
Il était pâle. 25
" On les envoie l'arrêter, dit M. Goulden.
— Oui, ils vont l'arrêter!" fit -il en clignant de l'œil.
Le roulement continuait.
Il se mit à redescendre quatre à quatre. 4 Je le suivais. En bas, et déjà le pied sur la première marche, il m'at- 30 tira par le bras et me dit à l'oreille en levant son shako :
" Regarde au fond, Joseph, la reconnais -tu." Je vis la vieille cocarde tricolore 1 dans la coiffe.
" C'est la nôtre, celle - là, fit - il. Eh bien ! tous les soldats en ont autant." 5 J'avais à peine eu le temps de voir, qu'il me serrait la main et partait, en allongeant le pas. Je remontai, me disant en moi - même : " Voici la débâcle qui recommence, voici l'Europe qui se remet en travers; 9 voici la conscription, Joseph, l'abolition de toutes les permis-
10 sions, et caetera, comme on lit dans les gazettes. Au lieu d'être tranquille, il va falloir se remuer; au lieu d'entendre les cloches, on entendra le canon ; au lieu de parler des couvents, on parlera de l'arsenal ; au lieu de sentir l'encens et les guirlandes, on sentira la poudre.
15 Dieu du ciel, cela ne finira donc jamais 1 Quelle misère ! . . . quelle misère ! Et c'est toujours nous autres, c'est toujours nous qui payons. . . C'est toujours pour notre bonheur qu'on fait toutes les injustices, pendant qu'on se moque de nous et qu'on nous traite comme de
20 véritables bûches!" 3
Bien d'autres idées justes me passaient par la tête ; mais à quoi cela me servait -il? 4 Il faut être prince, pour que les idées servent à quelque chose et que chaque parole qu'on dit passe pour un miracle.
25 Depuis ce moment jusqu'au soir, le père Goulden ne
tenait plus en place ; il avait la même impatience que
moi du temps où j'attendais la permission de me marier;
à chaque instant, il regardait par la fenêtre et disait :
"Aujourd'hui, les grandes nouvelles vont venir . . .
30 les ordres sont donnés ... on n'a plus besoin de rien nous cacher."
La nuit était venue, Catherine avait mis la nappe, lorsque, pour la vingtième fois, M. Goulden dit :
"Écoutez!"
Cette fois un grondement lointain s'entendait dans l'avancée.* Alors, lui, sans attendre, courut dans l'alcôve 5 et mit sa grossç camisole en criant: "Joseph, arrive !" 9
Il descendait pour ainsi dire en roulant ; moi, rien que de le voir 3 si pressé, l'idée d'avoir des nouvelles me gagnait aussi et je le suivais. — Nous arrivions à peine sur les marches de la rue, que la malle 4 sortait de la porte 10 sombre avec ses deux lanternes rouges, et passait devant nous comme le tonnerre. Nous courions, mais nous n'étions pas les seuls; de tous les côtés on entendait galoper et les gens crier :
"La voilà! . . . la voilà. . . ." 15
Le bureau de poste se trouvait près de la porte d'Allemagne; 5 la malle descendait tout droit jusqu'au coin du collège et puis elle tournait à droite. — Plus nous courions, plus la rue fourmillait de monde, il en sortait de toutes les portes. 20
Lorsque nous arrivâmes au tournant de la place d'Armes, 6 nous vîmes le monde qui stationnait déjà devant le bureau de poste, et des figures innombrables qui se penchaient le long de la balustrade en fer, écoutant, s'allongeant les uns par -dessus les autres., interrogeant 25 le courrier, qui ne répondait pas.
Le maître de poste ouvrit la fenêtre éclairée à l'intérieur, le paquet de lettres et de journaux vola du haut de la chaise dans la chambre, la fenêtre se referma, et les coups de fouet du postillon avertirent la foule de s'écarter. 30
" Les journaux 1 les journaux ! "
On n'entendait que cela de tous les côtés. La malle se remit à courir et s'engouffra 2 sous la porte d'Allemagne.
"Allons au café, me dit M. Goulden, dépêchons -nous, les journaux vont venir; si nous attendons, il n'y aura 5 plus moyen d'entrer."
Comme nous traversions la place, nous entendions déjà courir derrière nous. Le commandant Margarot disait de sa voix claire et forte :
"Arrivez ... je les tiens! . . ." 10 Tous les officiers en demi -solde le suivaient, la lune donnait: 9 on les voyait approcher à grands pas — Nous entrâmes dans le café bien vite, et nous étions à peine assis près du grand poêle de faïence, que tout le monde se précipitait à la fois par les deux portes. 15 " Nous avons bien fait de venir tout de suite," me dit )A. Goulden en se dressant sur sa chaise, la main sur la plaque du grand fourneau, car beaucoup d'autres venaient de se dresser de la sorte.
Je suivis le même exemple, et je ne vis plus autour de
20 moi que des têtes attentives, les grands chapeaux des
officiers au milieu de la salle, et la foule qui s'étendait sur
la place au clair de lune. — Le tumulte redoublait. Une
voix cria :
" Silence ! silence ! " Et le silence devint si profond, 25 qu'on aurait dit que pas une âme ne se trouvait là.
Le commandant lisait la gazette. Cette voix claire, qui prononçait chaque mot avec une sorte de frémissement intérieur, ressemblait au tic -tac de notre horloge dans la nuit profonde; on devait l'entendre jusqu'au 30 milieu de la place d'Armes. Et cela dura longtemps, parce que le commandant lisait tout, sans rien
passer. Je me souviens que la gazette commençait par dire que Buonaparte/ l'ennemi du bien public, celui qui pendant quinze ans, avait tenu la France dans la servitude du despotisme, s'était échappé de son île, et qu'il avait eu l'audace de remettre les pieds dans un pays 5 inondé de sang par sa faute ; mais que les troupes, fidèles à la nation, étaient en marche pour l'arrêter; et que, voyant cette horreur générale, Buonaparte venait de se jeter dans les montagnes avec la poignée de gueux qui le suivaient; qu*il était entouré de tous les côtés, et 10 qu'il ne pouvait manquer d'être pris.
Je me souviens aussi que, selon cette gazette, tous les maréchaux s'étaient empressés d'aller mettre leur épée glorieuse au service du roi, le père du peuple et de la nation ; et que l'illustre maréchal Ney a lui avait baisé la 15 main, promettant de ramener Buonaparte à Paris mort ou vif.
Après cela venaient des mots latins que je ne comprenais pas, et qu'on avait mis sans doute pour les curés. 3
Mais une chose bien plus forte, 4 c'est vers la fin, quand 20 le commandant se mit à lire les ordonnances. La première marquait le mouvement des troupes, et la seconde ordonnait à tous les Français de courir sur Buonaparte, de l'arrêter et de le livrer mort ou vif . . . parce qu'il s'était mis lui-même hors la loi. 5 En ce moment, 25 le commandant, qui jusqu'alors s'était contenté de rire en prononçant le nom de Buonaparte, en ce moment sa figure changea, je n'ai jamais rien vu de plus terrible ; ses petits yeux brillaient comme ceux d'un chat, ses moustaches et ses favoris se dressaient. Il prit la gazette 30 et se mit à la déchirer en mille morceaux ; puis il devint
tout pâle, et se dressant, ses deux longs -bras étendus, il poussa un cri de: Vive V Empereur ! d'une voix tellement forte, que cela nous donna la chair de poule. 1 A peine avait -il poussé ce cri, que tous les officiers en 5 demi -solde levèrent leurs grands chapeaux, les un" s* à la main, les autres au bout de leurs cannes à épée, 8 en répétant d'un seul coup : 3 Vive V Empereur ! — On aurait dit que le plafond allait tomber. Moi, c'était comme si Ton m'avait versé de l'eau froide dans le dos. "A cette
io heure, me dis -je en moi-même, tout est fini. . . . Allez donc prêcher l'amour de la paix à des gens pareils."
Mais ce n'était pas encore fini ; au moment où le commandant voulait descendre de sa table, un officier cria qu'il fallait le porter en triomphe, et tout aussitôt les
iS autres le prirent par les jambes et le portèrent autour de la salle, en repoussant le monde, et criant comme des forcenés: Vive V Empereur !
Je regardais, comme on peut s'imaginer, quand le père Goulden me tira par le bras; il était descendu de sa
20 chaise et me disait :
*' Joseph ! partons, partons ... il est temps ! " Derrière nous la salle était déjà vide, tout le monde s'était dépêché de sortir dans la crainte d'être mêlé dans une mauvaise affaire ; nous sortîmes aussi.
25 — Chez nous, dans l'atelier, Catherine tout inquiète nous attendait. Nous lui dîmes ce qui venait de se passer. La table était mise, mais personne n'avait faim. Après avoir pris un verre de vin, M. Goulden, en ôtant ses souliers, nous répéta :
30 "Mes enfants, d'après ce que vous venez de voir, l'Empereur arrivera pour sûr à Paris; les soldats le
veulent, les paysans — qu'on a menacés dans leurs biens — le veulent aussi; et les bourgeois, pourvu qu'il ait fait de bonnes réflexions dans son île, qu'il renonce à ses idées de guerre et qu'il accepte les traités, ne demanderont pas mieux, surtout avec une bonne Constitution qui garantisse à chacun sa liberté, le plus grand des biens. — Souhaitons - le pour vous et pour lui. — Et bonsoir l"
Le lendemain, vendredi, jour de marché, toute la ville n'était pleine que de la grande nouvelle. Des quantités de paysans d'Alsace et de Lorraine, en blouse, en veste, en tricorne, en bonnet de coton, arrivaient à la 5 file sur leurs charrettes, soi-disant vendre du blé, de l'orge ou de l'avoine, mais pour savoir ce qui se passait. On entendait crier, les voitures rouler, les fouets claquer. Les femmes n'étaient pas non plus 1 les dernières; elles arrivaient, leurs grands paniers sur la tête, allongeant le io pas et se dépêchant. Tout ce monde passait sous nos fenêtres, et M. Goulden disait :
"Comme tout s'agite! comme tout galope! — Ne croirait -on pas que l'esprit de l'autre 8 est déjà dans le pays!" 15 Enfin, vers huit heures, il fallut pourtant se remettre à l'ouvrage, et Catherine sortit, comme à l'ordinaire, acheter notre beurre, nos œufs et quelques légumes pour la semaine. A dix heures, elle revint :
"Ah! dit-elle, tout est déjà retourné." 3 20 Elle nous raconta que les officiers en demi -solde se promenaient avec leurs grandes cannes à épée — le commandant Margarot au milieu d'eux — et que sur la place, à la halle, entre les bancs, autour des étalages, 4 partout, les paysans, les bourgeois, tout le monde se ser- 25 rait la main, s'offrait des prises 5 et se disait :
"Eh ! eh! le commerce reprend." 6
Elle nous dit aussi que la nuit dernière on avait affiché des proclamations de Buonaparte à la mairie, sur les
trois portes de l'église, et même contre les piliers de la halle ; mais que les gendarmes les avaient arrachées de bonne heure ; enfin, que tout se remettait en mouvement. Le père Goulden s'était levé de notre établi pour Técouter : moi, retourné sur ma chaise, je pensais : 5
" Oui, c'est bon . . . c'est très bon . . . mais à cette heure mon congé va bientôt finir. Puisque tout remue, il va falloir aussi te remuer, Joseph ! Au lieu de rester ici tranquillement avec ta femme, on va bientôt te remettre la giberne, le sac, le fusil et deux paquets de cartouches 10 sur le dos ! " Et regardant Catherine, qui ne songeait pas au vilain côté de la chose, je devenais mélancolique.
Pendant que nous étions là tout pensifs, voilà que la porte s'ouvre et que la tante Grédel entre. D'abord on aurait cru qu'elle était paisible. 15
"Bonjour, monsieur Goulden; bonjour, mes enfants, dit -elle en posant son panier derrière le fourneau.
— Vous allez toujours bien, mère Grédel ? lui demanda M. Goulden.
— Hé! la santé . . . la santé! 1 . . . fit -elle." 20 Je voyais déjà qu'elle serrait les dents et qu'elle avait
des plaques rouges sur les joues. Elle fourra d'un seul coup sous son bonnet ses cheveux, qui lui pendaient le long des oreilles, et nous regarda l'un après l'autre avec ses yeux gris, pour voir ce que nous pensions ; ensuite 25 elle commença d'une voix claire :
"Il paraît que le gueux s'est sauvé de son île?
— De quel gueux parlez -vous, mère Grédel! lui demanda M. Goulden d'un ton calme.
— Hé ! vous savez bien de qui je parle, fit -elle, je parle 30 de votre Bonaparte."
Le père Goulden, qui voyait sa colère, s'était remis à notre établi pour tâcher d'éviter une dispute; il avait Fair de regarder dans une montre, et moi je faisais comme lui.
S "Oui, dit -elle en criant encore plus haut, le voilà qui recommence 1 ses mauvais coups, quand on croyait tout
fini ... le voilà qui revient pire qu'auparavant
Quelle peste!"
J'entendais sa voix qui tremblait en dessous. M. Goul-
io den, lui, faisait semblant de continuer son ouvrage.
" A qui la faute, mère Grédel ? dit - il sans se retourner. Croyez -vous donc que ces menaces continuelles de rétablir l'ancien régime, l'ordre de fermer les boutiques pendant les offices* . . ., etc., etc., croyez -vous que cela
15 pouvait continuer? Je vous le demande! a-t-on jamais rien vu de pareil depuis que le monde existe, de plus capable de soulever une nation contre ceux qui voulaient la ravaler ? Dites ... ne fallait - il pas s'attendre à ce qui se passe?"
20 II regardait toujours sa montre avec la loupe, pour rester paisible; moi, pendant ce discours, j'observais la mère Grédel du coin de l'œil. Elle avait changé deux ou trois fois de couleur, et Catherine dans le fond, près du fourneau, lui faisait signe de ne pas commencer un es-
25 clandre chez nous ; mais cette femme obstinée se moquait bien des signes.
" Vous êtes donc aussi content, vous ? dit - elle. Vous changez du jour au lendemain comme les autres. . . . Vous plantez là votre République quand ça vous con-
30 vient ! "
Le père Goulden, en entendant cela, toussa tout bas,
comme si quelque chose l'avait gêné dans la gorge, et pendant plus d'une demi -minute il eut l'air de réfléchir; la tante derrière nous, regardait. A la fin, M. Goulden, qui s'était remis, répondit lentement :
" Vous avez tort, madame Grédel, de me faire un pareil 5 reproche; si j'avais voulu changer, j'aurais commencé plus tôt. Au lieu d'être horloger à Phalsbourg, je serais colonel ou général tout comme un autre; mais j'ai toujours été, je suis et je resterai jusqu'à la mort pour la République et les Droits de l'homme." * 10
Ensuite il se retourna brusquement, et regardant la tante de bas en haut, en élevant la voix :
"Et c'est à cause de cela que j'aime encore mieux Napoléon Bonaparte que le comte d'Artois, 2 les émigrés, les missionnaires et les faiseurs de miracles, dit -il; au moins 15 il est forcé de conserver quelque chose de notre Révolution, il est forcé de respecter les biens nationaux, de garantir à chacun ses propriétés, ses grades, 3 et tout ce qu'il a gagné d'après les nouvelles lois. Sans cela, quelle raison aurait - il d'être empereur ? S'il ne maintenait pas 20 l'égalité, quelle raison la nation aurait - elle de le vouloir? Les autres au contraire ont tout attaqué. ... Ils veulent détruire tout ce que nous avons fait. . . . Voilà pourquoi j'aime mieux celui-ci, comprenez - vous ?
— Hé ! s'écria la mère Grédel, c'est du nouveau ! " 25
Elle riait d'un air de mépris, et j'aurais tout donné pour la voir aux Quatre -Vents.
" Dans le temps/ vous parliez autrement, s'écria - 1 - elle ; quand l'autre 5 rétablissait les évêques, les archevêques et les cardinaux ; quand il se faisait couronner par le pape, 30 avec de l'huile sauvée de la sainte ampoule; 6 quand il
rendait les châteaux et les bois aux grandes familles; quand il nommait des princes, des ducs, des barons par douzaines, combien de fois ne vous ai -je pas entendu dire que c'était abominable . . . qu'il trahissait la Révo- 5 lution . . . que vous auriez mieux aimé les Bourbons 1 . . . qu'au moins ceux - là ne connaissaient pas autre chose; qu'ils étaient comme les merles, qui sifflent toujours le même air parce qu'ils n'en connaissent pas d'autre, et qu'ils croient que c'est le plus bel air du monde ! . . .
10 Au lieu que lui sortait de la Révolution . . • que son père avait eu quelques, douzaines de chèvres dans les montagnes de la Corse, et que cela devait lui montrer dès l'enfance que les hommes sont égaux, que le courage, le génie seuls les élèvent ! qu'il n'aurait dû faire la guerre
iS que pour défendre les nouveaux droits, les nouvelles idées, qui sont justes, et que rien ne pourra jamais arrêter! L'avez -vous dit, quand vous causiez avec le père Colin, derrière, dans notre jardin, de peur d'être arrêtés si l'on vous entendait ? N'est - ce pas cela que
20 vous disiez entre vous, et devant moi ? "
Le père Goulden était devenu tout pâle ; il regardait à ses pieds et faisait tourner sa tabatière entre ses doigts, comme lorsqu'il rêvait; je voyais même une sorte d'attendrissement peint sur sa figure.
25 "Oui, je l'ai dit, fit -il, et je le pense encore. Vous avez bonne mémoire, mère Grédel. C'est vrai, pendant dix ans, Colin et moi nous avons été forcés de nous cacher pour dire des choses justes, qui finiront par s'accomplir, et c'est le despotisme d'un seul homme né
30 parmi nous, que nous avions élevé de notre propre sang, qui nous a contraints à cela. Mais aujourd'hui les choses
sont changées ; cet homme, auquel on ne peut refuser le génie, a vu ses flagorneurs l'abandonner et le trahir ; il a vu que sa vraie racine est dans le peuple, et que ces grandes alliances dont il avait la faiblesse d'être si fier ont causé sa perte. Eh bien ; il vient nous débarrasser 5 maintenant des autres, et j'en suis content.
Le père Goulden avait fini par se lever ; il se promenait de long en large 1 avec une grande agitation; et comme la tante Grédel voulait encore parler, il prit son bonnet et sortit en disant : 10
"Je vous ai dit ce que je pense; maintenant parlez avec Joseph, qui vous donnera toujours raison."*
Aussitôt il sortit, et la mère Grédel s'écria :
"C'est un vieux fou ... il a toujours été le même. Maintenant, toi, si tu ne t'en vas pas en 15 Suisse, je te préviens qu'il faudra aller Dieu sait où. Mais nous recauserons de cela, mes enfants ; le principal, c'est que nous soyons prévenus. Il faut attendre ce qui va se passer; peut-être que les gendarmes arrêteront Bonaparte,: mais, s'il arrive à Paris, nous 20 courrons ailleurs."
Elle nous embrassa, reprit son panier et sortit.
Quelques instants après, le père Goulden, étant revenu, se remit à l'ouvrage avec moi, sans plus causer de ces choses. Nous étions tout pensifs, et, le soir, ce qui me 25 surprit le plus, c'est que Catherine me dit :
"Nous écouterons toujours M. Goulden ... il a raison.* . . . Il en sait plus que ma mère, et ne nous •donnera que de bons conseils,"
Depuis ce moment la confusion était partout ; les offi- 30 ciers en demi -solde criaient: Vive V Empereur I Le
commandant de place aurait bien donné Tordre de les arrêter, mais le bataillon tenait avec eux, et les gendarmes avaient l'air de ne rien entendre. Personne n'osait se déclarer pour Bonaparte ni pour Louis XVIII, excepté 5 les couvreurs, les maçons, les charpentiers, qu'on ne pouvait pas destituer, et qui n'auraient pas mieux demandé que de voir les autres à leur place.
M. Goulden, en lisant les nouvelles le soir, se faisait du bon sang. 1
10 " On voit maintenant, s'écriait - il, que les Français sont pour la Révolution, et que le reste ne pourra jamais tenir. Tout le monde crie : A bas les émigrés/* — Quelle leçon pour ceux qui voient clair ! "
Mais une chose l'inquiétait encore, c'était la grande
15 bataille qu'on annonçait entre Ney et Napoléon.
"Quoique Ney ait baisé la main de Louis XVIII, disait -il, c'est toujours un vieux soldat de la Révolution, et je ne croirai jamais qu'il se batte contre la volonté du peuple. . . Non ce n'est pas possible."
20 Voilà ce que disait M. Goulden ; mais cela n'empêchait pas les gens d'être inquiets.
Le 21 mars, entre cinq et six heures du soir, M. Goulden et moi nous travaillions, la nuit venait ; dehors, une petite pluie coulait sur le vitrage, et Catherine allumait
25 la lampe. Elle vint la poser auprès de nous, et j'ouvris la fenêtre pour tirer le volet. Cela m'avait pris quelques instants, car il fallait déranger les verres de l'établi, pour ouvrir la fenêtre et décrocher les montres. M. Goulden rêvait. Comme je mettais le crochet, 3 nous entendîmes
30 battre le rappel des deux côtés de la ville à la fois ; les échos des remparts et ceux du vallon répondaient, et ce
bourdonnement sourd remplissait toute la place, à l'heure où la nuit commence.
M. Goulden s'était levé :
" Les affaires sont décidées maintenant, dit - il d'une voix qui me donna froid ; * ou bien on se bat aux envi- 5 rons de Paris, ou bien" l'Empereur est dans son vieux palais comme en 1809." 3
Catherine courait déjà chercher son manteau, car elle voyait bien qu'il allait sortir, malgré la pluie. Lui, tout en parlant, ses grands yeux gris ouverts, se laissait met- 10 tre les manches sans y faire attention ; puis il sortit, et Catherine, me touchant l'épaule, car je restais là, me dit :
" Va donc, Joseph, suis -le."
Je descendis aussitôt. Nous arrivâmes sur la place au moment où le bataillon débouchait 4 de la grand'rue, au 15 coin de la mairie, derrière les tambours qui couraient la caisse sur l'épaule. Une foule de monde les suivait. Sous les vieux tilleuls, le roulement commença; les soldats en tumulte prirent leurs rangs, et presque aussitôt le commandant Gémeau, qui souffrait de ses 20 blessures et ne sortait pas depuis deux mois, parut en uniforme.
La foule grandissait toujours. M. Goulden et moi nous venions de monter sur la borne, 5 en face de la voûté du corps de garde. 6 Après l'appel, au bout d'un 25 instant, le commandant tira son épée, et donna l'ordre de former le carré.
Je vous raconte ces choses simplement, parce qu'elles étaient simples et terribles. On voyait à la pâleur du commandant qu'il avait la fièvre, et pourtant il faisait 30 presque nuit. Les lignes grises du carré sur la place, le
commandant à cheval au milieu, les officiers autour, sous la pluie, les bourgeois écoutant, le grand silence, les fenêtres qui s'ouvrent aux environs, tout est encore -présent à 'mon esprit, et voilà qu'il s'est passé bientôt *" 5 cinquante ans !
Personne ne parlait, car chacun savait bien qu'on allait apprendre le sort de la France.
"Portez arme! 1 '. . .Arme bras! . . . cria le capitaine Vidal." io Après le bruit des armes, on n'entendit plus que la voix du commandant, cette voix claire que j'avais entendue de l'autre côté du Rhin, celle qui nous criait: " Serrez les rangs 1 " a Elle me traversait jusqu'à la moelle des os, 15 "Soldats, dit -il, S. M. 3 Louis XVIII a quitté Paris le 20 mars, et l'Empereur Napoléon a fait son entrée dans la capitale le même jour."
Une sorte de frémissement s'étendit partout, mais cela ne dura qu'une seconde, et le commandant pour- 20 suivit: -
" Soldats ! le drapeau de la France, c'est le drapeau que nous avons teint de notre sang. . . c'est celui qui fait notre gloire."
Le vieux sergent avait sorti le drapeau tricolore tout 25 déchiré de son étui. Le commandant le prit :
"Ce drapeau, le voilà! ... vous le reconnaissez. . .
c'est celui de la nation. . . C'est celui que les Russes,
les Prussiens, les Autrichiens, tous ceux que nous avions
épargnés cent fois, nous ont ôté le jour de leur première
30 victoire, parce qu'ils en avaient peur."
Un grand nombre de vieux soldats, en entendant ces
paroles, détournaient la tête pour cacher leurs larmes ; d'autres, tout pâles, regardaient avec des yeux terribles.
"Moi, cria le commandant en levant son épée, je . n'en connais pas d'autre. Vive la France. . . Vive l'Empereur/' 1 5
A peine avait - il poussé ce cri, que tout éclatait, on ne s'entendait plus; de toutes les fenêtres, sur la place, dans les rues, partout des cris de: Vive V Empereur! Vive la France! partaient comme des coups de trompette. Les gens et les soldats s'embrassaient ; on aurait 10 dit que tout était sauvé, que nous avions retrouvé tout ce que la France avait perdu en 1 8 14.
Il fusait presque nuit; on s'en allait à droite, à
gauche, par trois, par six, • par vingt, criant : Vive
V Empereur ! quand du côté de l'hôpital un éclair rouge 15
passa dans le ciel. . . le canon tonne ! derrière l'arsenal
. l'autre lui répond, et cela continue de seconde en seconde.
Le père Goulden et moi nous traversions la place bras dessus bras dessous, en criant aussi ; Vive la France !
La joie du monde était aussi grand qu'à l'arrivée de 20 Louis XVIII, et peut-être encore plus.
Une fois dans notre chambre et débarrassé de son manteau, M. Goulden s'assit à table, car le souper attendait; Catherine courut à la cave chercher une bonne bouteille. Nous buvions et nous J riions, et le canon 25 faisait grelotter nos vitres. Quelquefois les gens perdent la tête, même ceux qui n'aiment que la paix; ces coups de canon nous réjouissaient, nous rentrions en quelque sorte dans nos vieilles habitudes.
M. Goulden disait : 30
" Maintenant on va reparler de la liberté, de l'égalité,
de la fraternité. Par ce moyen, toute la France se lèvera. . . je vous en préviens. . . tous en masse se lèveront. On fera des gardes nationales; les vieux comme moi, les hommes mariés défendront les places ; 5 les jeunes marcheront, mais on ne dépassera pas les frontières. L'Empereur, instruit par l'expérience, armera les ouvriers, les paysans et les bourgeois ; si les autres viennent, quand 1 ils seraient un million, pas un ne sortira de chez nous. 2 Le temps des soldats est passé ;
io les armées régulières sont bonnes pour la conquête, mais un peuple qui veut se défendre ne craint pas les meilleurs soldats du monde. Nous l'avons fait voir aux Prussiens, au> Autrichiens, aux Anglais, aux Russes, de 1792 jusqu'en 1800 : 3 et, depuis, les Espagnols nous
15 l'ont fait voir à nous, et même, avant, les Américains l'avaient fait voir aux Anglais/ L'Empereur va nous parler de liberté, soyez -en sûrs. S'il veut lancer des proclamations en Allemagne, beaucoup d'Allemands seront avec nous; on leur a promis des libertés pour
20 les faire marcher en masse contre la France, et maintenant les souverains se moquent bien de tenir leur promesse : leur coup est fait. 5 . . ils se partagent les gens comme des troupeaux. Les peuples de bons sens tiendront ensemble ; de cette façon, la *paix s'établira par
25 force. Les rois seuls ont intérêt à la guerre ; les peuples n'ont pas besoin de se conquérir, pourvu qu'ils se fassent du bien par la liberté du commerce, voilà le principal ! " Dans son exaltation, il voyait tout en beau. 6 Moimême je trouvais ce qu'il disait tellement naturel, que
30 j'étais sûr que l'Empereur agirait de cette manière. Catherine le croyait aussi. Nous bénissions tous le
Seigneur de ce qui venait d'arriver ; et vers onze heures, après avoir bien ri, bien parlé, bien crié, nous allâmes nous coucher au milieu des plus belles espérances. Alors toute la ville était illuminée, nous avions mis aussi des lampions à nos fenêtres. A chaque instant on entendait partir des pétards, les enfants crier: Vive V Empereur !
Cela se prolongea bien tard, et seulement vers une heure nous dormions à la grâce de Dieu.
La satisfaction dura bien encore cinq ou six jours, mais il paraît que l'Empereur n'avait pas de temps à perdre en réjouissances. .La gazette disait bien que Sa Majesté voulait la paix, mais, en attendant, Tordre 5 d'armer la place arrivait. Deux ans auparavant, Phalsbourg était à cent lieues.de la frontière, les remparts tombaient en ruine, les fossés se comblaient, il ne restait plus à l'arsenal que de vieilles patraques 1 du temps de Louis XIV, des fusils de remparts qu'on allumait avec
iodes mèches, et des canons tellement lourds sur leurs affûts massifs, qu'il fallait des files de chevaux pour les traîner. Aussi jour par jour on recevait les ordres de relever les remparts, de nettoyer les fossés, de mettre les patraques en bon état.
15 Au commencement d'avril, on établit un grand atelier à l'arsenal, pour la réparation des armes. Il arriva des soldats du génie 3 et des artilleurs de Metz, 3 pour faire les terrassements à l'intérieur des bastions et les embrasures autour. C'était un mouvement plus grand encore que
20 de 1805 à 181 3; et je pensai plus d'une fois que les grandes frontières au loin avaient pourtant leur bon côté, puisque ceux de l'intérieur sont préservés des coups et peuvent vivre en paix très longtemps, pendant qu'on bombarde déjà les autres.
25 Enfin nous éprouvions de grandes inquiétudes, car naturellement, lorsqu'on replante des palissades neuves sur les glacis, qu'on ajuste des bouches à feu 4 dans tous les recoins des places fortes, c'est qu'il faut aussi du
monde pour garder et manœuvrer tout cela. Plus d'une fois, en écoutant lire ces décrets le soir, Catherine et moi nous nous regardions les lèvres serrées. Je sentais bien d'avance qu'au lieu de rester là tranquillement à nettoyer et raccommoder des horloges, il me faudrait 5 peut-être recommencer la charge en douze temps, 1 et cela me produisait un mauvais effet. La tristesse me gagnait de plus en plus ; souvent M. Goulden, en me voyant tout pensif, s'écriait d'un ton joyeux ;
" Allons ! du courage, Joseph : tout finira bien." 10
Il voulait me remonter* le cœur, mais je pensais:
" Oui, oui, vous me dites ces choses pour m'encourager ; mais, à moins d'être aveugle, on voit quelle tournure cela prend."
Tout marchait tellement vite, que les décrets se sui- 15 vaient comme la grêle, toujours avec de grands mots pour les embellir.
On apprit ausài que dix mille soldats d'élite 3 allaient entrer dans la garde, et que l'artillerie légère était réorganisée. ' L'artillerie légère suit les armées, chacun sait 20 cela.' x Pour rester derrière les remparts et se défendre chez «oi,- l'artillerie légère est inutile. Cette idée me vint tout de suite, et même le soir, je ne pus m'empêcher de le dire à Catherine; j'avais toujours eu soin de lui cacher mes craintes, mais cette fois c'était trop fort. Elle ne 25 répondit pas, ce qui montre bien qu'elle avait du bon sens, et qu'elle pensait comme moi.
Toutes ces choses m'ôtaient beaucoup de mon enthousiasme pour l'Empereur; quelquefois en travaillant je me disais : 30
"J'aimerais pourtant mieux voir de ma fenêtre les pro-
cessions que d'aller me battre contre des gens que je ne connais pasl Au moins cette vue ne me coûterait ni bras ni jambe, et si cela m'ennuyait trop, je pourrais aller faire un tour 1 aux Quatre - Vents." 5 Un matin, jour de dimanche, en descendant vers huit heures, nous trouvâmes M. Goulden, cet excellent homme qui venait de s'habiller ; il paraissait de bonne humeur, et nous dit :
" Mes enfants, voici près d'un mois que la tante Gré-
10 del n'est pas venue nous voir ; elle s'obstine. Eh bien 1 je veux montrer plus d'esprit 8 qu'elle, et je veux bien céder. Entre gens comme nous, il ne doit exister aucun nuage. Après déjeuner, nous irons aux • Quatre - Vents lui dire qu'elle est une entêtée, et que nous l'aimons
15 malgré ses défauts. Vous verrez comme elle sera honteuse!"
Nous sortîmes donc ensemble. Le temps était très beau. M. Goulden donnait le bras à Catherine, gravement, comme il faisait toujours en ville, et moi je marchais
20 derrière, dans la jubilation.de mon âme. J'avais sous les yeux les êtres que j'aimais le plus au monde, et je songeais à ce qu'allait dire la mère Grédel. Nous dépassâmes l'avancée, 3 ensuite les glacis, et vingt minutes après, sans nous presser trop, nous arrivions devant la
25 porte de la tante.
Il pouvait être alors dix heures. Comme j'avais pris un peu d'avance à l'auberge de la Roulette, j'entrai d'abord dans l'allée de sureaux qui longe la maison, et je regardai par la lucarne ce que faisait la tante. Elle était
$o assise juste en face de moi, près de l'âtre qui fumait. En la voyant ainsi toute seule, je me dis :
"Pauvre tante Grédel, elle pense à nous, pour sûr;" quand au même instant la porte s'ouvrit du côté de la route, et le père Goulden entra tout joyeux avec Catherine, en s'écriant :
" Ah 1 vous ne venez plus nous voir, mère Grédel, il 5 faut donc à cette heure, que je vous amène vos enfants, et que je vienne aussi moi-même ! Vous allez nous faire un bon dîner, entendez -vous? et que cela vous serve de leçon!"
"Ah! monsieur Goulden, s'écria- 1- elle, que je suis 10 donc heureuse de vous voir ! Vous êtes un homme bon, 1 vous valez mille fois mieux que moi."
Elle courait déjà dans la cuisine, remuant toutes les marmites pour nous régaler ; pendant que M. Goulden déposait sa canne dans un coin, son grand chapeau 15 dessus, et s'asseyait d'un air de contentement auprès de l'âtre.
" Quel beau temps ! s'écriait - il, tout verdit, tout refleurit . . . comme je serais heureux de vivre aux champs, de voir des haies par mes fenêtres, des pommiers, des 20 pruniers tout blancs et tout roses !"
Il était gai comme une alouette, et nous l'aurions tous été, sans les idées de guerre qui nous trottaient en tête.
"Laissez cela, ma mère, disait Catherine, asseyez -vous tranquillement près de M. Goulden. C'est moi qui ferai 25 le dîner comme dans le temps. 9
— Mais tu ne sais plus la place de rien . . . j'ai tout dérangé, disait la tante.
— Je vous en prie, asseyez -vous, faisait Catherine; soyez tranquille, on trouvera le beurre, les œufs, la farine 30 et tout ce qu'il faut
— Allons . . . allons ... je vais donc t'obéir, dit la tante en descendant à la cave."
Catherine pendit son beau châle au dos de ma chaise, elle mit du bois au feu, du beurre dans la poêle et re-
5 garda dans les marmites pour voir si tout était bien en train. 1 Au même instant, la tante remontait de la cave avec une bouteille de vin blanc.
"Vous allez d'abord vous rafraîchir avant le dîner, dit -elle; et pendant que Catherine fera la cuisine, j'irai
10 mettre mon casaquin et me donner un coup de peigne, car j'en ai besoin. Vous . . . sortez . . . allez au verger*" Le père Goulden et moi nous sortîmes donc, traversant les hautes herbes, qui nous montaient jusqu'aux genoux. . Il .faisait une grande chaleur, tout bourdonnait.
'S Nous allâmes nousmçttreà l'ombre du rucher, regardant ce magnifique soleil entre -les, ruches tourbillonnantes* M. Goulden pendit sa perruque derrière lui pour être plus à l'aise, je débouchai la bouteille et nous bûmes de ce bon petit 3 vin. blanc. , .
20 " liions, tout va bien, disait T il ; si les hommes font des folies, le Seigneur Dieu, veille toujours sur ses affaires., Regarde, ces blés, Joseph, comme cela pousse. . . . Quelle moisson dans trois ou quatre mois d'ici! Et ces navettes, ces arbustes,; ces : abeilles, comme tout
25 travaille, comme >tou£ vit, comme tout grandit! . . . Quel malheur que les hommes ne suivent pas un pareil exemple, que. les uns, travaillent pour nourrir la paresse des autres, et qu'il faille toujours des fainéants de toute espèce qui nous traitent de 3 jacobins, parce que nous
|o voulons l'ordre, la justice et la paix 1"
Une fois sur ce chapitre, il ne finissait jamais, on voyait
tout par ses yeux! Malheureusement, je n'ai pas l'instruction que cet homme de bien avait, sans cela je me ferais un véritable plaisir de vous raconter ses idées.
Nous étions justement sur ce chapitre lorsque la mère Grédel, en habits des dimanches, s'avança du coin de la 5 maison vers îe rucher, et tout de suite il se tut pour maintenir la concorde.
" Hé 1 maintenant me voilà, dit la tante ; tout est en ordre.
— Allons, asseyez - vous, dit M. Goulden en lui faisant io place sur le banc.
— Hé! s'écria la tante, savez -vous l'heure qu'il est? Écoutez! . . ."
; Alors, prêtant l'oreille, 1 nous entendîmes l'horloge de la ville sonner lentement ses douze coups. 15
* " Comment ! il est déjà midi ? s'écria le père Goulden ; j'aurais cru que nous n'étions pas entrés depuis dix minutes. .
— Eh bien! il est midi, fit la tante, et le dîner vous attend. 20
— A la bonne heure, 9 dit M. Goulden en lui prenant le bras ; eh bien ! arrivez ; depuis que vous m'ayez dit l'heure, j'ai bon appétit."
Ils traversèrent l'allée bras dessus bras dessous ; je les suivais tout joyeux, et lorsque nous fûmes sous la porte, 25 le plus agréable spectacle s'offrit à nos regards : la grande soupière peinte de fleurs rouges fumait sur la table, une poitrine de veau farcie remplissait la chambre de sa bonne odeur, et deux bouteilles, avec les verres étincelants comme du cristal, brillaient sur la nappe blanche devanc*3o les assiettes. Enfin, rien qu'à voir cela 3 , l'idée vous venait
que la joie du Seigneur est de combler ses enfants de bénédictions innombrables.
Catherine, avec ses bonnes joues rouges et ses dents
blanches, riait de notre satisfaction, et Ton peut dire que
5 pendant tout le dîner nos inquiétudes sur l'avenir furent-
oubliées. On ne songeait qu'à se faire du bien, à rire, à
trouver que tout était en bon état dans ce monde.
Ce n'est que plus tard, en prenant le café, qu'une sorte de tristesse nous revint ; sans savoir pourquoi, chacun
io se mit à réfléchir. On ne voulait pas parler de politique, et ce fut la tante Grédel elle - même qui tout à coup demanda les nouvelles. M. Goulden alors dit que l'Empereur désirait la paix, qu'il se mettait seulement en état de défense, chose nécessaire afin de prévenir les ennemis
15 que nous n'avions pas peur.
— Sans doute, fit la tante Grédel, je ne dis pas le contraire; mais tout cela n'empêche pas que Joseph sera forcé de partir."
J'étais tout pâle en voyant que la tante avait raison.
20 " Oui, répondit M. Goulden, je le savais depuis quelques jours, et voici ce que j'ai fait. Vous avez sans doute appris, mère Grédel, que l'on forme de grands ateliers pour la réparation des armes. Il en existe un à l'arsenal de Phalsbourg, mais les bons ouvriers manquent.
25 Naturellement les bons ouvriers rendent autant de services à l'État, en réparant les armes, que ceux qui vont se battre ; ils ont plus de peine ; mais au moins ils ne risquent pas leur vie et restent chez eux. Eh bien ! aussitôt je me suis rendu chez le commandant d'artillerie,
30 et j'ai fait une demande pour que Joseph soit accepté comme ouvrier. La réparation d'une batterie de fusil
n'est rien pour un bon horloger ; le commandant a tout de suite accepté. Voici son ordre, dit -il, en nous montrant un papier qu'il avait dans sa poche."
Alors je crus revenir au monde, et je m'écriai :
"Oh! monsieur Goulden, vous êtes plus que notre 5 père, vous me sauvez la vie,"
Et Catherine, que l'inquiétude suffoquait depuis longtemps, sortit aussitôt, tandis que la tante Grédel, qui s'était levée, embrassait M. Goulden pour la seconde fois en disant : 10
" Oui, vous êtes le meilleur des hommes. . . un homme de bon sens. . . un homme de très grand esprit. ... Ah 1 si tous les jacobins vous ressemblaient, les femmes ne voudraient plus avoir que des jacobins.
— Mais ce que j'ai fait est tout simple, disait -il. 15
— Non. . . non. . . ce n'est pas tout simple; c'est le bon cœur qui vous donne de bonnes idées."
Nous restâmes encore environ une heure aux Quatre- Vents. Et puis, au moment où les gens revenaient des vêpres, à la nuit tombante, nous repartîmes pour la ville, 20 et sur les sept heures nous remontions notre escalier.
C'est ainsi que l'accord se rétablit entre la tante Grédel et M. Goulden. Depuis, elle venait nous voir aussi souvent qu'autrefois. Moi j'allais tous les jours à l'arsenal, et je travaillais à la réparation des batteries. A 25 midi sonnant, je rentrais dîner. A une heure, je repartais jusqu'à sept heures. J'étais à la fois soldat et ouvrier, dispensé des appels, mais accablé d'ouvrage. Nous espérions que je resterais dans cette position jusqu'à la fin de la guerre, si par malheur elle commen- 30 çait, car on n'était sûr de rien.
La confiance nous était un peu revenue depuis ,que je travaillais à l'arsenal; mais nous avions pourtant , encore de l'inquiétude, car des centaines d'anciens soldats rengagés pour une campagne et des conscrits, passaient le 5 sac au dos avec leurs habits de village.
Tous les tailleurs de la ville faisaient des uniformes par entreprise, 1 les gendarmes cédaient leurs chevaux pour remonter la cavalerie, M. le maire excitait les jeunes gens de seize à dix -sept ans à s'engager dans les 10 partisans du colonel Brice, qui devait défendre les défilés de la Sarre. 8
"Allez! . . . courage!" leur criait - il, en parlant des Romains qui s'étaient battus pour la patrie.
Je pensais en l'écoutant :
15 " Puisque tu trouves cela si beau, pourquoi n'y vas - tu pas toi - même ? "
On peut se figurer avec quel courage je travaillais à l'arsenal ; rien ne me coûtait, 3 j'aurais passé les jours et les nuits à raccommoder les fusils, à rajuster les balon- 20 nettes, à serrer les vis. 4
Cela dura jusqu'au 23 mai. Ce jour -là, vers six heures du matin, je me trouvais dans la grande salle de l'arsenal, en train de remplir des caisses de fusils. La grande porte restait ouverte à deux battants; 5 les soldats 25 du train, 6 avec leurs fourgons, attendaient pour charger les caisses. Je clouais la dernière, lorsque le garde du génie 7 Robert me toucha l'épaule en me disant tout bas:
" Bertha, le commandant désire vous voir."
Qu'est-ce que le commandant avait à me dire? Je n'en savais tien, et tout de suite j'eus peur. Malgré cela je partis aussitôt en traversant la grande cour ; je montai l'escalier, et je frappai doucement à la porte.
" Entrez ! " me dit le commandant. 5
J'ouvris tout tremblant, le bonnet à la main. Le commandant était un homme de haute taille, maigre, brun, la tête un peu penchée. Il se promenait de long en large, au milieu de ses livres, de ses cartes et de ses armes pendues aux murs. 10
"Ahl c'est vous, Bertha, dit -il en me voyant; je vais vous apprendre une fâcheuse nouvelle : le 3 e bataillon, dont vous faites partie, part pour Metz."
En entendant cette terrible nouvelle, je sentis mon cœur se retourner 1 et je ne pus rien répondre. 15
Le commandant me regardait.
" Ne vous troublez pas, fit - il au bout d'un instant ; vous êtes marié depuis quelques mois, et d'ailleurs bon ouvrier, cela mérite considération. Vous remettrez cette lettre au colonel Desmichels, à l'arsenal de Metz ; c'est 20 un de mes amis, il vous trouvera de l'emploi dans ses ateliers, soyez -en sûr."
Je pris la lettre qu'il me tendait, en le remerciant, et je sortis plein d'épouvante.
Chez nous, Zébédé, M. Goulden et Catherine causaient 25 ensemble dans l'atelier; la désolation était peinte sur leurs figures, ils savaient déjà tout.
"Le 3 e bataillon part, leur dis -je en entrant; mais cela ne fait rien, M. le commandant vient de me donner cette lettre pour le chef de l'arsenal de Metz. N'ayez 30 pas d'inquiétudes, je ne ferai pas campagne."
ÔO WATERLOO.
J'étouffais presque. M. Goulden prit la lettre et dit :
" Elle est ouverte, c'est pour que nous puissions la lire."
Alors il lut cette lettre, où le commandant me recommandait à son ami, disant que j'étais marié, bon ouvrier, 5 plein de zèle, nécessaire à ma famille, et que je rendrais de véritables services à l'arsenal. On ne pouvait rien écrire de mieux. Zébédé s'écria :
" Maintenant ton affaire est sûre 1
— Oui, dit M. Goulden, -te voilà retenu dans l'arsenal 10 de Metz."
Et Catherine, toute pâle, dit :
" Quel bonheur, Joseph !"
Tous faisaient semblant de croire que je resterais à
Metz, et moi je voulais aussi leur cacher mon épouvante.
15 Mais cela me suffoquait, je ne pouvais presque pas
m'empêcher de sangloter ; heureusement, l'idée me vint
d'aller annoncer la nouvelle à la tante Grédel.
"Écoutez, leur dis -je, quoique ce ne soit pas pour
longtemps et que je doive rester à Metz, il faut pourtant
20 que j'annonce cette bonne nouvelle à la tante Grédel.
Ce soir, entre cinq et six heures, je reviendrai ; Catherine
aura le temps d'arranger mon sac, et nous souperons.
— Oui, va, Joseph," me dit M. Goulden.
Catherine ne dit rien, car elle avait de la peine à ne 25 pas fondre en larmes. — Je partis comme un fou. Zébédé, qui s'en retournait à A caserne, me prévint sur la porte que l'officier d'habillement se trouvait à la mairie et qu'il faudrait être là vers cinq heures. J'écoutais ses paroles comme en rêve, et je me sauvai jusque hors de 30 la ville. Les idées qui me traversaient l'esprit ne sont pas à décrire ; j'étais effaré, j'aurais voulu courir jusqu'en
WATERLOO. 6l
Suisse. Mais le pire, c'est quand j'approchai des Quatre- Vents. Il pouvait être trois heures ; la mère Grédel, qui mettait des perches à ses haricots, derrière dans le jardin, m'avait vu de loin. Elle s'était dit :
"Mais 1 c'est Joseph! ..." 5
Moi, une fois dans le chemin creux, rempli d'ornières et de sable que le soleil chauffait comme un four, je remontais lentement, la tête penchée, en pensant: "Tu n'oseras jamais entrer!" lorsque tout à coup, derrière la haie, la tante me cria : 10
"C'est toi, Joseph?"
Alors je frémis.
"Oui. . . c'est moi," lui dis -je.
Elle sortit dans la petite allée de sureaux, et me voyant là tout pâle : 15
"Je sais pourquoi tu viens, mon enfant» me dit -elle; tu pars, n'est - ce pas ?
— Oh! lui dis -je, je suis retenu pour l'arsenal de Metz. . . Les autres partent. . . moi je vais rester à Metz . . . c'est bien heureux ! " 20
Elle ne dit rien. Nous entrâmes dans la cuisine bien fraîche à cause de la grande chaleur qu'il faisait dehors. Elle s'assit et je lui lus la lettre du commandant. — Elle écoutait et dit :
" Oui. . . c'est bien heureux ! " 25
Et nous restâmes à nous regarder l'un l'autre sans parler. Ensuite elle me prit la tête entre les mains, et je vis qu'elle pleurait à chaudes larmes 9 sans pousser un soupir ; mais tout à coup elle se retint 3 et me dit :
" A quelle heure partez -vous ? 30
— Demain, à sept heures, maman Grédel.
— Eh bien, à huit heures j'arriverai. . . Tu seras déjà loin. . . mais tu sauras que la mère de ta femme est là . . . qu'elle reprend sa fille. . . qu'elle vous aime. . . qu'elle n'a que vous au monde ! . . ." 5 En parlant ainsi, cette femme si courageuse se mit à sangloter. Elle me reconduisit dehors sur la route, et je partis. Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. J'arrivai devant la mairie sur le coup de cinq heures. Je montai et je reçus une capote, un habit, un
io pantalon, des guêtres, 1 des souliers. Zébédé, qui m'attendait là, dit à l'un de ses fusiliers de porter tout à la chambrée."
" Tu viendras mettre cela de bonne heure, me dit - il ; ton fusil et ta giberne sont au râtelier depuis ce matin.
15 — Viens avec moi, lui dis -je.
— Non, fit -il, la vue de Catherine me crève le cœur et puis il faut aussi que je reste avec mon père. Qui sait si je retrouverai le pauvre vieux dans un an ? J'ai promis de souper avec vous, mais je n'irai pas."
20 II fallut donc rentrer seul. Mon sac était prêt, mon vieux sac, la seule chose que j'eusse réchappée de Hanau. 3 M. Goulden travaillait. Il se retourna sans rien me dire. "Où donc est Catherine? lui demandai -je. Elle est en haut."
25 Je pensais qu'elle pleurait; j'aurais voulu monter, mais les jambes et le courage me manquaient. Je dis à M. Goulden comment les choses s'étaient passées aux Quatre - Vents ; ensuite nous attendîmes en rêvant l'un en face de l'autre, sans cser nous regarder. — La nuit
yo venait, elle était déjà sombre lorsque Catherine descendit. Elle dressa la table dans l'obscurité, puis je lui
pris la main et je la fis asseoir ; nous restâmes là près d'une demi - heure encore.
" Zébédé ne vient pas ? demanda M. Goulden.
— Non, il est retenu par le service.
— Eh bien! soupons," fit -il. 5 Mais personne Savait faim. Catherine leva 1 la table
vers neuf heures, et l'on alla se coucher. C'est la plus terrible nuit que j'aie passée de ma vie. Catherine était comme morte ; je l'appelais, elle ne répondait pas. M. Goulden voulait chercher un médecin, je l'en empêchai. 10 Elle se remit tout à fait vers le jour,* elle pleura longtemps et finit par s'endormir et nous sortîmes tout doucement.
Enfin M. Goulden et moi nous étions descendus ; il me disait : 15
" Elle dort . . . elle ne sait rien . . . c'est un bonheur ... tu partiras pendant son sommeil."
Je bénissais le Seigneur de l'avoir endormie.
Nous rêvions en écoutant les moindres bruits, lorsqu'enfin le rappel se mit à battre. Alors M. Goulden 20 me regarda gravement, et nous nous levâmes. Il prit le sac et me le boucla sur les épaules en silence.
" Joseph, me dit - il, va voir le commandant de l'arsenal, à Metz, mais ne compte sur rien. Le danger est tellement grave, que la France a besoin de tous ses enfants, 25 pour la défendre. Et cette fois il ne s'agit plus 9 de prendre le bien des autres, mais de sauver notre propre pays. Souviens - toi que c'est toi - même, ta femme, tout ce que tu possèdes de plus cher au monde, qui se trouve en jeu. 3 Je voudrais avoir vingt ans de moins pour t'ac- 30 compagner et te montrer l'exemple."
Nous descendîmes ensuite sans faire de bruit ; nous nous embrassâmes et je gagnai la caserne. Zébédé lui-même me conduisit à la chambrée, 1 où je mis mon uniforme. Tout ce qui me revient encore, après tant d'années, c'est - que le père de Zébédé, qui se trouvait là, fit un paquet de mes habits, en disant qu'il irait chez nous après notre départ ; et qu'ensuite le bataillon défila sous la porte de France.*
Quelques enfants nous suivaient. Les soldats du |0 corps de garde, 9 à l'avancée, 3 portèrent les armes. Nous étions en route pour Waterloo.
A Sarrebourg x nous reçûmes des billets de logement. Le mien était pour l'ancien imprimeur Jâreisse, qui connaissait M. Goulden et la tante Grédel ; il me fit dîner à sa table avec mon nouveau camarade de lit, Jean Bûche, le fils d'un schlitteur 8 du Harberg, qui n'avait jamais 5 mangé que des pommes de terre avant d'être conscrit. Il croquait jusqu'aux os de la viande qu'on nous servait. Moi, j'étais tellement mélancolique que de l'entendre croquer ces os, cela me tombait sur les nerfs.
Le père Jâreisse voulait me consoler, mais tout ce qu'il 10 me disait augmentait encore mon chagrin.
Nous passâmes le reste de cette journée et la nuit suivante à Sarrebourg. Le lendemain, nous fîmes route jusqu'au village de Mézières, le surlendemain jusqu'à Vie, et puis jusqu'à Soigne; enfin le cinquième jour 15 nous approchions de Metz. 3
Je n'ai pas besoin de vous raconter notre marche : les soldats tout blancs de poussière, qui vont d'étapes en étapes, le sac au dos, l'arme à volonté, 4 parlent, rient, traversent les villages sans s'inquiéter de rien. Et quand 20 on est triste, quand on laisse à la maison sa femme, de vieux amis, des gens qui vous aiment et qu'on ne reverra peut-être jamais, tout défile sous vos yeux comme des ombres ; à cent pas plus loin, on n'y pense plus.
Pourtant la vue de Metz, avec sa haute cathédrale, ses 25 vieilles maisons et ses remparts sombres, 4 me réveilla.
Jean Bûche, lui, marchait près de moi, le dos rond et les pieds en dedans 5 comme les loups. La seule chose
qu'il me disait quelquefois, c'est que les souliers vous gênent pour la marche, et qu'on ne devrait les mettre qu'à la parade. Depuis deux mois le sergent instructeur n'avait pu lui retourner * les pieds ni lui redresser les 5 épaules ; mais il marchait terriblement bien à sa manière, et sans se fatiguer.
Enfin, sur les cinq heures de l'après-midi, nous arrivâmes à l'avancée. Les tambours se mirent à battre, et nous entrâmes dans cette ville, la plus vieille que j'aie
10 jamais vue. C'est là qu'on voit des maisons de quatre et cinq étages, les murs décrépits pleins de poutrelles, des fenêtres rondes et carrées, grandes et petites sur la même ligne, avec des volets et sans volets, avec des vitres et sans vitres. C'est vieux comme les montagnes et les
15 rivières, et tout en haut le toit s'avance de six pieds, en allongeant son ombre dans les eaux noires, où passent des savates, des guenilles et des chiens noyés.
Quand on regarde par hasard en l'air, dans ces recoins, au fond d'une lucarne, on est presque sûr de voir
20 la figure d'un juif, avec sa barbe grise, ou bien un enfant qui risque de tomber, ou quelque chose de pareil, car, à proprement parler, Metz est une ville de juifs et de soldats. Les pauvres gens n'y manquent pas non plus. A moins qu'on ait tout changé depuis ; les gens aiment leurs aises
25 maintenant, et les villes s'embellissent de jour en jour.
Nous arrivâmes sur une place encombrée de matelas,
de paillasses et d'autres effets" de literie que les bourgeois
fournissaient aux troupes. On nous fit mettre l'arme au
pied, 3 devant un,e caserne dont toutes les fenêtres étaient
30 ouvertes du haut en bas. Nous attendions, pensant que nous serions logés dans cette caserne; mais, au bout
de vingt minutes, le prêt 1 commença; nous reçûmes vingt -cinq sous par homme, avec un billet de logement. On fit rompre les rangs, et chacun partit de son côté. |ean Bûche, qui n'avait vu d'autre ville que Phalsbourg, ne me quittait pas. 5
Notre billet de logement était pour Elias Meyer, boucher dans la rue de Saint - Valéry. Quand nous arrivâmes en face de la maison, ce boucher, — qui découpait de la viande à sa fenêtre en forme de voûte, garnie d'une grille, — se fâcha et nous reçut très mal. C'était un gros 10 juif tout rouge, la figure ronde, avec des bagues d'argent à ses doigts et des boucles d'oreilles ; sa femme, maigre et jaune» descendit en s'écriant qu'ils avaient logé la veille, l'avant- veille • • . que le secrétaire de la mairie leur en voulait,* qu'il leur envoyait des soldats tous les 15 jours, que les voisins n'en avaient pas . . . ainsi de suite. Ils nous laissèrent pourtant entrer. Leur fille vint nous voir ; derrière elle se tenait une grosse servante.
La fille, très pâle et les yeux noirs, dit quelques mots à sa mère, et la servante reçut l'ordre de nous conduire 20 au grenier. Mon camarade du Harberg trouvait cela très bien; moi j'étais indigné. Malgré cela, nous montâmes derrière la servante, dans un escalier tournant, et nous arrivâmes au grenier, dans une chambre formée de lattes. Le jour venait par une lucarne dans le toit. 25 Sans ma désolation, j'aurais trouvé ce lieu vraiment abominable ; nous n'avions qu'une seule chaise et une paillasse étendue sur le plancher avec sa couverture pour nous deux. La servante nous regardait encore sur la porte, tomme si nous avions dû lui faire des compliments. 30
Je m'assis et me débarrassai de mon sac, bien triste,
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comme on pense ; Bûche en fît autant de son côté. La servante se mettait à descendre, quand je lui criai :
" Attendez une minute. . . . Nous descendons aussi . • nous ne voulons pas nous casser le cou dans l'escalier. 5 Après avoir changé de souliers et de bas, nous refermâmes la porte avec un cadenas, et nous descendîmes dans la boucherie acheter de la viande. Jean alla chercher du pain chez le boulanger en face, et nous entrâmes dans la cuisine faire la soupe.
io Le boucher vint nous voir vers huit heures, il avait une grosse pipe; nous finissions de manger. Il nous demanda de quel pays nous étions ; moi, je ne lui répondis pas, parce que j'étais trop indigné, mais Jean Bûche lui dit que j'étais horloger à Phalsbourg, sur quoi cet homme
15 me prit en considération. Il dit que son frère voyageait en Alsace et en Lorraine pour les montres, les bagues, les chaînes de montres et autres objets d'orfèvrerie et de bijouterie; qu'il s'appelait Samuel Meyer, et que peutêtre nous avions déjà fait des affaires ensemble. Je
20 lui répondis alors que j'avais vu son frère deux ou trois fois chez M. Goulden, et c'était vrai. Là -dessus il prévint la servante de nous monter un oreiller ; mais il n'en fit pas plus pour nous, et nous allâmes nous coucher. La grande fatigue nous endormit bien vite. Je pensais me
25 lever de bonne heure et courir à l'arsenal ; mais je dormais encore quand mon camarade me secoua, en disant : "Le rappel!"
J'écoutais; c'était le rappel. Nous n'eûmes que le temps de nous habiller, de boucler notre sac, de prendre
50 le fusil et de descendre. Comme nous arrivions sur la place de la caserne, l'appel commençait. Après l'appel,
deux fourgons s'avancèrent, et nous reçûmes cinquante cartouches à balle par homme. Le commandant Gémeau, le capitaine et tous les officiers étaient là. Je vis que tout était fini, qu'il ne fallait plus corilpter sur rien, et que ma lettre pour le colonel Desmichels serait bonne 5 après la campagne, si j'en réchappais. — Zébédé me regardait de loin ; je détournais la tête. Dans le même instant on cria : " Portez armes ! Arme à volonté 1 Par file à gauche, en avant, 1 marche ! "
Les tambours battaient, nous marquions le pas;* les 10 toits, les maisons, les fenêtres, les ruelles et les gens défilaient. Nous traversâmes le premier pont, ensuite le pont-levis. — Les tambours cessèrent de battre; nous allions du côté de Thionville. 3
D'autres troupes suivaient le même chemin, de la cava- 15 lerie et de l'infanterie.
Nous arrivâmes le soir au village de Beauregard, le lendemain soir au village de Vitry, près de Thionville, où nous fûmes cantonnés jusqu'au 8 juin.
Pendant notre séjour dans ce village, le général Schœf- 20 fer arriva de Thionville, et l'on nous fit prendre les armes, pour aller passer la revue près d'une grande ferme, qu'on appelait la ferme de Silvange.
Le 8 juin, de grand matin, le bataillon partit du village et repassa près de Metz, mais sans entrer. Les portes de 25 la ville étaient fermées et les canons sur les remparts, comme en temps de guerre. Le soir je fus logé chez un bon patriote qui s'appelait M. Sébastien Perrin. C'était un homme riche. Il voulait tout savoir en détail, et comme avant nous un grand nombre d'autres bataillons 30 avaient suivi la même route, il disait :
"Dans un mois ou peut-être avant, nous saurons de grandes choses. . . . Toutes les troupes marchent sur la Belgique . . . L'Empereur va tomber sur les Anglais et les Prussiens ! " 4 5 Plus nous avancions, plus nous rencontrions de troupes, et comme j'avais déjà vu ces choses en Allemagne, je disais à mon camarade Jean Bûche :
" Maintenant ça va chauffer 1 " x De tous les côtés, dans toutes les directions, la cavalerie,
10 l'infanterie, l'artillerie s'avançaient par files, couvrant les routes à perte de vue. 2 On ne pouvait voir de plus beau temps ni de plus magnifiques récoltes; seulement il faisait trop chaud. Ce qui m'étonnait, c'était de ne découvrir aucun ennemi, ni devant ni derrière, ni à
15 droite ni à gauche. On ne savait rien. Le bruit courait entre nous que, cette fois, nous allions tomber sur les Anglais. J'avais déjà vu les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Suédois ; je connaissais les gens de tous les pays du monde, et
20 maintenant j'allais aussi connaître les Anglais. Je pensais: "Puisqu'il faut s'exterminer, j'aime autant que ce soit avec ceux-ci qu'avec les Allemands. Nous ne pouvons pas éviter notre sort ; si je dois en réchapper, j'en réchapperai; si je dois laisser ma peau, tout ce que
25 je ferais pour la sauver, ou rien, serait la même chose. Mais il faut en exterminer le plus possible des autres ; de cette façon, nous augmentons les chances pour nous."
Voilà les raisonnements que je me tenais à moi-même, et s'ils ne me faisaient pas de bien, au moins ils ne me
30 causaient pas de mal.
Nous avions passé la Meuse 1 le 12 Juki; le 13 et le 14, nous continuâmes à marcher dans de mauvais chemins bordés de champs de blé, d'orge, d'avoine, de chanvre, qui n'en finissaient plus. — Il faisait une chaleur extraordinaire ; la sueur me coulait sous le sac et la giberne f> jusqu'au bas des reins. Quel malheur d'être pauvre, et de ne pas pouvoir s'acheter un homme qui marche et qui reçoive des coups de fusil pour nous! — Après avoir supporté la pluie, le vent, la neige et la boue en Allemagne, le tour de la poussière et du soleil était venu. 10
Je voyais aussi que l'extermination approchait; on n'entendait plus dans toutes les directions que le son des tambours et des trompettes ; quand le bataillon passait sur une hauteur, des files de casques, de lances, de baïonnettes, se découvraient à perte de vue. Zébédé, le fusil 15 sur l'épaule, me criait quelquefois d'un air joyeux :
" Eh bien I Joseph, nous allons donc encore une fois nous regarder le blanc des yeux avec les Prussiens?" 2
Et j'étais forcé de lui répondre:
"Oh! oui, la noce 3 va recommencer!" 20
Comme si j'avais été content de risquer ma vie et de laisser Catherine veuve avant l'âgé, pour des choses qui ne me regardaient pas.
Ce jour même, vers sept heures, nous arrivâmes à un village, et l'on nous fit bivouaquer dans un chemin creux, 25 le long de la côte.
Nos fusils étaient à peine en faisceaux, 4 que plusieurs officiers supérieurs arrivèrent. Le commandant Gémeau,
* qui venait de mettre pied à terre, remonta sur son cheval et courut à leur rencontre ; ils causèrent un instant ensemble et descendirent dans notre chemin, où tout le monde regardait en se disant :
5 " Quelque chose se passe 1 "
Un des officiers supérieurs, le général Pécheux, que nous avons connu depuis, ordonna le roulement et nous cria :
"Formez le cercle!" io Mais comme le chemin était trop étroit, les soldats montèrent des deux côtés sur le talus ; d'autres restèrent en bas. Tout le bataillon regardait, et le général se mit à dérouler un papier en nous criant :
" Proclamation de l'Empereur ! "
15 " Soldats ! c'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo 1 " et de Friedland, qui décidèrent deux fois du sort de "l'Europe. Alors nous fûmes trop généreux, nous " crûmes aux protestations et aux serments des princes " que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui cepen-
20 " dant, coalisés entre eux, ils en veulent 2 à l'indépendance " et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont com- " mencé la plus injuste des agressions ; marchons à leur " rencontre : eux et nous, nous ne sommes plus les mêmes " hommes."
25 Tout le bataillon frémit et se mit à crier : Vive P Empereur/ Le général leva la main, et l'on se tut en se penchant encore plus pour entendre.
" Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des " batailles à livrer, des périls à courir ; mais avec de la
" constance, la victoire sera à nous, les Droits de l'hom- " me 1 et le bonheur de la patrie seront reconquis. Pour " tout Français qui a du cœur, le moment est arrivé de " vaincre ou de périr. Napoléon."
On ne se figurera jamais les cris qui s'élevèrent 5 alors; c'était un spectacle qui vous grandissait l'âme; on aurait dit que l'Empereur nous avait soufflé son esprit des batailles, et nous ne demandions plus qu'à tout massacrer.
Le général était parti depuis longtemps, que les cris 10 continuaient encore, et moi-même j'étais content; je voyais que tout cela c'était la vérité : que les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, qui dans le temps" ne parlaient que de la délivrance des peuples, avaient profité de la première occasion pour tout happer ; que tous ces 15 grands mots de liberté, qu'ils avaient mis en avant en 181 3 pour entraîner la jeunesse contre nous, toutes les promesses de constitutions qu'ils avaient faites, ils les avaient mises de côté. Je les regardais comme des gueux, comme des gens qui ne tenaient pas à leur pa- 20 rôle, qui / se moquaient des peuples, et qui n'avaient qu'une idée très petite, très misérable : c'était toujours de rester à la meilleure place, avec leurs enfants et descendants bons ou mauvais, justes ou injustes, sans s'inquiéter de la loi de Dieu. 25
Notre courage était donc beaucoup augmenté par ces paroles fortes et justes. Les anciens disaient en riant :
" Cette fois, nous n'allons pas languir 3 . . . à la première marche, nous tombons sur les Prussiens 1 "
Et les conscrits, qui n'avaient pas encore entendu 30
ronfler les boulets, se réjouissaient plus que les autres. Les yeux de Bûche brillaient comme ceux d'un chat ; il s'était assis au bord du chemin, son sac ouvert sur le talus, et repassait lentement son sabre, eh essayant le fil à 5 la pointe de son soulier. D'autres affilaient leur baïonnette, ou rajustaient leur pierre à fusil, ce qui se fait toujours en campagne, la veille d'une rencontre.
La nuit alors était venue. Après la distribution 1 on avait Tordre d'éteindre les feux et de ne pas sonner la
10 retraite," ce qui signifiait que l'ennemi n'était pas loin, et qu'on craignait de l'effaroucher.
Il commençait à faire clair de lune. Bûche et moi nous mangions à la même gamelle. Quand nous eûmes fini, durant plus de deux heures il me raconta leur vie
15 au Harberg, leur grande misère lorsqu'il fallait traîner des cinq et six stères de bois sur une schlitte? en risquant d'être écrasés, surtout à la fonte des neiges. L'existence des soldats, la bonne gamelle, le bon pain, la ration régulière, les bons habits chauds, les chemises
20 bien solides en grosse toile, tout cela lui paraissait admirable. Jamais il ne s'était figuré qu'on pouvait vivre aussi bien; et la seule idée qui le tourmentait, c'était de faire savoir à ses deux frères, Gaspard et Jacob, sa belle position, pour les décider à s'engager 4 aussitôt
25 qu'ils auraient l'âge.
"Oui, lui disais -je, c'est bien; mais les Russes, les Anglais, les Prussiens. . . tu ne penses pas à cela.
— Te me moque d'eux, faisait -il; mon sabre coupe comme un tranchet, ma baïonnette pique comme une
30 aiguille. C'est plutôt eux qui doivent avoir peur de me rencontrer."
Pendant que nous étions à causer, Zébédé vint me frapper sur l'épaule.
" Tu ne fumes pas, Joseph? me dit -il.
— Je n'ai pas de tabac."
Aussitôt il m'en donna la moitié d'un paquet. Il ne 5 se possédait plus de joie, en songeant que nous allions tomber sur les Prussiens.
On aurait cru que ces Prussiens et ces Anglais n'allaient pas se défendre, et que nous ne risquions pas d'attraper des boulets et de la mitraille, comme à Leipzig 10 et partout. Mais que peut - on dire à des gens qui ne se rappellent rien et qui voient tout en beau?' Je fumais tranquillement ma pipe et je répondais :
"Oui! . . . oui! . . . nous allons les arranger, 9 ces gueux -là! . . . Nous allons les bousculer. . # Ils vont 15 en voir des dures. 3 . ."
J'avais laissé bourrer sa pipe à Jean Bûche ; 4 et comme nous étions de garde, Zébédé, vers neuf heures, alla relever les premières sentinelles à la tête du piquet. Moi, je sortis de notre cercle, et j'allai m'étendre quelques 20 pas en arrière, l'oreille sur le sac, au bord d'un sillon. Le temps était si chaud, qu'on entendait les cigales chanter longtemps encore après le coucher du soleil; quelques étoiles brillaient au ciel, pas un souffle n'arrivait sur la plaine, les épis restaient droits, et dans le 25 lointain les horloges des villages sonnaient neuf heures, dix heures, onze heures. Je finis par m'endormir. C'était la nuit du 14 au 15 juin 1S15.
Entre deux et trois heures du matin, Zébédé vint me secouer. 30
H Debout ! disait - il, en route !""•
Bûche était aussi venu s'étendre près de moi, nous nous levâmes. C'était notre tour de relever les postes. Il faisait encore nuit, mais le jour étendait une ligne blanche au bord du ciel, le long des blés. A trente pas S plus loin, le lieutenant Bretonville nous attendait au milieu du piquet. C'est dur de se lever, quand on doit si bien après une marche de dix heures.
Je me mis à marcher l'arme au bras le long de la haie. Le village, avec ses petits toits de chaume et plus loin son 10 clocher d'ardoises, s'élevait au - dessus des moissons. Un hussard à cheval, en sentinelle au milieu du chemin, regardait, son mousqueton appuyé sur la cuisse. C'est tout ce qu'on voyait.
Longtemps j'attendis là, songeant, écoutant et marchant» 15 Tout dormait. La ligne blanche du ciel grandissait.
Cela dura plus d'une demi -heure. La lumière matinale grisonnait* au loin le pays; deux ou trois cailles s'appelaient et se répondaient d'un bout de la plaine à l'autre. Je m'étais arrêté tout mélancolique, quand, 20 dans le lointain, le galop d'un cheval s'entendit. Je regardai d'abord sans rien voir. Ce galop, au bout de quelques minutes, entra dans le village; ensuite tout se tut. Seulement il se fit une rumeur confuse. Qu'est-ce que cela signifiait ? Un instant après, le cavalier sortit 25 dans notre chemin, ventre à terre; 9 je m'avançai au bord de la haie, l'arme prête, en criant :
" Qui vive ? 3
— France!"
Il poursuivit sa route en redoublant de vitesse. Je 30 l'entendis s'arrêter au milieu de notre campement et crier :
" Le commandant?"
Je m'avançai sur le dos de la colline pour voir ce qui se passait. Presque aussitôt il se fit un grand mouvement : les officiers arrivaient ; des soldats s'approchaient aussi. J'écoutais, mais c'était trop loin.
Tout à coup la diane se mit à battre. Zébédé de loin 5 m'avait l'air tout pâle.
"Arrive!" me dit -il en passant.
Deux sentinelles restaient plus loin sur la gauche. On ne parle pas sous les armes, malgré cela Zébédé me dit tout bas : 10
" Joseph, nous sommes trahis ; Bourmont,' le général de la division d'avant - garde, et cinq autres brigands de son espèce viennent de passer à l'ennemi."
Quelques minutes après, en rentrant au bivouac, nous trouvâmes le bataillon déjà sous les armes, prêt à partir. 15 La fureur et l'indignation étaient peintes sur toutes les figures; les tambours roulaient. Nous reprîmes nos rangs. Je me souviens que le commandant, tout à coup tirant son épée pour faire cesser le roulement, voulut dire quelque chose ; mais les idées ne lui venaient pas, 20 et, comme un fou, il se mit à crier :
"Ah! canailles! ... Vive V Empereur! . . . Pas de quartier! . . ."
Il bredouillait et ne savait plus ce qu'il disait ; mais tout le bataillon trouvait qu'il parlait très bien, et l'on se 25 mit à crier tous ensemble comme des loups :
" En avant !" ... en avant ! ... A l'ennemi ! . • . Pas de quartier î "
On traversa le village au pas de charge. 3
Le commandant alors ordonna de faire halte, et passa 30 devant nous en criant " que les traîtres étaient partis
trop tard ; que nous allions attaquer le même jour et que l'ennemi n'aurait pas le temps de profiter de la trahison, qu'il serait surpris et culbuté."
Ces paroles calmèrent la fureur d'un grand nombre. 5 On se remit «n marche, et l'on répétait tout le long de la route que les plans avaient été livrés trop tard.
Mais ce qui changea notre colère en joie, c'est lorsque, vers dix heures, nous entendîmes tout à coup le canon gronder à gauche, à cinq ou six lieues, de l'autre côté
10 de la Sambre. 1 C'est alors que les hommes levèrent leurs shakos à la pointe de leurs baïonnettes, et qu'ils se mirent à crier :
" En avant î Vive V Empereur T
Beaucoup de vieux en pleuraient d'attendrissement.
15 Sur toute cette grande plaine, ce n'était qu'un cri immense ; quand un régiment avait fini, l'autre recommençait. Le canon grondait toujours, on redoublait le pas et comme nous marchions sur Charleroi depuis sept heures, l'ordre arriva par estafette d'appuyer 8 à droite.
20 Je me rappelle aussi que, dans tous les villages où nous passions, les hommes, les femmes, les enfants regardaient par leurs fenêtres et sur leurs portes; qu'ils levaient les mains d'un air joyeux et criaient : " Les Français ! ... les Français ! . . ."
as On voyait que ces gens nous aimaient, qu'ils étaient du même sang que nous ! et même, dans les deux haltes que nous fîmes, ils arrivaient avec leur bon pain de ménage, 3 le couteau de fer -blanc enfoncé dans la croûte, et leurs grosses cruches de bière noire, en nous tendant
30 cela sans rien nous demander. Nous étions arrivés en quelque sorte pour leur délivrance sans le savoir. Per-
sonne dans leur pays ne savait rien non plus, ce qui montre bien la finesse de l'Empereur, pniaque, dans ce coin de la Sambre et de la Meuse, nous étions déjà plus de cent mille hommes, sans que la moindre nouvelle en fût arrivée aux ennemis. La trahison de Bourmont 5 nous empêcha de les surprendre dispersés dans les cantonnements: 1 tout aurait été fini d'un seul coup; mais alors il était bien plus difficile de les exterminer.
Nous continuâmes à marcher toute l'après-midi, par cette grande chaleur, dans la poussière des chemins. 10 Vers les cinq heures, nous arrivâmes dans un village où les bataillons et les escadrons défilaient sur un pont de briques. En traversant ce village, que notre avantgarde avait enlevé," nous vîmes quelques Prussiens étendus à droite et à gauche dans les ruelles. Je dis à Jean 15 Bûche :
" Ça, ce sont des Prussiens !
- — Tant mieux! fit-il, c'est tout ce que je demande!"
Le village que nous traversions, s'appelait Châtelet ; la rivière, c'était la Sambre : une eau jaune pleine de terre 20 glaise, et profonde; ceux qui par malheur y tombent ont de la peine à s'en tirer, car les bords sont à pic ; nous avons reconnu cela plus tard.
De l'autre côté du pont, on nous fit bivouaquer le long de la rivière. Tout le reste de ce jour, le qua- 25 trième corps défila sur le pont, et nous apprîmes à la nuit que l'armée avait passé la Sambre.
Une fois sur l'autre rive de la Sambre, on mit les armes en faisceaux dans un verger, et chacun put allumer sa pipe et respirer en regardant les hussards, les chasseurs, l'artillerie et l'infanterie défiler d'heure en heure 5 sur le pont et prendre position dans la plaine.
Sur notre front se trouvait une forêt de hêtres ; elle s'étendait du côté de Fleurus, 1 et pouvait avoir trois lieues d'un bout à l'autre.
Entre les bataillons et les escadrons, qui défilaient 10 toujours, arrivaient des femmes, des hommes, des enfants, avec des cruches de bière, du pain et de l'eau -de -vie blanche très forte, qu'ils nous vendaient moyennant quelques sous.
Tout proche de nous se découvrait le petit village de 15 Catelineau, et, sur notre gauche, bien loin, entre le bois et la rivière, le village de Gilly.
La fusillade, les coups de canon et les feux de peloton* roulaient toujours dans cette direction. La nouvelle arriva bientôt que les Prussiens, repoussés de Chârleroi 20 par l'Empereur, s'étaient mis en carrés au coin de la forêt. De minute en minute, on s'attendait à marcher ' pour leur couper la retraite. Mais entre sept et huit heures, la fusillade cessa; les Prussiens s'étaient retirés sur Fleurus, après avoir perdu l'un de leurs carrés ; le reste 25 s'était sauvé dans le bois; et nous vîmes arriver deux régiments de dragons. Ils prirent position à notre droite le long de la Sambre. .
Le bruit courut quelques instants après que le général
WATERLOO. 8l
Le Tort, de la garde, venait 'de recevoir une balle dans le ventre, à l'endroit même où, durant sa jeunesse, il menait paître le bétail d'un fermier. Que de choses étonnantes on voit dans la vie ! Ce général avait combattu partout en Europe depuis vingt ans, et c'est là que 5 la mort l'attendait.
Il pouvait être huit heures du soir, et l'on pensait que nous resterions au Chàtelet jusqu'après le défilé de nos trois divisions. Un vieux paysan chauve, en blouse bleue et bonnet de coton, qui se trouvait avec nous, disait 10 au capitaine Grégoire que de l'autre côté du bois, dans un fond, se trouvaient le village de Fleurus et celui de Lambusart, plus petit et sur la droite; que depuis au moins trois semaines les Prussiens avaient des hommes dans ces villages;' qu'il en était même arrivé d'autres la 15 veille et l'avant -veille. Il nous disait aussi que le long d'une grande route blanche, bordée d'arbres, qu'on voyait sur notre gauche, les Belges et les Hanovriens avaient des postes à Gosselies et aux Quatre -Bras; 1 — que c'était la grande route de Bruxelles, où les Anglais, les Hanovriens, 20 les Belges avaient toutes leurs forces; tandis que les Prussiens, à quatre ou cinq lieues sur la droite, occupaient la route de Namur ; qu'entre eux et les Anglais, s'étendait une bonne chaussée, où leurs estafettes allaient et venaient du matin au soir, de sorte que les Anglais 25 apprenaient toutes les nouvelles des Prussiens, et les Prussiens toutes celles des Anglais; qu'ils pouvaient ainsi se secourir les uns les autres, en s'envoyant des hommes, des canons et des munitions par cette chaussée.
Naturellement, en entendant cela, l'idée me vint tout 39 de suite que nous n'avions rien de mieux à faire que de
prendre cette grande traverse, pour les empêcher de s'aider ; cela vous tombait sous le bon sens,* et je n'étais pas le seul auquel cette idée venait ; mais on ne disait rien dans la crainte d'interrompre ce vieux. Au bout 5 de cinq minutes, la moitié du bataillon était en cercle autour de lui. Il disait aussi que les Prussiens répétaient sans cesse qu'ils allaient bientôt se réjouir à Paris, en buvant les bons vins de France, et que l'armée française n'était qu'une bande de brigands.
10 En entendant cela, je m'écriai en moi-même:
"Joseph, maintenant c'est trop fort. . . tu n'auras plus de pitié. . . C'est l'extermination !"
Neuf heures et demie sonnaient au village du Châtelet, les hussards sonnaient la retraite et chacun s'arrangeait
15 derrière une haie, derrière un rucher du dans un sillon pour dormir, lorsque le général de brigade Schœffer vint donner l'ordre au bataillon de se porter de l'autre côté du bois, en avant -garde. Je vis aussitôt que notre malheureux bataillon allait toujours être en avant -garde
20 comme en 1813. C'est triste pour un régiment d'avoir de la réputation.
Ceux d'entre nous qui avaient envie de dormir n'eurent pas longtemps sommeil ; car lorsqu'on sait l'ennemi très proche et qu'on se dit : " Les Prussiens sont peut-
25 être là, qui nous attendent embusqués dans ce bois!'* cela vous fait ouvrir l'œil.
Avant de partir, chaque homme avait reçu sa miche de trois livres et deux livres de riz ; c'est ainsi que la campagne s'ouvrit pour nous.
30 II faisait un clair de lune magnifique, tout le pays et même la forêt, à trois quarts de lieue devant nous, bril-
lait comme de l'argent. Personne ne parlait; Bûche lui - même dressait la tête, en serrant les dents, et Zébédé, sur la gauche de la compagnie, ne regardait pas de mon côté, mais dans l'ombre des arbres, comme tout le monde.
Il nous fallut près d'une heure pour arriver au bois ; 5 à deux cents pas, on cria : " Halte ! " Les hussards se replièrent sur les flancs du bataillon, une compagnie fut déployée en tirailleurs sous bois. On attendit environ cinq minutes, et, comme aucun bruit, aucun avertissement n'arrivait, on se remit en marche. Le chemin que 10 nous suivions dans cette forêt était un chemin de charrettes assez large. *
Bûche me disait tout bas :
" J'aime pourtant sentir l'odeur du bois ; c'est comme au Harberg." 15
Et je pensais : " Je me moque bien de l'odeur du bois ! x , pourvu que nous ne recevions pas de coups de fusil, voilà le principal." Enfin, au bout de deux heures, la lumière reparut au fond du taillis, et nous arrivâmes heureusement de l'autre côté sans avoir rien rencontré. Les hussards 20 qui nous suivaient repartirent aussitôt, et le bataillon mit l'arme au pied.
Nous étions dans un pays de blé comme je n'en ai jamais vu de pareil. Ces blés étaient en fleur, encore un peu verts, les orges étaient déjà presque mûres. Cela 25 s'étendait à perte de vue.*
Dans la plaine, sur notre gauche, brillaient aussi des feux, mais il était clair que c'étaient ceux du troisième corps, qui, vers huit heures, avait tourné le coin de la forêt, après avoir repoussé les Prussiens, et qui s'était 30 arrêté dans quelque village encore bien loin de Fleuras.
Quelques feux le long du bois, sur la même ligne que nous, étaient aussi de notre armée ; je crois me rappeler que nous en avions des deux côtés, mais je n'en suis pas sûr ; la grande masse, dans tous les cas, était à gauche. 5 On posa tout de suite des sentinelles aux environs, après quoi chacun se coucha sur la lisière du bois, sans allumer de feux, en attendant les nouveaux ordres.
Le général Schœffer vint encore cette même nuit, avec des officiers de hussards. Le commandant Gémeau veil-
io lait sous les armes ; ils causèrent tout haut à vingt pas de nous. Le général disait que notre corps d'armée continuait à défiler, mais qu'il était bien en retard ; qu'il ne serait pas même au complet le lendemain; et j'ai vu par la suite qu'il avait raison, puisque notre quatrième batail-
15 Ion, qui devait nous rejoindre au Châtelet, n'arriva que le lendemain de la bataille, lorsque nous étions presque tous exterminés, et qu'il ne nous restait plus seulement quatre cents hommes ; au lieu que, s'il avait été là, nous aurions donné 1 ensemble, et qu'il aurait eu sa part de gloire.
20 Comme j'avais été de garde la veille, je m'étendis tranquillement au pied d'un arbre, côte à côte avec Bûche, au milieu des camarades. Il pouvait être une heure du matin. C'était le jour de la terrible bataille de Ligny. La moitié de ceux qui dormaient là devaient
25 laisser leurs os dans ces villages que nous voyions, et dans ces grandes plaines si nehesen grains de toutes sortes; ils devaient aider à faire pousser les blés, les orges et les avoines pendant les siècles des siècles. S'ils l'avaient su, plus d'un n'aurait pas si bien dormi, car les hommes
30 tiennent à leur existence, et ce serait une triste chose de penser: "Aujourd'hui, je respire pour la dernière fois."
Durant cette nuit l'air était lourd, je m'éveillais toutes les heures malgré la grande fatigue ; les camarades dormaient, quelques-uns parlaient en rêvant. Bûche ne bougeait pas. Tout près de nous, sur la lisière du bois, nos fusils en faisceaux brillaient à la lune. 5
J'écoutais. Dans le lointain à gauche, on entendait des "Qui vive?" sur notre front, des: " Ver da?" 1
Beaucoup plus près de nous les sentinelles du bataillon se voyaient immobiles, à deux cents pas, dans les blés jusqu'au ventre. — Je me levais doucement et je re- 10 gardais : du côté de Sombref, à deux lieues au moins sur notre droite, il arrivait de grandes rumeurs qui montaient et puis cessaient. On aurait dit de petits coups de vent dans les feuilles; mais il ne faisait pas le moindre vent, il ne tombait pas une goutte de rosée, et 15 je pensais :
" Ce sont les canons et les fourgons des Prussiens qui galopent là -bas sur la route de Namur, et leurs bataillons, leurs escadrons qui viennent toujours. Mon Dieu ! dans quelle position nous allons être demain, avec cette 20 masse de gens devant nous, qui se renforcent encore de minute en minute!"
Des idées innombrables me passaient par la tête ; je me recouchais et je me rendormais pour une demi -heure. Quelquefois aussi je me disais : 25
"Tu t'es sauvé de Lutzen, de Leipzig, et de Hanau, pourquoi ne te réchapperais - tu pas encore d'ici?"
Mais ces espérances que je me donnais ne m'empêchaient pas de reconnaître que ce serait terrible.
A la fin, je m'étais pourtant endormi tout à fait, lorsque le tambour -maître se mita battre lui-même la diane. 5 Les officiers étaient déjà réunis sur la colline dans les blés, ils regardaient vers Fleurus, causant entre eux.
Tout le monde se levait, le soleil magnifique montait sur les blés, on sentait d'avance quelle chaleur il allait faire sur le midi. Le caporal Duhem, le sergent Rabot io et Zébédé vinrent causer avec moi. Nous étions tous partis ensemble en 1813; ils avaient été de ma noce, aux Quatre- Vents, de sorte que, malgré la différence des grades, ils conservaient toujours un bon fonds* pour Joseph.
15 " Eh bien ! me cria Zébédé, la danse va recommencer ? — Oui," lui dis -je; c'est une bataille où Ton gagne la croix 9 à travers les coups de refouloiret de baïonnette; et si Ton n'a pas la chance de l'avoir, il ne faut plus compter dessus." 20 Alors tous se mirent â rire, et Zébédé s'écria :
" Oui, mais c'est plus difficile de l'attraper que le bouquet au mât de cocagne." 3
Nous riions tous, et comme ils avaient une gourde d'eau - de - vie, nous cassâmes une croûte 4 en regardant les 25 mouvements qui commençaient à se dessiner.
Nous étions là comme des généraux qui délibèrent entre eux, et nous regardions aussi la position des Prussiens autour des villages, dans les vergers et derrière les haies, qui s'élèvent à six et sept pieds dans ce pays. Un 30 grand nombre de leurs pièces étaient en batterie entre Ligny et Saint -Amand; on voyait très bien le bronze
reluire au soleil, ce qui vous inspirait des réflexions de toute sorte. '
"Je suis sûr, disait Zébëdé, qu'ils ont tout barricadé, qu'ils ont creusé des fossés, qu'ils ont percé des trous dans les murs, et qu'on aurait bien fait de pousser 1 hier 5 soir, à la retraite de leurs carrés, jusqu'au premier village sur la hauteur. Si nous étions au même niveau qu'eux, tout irait bien; mais, de grimper à travers des haies, sous le feu de l'ennemi, cela coûte du monde."
Il pouvait être sept heures, tout le monde croyait que 10 la bataille serait livrée à Saint -Amand, celui des trois villages le plus à notre gauche, entouré' de haies et d'arbres touffus, une grosse tour ronde au milieu. Tous les officiers disaient : "C'est là que se portera l'affaire."
Parce que nos troupes venant de Charleroi s'étendaient 15 dans la plaine au-dessous; infanterie et cavalerie tout filait de ce côté. Des mille et mille casques brillaient au soleil. Bûche, auprès de. moi, disait :
"Oh! . . . oh! . . . ohl . . . regarde, Joseph, regarde ... il en vient toujours." 20
Des files de baïonnettes innombrables se voyaient dans la même direction à perte de vue.
Les Prussiens s'étendaient de plus en plus sur la côte en arrière des villages, où se trouvaient des moulins à vent. 25
Ce mouvement dura jusqu'à huit heures. Personne n'avait faim, mais on mangeait tout de même, pour n'avoir paa de reproches à se faire ; car, une fois la bataille commencée, il faut aller, quand 8 cela durerait deux jours.
Entre huit et neuf heures, les premiers bataillons de 30 notre division débouchèrent aussi du bois. Les officiers
venaient serrer la main à leurs camarades» l'état -major restait encore en arrière.
Tout à coup nous vîmes des hussards et des chasseurs passer en prolongeant notre front de bataille sur la droite.
5 L'idée nous vint aussitôt que, dans le moment où le combat serait engagé sur Saint -Amand, et que les Prussiens auraient porté toutes leurs forces de ce côté, nous leur tomberions en flanc par le village de Ligny. Mais les Prussiens eurent la même idée, car, depuis ce moment,
io ils ne défilaient plus jusqu'à Saint- Amand et s'arrêtaient à Ligny ; ils descendaient même plus bas, et l'on voyait très bien leurs officiers poster les soldats dans les haies, dans les jardins, derrière les petits murs et les baraques. On trouvait leur position très solide. — Ils continuaient
15 à descendre dans un pli de terrain 1 entre Ligny et Fleurus, et cela nous étonnait ; car nous ne savions pas encore que plus bas passe un ruisseau qui partage le village en deux, et qu'ils étaient alors en train de garnir 2 les maisons de notre côté ; nous ne savions pas que si nous
2o avions la chance de les bousculer, ils auraient encore leur retraite plus haut, et ndus tiendraient toujours sous leur feu.
Si l'on savait tout dans des affaires pareilles, on n'oserait jamais commencer, parce qu'on n'aurait pas l'espoir
25 de venir à bout 3 d'une entreprise si dangereuse ; mais ces choses ne se découvrent qu'à mesure, 4 et dans ce jour nous devions en découvrir beaucoup auxquelles on ne s'attendait pas.
Vers huit heures et demie, plusieurs de nos régiments
30 avaient passé le bois ; bientôt on battit le rappel, tous les bataillons prirent les armes. Le général comte Gé-
rard et son état -major arrivaient. Ils passèrent au galop jusque sur la colline au-dessus de Fleurus, sans nous regarder.
Presque aussitôt la fusillade s'engagea ; des tirailleurs s'approchaient du village, à gauche; deux pièces de 5 canon partaient aussi traînées par des artilleurs à cheval. Elles tirèrent cinq ou six coups du haut de la colline ; puis la fusillade cessa, nos tirailleurs étaient à Fleurus, et nous voyions trois ou quatre cents Prussiens remonter la côte plus loin, vers Ligny. I0
Le général Gérard regarda ce petit engagement, puis il revint avec ses officiers d'ordonnance,* et passa lentement sur le front de nos bataillons, en nous inspectant d'un air pensif, comme pour voir la mine que nous avions. i 5
Il ne nous dit rien, et, quand il eut parcouru la ligne d'un bout à l'autre, tous les commandants et les colonels se réunirent sur notre droite. On nous commanda de mettre l'arme au pied. — Les officiers d'ordonnance allaient alors comme le vent, on ne voyait que cela ; mais 2 o rien ne bougeait. Seulement le bruit s'était répandu que le maréchal Grouchy" nous commandait en chef, et que l'Empereur attaquait les Anglais à quatre lieues de nous, sur la route de Bruxelles.
Cette nouvelle ne nous rendait pas de bonne humeur ; 2 ^ plus d'un disait :
"Ce n'est pas étonnant que nous soyons encore là depuis ce matin sans rien faire ; si l'Empereur était avec nous, la bataille serait engagée depuis longtemps; les Prussiens n'auraient pas eu le temps de se reconnaître." 3 30
Voilà les propos qu'on tenait, 4 ce qui montre bien
l'injustice des hommes, car, trois heures après, vers midi, tout à coup des milliers de cris de: Vive V Empereur! s'élevèrent à gauchç; Napoléon arrivait. Ces cris se rapprochaient comme un orage, et se prolongèrent bien- 5 tôt jusqu'en face de Sombref. On trouvait que tout était bien ; ce qu'on reprochait au maréchal Grouchy, l'Empereur avait bien fait de le faire, puis'que c'était lui.
Aussitôt l'ordre arriva de se porter à cinq cents pas en
avant, en appuyant sur la droite, et nous partîmes à
io travers les blés, les orges, les seigles, les avoines, qui se
courbaient devant nous. . La grande ligne de bataille,
sur notre gauche, ne bougeait toujours pas.
Comme nous approchions d'une grande chaussée que nous n'avions pas encore vue, et que nous découvrions 15 aussi Fleurus, à mille pas en avant de nous, avec son ruisseau bordé de saules, on nous cria :
"Halte!"
Dans toute la division on n'entendait qu'un murmure :
"Le voilà!" 20 L'Empereur arrivait à cheval avec un petit état - major ; de loin, on ne reconnaissait que sa capote grise et son chapeau; sa voiture, entourée de lanciers, était en arrière. — Il entra par la grande route à Fleurus, et resta dans ce village plus d'une heure, pendant que nous rôtis- 25 sions dans les blés.
Nous étions en face de la route qui sort de Fleurus.
Nous avions à gauche un mur blanc; derrière ce mur
s'élevaient des arbres, une grande maison, et devant
nous se dressait un moulin à vent en briques rouges,
30 haut comme une tour.
L'Empereur sortit de ce moulin avec trois ou quatre
généraux, et deux paysans en blouse, deux vieux qui tenaient leur bonnet de coton à la main. C'est alors que la division se mit à crier: Vive l'Empereur/ et que je le vis bien, car il arrivait juste en face du bataillon par un sentier, les mains derrière le dos et la tête pen- 5 chée, en écoutant un de ces vieux tout chauve. Lui ne faisait pas attention à nos cris ; deux fois il se retourna, montrant le village de Ligny.
En arrivant au coin du mur, où des hussards l'attendaient, il monta sur son cheval, et le générai Gérard, 10 qui l'avait vu, descendit au galop jusque sur la chaussée. Lui se retourna deux .secondes pour l'écouter, ensuite ils entrèrent ensemble dans Fleurus.
Il fallut encore attendre.
Sur les deux heures, le général Gérard revint ; on nous 15 fit obliquer une troisième fois à droite, et toute la division, en colonnes, suivit la grande chaussée de Fleurus, les canons et les caissons dans l'intervalle des brigades. Il faisait une poussière qu'on ne peut s'imaginer, Bûche me disait: 20
" A la première mare que nous rencontrons, coûte que coûte,* il faut que je boive."
Mais nous ne rencontrions pas d'eau.
Les musiques 2 jouaient toujours; derrière nous arrivaient des masses de cavalerie, principalement des 25 dragons. Nous étions encore en marche, lorsque le roulement de la fusillade et des coups de canons commença comme une digue qui se rompt, et dont l'eau tombe, en entraînant tout de fond en comble.
Je connaissais cela, mais Bûche devint tout pâle ; il ne 30 disait rien et me regardait d'un air étonné.
"Oui, oui, Jean, lui dis -je, ce sont les autres là -bas, qui commencent l'attaque de Saint -Amand, mais tout à Theure notre tour viendra."
Ce roulement redoublait, les musiques en même temps 5 avaient cessé ; on criait de tous les côtés : " Halte ! "
La division s'arrêta sur la chaussée, les canonniers sortirent des intervalles et mirent leurs pièces en ligne, à cinquante pas devant nous, les caissons derrière.
Nous étions en face de Ligny, On ne voyait qu'une 10 ligne blanche de maisons à moitié cachées par les vergers — le clocher au-dessus — des rampes de terre jaune, des arbres, des haies, des palissades. Nous étions de douze à quinze mille hommes, sans compter la cavalerie, et nous attendions Tordre d'attaquer. 15 La bataille du côté de Saint -Amand continuait, des masses de fumée montaient au ciel.
De notre côté, jusqu'à deux heures et demie, pas un coup de fusil n'avait été tiré, lorsqu'un aide de camp de l'Empereur arriva ventre à terre* sur la route de Fleurus, 20 et je pensai tout de suite : " Voici notre tour. Mainte nant, que Dieu veille sur nous ; car ce n'est pas nous autres, pauvres malheureux, qui pouvons nous sauver dans des massacres pareils ! "
On forma les colonnes d'attaque sur le coup de trois 25 heures ; j'étais dans celle de gauche, qui partit la première, au pas accéléré, 9 dans un chemin tournant. De ce côté de Ligny se trouvait une grosse masure en briques ; elle était ronde et percée de trous ; elle regardait dans le chemin où nous montions, et nous la regardions 50 aussi par -dessus les blés. La seconde colonne au milieu partit ensuite, parce qu'elle n'avait pas tant de chemin à
faire et montait tout droit ; nous devions la rencontrer à l'entrée du village. Je ne sais pas quand la troisième partit, nous ne l'avons rencontrée que plus tard.
Tout alla bien jusque dans un endroit où le chemin coupe une petite hauteur et redescend plus loin dans le 5 village. Comme nous entrions entre ces deux petites buttes couvertes de blé, et que nous commencions à découvrir les premières maisons, tout à coup une véritable grêle de balles arriva sur notre tête de colonne avec un bruit épouvantable : de tous les trous de la grosse masure, 10 de toutes les fenêtres et de toutes les lucarnes des maisons, des haies, des vergers, la fusillade se croisait sur nous comme des éclairs. En même temps, d'un champ en arrière de la grosse tour à gauche, et plus haut que Ligny, du côté des moulins à vent., une quinzaine de grosses 15 pièces mises exprès commencèrent un autre roulement, auprès duquel celui de la fusillade n'était encore, pour ainsi dire, rien du tout. Ceux qui, par malheur, avaient déjà dépassé le chemin creux tombaient les uns sur les autres en tas dans la fumée. Et dans le moment 20 où cela nous arrivait, nous entendions aussi le feu de l'autre colonne s'engager à notre droite, et le grondement d'autres canons, sans savoir si c'étaient les nôtres ou ceux des Prussiens qui tiraient.
Heureusement, le bataillon n'avait pas encore dépassé 25 la colline ; les balles sifflaient et les boulets ronflaient dans les blés au-dessus de nous, en rabotant 1 la terre, mais sans nous faire de mal. Chaque fois qu'il passait des rafles 3 pareilles, les conscrits près de moi baissaient la tête. Je me rappelle que Bûche me regardait avec de 30 gros yeux. Les anciens serraient les lèvres.
La colonne s'arrêta. Chacun réfléchissait s'il ne valait pas mieux redescendre, mais cela ne dura qu'une seconde ; dans le moment où la fusillade paraissait se ralentir, tous les officiers, le sabre en l'air, se mirent à crier : 5 "En avant!"
Et la colonne repartit au pas de course/ Elle se jeta d'abord dans le chemin qui descend à travers les haies, par -dessus les palissades et les murs où les Prussiens embusqués continuaient à nous fusiller. — Malheur à
10 ceux qu'on trouvait, ils se défendaient comme des loups, mais les coups de crosse et de baïonnette les étendaient bientôt dans un coin. Un assez grand nombre, les vieux à moustaches grises, avaient préparé leur retraite ; ils s'en allaient d»un pas ferme, en se retournant pour tirer leur
15 dernier coup. Nous les suivions sans relâche ; on n'avait plus de prudence ni de miséricorde, et finalement nous arrivâmes tout débandés aux premières maisons, où la fusillade recommença sur nous des fenêtres, du coin des rues et de partout.
20 Nous avions bien alors les vergers, les jardins, les murs qui descendaient le long de la colline, mais tout saccagés, bouleversés, les palissades arrachées, et qui ne pouvaient plus servir d'âbri. Les cassines en face, bien barricadées, continuaient leur feu roulant sur nous. En dix minutes,
25 ces Prussiens nous auraient exterminés jusqu'au dernier. Alors, en voyant cela, la colonne se mit à redescendre, les tambours, les sapeurs, les officiers et les soldats pêlemêle sans tourner la tête. Moi je sautais par -dessus les palissades, où jamais de la vie, dans un autre moment,
30 je n'aurais eu l'amour -propre de croire que je pouvais sauter, principalement 3 avec le sac et la giberne sur le
dos; et tous les autres faisaient comme moi: — tout dégringolait comme un pan de mur.
Une fois dans le chemin creux, entre les collines, on s'arrêta pour reprendre haleine, car la respiration vous manquait. Plusieurs même se couchaient par terre, 5 d'autres s'asseyaient le dos contre le talus. Les officiers s'indignaient contre nous, comme s'ils n'avaient pas suivi le mouvement de retraite; beaucoup criaient: "Qu'on fasse avancer les canons ! " D'autres voulaient reformer les rangs, et c'est à peine si l'on s'entendait, 1 au milieu de 10 ce grand bourdonnement de la canonnade, dont l'air tremblait comme pendant un orage.
Je vis Bûche revenir en allongeant le pas; sa baïonnette était rouge de sang ; il vint se placer près de moi sans rien dire, en rechargeant. 15
Plus de cent hommes du bataillon, le capitaine, le lieutenant, plusieurs sergents et caporaux restaient dans les vergers ; les deux premiers bataillons de la colonne avaient autant souffert que nous.
Zébédé, son grand nez crochu, tout pâle, en m'aper- 20 cevant de loin, se mit à crier :
"Joseph . . . pas de quartier ! "
J'avais grimpé jusqu'au niveau des blés, les deux mains à terre, et, voyant ce terrible spectacle, voyant jusqu'au haut de la côte, près des moulins, de grandes lignes d'in- 25 fanterie noire, l'arme au pied, prêtes à descendre sur nous, et de la cavalerie innombrable sur les ailes, je redescendis en pensant :
"Jamais nous ne viendrons à bout 2 de cette armée ; elle remplit les villages, elle garde les chemins, elle couvre la 30 côte à perte de vue, 3 elle a des canons partout ; c'est con-
ÇÔ WATERLOO.
traire au bon sens de s'obstiner dans une enterprise pareille !"
J'étais indigné contre nos généraux, j'en étais même dégoûté.
5 Je croyais que nous avions déjà notre bonne part de malheurs, lorsque le général Gérard et deux autres généraux arrivèrent de la route au - dessous de nous, ventre à terre, en criant comme des furieux :
"En avant! ... en avant! . . ."
10 Ils allongeaient leurs sabres, et l'on aurait dit que nous n'avions qu'à monter. Ce sont ces êtres obstinés qui poussent les autres à l'extermination, parce que leur fureur gagne tout le monde.
Nos canons, de la route plus bas, ouvraient leur feu
x$ dans le même moment sur Ligny; les toits du village s'écroulaient, les murs s'affaissaient; et d'un seul coup 1 on se remit à courir en avant, les généraux en tête, l'épée à la main, et les tambours par derrière battant la charge. On criait : Vive V Empereur ! Les boulets prussiens vous
20 raflaient par douzaines, les balles arrivaient comme la grêle. Ceux qui tombaient, on n'y faisait pas attention et deux minutes après on entrait dans le village, on enfonçait les portes à coups de crosse, pendant que les Prussiens vous fusillaient des fenêtres. C'était un va-
25 carme mille fois pire que dehors, parce que les cris de
fureur s'y mêlaient ; on se massacrait sans miséricorde.
De tous les côtés ne s'élevait qu'un cri : " Pas de quartier ! "
Les Prussiens surpris dans les premières maisons n'en
demandaient pas non plus. C'étaient tous de vieux
30 soldats, qui savaient bien ce que signifiait: "Pas de quartier !" Ils se défendaient jusqu'à la mort.
La vieille église sonnait cinq heures ; nous avions alors exterminé tous les Prussiens de ce côté du ruisseau, excepté ceux qui se trouvaient embusqués dans la grande masure à gauche, en forme de tour et les murs percés de trous. Des obus 1 avaient mis le feu dans le haut, mais 5 la fusillade continuait au-dessous; il fallait éviter ce passage.
En avant de l'église nous étions en force ; nous trouvâmes la petite place encombrée de troupes, l'arme au bras, prêtes à marcher; il en arrivait encore d'autres par 10 une grande rue qui traverse Ligny dans sa longueur. Une seule tête de colonne restait engagée en face du petit pont. Les Prussiens voulaient la repousser; les feux de file se suivaient sans interruption, comme une eau qui coule. On ne voyait sur la place, à travers la 15 fumée, que des baïonnettes, la façade de l'église, les généraux sur le perron donnant leurs ordres, les officiers d'ordonnance 2 partant au galop, et dans les airs la vieille flèche d'ardoises, où les corneilles tourbillonnaient effrayées de ce bruit. 2.0
Entre les pignons à gauche, on apercevait sur la côte de grandes lignes bleues et des masses de cavalerie en route du côté de Sombref, pour nous tourner. C'est làbas, derrière nous, que devaient se livrer des combats à l'arme blanche 3 entre les uhlans 4 et nos hussards ! Com- 25 bien nous avons vu, le lendemain, de ces uhlans étendus dans la plaine !
Notre bataillon, ayant le plus souffert, passait alors en seconde ligne. Nous retrouvâmes tout de suite notre compagnie, que le capitaine Florentin commandait. ~ Des canons arrivaient aussi par la même rue que nous;
lès chevaux galopaient en écumant et secouant la tête comme furieux ; les pièces et les caissons écrasaient tout ; cela devait produire un grand vacarme ; mais, au milieu des coups de canon et du bourdonnement de la fusillade, 5 on n'entendait rien. Tous les soldats criaient, quelquesuns chantaient, la main en l'air et le fusil sur l'épaule, mais on ne voyait que leurs bouches ouvertes.
J'avais repris mon rang auprès de Bûche, et je commençais à respirer, lorsque tout se remit en mouve-
io ment.
Cette fois, il s'agissait de passer le ruisseau, de rejeter les Prussiens de Ligny, de remonter la côte derrière, et de couper leur armée en deux ; alors la bataille serait gagnée ! Chacun comprenait cela, mais avec la masse
15. de troupes qu'ils tenaient en réserve, ce n'était pas une petite affaire.
Tout marchait pour attaquer le pont ; on ne voyait que les cinq ou six hommes devant soi. J'étais content de savoir que la colonne s'étendait bien loin en avant.
20 Ce qui me fit le plus de plaisir, c'est qu'au milieu de la rue, devant une grange dont la porte était défoncée, le capitaine Florentin arrêta la compagnie, et qu'on posta les restes du bataillon dans ces masures à moitié démolies, pour soutenir la colonne d'attaque en tirant
25 par les fenêtres.
Nous étions quinze hommes dans cette grange, que je vois encore avec son échelle qui monte par un trou carré, deux ou trois Prussiens morts contre les murs, la vieille porte criblée de balles, qui ne tenait plus qu'à
30 l'un de ses gonds, et, dans le fond, une lucarne qui donnait 1 sur l'autre rue derrière.
La rue était garnie dé troupes jusqu'aux deux coins, près du ruisseau.
La première chose que nous essayâmes de faire, ce fut de redresser et de raffermir la porte ; mais nous avions à peine commencé cet ouvrage, qu'on entendit dans la 5 rue un fracas épouvantable: les murs, les volets, les tuiles, tout était raflé d'un coup; deux hommes du poste, restés dehors pour soutenir la porte, tombèrent comme fauchés. En même temps, dans le lointain, près du ruisseau, les pas de la colonne en retraite se 10 mirent à rouler sur le pont, pendant qu'une dizaine de coups pareils au premier soufflaient dans l'air et vous faisaient reculer malgré vous. C'étaient six pièces chargées à mitraille, et qui commençaient leur feu.
Toute la colonne, tambours, soldats, officiers, à pied 15 et à cheval, repassèrent en se poussant et se bousculant, comme un véritable ouragan. Personne ne regardait en arrière; ceux qui tombaient étaient perdus. — A peine les derniers avaient -ils dépassé notre porte, que Zébédé se pencha dehors pour voir, et, dans la même seconde, 20 il nous cria d'une voix terrible :
" Les Prussiens 1 "
Il fit feu. Plusieurs d'entre nous' étaient déjà sur l'échelle; mais avant que l'idée de grimper me fût venue, les Prussiens étaient là. Zébédé, Bûche et tous 25 ceux qui n'avaient pas eu le temps de monter les repoussaient à la baïonnette. Zébédé criait : " Pas de quartier ! " comme si nous avions été les plus forts. Aussitôt il reçut un coup de crosse sur la tête et tomba.
Je vis qu'il allait être massacré, cela me retourna le ^ cœur. 1 . . Je sortis en criant: "A la baïonnette!" Et
IOO WATERLOO.
tous ensemble nous tombâmes sur ces gueux," pendant que les camarades tiraient d'en haut, et que les maisons en face commençaient la fusillade.
Ces Prussiens alors reculèrent, mais il en venait plus 5 loin un bataillon tout entier. Bûche prit Zébédé sur ses épaules et monta. Nous n'eûmes que le temps de le suivre, en criant : " Dépêche - toi ! "
Nous l'aidions de toutes nos forces à grimper. J'étais l'avant -dernier. Je croyais que cette échelle n'en finirait io jamais, car des coups de fusil éclataient déjà dans la grange. Enfin nous arrivâmes heureusement.
Nous avions tous la même idée, c'était de retirer l'échelle ; et voyez quelle chose affreuse ! en la tirant à travers 1 les coups de fusil qui partaient d'en bas, nous 15 reconnûmes qu'elle était trop grande pour entrer dans le grenier. Cela nous rendit tout pâles. Zébédé qui se réveillait, 2 nous dit :
" Mettez donc un fusil dans les échelons ! "
Et cette idée nous parut inspiration d'en haut. 20 Mais c'est au - dessous qu'il fallait entendre 3 le vacarme. Toute la rue était pleine de Prussiens, et notre grange aussi. Ces gens ne se possédaient plus de rage; ils étaient pires que nous et répétaient sans cesse :
" Pas de prisonniers !" 25 Nos coups de fusil les indignaient; 4 ils enfonçaient les portes, et l'on entendait les combats dans les maisons, les chutes, les malédictions en français et en allemand, les commandements des officiers prussiens ordonnant d'aller chercher de la paille pour mettre le feu. Par 30 bonheur, les récoltes n'étaient pas faites; ils nous auraient tous brûlés.
WATERLOO. IOI
On tirait dans notre plancher ; mais c'étaient de bons madriers en chêne, où les balles tapaient comme des coups de marteau. Nous, les uns derrière les autres, nous continuions la fusillade dans la rue ; chaque coup portait. • 5
Il paraît que ces gens avaient repris la place de l'Église, car on n'entendait plus le roulement de notre feu que bien loin. Nous étions seuls, à deux ou trois cents hommes, au milieu de trois ou quatre mille.
Alors je m'écriai en moi-même: 10
"Voici ta fin, Joseph! jamais tu ne te réchapperas d'ici, c'est impossible!"
Nous n'avions pas de retraite ; les Prussiens tenaient les deux bouts de la rue et les ruelles derrière, ils avaient déjà repris quelques maisons. — Mais tout se 15 taisait. . . ils préparaient quelque chose : ils cherchaient du foin, de la paille, des fagots, ou bien 2 ils faisaient avancer leurs pièces pour nous démolir.
Nos fusiliers regardaient aux lucarnes et ne voyaient rien, la grange était vide. Ce silence près de nous était 20 plus terrible que le tumulte de tout à l'heure. 3
Zébédé venait de se relever, le sang lui coulait du nez et de la bouche.
"Attention! disait -il, nous allons voir arriver l'attaque; les gueux se préparent. — Chargez." 25
Il finissait à peine de parler que la maison tout entière, depuis les pignons jusqu'aux fondements, était secouée comme si tout entrait sous terre ; les poutres, les lattes, les ardoises, tout descendait dans cette secousse, pendant qu'une flamme rouge montait d'en bas sous nos 30 pieds jusqu'au - dessus du toit.
Nous tombâmes tous à la renverse. Une bombe allumée, que les Prussiens avaient fait rouler dans la grange, venait d'éclater.
En me relevant, j'entendis un sifflement dans mes 5 oreilles ; mais cela ne m'empêcha % pas de voir une échelle se poser à notre lucarne, et Bûche qui lançait au dehors de grands coups de baïonnette.
Les Prussiens voulaient profiter de notre surprise pour monter et nous massacrer ; cette vue me donna froid, x je 10 courus bien vite au secours de Bûche.
Ceux des camarades qui n'avaient pas été tués arrivèrent aussi criant :
" Vive V Empereur !"
Je n'entendais pour ainsi dire plus. Le bruit devait 15 être 2 épouvantable, car la fusillade d'en bas et celle des fenêtres éclairaient toute la rue. Nous avions renversé l'échelle, et nous étions encore six : deux sur le devant qui tiraient, quatre derrière qui chargeaient et leur passaient des fusils.
20 Dans cette extrémité, j'étais devenu calme, je me résignais à mon malheur, en pensant :
" Tâche de conserver ta vie !"
Les autres sans doute pensaient la même chose, et nous faisions un grand carnage.
25 Ce moment de presse 3 dura bien un quart d'heure ; ensuite le canon se mit à tonner, et quelques secondes . après, les camarades en avant se penchèrent à la fenêtre et cessèrent le feu.
Les cris de Vive V Empereur / se rapprochaient : tout
30 à coup notre tête de colonne, son drapeau tout noir et
déchiré, déboucha sur la petite place en gagnant notre rue.
Les Prussiens battaient en retraite.* Nous aurions tous voulu descendre, mais deux ou trois fois notre colonne s'arrêta devant la mitraille. Les cris et la cannonade se confondaient de nouveau. Zébédé, qui regardait dehors, courut enfin descendre 2 l'échelle ; notre colonne dépas- 5 sait la grange, et nous descendîmes tous à la file, sans regarder les camarades, hachés par les éclaboussures 3 de la bombe, et dont plusieurs nous criaient d'une voix déchirante de les emporter.
Mais voilà les hommes : 4 la peur d'être pris les rend 10 barbares 1
C'est ainsi que nous sortîmes à six de cette grange, où nous étions entrés quinze une heure avant, Bûche et Zébédé se trouvaient dans le nombre des vivants ; les Phalsbourgeois avaient eu de la chance. 1 5 Une fois dehors, il fallut suivre l'attaque.
Nous avancions sur des tas de morts : tout était mou sous nos pieds. Nous avons su le lendemain que cette masse de Prussiens entassés dans la rue avaient été mitraillés par quelques pièces en batterie devant l'église : 10 l'obstination de ces gens avait causé leur ruine.
Blûcher 8 n'attendait que le moment de nous en faire autant; 3 mais au lieu de passer le pont, on nous fit obliquer à droite et garnir les maisons qui longent le ruisseau. Les Prussiens tiraient sur nous de toutes les 15 fenêtres en face. Lorsque nous fûmes embusqués dans les maisons, nous ouvrîmes le feu sur leurs pièces, ce qui les força de reculer.
On parlait déjà d'attaquer l'autre partie du village, quand le bruit se répandit qu'une colonne prussienne, 20 forte de quinze à vingt mille hommes, arrivait de Charleroi sur nos derrières. — Personne n'y comprenait plus rien ; nous avions tout balayé depuis les rives de la Sambre. Cette colonne, qui nous tombait sur le dos, était donc cachée dans les bois.
25 II pouvait être alors six heures et demie.
Les rangées de maisons, des deux côtés du ruisseau, étaient garnies de troupes: à droite les Français, à gauche les Prussiens. La fusillade avait cessé, quelques
coups de fusils partaient bien encore, mais c'étaient des coups visés.* On s'observait les uns les autres, comme pour dire :
"Respirons! tout à l'heure 2 nous allons nous rempoigner." 3 5
Les Prussiens, dans la maison en face, avec leurs habits bleus, leurs shakos de cuir, leurs moustaches retroussées, étaient tous des hommes solides, de vieux soldats. On aurait cru qu'ils devaient nous bousculer d'un coup. Les officiers regardaient aussi. 10
Le combat de Saint -Amand devenait plus terrible, les roulements de la canonnade semblaient s'élever les uns sur les autres, et, si nous n'avions pas été tous en face de la mort, nous n'aurions pu nous empêcher d'admirer ce bruit grandiose. x5
A chaque roulement, des centaines d'hommes avaient péri, et cela ne s'interrompait pas ; la terre en tremblait.
Nous respirions, mais bientôt nous sentîmes une soif extraordinaire. En se battant, personne n'avait éprouvé cette soif terrible ; alors tout le monde voulait boire. 2 o
Entre notre maison et la voisine, au milieu d'un petit jardin, se trouvait un puits d'arrosage ; nous regardions tous ce puits avec sa margelle et ses deux poteaux de bois. Malgré la mitraille, les seaux pendaient encore à la chaîne. 25
Nous étions tous l'arme au pied à regarder le puits. L'un disait :
"Je donnerais la moitié de mon sang pour un verre d'eau."
L'autre : 30
" Oui, mais les Prussiens attendent ! "
IOÔ WATERLOO.
C'était vrai ; les Prussiens, à cent pas de nous, et qui peut-être avaient aussi soif, devinaient ce que nous pensions.
Les coups de fusil qu'on tirait encore venaient de cela : 5 quand, le long de la rue, quelqu'un sortait, on le fusillait aussitôt, et de cette manière nous nous faisions souffrir tous comme des malheureux.
Cela durait au moins depuis une demi - heure, lorsque la canonnade s'étendit entre Saint -Amand et Ligny, et I0 tout de suite nous vîmes qu'on tirait à mitraille sur les Prussiens, à mi -côte 1 entre les deux villages, car à chaque décharge leurs colonnes épaisses étaient traversées ; cette nouvelle attaque produisit une grande agitation. Bûche, qui jusqu'à ce moment n'avait pas bougé, sortit par la , 5 ruelle du jardin et courut au puits ; il se mit derrière la margelle, et les deux maisons en face commencèrent la fusillade sur lui, de sorte que bientôt la pierre et les poteaux furent criblés de balles. Mais alors nous recommençâmes à tirer sur les fenêtres, et dans une minute 20 la fusillade fut rallumée d'un bout du village à l'autre; la fumée s'étendait partout.
Dans cet instant, une voix criait en bas :
"Joseph . . . Joseph! . . ."
C'était Bûche ; il avait eu le courage de tirer le seau, 25 de le décrocher et d'arriver après avoir bu.
Plusieurs anciens voulaient lui prendre le seau, mais il criait :
" Mon camarade d'abord ! Lâchez, ou je verse tout ! "
Il fallut bien m'attendre. Je bus tout ce que je pou- 30 vais ; ensuite les autres, et ceux qui restaient en haut descendirent et burent tant qu'il en resta.
; C'est en ce moment que Bûche montra qu'il m'aimait.
Nous remontâmes ensemble bien contents.
Je pense qu'il était alors plus de sept heures, le soleil se couchait, l'ombre de nos maisons s'allongeait jusque sur le ruisseau ; celles des Prussiens restaient éclairées. 5 La canonnade n'avait jamais été si forte de notre côté.
Tout le monde sait aujourd'hui qu'entre sept et huit heures du soir, à la nuit tombante, l'Empereur ayant reconnu que la colonne de Prussiens qu'on avait signalée sur nos derrières était le corps du général d'Erlon, 1 avait I0 ordonné tout de suite à la vieille garde de nous soutenir.
Un lieutenant, qui se trouvait avec nous, disait :
" Voici la grande attaque. Attention !"
Toute la cavalerie des Prussiens fourmillait entre les deux villages. On sentait, sans le voir, un grand mouve- x ment derrière nous. Le lieutenant répétait :
" Attention au commandement ! Que personne ne reste après le commandement ! Voici l'attaque."
Nous ouvrions tous l'œil.
Plus la nuit s'avançait, plus le ciel devenait rouge du 20 côté de Saint -Amand. A force d'entendre" la cannonnade, on n'y faisait plus attention ; mais, à chaque décharge, on peut dire que le ciel prenait feu.
Le tumulte augmentait derrière nous.
Tout à coup, la grande rue qui longe le ruisseau fut 2 pleine de nos troupes, depuis le pont jusqu'à l'autre bout de Ligny. Sur la gauche et plus loin encore, les Prussiens tiraient des fenêtres ; nous ne répondions plus. On criait:
" La garde ! . . . c'est la garde ! " 30
Je ne sais pas comment toute cette masse d'hommes
passa le fossé plein de bourbe ; c'est bien sûr avec des planches, car d'un instant à l'autre nos troupes en masse étaient sur la rive gauche.
La grande batterie des Prussiens au haut du ravin, entre 5 les deux villages, faisait des rues dans nos colonnes; mais elles se refermaient aussitôt et montaient toujours. Nous courions, enjambant les morts et les blessés. Une fois hors du village, nous vîmes ce que l'on peut appeler une mêlée de cavalerie; on ne distinguait pour ainsi
io dire que des cuirasses blanches qui traversaient les lignes des uhlans.
Il faisait déjà sombre, la masse de fumée empêchait de voir à cinquante pas devant soi. Tout s'ébranlait, tout montait vers les moulins ; le roulement du galop, les cris,
15 les commandements, les feux de file bien loin, tout se confondait. Plusieurs carrés étaient rompus. De temps en temps, un coup de feu vous montrait quelques cavaliers, deux ou trois fantassins courant au milieu de la bagarre : cela passait comme un éclair ! Et les blés
20 foulés, la pluie qui rayait le ciel, car un orage venait d'éclater, les blessés sous les pieds des chevaux, tout sortait de la nuit un quart de seconde.
A chaque coup de fusil ou de pistolet, on voyait des choses pareilles, par mille et par mille, qu'on ne peut
35 s'expliquer. Mais tout montait, tout s'éloignait de Ligny ; nous étions les maîtres, nous avions enfoncé le centre de l'ennemi.
Alors, nous autres, à dix pu douze de la compagnie, contre les décombres des cassines, la giberne presque
30 vide, nous ne savions plus de quel côté tourner. Zébédé, le lieutenant Bretonville et le capitaine Florentin avaient
disparu ; le sergent Rabot nous commandait. — C'était un petit vieux, sec, mal bâti, mais dur comme du fer. Rien qu'en parlant de lui, 1 je l'entends nous dire tranquillement :
" La bataille est gagnée ! Par file à droite, en avant, 5 marche ! "
Plusieurs demandaient à faire la soupe,* car, depuis douze heures on commençait à sentir la faim ; et le sergent, le fusil sur l'épaule, descendait la ruelle en riant tout bas, et répétait d'un air moqueur : 10
"La soupe! la soupe! Attendez, l'administration 3 des vivres va venir."
Nous le suivions dans la ruelle sombre ; vers le milieu se trouvait une vieille cassine toute criblée de boulets, mais elle avait encore la moitié de son toit de chaume ; c'est 15 pourquoi le sergent Rabot la choisit, et nous entrâmes dans ce réduit à la file.
On n'y voyait pas plus que dans un four ; le sergent fit partir une amorce, 4 et nous vîmes que c'était une cuisine ; l'âtre à droite, l'escalier à gauche. 2a
" Allons, dit le sergent, voici la chambrée, que chacun s'arrange."
Comme on voyait bien qu'il ne fallait pas compter sur la distribution, chacun, sans rien dire, déboucla son sac, le mit au pied du mur et s'étendit l'oreille dessus. On 25 entendait encore la fusillade, mais bien loin sur la côte. La pluie tombait à verse. Le sergent tira la porte qui grinçait, puis alluma sa pipe tranquillement, pendant que plusieurs ronflaient déjà. Il* finit aussi par se coucher sur son sac, et bientôt après nous dormions tous. 30
Cela durait depuis longtemps, lorsque je fus réveillé
IIO WATERLOO.
par un bruit. . . . On rôdait autour de notre cassine ... je me levai sur la main pour écouter. . . . Dans le même instant, on essayait d'ouvir la porte. Alors je ne pus retenir un cri.
5 "Qu'est-ce que c'est ?" demanda le sergent.
Et comme des pas s'éloignaient en courant, il dit en se retournant sur son sac :
"Ah! les oiseaux de nuit x . . . Allez . . . canailles! . . . allez, ou je vais vous envoyer une balle ! " io Ensuite il ne dit plus rien. Moi, je m'étais approché de la fenêtre, et je voyais tout le long de la ruelle des maraudeurs en train de fouiller les blessés et les morts. Ils allaient doucement de l'un à l'autre, la pluie tombait par torrents : — c'était quelque chose d'horrible. 15 Je me recouchai pourtant et me rendormis à cause de la grande fatigue.
Au petit jour, 9 le sergent était debout et criait :
"En route!"
Nous ressortîmes de la cassine en remontant la ruelle. 20 Nous allongions le pas dans un sentier qui longe Ligny : les sillons et quelques carrés de jardinage aboutissaient sur ce chemin. — Le sergent regardait en passant, il se baissa pour déterrer quelques restes de carottes et de navets. Je me dépêchai de faire comme lui, pendant 25 que les camarades se pressaient sans tourner la tête.
Je vis là que c'est une bonne chose de connaître les fruits de la terre, car je trouvai deux beaux navets et des carottes, qui sont très bonnes crues ; mais je suivis l'exemple du sergent et je les mis dans mon shako. 30 Je courus ensuite pour rattraper le peloton, qui se dirigeait sur les feux de Sombref.
Mon seul plaisir alors, c'était d'avoir des carottes et des navets, car en passant derrière les bivouacs pour demander la place du bataillon, nous avions appris que les distributions n'avaient pas été faites ; on n'avait reçu que la ration d'eau - de - vie et des cartouches. 5
Les anciens étaient en route pour emplir les marmites. Les conscrits qui ne savaient pas encore la manière de vivre en campagne, et qui par malheur avaient déjà mangé leur pain, comme il arrive à vingt ans, lorsqu'on marche et qu'on a bon appétit, ceux - là devaient se passer 10 de tremper la cuiller. 1
Vers sept heures nous arrivâmes enfin au bivouac. Zébédé, en me voyant, parut joyeux; il vint à ma rencontre et me dit :
"Je suis content de te voir, Joseph; mais qu'est - ce que 15 tu apportes ? Nous avons trouvé un biquet bien gras ; nous avons aussi du sel, mais pas une croûte de pain."
Je lui fis voir le riz qui me restait, mes carottes et mes navets. — Il me dit:
" C'est bien : nous allons avoir le meilleur bouillon du 20 bataillon."
Je voulus que Bûche pût aussi manger avec nous, et les six hommes de notre marmite 9 qui s'en étaient tous réchappes par hasard, avec des coups de crosse et dos égratignures, y consentirent. Le tambour - maître dit en 25 riant :
"Les anciens sont toujours les anciens, ils n'arrivent jamais les mains vides."
A huit heures, nous mangeâmes avec un appétit qu'on peut s'imaginer. Non, pas même le jour de mes noces, je 30 n'ai fait un meilleur repas ; c'est encore une satisfaction,
< aujourd'hui pour moi d'y penser. Quand l'âge arrive, on n'a plus l'enthousiasme de la jeunesse pour de pareilles choses; mais ce sont toujours d'agréables souvenirs. Et ce bon repas nous a soutenus longtemps ; les pauvres
5 conscrits, avec leur reste de pain trempé comme de la pâte par l'averse, devaient en voir de dures 1 le lendemain i8. a Nous devions avoir une campagne bien courte et bien terrible. Enfin tout est passé maintenant ; mais ce n'est pas sans attendrissement qu'on songe à ces grandes
io misères, et qu'on remercie Dieu d'en être réchappé.
Le temps semblait se remettre au beau, le soleil recommençait à briller dans les nuages. Nous venions à peine de manger que le rappel battait sur toute la ligne.
15 II faut savoir qu'en ce moment les Prussiens retiraient seulement leur arrière - garde de Sombref, et qu'il était question de se mettre à leur poursuite. Plusieurs même disaient qu'on aurait dû commencer par là, en envoyant bien loin notre cavalerie légère pour récolter des prison-
20 niers. Mais on ne les écoutait pas ; l'Empereur savait bien ce qu'il faisait.
Je me rappelle pourtant que tout le monde s'étonnait, parce que c'est l'habitude de profiter des victoires. Les anciens n'avaient jamais vu cela. On croyait que l'Em-
25 pereur préparait un grand coup, qu'il avait fait tourner l'ennemi par Ney, et d'autres choses semblables.
En attendant, l'appel commença, te général Gérard vint passer la revue du 4 e corps. Notre bataillon avait le plus souffert, à cause des trois attaques où nous avions
30 toujours été en tête: — nous avions le commandant Gémeau et le capitaine Vidal blessés ; les capitaines Grégoire
et Vignot tués ; sept lieutenants et sous - lieutenants et trois cent soixante hommes hors de combat. 1
Heureusement le quatrième bataillon, arrivant de Metz, vint alors nous remplacer en ligne.
Le capitaine Florentin, qui nous commandait, cria : 5
"Par file à gauche !" — et nous descendîmes au village jusque près de l'église, où stationnaient une quantité de charrettes.
On nous distribua par escouades pour surveiller l'enlèvement des blessés. Quelques détachements de chas- 10 seurs eurent Tordre d'escorter les convois jusqu'à Fleurus, parce qu'à Ligny. la place manquait ; l'église était déjà pleine de ces malheureux.
Le relèvement des blessés continua jusqu'au soir.— Vers midi, les cris de : Vive V Empereur ! se prolongeaient sur toute la ligne. Napoléon avait quitté Fleurus avec son état-major ; il passait la revue de l'armée sur le 5 plateau. Ces cris durèrent environ une heure, puis tout se tut ; l'armée devait être alors en marche.
Nous attendîmes longtemps l'ordre de suivre ; comme il ne venait pas, le capitaine Florentin finit par aller voir, et revint ventre à terre en criant :
io " Battez le rappel !"
Les détachements du bataillon se réunirent, et l'on se mit à remonter le village au pas accéléré. Tout était parti. Bien d'autres pelotons n'avaient pas reçu d'ordres, et du côté de Saint-Amand les rues étaient pleines
15 de soldats. Quelques compagnies, restées en arrière,
gagnaient à travers champs la route à gauche, où l'on
voyait s'étendre une queue de colonne à perte de vue :
des caissons, des fourgons, des bagages de toute sorte.
J'ai souvent pensé que nous aurions eu de la chance
20 en ce jour d'être laissés en arrière comme la division Gérard, à Saint-Amand ; on n'aurait jamais pu nous faire de reproches. Puisque nous avions ordre de relever les blessés, nous étions en règle ; mais le capitaine Florentin se serait cru déshonoré.
25 Nous marchions en allongeant le pas. Il s'était remis à pleuvoir ; on glissait dans la boue, et la nuit venait. Jamais je n'ai vu de temps plus abominable, pas même en Allemagne, à la retraite de Leipzig ; la pluie tombait
comme d'un arrosoir, et nous allions en arrondissant le dos, le fusil sous le bras, le pan de la capote sur la batterie, tellement trempés, qu'en traversant une rivière ce n'aurait pas été pire. — Et quelle boue! — Avec cela, on recommençait à sentir la faim. Bûche me répétait de 5 temps en temps :
" C'est égal, 1 une douzaine de grosses pommes de terre cuites sous la cendre, comme au Harberg, me réjouiraient la vue. On ne mange pas tous les jours de la viande chez nous, mais on a des pommes de terre !" 10
La nuit était venue; elle était toute grise; sans les ornières, où l'on enfonçait jusqu'aux genoux, on aurait eu de la peine à reconnaître son chemin ; mais on n'avait qu'à marcher dans la boue, et l'on était sûr de ne pas se tromper. 15
Entre sept et huit heures, on entendit au loin comme des roulements de tonnerre ; les uns disaient :
"C'est l'orage!"
Les autres :
"C'est le canon!" 20
Beaucoup de soldats débandés nous suivaient. A huit heures, nous arrivâmes aux Quatre - Bras. Ce sont deux maisons en face l'une de l'autre, au croisement de la route de Nivelles à Namur avec celle de Bruxelles à Charleroi ; ces maisons étaient encombrées de blessés. — C'est là que 25 le maréchal Ney avait livré bataille aux Anglais 3 pour les empêcher d'arriver au secours des Prussiens, par le chemin que nous venions de suivre. Il n'avait que vingt mille hommes contre quarante mille, et Nicolas Cloutier le tanneur, soutient encore aujourd'hui qu'il aurait dû 30 nous envoyer la moitié de ses troupes pour prendre les
Il6 WATERLOO.
Prussiens par derrière, comme si ce n'avait pas été bien assez d'arrêter les autres. Enfin, pour des gens pareils tout est facile; seulement, s'ils commandaient eux-mêmes, on les mettrait en déroute avec quatre hommes
i et un caporal.
Au - dessous, dans les champs d'orge et d'avoine, tout était plein de morts. C'est là que je vis les premiers habits rouges * étendus sur la route.
Le capitaine nous ordonna de faire halte; il entra
10 seul dans la maison à droite. Nous attendions depuis quelque temps à la pluie, lorsqu'il ressortit sur la porte avec le général de division Donzelot, qui riait parce que nous aurions dû suivre* l'armée de Grouchy du côté de Namur, et que le manque d'ordres nous avait fait tourner
15 vers les Quatre -Bras. Nous reçûmes pourtant l'ordre de continuer notre chemin sans nous arrêter.
Je croyais à chaque minute tomber en faiblesse ; a mais cela devint encore pire lorsque nous eûmes rattrapé les bagages ; car il fallait marcher dans les champs, et plus
*o on avançait, plus on enfonçait dans la terre grasse. 3
Vers onze heures, nous arrivâmes dans un grand village appelé Genappe, qui s'étend sur les deux côtés de la route. L'encombrement des fourgons, des canons et des bagages dans cette rue nous força de passer la Thy 4
25 à droite sur un pont, et depuis cet endroit nous ne fîmes plus que marcher à travers des champs, dans les blés, dans les chanvres, comme des sauvages qui ne respectent rien. La nuit était si sombre, que des dragons à cheval, posés de deux cents pas en deux cents pas, comme des
50 poteaux, vous criaient :
"Par ici! par ici!"*
Nous arrivâmes à minuit au tournant d un chemin, près d'une espèce de ferme couverte en chaume et pleine d'officiers supérieurs. Ce n'était pas loin de la grande route, car on entendait défiler la cavalerie, l'artillerie et les équipages comme un torrent. 5
Le capitaine venait à peine d'entrer à la ferme, que plusieurs d'entre nous se précipitèrent dans le jardin à travers les haies. Je fis comme les autres, et j'empoignai des raves. Presque aussitôt tout le bataillon suivit ce mouvement, malgré les cris des officiers ; chacun se mit tt> à déterrer ce qu'il put avec sa 'baïonnette, et, deux minutes après, il ne restait plus rien. Les sergents et les caporaux étaient venus avec nous ; lorsque le capitaine revint, on avait déjà repris les rangs.
Ceux qui volent et pillent en campagne méritent 15 d'être fusillés, mais que voulez - vous ? * les villages qu'on rencontrait n'avaient pas le quart de vivres qu'il aurait fallu pour nourrir tant de monde. Les Anglais avaient déjà presque tout pris. Il nous restait bien encore un peu de riz, mais le riz sans viande ne soutient pas beau- 20 coup.
Enfin, en partant de là, nous montâmes une petite côte, et malgré la pluie, nous aperçûmes les bivouacs des Anglais. On nous fit prendre position dans les blés entre plusieurs régiments qu'on ne voyait pas, parce 25 qu'on avait l'ordre de ne pas allumer de feu, de peur d'effaroucher l'ennemi s'il nous voyait en ligne, et de le décider à continuer sa retraite. 8
Maintenant, représentez - vous des hommes couchés dans les blés, sous une pluie battante, comme de véritables 30 Bohémiens, grelottant de froid, songeant à massacrer
Il8 WATERLOO.
leurs semblables, et bien heureux d'avoir un navet, une rave ou n'importe quoi pour soutenir un peu leurs forces. Est-ce que c'est la vie d'honnêtes gens? Est-ce que c'est pour cela que Dieu nous a créés et mis 5 au monde? Est-ce que ce n'est pas une véritable abomination de penser qu'un roi, un empereur, au lieu de surveiller les affaires de son pays, d'encourager le commerce, de répandre l'instruction, la liberté et les bons exemples, vienne nous réduire par centaines de
io mille à cet état ? ... Je sais bien qu'on appelle cela de la gloire ; mais les peuples sont bien bêtes de glorifier des gens pareils. . . . Oui, il faut avoir perdu toute espèce de bon sens, de cœur et de religion.
Entre deux et trois heures de la nuit, la pluie avait
15 cessé. Bûche et moi, nous étions dos à dos dans le creux, d'un sillon, pour nous réchauffer, et la grande fatigue avait fini par m 'endormir.
Une chose que je n'oublierai jamais, c'est le moment où je me réveillai, vers les cinq heures du matin : les
20 cloches des villages sonnaient matines* sur cette grande plaine; et, regardant les blés renversés, les camarades couchés à droite et à gauche, le ciel gris, cette grande désolation me fit grelotter le cœur. Le son des .cloches me rappelait Phalsbourg ; je me disais :
25 "C'est aujourd'hui dimanche, un jour de paix et de repos. M. Goulden a mis hier son bel habit au dos de la chaise, avec une chemise blanche. Il se lève maintenant et pense à moi . . . Catherine aussi se lève dans notre petite chambre ; elle est assise sur le lit et pleure ; et la
50 tante Grédel aux Quatre -Vents pousse ses volets; elle a tiré de l'armoire son livre de prières pour aller à la messe.*'
Du côté de la grande route, à gauche, on battait la générale, 1 les trompettes de cavalerie sonnaient le réveil. On se levait, on regardait par - dessus les blés. Ces trois jours de marche et de combats, le mauvais temps et l'oubli des rations avaient rendu les hommes plus som- 5 bres. On ne parlait pas comme à Ligny ; chacun regardait et réfléchissait pour son propre compte.
On voyait aussi que ce serait une plus grande bataille, parce qu'au lieu d'avoir des villages bien occupés en première ligne, et qui font autant de combats séparés, ici 10 c'était une grande plaine élevée, nue, occupée par les Anglais; derrière leurs lignes, au haut de la côte, se trouvait le village de Mont -Saint -Jean, et beaucoup plus loin, à près d'une lieue et demie une grande forêt qui bordait le ciel. 15
Entre les Anglais et nous, le terrain descendait doucement et se relevait de notre côté ; mais il fallait avoir l'habitude 2 de la campagne pour voir ce petit vallon, qui devenait plus profond à droite et se resserrait en forme de ravin. Sur la pente de ce ravin, de notre côté, der- 20 rière des haies, des peupliers et d'autres arbres, quelques maisons couvertes de chaume indiquaient un hameau : c'était Planchenois. Dans la même direction, mais bien plus haut et derrière la gauche de l'ennemi, s'étendait une plaine à perte de vue, parsemée de petits villages. 25
Voilà ce que nous découvrions au premier coup d'œil, dans ce grand pays plein de magnifiques récoltes encore en fleur, et chacun se demandait pourquoi les Anglais étaient là, quel avantage ils avaient à garder cette position. Alors on observait mieux leur ligne, à quinze cents 30 ou deux mille mètres de nous, et l'on voyait que le
grande route que nous avions suivie depuis les Quatre- Bras, et qui se rend à Bruxelles, cette route large, bien arrondie et même pavée au milieu, traversait la position de l'ennemi à peu près au centre.
5 En regardant bien, on voyait que leur ligne de bataille se courbait un peu de notre côté sur les deux ailes, et suivait un chemin creux qui coupait la route de Bruxelles en croix. 1 Ce chemin était tout à fait creux à gauche de la route, à droite il était bordé de grandes haies de houx
io et de petits hêtres, comme il s'en trouve dans ce pays. — Là derrière étaient postés des masses d'habits rouges, qui nous observaient de leur chemin couvert.
Je commençais à comprendre ce que les choses veulent dire," pourquoi l'on se place d'une manière plutôt
15 que d'une autre, et je trouvais que ces Anglais s'étaient
très bien arrangés dans leur chemin pour défendre la
route, et que leurs réserves, bien abritées sur le plateau,
montraient chez ces gens beaucoup de bon sens naturel.
En avant de leur aile gauche, où descendait le chemin
20 de Wavre, à quelque cent pas de notre côté, se trouvaient encore les fermes de Papelotte et de la Haye, occupées par des Allemands, 3 et quelques petits hameaux, que je voyais bien alors, mais je n'y faisais pas grande attention d'autant plus qu'ils étaient en dehors de notre ligne de
25 bataille, sur la droite, et qu'on n'y remarquait pas de troupes.
Donc chacun maintenant se figure la position des Anglais en face de nous, la grande route de Bruxelles qui la traverse, le chemin qui la couvre, le plateau derrière,
30 où sont les réserves, et les trois bâtisses de Hougoumont, de la Haie -Sainte et de Papelotte, en avant bien dé-
WATERLOO. I2 i
fendues. Chacun doit penser que c'était bien difficile à prendre.
Je regardais cela vers les six heures du matin, très attentivement, comme un homme qui risque de perdre sa vie, ou d'avoir les os cassés dans une entreprise, et qui 5 veut au moins savoir s'il a quelque chance d'en réchapper.
Alors personne n'avait plus la crainte de voir les Anglais battre en retraite ; on allumait des feux tant qu'on voulait, et la fumée de la paille humide s'étendait dans 10 les airs. Ceux auxquels il restait encore un peu de riz suspendaient la marmite, les autres regardaient en pensant:
" Chacun son tour, hier nous avions de la viande, nous nous moquions du riz; maintenant nous voudrions bien 15 en avoir."
Vers huit heures, il arriva des fourgons avec des cartouches et des tonnes d'eau -de -vie. Chaque soldat reçut double ration ; avec une croûte de pain on aurait pu s'en contenter, mais le pain manquait. Qu'on juge 2Q d'après cela, quelle mine on avait. 1 C'est tout ce que nous reçûmes en ce jour, car aussitôt après commencèrent les grands mouvements.
J'ai souvent entendu raconter par nos anciens l'ordre de bataille donné par l'Empereur; le corps de Reille 8 à 2 $ gauche de la route, en face de Hougoumont ; d'Erlon à droite, en face de la Haie -Sainte; Ney à cheval sur 3 la chaussée, et Napoléon derrière, avec la vieille garde.
Plusieurs racontent que nous étions tout réjouis et que nous chantions, mais c'est faux ! Quand on a marché 30 toute la nuit sans recevoir de ration, quand on a couché
dans l'eau, avec défense d'allumer des feux et qu'on va recevoir de la mitraille, cela vous ôte l'envie de chanter ; nous étions bien contents de retirer nos souliers des trous où Ton enfonçait à chaque pas ; les blés mouillés vous 5 rafraîchissaient 1 les cuisses, et les plus courageux, les plus durs avaient l'air ennuyé. 8
Et les Anglais en face, bien rangés, leurs canonniers la mèche allumée, étaient aussi quelque chose qui vous faisait réfléchir. Mais cela ne vous réjoussait pas la vue
10 autant que plusieurs le disent ; les gens amoureux de recevoir des coups de canon sont encore assez rares.
Durant deux heures que nous restâmes l'arme au pied, nous n'eûmes pas même le temps de voir la moitié de nos escadrons ; c'était toujours du nouveau. Je me sou-
15 viens qu'au bout d'une heure, on entendit tout à coup, sur la gauche, s'élever comme un orage les cris de : Vive P Empereur / et que ces cris se rapprochaient en grandissant toujours, qu'on se dressait sur la pointe des pieds en allongeant le cou ; que cela se répandait dans tous
20 les rangs ; que, derrière, les chevaux eux-mêmes hennissaient comme s'ils avaient voulu crier, et que dans ce moment un tourbillon d'officiers généraux passa devant notre ligne ventre à terre. Napoléon s'y trouvait, je crois bien l'avoir vu, mais je n'en suis pas sûr; il allait si vite,
25 et tant d'hommes levaient leurs shakos au bout de leurs baïonnettes, qu'on avait à peine le temps de reconnaître son dos rond et sa capote grise au milieu des uniformes galonnés. Quand le capitaine avait crié: "Portez armes ! Présentez armes !" c'était fini.
30 Voilà comment on le voyait presque toujours, à moins d'être de 3 la garde.
Quand il fut passé, quand les cris se furent prolongés à droite, toujours plus loin, l'idée vint à tout le monde que dans vingt minutes la bataille serait commencée. Mais cela dura bien plus longtemps. L'impatience vous gagnait; les conscrits du corps de d'Erlon, qui n'avait 5 pas donné * la veille, se mettaient à crier : " En avant ! " quand enfin, vers midi, le canon gronda sur la gauche, et dans la même seconde des feux de bataillon suivirent, puis des feux de file. On ne voyait rien, c'était de l'autre côté de la route, l'attaque de Hougoumont. 10
Aussitôt les cris de : Vive V Empereur ! éclatèrent. Les canonniers de nos quatre divisions étaient à leurs pièces à vingt pas l'une de l'autre, tout le long de la côte. Les chefs de pièces derrière, presque tous de vieux officiers, commandaient comme à la parade ; et quand ces quatre- 15 vingts pièces partirent ensemble, on n'entendit plus rien, tout le vallon fut couvert de fumée.
Au bout d'une seconde, la voix calme de ces vieux, à travers le sifflement de vos oreilles, s'entendit de nouveau : 20
"Chargez! Refoulez! Pointez! Feu!"
Et cela continua sans interruption une demi -heure. On ne se voyait déjà plus : mais, de l'autre côté, les Anglais avaient aussi commencé le feu; le ronflement de leurs boulets dans l'air, leur bruit sec* dans la boue, et 25 l'autre bruit dans les rangs, lorsque les fusils sont broyés, et les hommes jetés à vingt pas en arrière, ce bruit se mêlait au roulement sourd : — la démolition commençait.
Quelques cris de blessés troublaient ce grand bruit. On entendait aussi des chevaux hennir d'une voix per- 30 çante; c'est un cri terrible, car ces animaux sont natu-
ellement féroces; ils n'ont de bonheur que dans le carnage ; on ne peut presque pas les retenir.
Et comme on ne voyait plus, depuis longtemps, que
les ombres de nos canonniers manœuvrer dans la fumée
5 au bord du ravin, le commandement : "Cessez le feu !"
s'entendit. En même temps, la voix éclatante des
colonels de nos quatre divisions s'éleva :
"Serrez les rangs en bataille!" 1
Toutes les lignes se rapprochèrent.
40 "Voici notre tour, dis -je à Bûche.
— Oui, fit -il, tenons toujours ensemble."
La fumée de nos pièces montait alors, et nous vîmes les batteries des Anglais qui continuaient le feu tout le long des haies qui bordaient leur chemin. La première 15 brigade s'avançait sur la route vers la Haie -Sainte; elle allait au pas accéléré. Je reconnus derrière le maréchal Ney avec quelques officiers d'état -major.
Toutes les fenêtres de la ferme, le jardin et les murs où l'on avait percé des trous, tout était en feu ; à chaque 20 pas, quelques hommes restaient en arrière étendus sur la route. — Ney, à cheval, son grand chapeau de travers,* observait l'action du milieu de la chaussée. Je dis à Bûche :
" Voilà le maréchal Ney ; la seconde brigade va sou- 25 tenir la première, et nous arriverons ensuite."
Mais je me trompais ; en ce moment même, le premier bataillon de la seconde brigade reçut l'ordre de marcher en ligne, à droite de la route, le deuxième bataillon derrière le premier, le troisième derrière le deuxième, enfin 30 le quatrième derrière le troisième. On n'avait pas le temps de nous former en colonnes d'attaque, mais cela
paraissait solide tout de même ; nous étions les uns derrière les autres, les capitaines entre les compagnies, les commandants entre les bataillons. Seulement, les boulets, au lieu d'enlever deux hommes, en enlevaient huit d'un coup ; ceux de derrière ne pouvaient pas tirer, parce 5 que les premiers rangs les gênaient. Il aurait fallu penser à cela d'avance, mais l'ardeur d'enfoncer les Anglais et de gagner tout de suite était trop grande.
On fit marcher notre division dans le même ordre : à mesure que 1 le premier bataillon s'avançait, le second 10 emboîtait le pas, 8 ainsi de suite. Comme on commençait par la gauche, je vis avec plaisir que nous allions être au vingt-cinquième rang, et qu'il faudrait en hacher terriblement avant d'arriver sur nous.
Les deux divisions à notre droite se formèrent égale- 15 ment en colonnes massives, les colonnes à trois cents pas Tune de l'autre.
C'est ainsi que nous descendîmes dans le vallon, malgré le feu des Anglais. La terre grasse où l'on enfonçait retardit notre marche ; nous criions tous ensemble : " A la 20 baïonnette ! "
A la montée, 3 nous recevions une grêle de balles pardessus la chaussée à gauche. Si nous n'avions pas été si touffus, cette fusillade épouvantable nous aurait peut-être arrêtés. La charge battait. . . . Les officiers criaient: 25 "Appuyez à gauche!" Mais ce feu terrible nous faisait allonger malgré nous la jambe droite plus que l'autre ; de sorte qu'en arrivant près du chemin bordé de haies, nous avions perdu nos distances, et que notie division ne formait pour ainsi dire plus qu'un grand carré plein 4 30 avec la troisième.
Alors deux batteries se mirent à nous balayer, la mitraille qui sortait d'entre les haies, à cent pas, nous perçait d'outre en outre. x Ce ne fut qu'un cri d'horreur, et l'on se mit à courir sur les batteries, en bousculant les
5 habits rouges qui voulaient nous arrêter.
Tous les coups des Anglais portaient,* ce qui nous força de rompre les rangs ; les hommes ne sont pas des palissades, ils ont besoin de se défendre quand on les fusille. Un grand nombre s'étaient donc détachés, quand des
10 milliers d'Anglais se levèrent du milieu des orges et tirèrent sur eux à bout portant, 3 ce qui produisit un grand carnage ; à cnaque seconde, d'autres rangs allaient au secours des camarades, et nous aurions fini par nous répandre comme une fourmillière sur la côte, si l'on
15 n'avait entendu crier :
" Attention ! la cavalerie ! "
Presque aussitôt nous vîmes arriver une masse de dragons rouges sur des chevaux gris, 4 ils arrivaient comme le vent ; tous ceux qui s'étaient écartés furent hachés
20 sans miséricorde.
C'est un des plus terribles moments de ma vie. Comme ancien soldat, j'étais à la droite du bataillon ; j'avais vu de loin ce que ces gens allaient faire: ils passaient en s'allongeant de côté 5 sur leurs chevaux tant
25 qu'ils pouvaient, pour faucher 6 dans les rangs; leurs coups se suivaient comme des éclairs, et, plus de vingt fois, je crus avoir la tête en bas 7 des épaules. Voyant l'un de ces dragons, qui de loin, me regardait d'avance, en se penchant pour me lancer son coup de pointe, je
30 l'abattis à bout portant. Voilà le seul homme que j'aie vu tomber devant mon coup de feu.
Le pire, c'est que dans le même instant, leurs fantassins ralliés recommencèrent à nous fusiller, et qu'ils prirent même l'audace de nous attaquer à la baïonnette. Les deux premiers rangs pouvaient seuls se défendre. C'était une véritable abomination de nous avoir rangés 5 de cette manière.
Ceux qui veulent se mêler de commander à la guerre devraient toujours avoir de pareils exemples sous les yeux et réfléchir avant de faire de nouvelles inventions ; ces inventions coûtent cher à ceux qui sont forcés d'y 10 entrer.
Nous regardions derrière nous en reprenant haleine, et nous voyions déjà les dragons rouges monter la côte pour enlever notre grande batterie de quatre-vingts pièces ; mais leur tour était aussi venu d'être massacrés. 15 L'Empereur avait vu de loin notre retraite, et, comme ces dragons montaient, deux régiments de cuirassiers 1 à droite, avec un régiment de lanciers à gauche, tombèrent sur eux en flanc comme le tonnerre.
En dix minutes, sept cents dragons étaient hors de 20 combat ; leurs chevaux gris couraient de tous les côtés, le mors aux dents. 8 Quelques centaines d'entre eux rentraient dans leurs batteries, mais plus d'un ballottait et se cramponnait à la crinière de son cheval. — Ils avaient vu que ce n'est pas tout de tomber sur les gens, et qu'il 25 peut aussi vous arriver des choses auxquelles on ne s'attend pas.
De tout ce spectacle affreux, ce qui m'est le plus resté dans l'esprit, c'est que nos cuirassiers en revenant, leurs grands sabres rouges jusqu'à la garde, riaient entre eux, 30 et qu'un gros capitaine, avec de grandes moustaches
brunes, en passant près de nous, clignait de l'oeil d'un air de bonne humeur, comme pour nous dire :
" Eh bien ! . . . vous avez vu . . . nous les avons ramenés* vivement." 5 Oui, mais il en restait trois mille des nôtres dans ce vallon! — Et ce n'était pas fini, les compagnies, les bataillons et les brigades se reformaient; du côté de la Haie - Sainte, la fusillade roulait ; plus loin, près de Hougoumont, le canon tonnait. Tout cela n'était qu'un io petit commencement, les officiers disaient :
"C'est à recommencer." 5
On aurait cru que la vie des hommes ne coûtait rien.
Enfin il fallait emporter la Haie -Sainte; il fallait
forcer à tout prix le passage de la grande route au centre
15 de l'ennemi. Nous avions été repoussés la première fois,
mais la bataille était engagée, on ne pouvait plus reculer.
Après la charge des cuirassiers, il fallut du temps pour nous reformer. — La bataille continuait à Hougoumont ; la canonnade recommençait à notre droite ; on avait 20 amené deux batteries pour nettoyer la chaussée en arrière de la Haie -Sainte, où la route entre dans la côte. Chacun voyait que l'attaque allait se porter là.
Nous attendions l'arme au bras, lorsque, vers trois heures, Bûche, regardant en arrière sur la route, me dit : 25 "Voici l'Empereur qui vient."
Et d'autres encore disaient dans les rangs :
" Voici l'Empereur !"
La fumée était tellement épaisse qu'on voyait à peine les bonnets à poil 3 de la vieille garde. Je m'étais aussi 30 retourné pour voir l'Empereur, mais bientôt nous reconnûmes le maréchal Ney, avec cinq ou six officiers
d'état -major; il arrivait du quartier général 1 et poussait droit sur nous au galop à travers champs. Nous lui tournions le dos. Nos commandants se portèrent à sa rencontre, et nous les entendîmes parler, sans rien comprendre, à cause du bruit qui vous remplissait les oreilles. 5
Aussitôt le maréchal passa sur le front de nos deux bataillons et tira l'épée. Il nous regardait avec ses yeux gris clair, et Ton aurait cru qu'il nous voyait tous, chacun se figurait que c'était lui qu'il regardait. — Au bout d'un instant, il étendit son épée du côté de la Haie - Sainte, en 10 nous criant:
" Nous allons enlever ça !.. . C'est le nœud 9 de la bataille. . . . Je vais vous conduire moi - même. Bataillons, par file à gauche !"
Nous partîmes au pas accéléré. Les balles sifflaient 15 par centaines, le canon grondait tellement à gauche et sur notre droite en arrière, que c'était comme une grosse cloche dont on n'entend plus les coups à la fin, mais seulement le bourdonnement.
Deux ou trois fois, le maréchal se retourna pour voir 20 si nous marchions bien réunis ; il avait l'air si calme, que je trouvais pour ainsi dire naturel de n'avoir pas peur ; sa mine donnait de la confiance à tout le monde, chacun pensait :
" Ney est avec nous ... les autres sont perdus ! " 25
Voilà pourtant la bêtise du genre humain, puisque tant de gens restaient en route. .Enfin, à mesure que nous approchions de cette grande bâtisse, le bruit de la fusillade devenait plus clair au milieu du roulement des canons ; et l'on voyait aussi mieux la flamme des coups 30 de fusil qui sortaient des fenêtres, le grand toit noir au-
dessus dans la fumée, et la route encombrée de pierres.
Nous longions une haie, derrière cette haie pétillait le
feu de nos tirailleurs, car la première brigade n'avait pas
quitté les vergers ; en nous voyant défiler sur la chaus-
5 sée, elle se mit à crier : Vive l'Empereur/ Et comme toute la fusillade des Allemands 1 se dirigeait alors sur nous, le maréchal Ney, tirant son épée, cria d'une voix qui s'entendit au loin :
"En avant!"
10 II partit dans la fumée avec deux ou trois autres officiers. Nous courions tous, la giberne ballottant sur les reins et l'arme prête. Derrière, bien loin, la charge battait, on ne voyait plus le maréchal, et ce n'est que près d'un hangar qui sépare le jardin de la route, que nous le
15 découvrîmes à cheval devant la porte cochère. Il parait que d'autres avaient déjà voulu forcer cette porte, car des tas de morts, de poutres, de pavés et de décombres s'élevaient contre, jusqu'au milieu de la route. Le feu sortait de tous les trous de la bâtisse, on ne sentait que l'odeur
20 épaisse de la poudre.
"Enfoncez -moi cela!" criait le maréchal, dont la figure était toute changée.
Et nous tous, à quinze, vingt, nous jetions nos fusils, nous levions les poutres, et nous les poussions contre
25 cette porte qui criait, en retentissant comme le tonnerre. Nous ne ressemblions plus à des hommes : les uns n'avaient plus de shakos, les autres étaient déchirés, presque en chemise, le sang leur coulait sur les mains, le long des cuisses ; et dans le roulement de la fusillade, des coups
30 de mitraille arrivaient de la côte, les pavés autour de nous sautaient en poussière.
Je regardais, mais je ne voyais plus ni Bûche, ni Zébédé, ni personne de la compagnie. Le maréchal était aussi parti. Notre acharnement redoublait. Et comme les poutres allaient et venaient, comme on devenait fou de rage, en voyant que cette porte ne voulait pas s'enfon- 5 cer, tout à coup les cris de : Vive l'Empereur/ éclatèrent dans la cour avec un tumulte épouvantable. Chacun comprit que nos troupes étaient dans la ferme ; on se dépêchait de lâcher les poutres, de reprendre les fusils et de sauter par les brèches dans le jardin, pour aller voir 10 où les autres étaient entrés. C'est derrière la ferme, par une porte qui donnait 1 dans une grange. On entrait à la file comme des bandes de loups. L'intérieur de cette vieille bâtisse, pleine de paille, de greniers à foin, les écuries recouvertes de chaume, ressemblait à l'un de ces 15 nids pleins de sang où les éperviers ont passé.
J'allais à travers ce massacre au hasard. J'entendais aussi crier: "Joseph I Joseph!" et je regardais, pensant : "C'est Bûche qui m'appelle." Dans le même instant, je l'aperçus à droite, devant la porte d'un bûcher, qui 20 croisait la baïonnette 9 contre cinq ou six des nôtres. Je vis en même temps Zébédé, car notre compagnie se trouvait dans ce coin, et, courant au secours de Bûche, je criai :
"Zébédé!" 25
Ensuite, fendant la presse :
"Qu'est-ce que c'est? dis -je à Bûche. *
— Ils veulent massacrer mes prisonniers."
Je me mis avec lui. Les autres dans leur fureur, chargeaient leurs fusils pour nous tuer. Zébédé vint 30 avec plusieurs hommes de la compagnie, et, sans savoir
ce que cela voulait dire, x il empoigna l'un des plus terribles à la gorge, en criant :
"Je m'appelle Zébédé, sergent au 6 e léger . . . Après l'affaire, nous aurons une explication ensemble." 5 Alors les autres s'en allèrent, et Zébédé me demanda
" Qu'est - ce que c'est, Joseph ? "
Je lui dis que nous avions des prisonniers, et tout de
suite il devint pâle de colère contre nous; mais, étant
entré dans le bûcher, il vit un vieux major qui lui présen-
io tait la garde de son sabre en silence, et un soldat qui
disait en allemand :
*' Laissez - moi la vie, Français ! ... Ne m'ôtez pas la vie!"
Dans un moment pareil, où les cris de ceux qu'on 15 tuait remplissaient encore la cour, cela vous retournait le cœur. 2 Zébédé leur dit :
" C'est bon ... je vous reçois mes prisonniers."
Il ressortit et tira la porte. Nous ne quittâmes plus de là jusqu'au moment où l'on se mit à battre le rappel. 20 Alors les hommes ayant repris les rangs, Zébédé prévint le capitaine Florentin que nous avions un major et un soldat prisonniers. On les fit sortir, ils traversèrent la cour sans armes, et furent réunis dans une chambre, avec trois ou quatre autres : c'est tout ce qui restait des 25 deux bataillons de Nassau chargés de la défense de la Haie -Sainte.
Pendant que ceci se passait, deux autres bataillons de
Nassau, qui venaient au secours de leurs camarades,
avaient été massacrés dehors par nos cuirassiers, de sorte
30 qu'en ce moment nous avions la victoire: nous étions
maîtres de la principale avancée 3 des Anglais, nous pou-
vions commencer les grandes attaques au centre, et couper à l'ennemi la route de Bruxelles. Nous avions eu de la peine, mais le principal de la bataille était fait. A deux cents pas de la ligne des Anglais, bien à couvert, nous pouvions tomber sur eux, et, sans vouloir nous 5 glorifier, 1 je crois qu'à la baïonnette et bien appuyés par notre cavalerie, nous aurions percé leur ligne ; il ne fallait pas plus d'une heure, en se ramassant bien,* pour en finir.
Mais, pendant que nous étions dans la joie, pendant 10 que les officiers, les soldats, les tambours, les trompettes, encore tous pèle - mêle sur les décombres, ne songeaient qu'à s'allonger les jambes, à reprendre haleine, à se réjouir, tout à coup la nouvelle se répand que les Prussiens arrivent, qu'ils vont nous tomber en flanc, que nous 15 allons avoir deux batailles, l'une en face et l'autre à droite, et que nous risquons d'être entourés par des forces doubles de la nôtre.
C'était une nouvelle terrible, eh bien î plusieurs êtres dépourvus de bon sens disaient : 20
"Tant mieux! que les Prussiens arrivent ... nous les écraserons tous ensemble ! "
Mais les gens qui n'avaient pas perdu la tête comprirent aussitôt combien nous avions eu tort de ne pas profiter de notre victoire de Ligny, de laisser les Prussiens 25 s'en aller tranquillement pendant la nuit, sans envoyer de cavalerie à leur poursuite, comme cela se fait toujours. — On peut dire hardiment que cette grande faute est cause de notre désastre de Waterloo ! — L'Empereur avait bien envoyé le lendemain, à midi, le maréchal Grouchy 3 avec 30 trente - deux mille hommes à la recherche de ces Prus-
siens, mais c'était beaucoup trop tard : ils avaient eu le temps de se reformer pendant ces quinze heures, de prendre de l'avance et de s'entendre 1 avec les Anglais.
Notre seule espérance était qu'on avait envoyé l'ordre 5 à Grouchy de venir nous rejoindre, et qu'il allait arriver derrière les Prussiens ; mais l'Empereur n'avait pas envoyé cet ordre.
Vous pensez bien que ce n'était pas à nous autres
simples soldats que ces idées venaient, c'est à nos officiers,
io à nos généraux ; nous autres, nous ne savions rien, nous
étions là comme des innocents qui ne se doutent 8 pas
que leur heure est proche.
Presque aussitôt après la nouvelle de l'arrivée des Prussiens, le rappel se mit à. battre; les bataillons se démêlèrent, le nôtre, avec un autre, resta pour garder la Haie -Sainte, et tout le reste suivit pour se joindre au corps du général d'Erlon, qui s'avançait de nouveau dans 5 le vallon et tâchait de déborder 1 les Anglais par la gauche.
Nos deux bataillons se dépêchèrent de reboucher les portes et les brèches comme on put, avec des poutres et des pavés. On mit des hommes en embuscade à tous 10 les trous que l'ennemi avait faits du côté du verger et de la route.
C'est au-dessus d'une étable, au coin de la ferme, à mille ou douze cents pas de Hougoumont, que Zébédé, Bûche et moi, nous fûmes postés avec le reste de la com- 15 pagnie. Je vois encore les trous en ligne, à hauteur d'homme, que les Allemands avaient percés dans le mur pour défendre le verger. A mesure que nous montions, nous regardions par ces trous notre ligne de bataille, la grande route de Bruxelles à Charleroi, la vieille garde 20 l'arme au bras en travers de la chaussée, l'état- major sur une petite éminence à gauche; et plus loin, dans la même direction, en arrière du ravin de Planchenois, la fumée blanche qui s'étendait au - dessus des arbres et se renouvelait sans cesse : c'était l'attaque du premier corps 25 4es Prussiens."
Nous avons su plus tard que l'Empereur avait envoyé dix mille hommes sous les ordres de Lobau 3 pour les
arrêter. Le combat était engagé, mais la vieille garde et la jeune garde et toute notre magnifique cavalerie restait en position : la grande, la véritable bataille était toujours contre les Anglais.
5 Que de pensées vous venaient devant ce spectacle grandiose, et cette plaine immense, que l'Empereur devait voir en esprit, mieux que nous avec nos propres yeux ! Nous serions restés là durant des heures, si le capitaine Florentin n'était pas monté tout à coup.
10 " Eh bien, que faites - vous donc là ? s'écria - 1 - il ; est-ce que nous allons défendre la route contre la garde ? Voyons . . . dépêchons -nous . . . percez -moi ce mur du côté de l'ennemi. "
Chacun ramassa les pioches et les pics que les Alle-
15 mands avaient laissés sur le plancher, et l'on fit des trous dans le mur du pignon. Cela ne prit pas un quart d'heure, et l'on vit alors le combat de Hougoumont ; les bâtisses en feu, les obus qui de seconde en seconde éclataient dans les décombres, les chasseurs écossais embus-
20 qués dans le chemin derrière ; et sur notre droite, tout près de nous, à deux portées de fusil, les Anglais en train de reculer leur première ligne au centre, et d'emmener plus haut leurs pièces, que nos tirailleurs commençaient à démonter. — Mais le reste de leur ligne ne bougeait
25 pas, ils avaient des carrés rouges et des carrés noirs 1 en échiquier, les uns en avant, les autres en arrière du chemin creux ; ces carrés se rapprochaient par les coins ; pour les attaquer, il fallait passer à travers leurs feux croisés ; leurs pièces restaient en position au bord du plateau;
30 plus loin, dans le pli* de la côte de Mont -Saint -Jean, leur cavalerie attendait.
La position de ces Anglais me parut encore plus forte que le matin ; et comme nous n'avions déjà pas réussi contre leur aile gauche, comme les Prussiens nous attaquaient en flanc, l'idée me vint pour la première fois, que nous n'étions pas sûrs de gagner la bataille. Je me 5 figurai notre déroute épouvantable, — si par malheur nous perdions, — entre deux armées, Tune en tête et l'autre en flanc, la seconde invasion, les contributions forcées, le siège des places, le retour des émigrés et les vengeances. 10
Je sentis que cette pensée me rendait tout pâle.
Dans le même instant, des cris de : Vive V Empereur ! s'élevaient par milliers derrière nous. Bûche se trouvait près de moi dans le coin du grenier; il criait avec tous les camarades: Vive V Empereur ! et m'étant penché sur 15 son épaule, je vis toute notre cavalerie de l'aile droite. Je compris qu' elle allait attaquer les carrés anglais et que notre sort était en jeu. 1
Les chefs de pièces anglais commandaient d'une voix si perçante, qu'on les entendait à travers le tumulte et les 20 cris innombrables de : Vive r Empereur !
Ce fut un moment terrible, lorsque nos cuirassiers passèrent dans le vallon; je crus voir un torrent à la fonte des neiges, quand le soleil brille sur les glaçons. Les chevaux, avec leur gros portemanteau bleu sur la 25 croupe, allongeaient tous la hanche ensemble comme des cerfs, en défonçant la terre, les trompettes sonnaient d'un air sauvage au milieu du roulement sourd ; et, dans l'instant qu'ils passaient, la première décharge à mitraille faisait trembler notre vieux hangar. Le vent soufflait de 30 Hougoumont et remplissait de fumée toutes les ouver-
tures; nous nous penchions au dehors: la seconde décharge, puis la troisième arrivaient coup sur coup. Et, dans cette épaisse fumée qui s'amassait contre la ferme, des vingtaines de chevaux passaient comme des 5 ombres, la crinière droite, d'autres traînant leur cavalier la jambe prise dans l'étrier.
Cela dura plus d'une heure !
Après les cuirassiers de Milhaud arrivèrent les lanciers de Lefebvre - Desnoettes ; après les lanciers, les cuirassiers
10 de Kellermann ; après ceux-ci, les grenadiers à cheval de la garde ; après les grenadiers, les dragons. . . . Tout cela montait la côte au trot et courait sur les carrés le sabre en l'air, en poussant des cris de : Vive V Empereur î qui s'élevaient jusqu'au ciel.
15 A chaque nouvelle charge, on aurait cru qu'ils allaient tout enfoncer ; mais quand les trompettes sonnaient le ralliement, quand les escadrons pêle-mêle revenaient au galop, — poursuivis par la mitraille, — se reformer au bout du plateau, on voyait toujours les grandes lignes
20 rouges, immobiles dans la fumée comme des murs.
Ces Anglais sont de bons soldats. — Il faut dire aussi qu'ils savaient que Blucher venait à leur secours avec soixante mille hommes, et naturellement cette idée leur donnait un grand courage.
25 Malgré cela, vers six heures nous avions détruit la moitié de leurs carrés; mais alors les chevaux de nos cuirassiers, épuisés par vingt charges dans ces terres grasses détrempées par la pluie, ne pouvaient plus avancer au milieu des tas de morts.
7p Et la nuit approchait. ... Le grand champ de bataille derrière nous se vidait î ... A la fin, la grande
plaine où nous avions campé la veille était déserte, et làbas la vieille garde restait seule en travers de la route, Tanne au bras ; tout était parti, à droite contre les Prussiens, en face contre les Anglais !
Nous nous regardions dans l'épouvante. 5
Il faisait déjà sombre, lorsque le capitaine Florentin parut au haut de l'échelle, les deux mains sur le plancher, en nous criant d'une voix grave :
" Fusiliers, l'heure est venue de vaincre ou de mourir !" Je me rappelai que ces paroles étaient dans la proclama- 10 tion de l'Empereur, 1 et nous descendîmes tous à la file.
Le capitaine nous rangea sur la droite de la cour, le commandant de l'autre bataillon rangea ses hommes sur la gauche; nos tambours résonnèrent pour la dernière fois dans la vieille bâtisse, et nous défilâmes par la petite 15 porte de derrière dans le jardin.
Dehors, les murs du jardin étaient balayés. Les blessés le long des décombres, se bandaient l'un la tête, l'autre la jambe ou le bras.
Quelle différence avec le matin ! alors les compagnies 20 arrivaient bien à moitié détruites, mais c'étaient des compagnies. Maintenant la confusion approchait. * Le restant de notre bataillon et de l'autre fermait seul encore une ligne en bon ordre ; et, puisqu'il faut que je vous le dise, l'inquiétude nous gagnait. 25
Quand des hommes n'ont pas mangé depuis la veille, quand ils se sont battus tout le jour, et qu'à la nuit, après avoir épuisé toutes leurs forces, le tremblement de la faim les prend, la peur, vient aussi, les plus courageux perdent l'espoir: — toutes nos grandes retraites si mal- 30 heureuses viennent de là.
Et pourtant, malgré tout, nous n'étions pas vaincus, les cuirassiers tenaient encore sur le plateau ; de tous les côtés, au milieu du grondement de la canonnade et du tumulte, on n'entendait qu'un cri :
5 " La garde arrive ! "
Ah ! oui, la garde arrivait . . . elle arrivait à la fin 1 Nous voyions de loin, sur la grande route, ses hauts bonnets à poil s'avancer en bon ordre.
Ceux qui n'ont pas vu la garde arriver sur un champ
io de bataille ne sauront jamais la confiance que les hommes peuvent avoir dans un corps d'élite, 1 l'espèce de respect que vous donnent le courage et la force. Les soldats de la vieille garde étaient presque tous d'anciens paysans d' avant la République, des hommes de cinq pieds six
15 pouces au moins, secs,* bien bâtis; ils avaient conduit la charrue dans le temps 3 pour le couvent et le château ; plus tard, ils s'étaient levés en masse avec tout le peuple ; ils étaient partis pour l'Allemagne, la Hollande, l'Italie, l'Egypte, la Pologne, l'Espagne, la Russie, d'abord sous
io Kléber, sous Hoche, sous Marceau, 4 ensuite sous Napoléon, qui les ménageait, qui leur faisait une haute paye. Ils se regardaient en quelque sorte comme les propriétaires d'une grosse ferme, qu'il fallait défendre et même agrandir de plus en plus. Cela leur attirait de la con-
25 sidération, c'était leur propre bien qu'ils défendaient. Ils ne connaissaient plus les parents, les cousins, les gens du pays ; ils ne connaissaient plus que l'Empereur, qui était leur Dieu.
Mais en ce moment, après -ce grand massacre, ces
30 terribles attaques repoussées, en voyant les Prussiens nous tomber en flanc, on se disait bien :
"C'est le grand coup!"
Mais on pensait :
"S'il manque, tout est perdu 1"
Voilà pourquoi nous regardions tous la garde venir au pas 1 sur la route. — C'est encore Ney qui la conduisait, 5 comme il avait conduit l'attaque des cuirassiers. L'empereur savait bien que personne ne pouvait conduire la garde mieux que Ney, il aurait dû seulement l'envoyer une heure plus tôt, lorsque nos cuirassiers étaient dans les carrés; alors tout aurait été gagné. Mais l'Empereur 10 tenait à sa garde comme à sa chair.
C'est donc à cause de cela qu'il avait attendu si longtemps pour l'envoyer. Il espérait que la cavalerie enfoncerait tout avec Ney, ou que les trente -deux mille hommes de Grouchy viendraient au bruit du canon, et 15 qu'il les enverrait à la place de sa garde.
Eh bien 1 elle arrivait . . . nous la voyions. Ney et trois ou quatre autres marchaient devant. On ne voyait plus que cela ; le reste, les coups de canon, la fusillade, les cris des blessés, tout était comme oublié. Mais cela 20 ne dura pas longtemps, car les Anglais avaient aussi compris que c'était le grand coup ; ils se dépêchaient de réunir toutes leurs forces pour le recevoir.
On aurait dit que, sur notre gauche, le champ de bataille était vide ; on ne tirait plus, soit à cause de l'épuisé- 25 ment des munitions, ou parce que l'ennemi se formait dans un nouvel ordre.; A droite, au. contraire, la canonnade redoublait, toute l'affaire semblait s'être portée làbas, et l'on n'osait pas se dire: "Ce sont les Prussiens qui nous attaquent . . . une armée de plus qui vient 30 nous écraser 1" Non, cette idée nous paraissait trop
épouvantable, quand tout à coup un officier d'état - major passa comme un éclair, en criant :
" Grouchy ! ... le maréchal Grouchy arrive ! "
C'était dans le moment où les quatre bataillons de la 5 garde prenaient à gauche de la chaussée, pour remonter derrière le verger et commencer l'attaque.
La charge battait, nos canons s'étaient remis à tonner. Sur la côte, tout se taisait ; des files de canons anglais restaient abandonnées, on aurait cru les autres partis, et io seulement lorsque les bonnets à poil commencèrent à s'élever au-dessus du plateau, cinq ou six volées de mitraille nous avertirent qu'ils nous attendaient.
Alors on comprit que ces Anglais, ces Allemands, ces Belges, ces Hanovriens, tous ces gens que nous avions 15 sabrés et massacrés depuis le matin, s'étaient reformés en arrière, et qu'il fallait leur passer sur le ventre. 1 Bien des blessés se retirèrent en ce moment, et la garde, sur qui tombait le gros de l'averse, 9 s'avança presque seule à travers la fusillade et la mitraille, en culbutant eo tout ; mais elle se resserrait de plus en plus et diminuait à vue d'œil. 3 Au bout de vingt minutes, tous ses officiers à cheval étaient démontés ; elle s'arrêta devant un feu de mousqueterie tellement épouvantable, que nousmêmes, à deux cents pas en arrière, nous n'entendions »5 plus nos propres coups de feu, nous croyions brûler des amorces.
Finalement, toutç cette masse d'ennemis, en face, à
droite et à gauche, se leva, sa cavalerie sur les flancs, et
tomba sur nous. Les quatre bataillons de la garde,
jo réduits de trois mille hommes à douze cents, ne purent
supporter une charge pareille, ils reculèrent lentement ;
et nous reculâmes aussi en nous défendant à coups de fusil et de baïonnette.
Nous avions vu des combats plus terribles, mais celuici était le dernier.
Comme nous arrivions au bord du plateau pour redes- 5 cendre, toute la plaine au - dessous, déjà couverte d'ombre était dans la confusion de la déroute ; tout se débandait et s'en allait, les uns à pied, les autres à cheval ; un seul bataillon de la garde, en carré près de la ferme, et trois autres bataillons plus loin, avec un autre carré de la 10 garde, restaient immobiles comme des bâtisses, au milieu d'une inondation qui entraîne tout le reste ! — Tout s'en allait ; hussards, chasseurs, cuirassiers, artillerie, infanterie, pèle - mêle sur la route, à travers champs, comme une armée de barbares qui se sauve. Le ciel sombre 15 était éclairé par la fusillade ; le seul car^ré de la garde tenait encore contre Bulow 1 et l'empêchait de nous couper la route ; mais plus près de nous, d'autres Prussiens — de la cavalerie — descendaient dans le vallon comme un fleuve qui passe au - dessus de ses écluses. Le 20 vieux Blucher venait aussi d'arriver avec quarante mille hommes; il repliait notre aile droite et la dispersait devant lui.
Je courais sur la ferme, avec Bûche et cinq ou six camarades ; des obus roulaient autour de nous en écla- 25 tant, et nous arrivâmes comme des êtres égarés, près de la route où des Anglais à cheval passaient déjà ventre à terre, en se criant entre eux :
"No quarter ! no quarter /"
Dans ce moment, le carré de la garde se mit en re- 30 traite ; il faisait feu de tous les côtés pour écarter les
malheureux qui voulaient entrer; 1 les officiers et les généraux seuls pouvaient se sauver.
Ce qui m'étonne aujourd'hui, c'est que nous n'ayons pas été massacrés cent fois sur cette route, où passaient 5 des files d'Anglais et de Prussiens. Ils nous prenaient peut - être pour des Allemands, peut - être aussi couraientils après l'Empereur, car tous espéraient l'avoir.
En face de la petite ferme de Rossomme, il fallut tourner à droite dans les champs ; c'est là que le dernier
io carré de la garde soutenait encore l'attaque des Prussiens ; mais il ne tint plus longtemps, car vingt minutes après, les ennemis débordaient sur la route, les chasseurs prussiens s'en allaient par bandes arrêter ceux qui s'écartaient ou qui restaient en arrière. On aurait dit que
15 cette route était un pont, et que tous ceux qui ne la suivaient pas tombaient dans le gouffre.
A la descente du ravin, des hussards prussiens cou* rurent sur nous. Ils n'étaient pas plus de cinq ou six, et nous criaient de nous rendre ; mais si nous avions levé
20 la crosse, ils nous auraient sabrés. Nous les couchâmes en joue, a et voyant que nous n'étions pas blessés, ils s'en allèrent plus loin. Cela nous força de regagner la route, dont les cris et le tumulte s'entendaient au moins de deux lieues; la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, les ambu-
25 lances, les bagages, tout pêie-mele, se traînaient sur la chaussée, hurlant, tapant, hennissant et pleurant. La lune se levait au-dessus des bois, derrière Planchenois, elle éclairait cette foule de bonnets à poil, de casques, de sabres, de baïonnettes, de caissons renversés, de canons
%o arrêtés ; et, de minute en minute, l'encombrement augmentait; des hurlements plaintifs s'entendaient d'un
bout de la ligne à l'autre, cela montait et descendait les côtes et finissait dans le lointain comme un soupir.
La cavalerie prussienne passait par files, le sabre en l'air, en criant : " Hourrah ! " Elle avait l'air de nous escorter, et sabrait tout ce qui s'écartait de la route ; elle 5 ne faisait pas de prisonniers et n'attaquait pas non plus la colonne en masse ; quelques coups de fusil partaient dessus à droite et à gauche.
On allongeait le pas ; la fatigue, la faim, le désespoir vous écrasaient; on aurait voulu mourir; et pourtant 10 l'espoir de se sauver vous soutenait. Bûche en marchant me disait :
"Joseph, soutenons -nous! moi, je ne t'abandonnerai jamais."
Et je lui répondais : 15
" Nous mourrons ensemble. ... Je ne me tiens plus . . . c'est trop terrible. . . Il vaudrait mieux se coucher.
— Nonl . . . allons toujours, disait -il; les Prussiens ne font pas de prisonniers. Regarde ... ils massacrent tout sans miséricorde, comme nous à Ligny." 20
Nous suivions toujours la direction de la route avec des milliers d' autres, mornes, abattus, et qui se retournaient tout de même en masse, et se resserraient pour faire feu quand un escadron prussien approchait de trop près. Nous étions encore les plus fermes, les plus solides. De 25 loin en loin, 1 on trouvait des affûts, des canons, des caissons abandonnés ; les fossés à droite et à gauche étaient remplis de sacs, de gibernes, de fusils, de sabres : — on avait tout jeté pour aller plus vite !
Ce qui me désolait au milieu de cette déroute, ce qui 30 me déchirait le cœur, c'était de ne plus voir un homme
du bataillon, excepté nous. Je médisais: "Ils ne peuvent pourtant pas être tous morts ! " et je m'écriais :
"Jean, si je retrouvais Zébédé, cela me rendrait courage!"
5 Mais lui ne me répondait pas et disait :
" Tâchons seulement de nous sauver, Joseph ! Moi, si j'ai le bonheur de revoir le Harberg, je ne me plaindrai plus de manger des pommes de terre. . . . Non . . . non . . . c'est Dieu qui m'a puni. ... Je serai bien
10 content de travailler et d'aller au bois, la hache sur l'épaule. Pourvu que je ne revienne pas estropié chez nous, et que je ne sois pas forcé de tendre la main 1 au bord d'une grande route pour vivre, comme tant d'autres ! Tâchons de nous échapper sains et saufs."
15 Je trouvais qu'il était rempli de bon sens. ,
Vers dix heures et demie, nous approchions de Genappe ; des cris terribles s'entendaient de loin. Comme on avait allumé des feux de paille au milieu de la grande rue pour éclairer le tumulte, nous voyions là -bas
20 les maisons et les rues tellement pleines de monde, de chevaux et de bagages, qu'on ne pouvait faire un pas en avant. Nous comprîmes tout de suite que les Prussiens allaient venir d'une minute à l'autre, qu'ils auraient des canons, et qu'il valait mieux, pour nous, passer autour du
25 village que d'être faits prisonniers en masse. C'est pourquoi nous prîmes à gauche, à travers les blés, avec un grand nombre d'autres. Nous passâmes le Thy,* dans l'eau jusqu'à la ceinture, et nous arrivâmes vers minuit aux deux maisons des Quatre -Bras.
30 Nous avions bien fait de ne pas entrer à Genappe, car nous entendions déjà les coups de canon des Prussiens
contre le village, et la fusillade. Il arrivait aussi beaucoup de fuyards sur la route : des cuirassiers, des lanciers, des chasseurs. . . . Aucun ne s'arrêtait !
La lune était magnifique. . Nous découvrions à droite, dans les blés, une quantité de morts qu'on n'avait pas 5 enterrés. Bûche descendit dans un sillon, où l'on voyait trois ou quatre Anglais étendus à vingt -cinq pas plus loin, les uns sur les autres. Je me demandais ce qu'il allait faire au milieu de ces morts, lorsqu'il revint avec une gourde 1 de fer -blanc, — qu'il secouait auprès de son 10 oreilje, — et qu'il me dit:
"Joseph . . . elle est pleine!"
Mais, avant de la déboucher, il la trempa dans le fossé rempli d'eau, ensuite il l'ouvrit, et but en disant :
" C'est de l'eau - de - vie ! " • 15
Il me la passa et je bus aussi. Je sentais la vie qui me revenait, et je lui rendis cette gourde à moitié pleine, en bénissant le Seigneur de la bonne idée qu'il nous avait donnée.
Nous regardions de tous les côtés pour voir si les 20 morts n'auraient pas aussi du pain. Mais comme le tumulte augmentait, et que nous n'étions pas en nombre pour résister aux attaques des Prussiens s'ils nous entouraient, nous repartîmes pleins de force et de courage. Cette eaude-vie nous faisait déjà tout voir en beau; 2 je disais: 25
"Jean, maintenant le plus terrible est passé; nous reverrons encore une fois Phalsbourg et le Harberg. Nous sommes sur une bonne route qui nous conduit en France.. Si nous avions gagné, nous aurions été forcés d'aller plus loin, jusqu'au fond de l'Allemagne. Il aurait fallu 30 battre les Autrichiens et les Russes."
Voilà les mauvaises idées qui me passaient par la tête; mais cela ne m'empêchait pas de marcher avec plus de courage, et Bûche disait :
" Les Anglais ont bien raison d'emporter des gourdes 5 de fer -blanc; si je n'avais pas vu le fer -blanc reluire à la lune, l'idée ne me serait jamais venue d'aller voir."
Pendant que nous parlions ainsi, à chaque instant des cavaliers passaient près de nous; leurs chevaux ne se tenaient presque plus ; mais à force de taper dessus et de 10 leur donner des coups d'éperon, ils les faisaient trotter tout de même. Le bruit de la débâcle au loin recommençait avec des coups de feu ; heureusement nous avions de l'avance.
Il pouvait être une heure du matin, nous nous croyions 15 sauvés, quand tout à coup Bûche me dit :
"Joseph . . . voici des Prussiens ! . . ."
Et, regardant derrière nous, je vis au clair de la lune cinq hussards ; cela me parut un mauvais signe.
" Est - ce que ton fusil est chargé ! dis - je à Bûche. 20 — Oui.
— Eh bien ! attendons. ... Il faut nous défendre . . . moi, je ne me rends pas.
— Ni moi non plus, dit -il, j'aime encore mieux mourir que de m'en aller prisonnier."
25 En même temps l'officier prussien nous criait d'un ton arrogant :
"Mettez bas les armes !"
Et Bûche, au lieu d'attendre comme moi, lui lâchait son coup de fusil dans la poitrine.
30 Alors les quatre autres tombèrent sur nous. Bûche reçut un coup de sabre qui lui fendit le shako jusqu'à la
visière, mais d'un coup de baïonnette il tua celui qui l'avait blessé. Il en restait encore trois. J'avais mon fusil chargé. Bûche s'était mis le dos contre un noyer ; chaque fois que les Prussiens, qui s'étaient reculés, voulaient s'approcher, je les mettais en joue : l — aucun d'eux 5 ne voulait être tué le premier I Et comme nous attendions, Bûche, la baïonnette croisée, 8 moi la crosse à l'épaule, nous entendîmes galoper sur la route ; cela nous fit peur, car nous pensions que c'étaient encore des Prussiens, mais c'étaient de nos lanciers. — Les hussards alors 10 descendirent dans les blés, à droite.
Bûche avait toute la peau de la tête fendue, mais l'os était en bon état ; le sang lui coulait sur les joues. Il se banda la tête avec son mouchoir, et, depuis cet endroit, nous ne rencontrâmes plus de Prussiens. 15
. Seulement, vers deux heures du matin, comme nous étions tellement las que nous ne pouvions presque plus marcher, nous vîmes à cinq ou six cents pas, sur la gauche de la route, un petit bois de hêtres, et Bûche me dit :
"Tiens, Joseph, entrons là. . . . Couchons -nous et 20 dormons."
Je ne demandais pas mieux.
Nous descendîmes, en traversant les avoines jusqu'au bois, et nous entrâmes dans un fourré touffu, rien que de petits arbres serrés. Nous avions conservé tous les deux 25 notre fusil, notre sac et notre giberne. Nous mîmes le sac à terre pour nous étendre l'oreille dessus; et le jour était venu depuis longtemps, toute la grande débâcle défilait sur la route depuis des heures, lorsque nous nous éveillâmes et que nous reprîmes tranquillement notre 30 chemin.
Un grand nombre de camarades et de blessés restèrent à Gosselies, mais la masse poursuivit sa route, et vers neuf heures on commençait à découvrir tout au loin les clochers de Charleroi, quand tout à coup des cris, des 5 plaintes et des coups de feu s'entendirent en avant de nous à plus d'une demi - lieue. Toute l'immense colonne de misérables fit halte en criant :
" La ville ferme ses portes ! nous sommes arrêtés ici."
La désolation et le désespoir se peignaient sur toutes 10 les figures. Mais un instant après, le bruit courut que dea convois de vivres approchaient et qu'on ne voulait pas faire les distributions. Alors la fureur remplaça l'épouvante, et tout le long de la route on n'entendait qu'un cri ;
" Tombons dessus î Assommons les gueux qui nous 15 affament! . . . Nous sommes trahis!"
Les plus craintifs, les plus abattus se mirent à presser le pas en levant le sabre, ou en chargeant leur fusil.
On voyait d'avance que ce serait une véritable boucherie, si les conducteurs et l'escorte ne se rendaient pas. 20 — Bûche lui - même criait :
"Il faut tout massacrer . . . nous sommes trahis ! . . . Arrive, Joseph! . . . vengeons -nous! . . ."
Mais, je le retenais par le collet en lui criant :
" Non, Jean, non ! nous avons déjà bien assez de massa*
25 cres. . . . Nous sommes réchappes de tout ; ce n'est pas
ici qu'il faut nous faire tuer par des Français. Arrive ! . ."
Il se débattait. Pourtant, à la fin, comme je lui montrais un village à gauche de la route, en lui disant :
"Tiens! voilà le chemin du Harberg, voilà des maisons comme aux Quatre -Vents ! Allons plutôt là, demander du pain. J'ai de l'argent, nous en aurons pour sûr. Arrive! Cela vaudra mieux que d'attaquer les convois comme une bande de loups." 5
Il finit par se laisser entraîner. Nous traversâmes encore une fois les récoltes. Sans la faim qui nous pressait, nous nous serions assis au bord du sentier à chaque pas. Mais au bout d'une demi -heure nous arrivâmes, devant une espèce de ferme abandonnée, les 10 fenêtres cassées, la porte ouverte au large, et de gros tas de terre noire autour. Nous entrâmes en criant :
" Est - ce qu'il n'y a personne ? "
Nous tapions contre les meubles avec nos crosses, pas une âme ne répondait. Notre fureur s'augmentait d'au- 15 tant plus, que nous voyions quelques misérables venir par le même chemin que nous, et que nous pensions :
" Ils viennent manger notre pain I "
Ah ! ceux qui n'ont pas souffert des privations pareilles ne connaissent pas la fureur des hommes. C'est horri- 20 ble ! . . . horrible ! . . . Nous avions déjà cassé la porte d'une armoire pleine de linge, et nous bouleversions tout avec nos baïonnettes, quand une vieille femme sortit de dessous une table de cuisine, qui couvrait l'entrée de la cave ; elle sanglotait et disait : 25
" Mon Dieu 1 mon Dieu ! ayez pitié de nous ! "
Cette maison avait été pillée au petit jour. On avait emmené les chevaux : l'homme avait disparu, les domestiques s'étaient sauvés. Malgré notre fureur, la vue de la pauvre vieille nous fit honte de nous - mêmes, et je 30 lui dis :
"N'ayez pas peur . . . nous ne sommes pas des monstres. Seulement donnez - nous du pain, ou nous allons périr."
Elle, assise sur une vieille chaise, ses mains sèches 5 croisées sur les genoux, disait :
"Je n'ai plus rien ... Ils ont tout pris, mon Dieu! . . . tout . . . tout."
Ses cheveux gris lui pendaient sur les joues. J'aurais
voulu pleurer pour elle et pour nous.
10 "Ah! nous allons chercher nous-mêmes," dis -je à
Bûche. — Et nous passâmes dans toutes les chambres,
nous entrâmes dans l'écurie. Nous ne voyions rien,
tout avait été pillé, cassé.
J'allais ressortir, quand, derrière la vieille porte, dans
15 l'ombre, je vis un placard 1 blanchâtre contre le mur.
Je m'arrêtai, j'étendis la main ; c'était un sac de toile
avec une bretelle, que je décrochai bien vite en tremblant.
Bûche me regardait ... Le sac était lourd ... je
l'ouvris ... il y avait deux grosses raves noires, une
20 demi -miche de pain sec et dur comme de la pierre, une
grosse paire de ciseaux pour tailler les haies, et tout au
fond, quelques oignons et du sel dans un papier.
En voyant cela, nous poussâmes un cri ; la peur de voir arriver les autres nous fit courir derrière, bien loin 25 dans les seigles, en nous cachant et nous courbant comme des voleurs. Nous avions repris toutes nos forces, et nous nous assîmes au bord d'un petit ruisseau. Bûche me disait :
"Écoute, j'ai ma parti 30 — Oui ... la moitié de tout, lui dis -je ; tu m'as aussi laissé boire à ta gourde ... Je veux partager."
Digiti
izedby G00gle
Alors il se calma. Je coupai le pain avec mon sabre, disant :
" Choisis, Jean, voici ta rave . . . voici la moitié des oignons, et le sel dans le sac entre nous."
Nous mangeâmes le pain sans le tremper dans l'eau, 5 nous mangeâmes notre rave, les oignons et le sel. Nous aurions voulu continuer de manger toujours ;• pourtant nous étions rassasiés 1 Nous nous agenouillâmes au bord du ruisseau les mains dans l'eau, et nous bûmes.
" Maintenant, allons - nous - en, dit Bûche, et laissons 10 le sac!"
Malgré la fatigue qui nous cassait les jambes, nous repartîmes à gauche, pendant que sur la droite, derrière nous du côté de Charleroi, les cris, les coups de fusil redoublaient, et que tout le long de la route on ne voyait 1$ que des gens se battre. Mais c'était déjà loin. Nous tournions la tête de temps en temps, et Bûche me disait :
"Joseph, tu as bien fait de m'entraîner . . . Sans toi, je serais peut-être étendu là-bas,au bord de cette route, assommé par un Français. J'avais trop faim. Mais où 20 nous sauver, à cette heure ? "
Je lui répondais :
"Suis -moi!"
Nous traversâmes bientôt un grand et beau village, aussi pillé et abandonné. Plus loin, nous rencontrâmes 25 des paysans, qui nous regardaient d'un air de défiance, en se rangeant au bord du chemin. Nous devions avoir de mauvaises mines, surtout Bûche avec sa tête bandée et sa barbe de huit jours, épaisse et dure comme les soies d'un sanglier. 30
Vers une heure de l'après-midi, nous avions déjà re-
Digiti
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passé la Sambre sur le pont du Châtelet ; mais comme les Prussiens étaient en route, nous ne fîmes pas encore halte dans cet endroit. J'avais pourtant déjà bonne confiance, je pensais :
5 " Si les Prussiens continuent leur poursuite, ils suivront certainement la grande masse, pour faire plus de prisonniers, et • recueillir des canons, des caissons et des bagages."
Voilà comment étaient forcés de raisonner des hommes
io qui trois jours auparavant faisaient trembler le monde !
Je me souviens qu'en arrivant, sur les trois heures,
dans un petit village, nous nous arrêtâmes devant une
forge pour demander à boire. Aussitôt les gens du pays
nous entourèrent, et le forgeron, un homme grand et
15 brun, nous dit d'entrer dans l'auberge en face, qu'il allait
venir, et que nous prendrions une cruche de bière avec lui.
Naturellement cela nous fit plaisir, car nous avions
peur d'être arrêtés, et nous voyions que ces gens étaient
pour nous.
90 L'idée me vint aussi qu'il me restait de l'argent dans mon sac, et que j'allais pouvoir m'en servir.
Nous entrâmes donc dans cette auberge, les deux petites fenêtres sur la rue, et la porte ronde s'ouvrant à deux battants, comme dans les villages de chez nous. 1 Quand
25 nous fûmes assis, la salle se remplit tellement de monde, hommes et femmes, pour avoir des nouvelles, que nous pouvions à peine respirer.
Le forgeron vint. Il avait ôté son tablier de cuir, et mis une petite blouse bleue ; et tout de suite, lorsqu'il
30 entra, nous reconnûmes que cinq ou six autres honnêtes bourgeois le suivaient.
Ils s'assirent sur les bancs en face de nous, et nous firent servir de la bière aigre, comme on l'aime en ce pays. Bûche ayant demandé du pain, la femme de l'aubergiste nous apporta la miche et un gros morceau de bœuf dans une écuelle. Tous nous disaient : 5
"Mangez! mangez."
Quand l'un ou l'autre nous adressait des questions sur la bataille, le forgeron s'écriait :
" Laissez donc ces hommes finir . . . vous voyez bien qu'ils arrivent de loin." 10
Et seulement à la fin ils nous interrogèrent, nous demandant s'il était vrai que les Français venaient de perdre une grande bataille. On leur avait rapporté d'abord que nous étions vainqueurs, et maintenant un bruit se répandait que nous étions en déroute. 15
Nous comprîmes bien qu'ils avaient entendu parler de Ligny, et que cela leur troublait les idées.
J'étais honteux de leur avouer notre débâcle ; je regardais Bûche, qui dit :
" Nous avons été trahis ! . . . Les traîtres ont livré nos 20 plans. . . . L'armée était pleine de traîtres chargés de crier : " Sauve qui peut ! " Comment voulez - vous * que par ce moyen nous n'ayons pas perdu ?"
C'était la première fois que j'entendais parler de cette trahison ; quelques blessés criaient bien : " Nous sommes 25 trahis 1" mais je n'avais pas fait attention à leurs paroles ; et quand Bûche nous tira d'embarras par ce moyen, j'en fus content et même étonné.
Ces gens alors s'indignèrent avec nous contre les traîtres. Il fallut leur expliquer la bataille et la trahison. 30 Bûche disait que les Prussiens étaient arrivés par la
trahison du maréchal Grouchy. Cela me paraissait tout de même trop fort; mais les paysans» remplis d'atten* drissement, nous ayant encore fait boire de la bière et même donné du tabac et des pipes, je finis par dire 5 comme Bûche. Ce n'est que plus tard, après être partis de là, que l'idée de nos mensonges abominables me fit honte à moi-même, et que je m'écriai :
"Sais -tu bien, Jean, que nos mensonges sur les traîtres ne sont pas beaux ? Si chacun en raconte autant, finale-
*o ment, nous serons tous des traîtres; et l'Empereur seul
sera un honnête homme. C'est honteux pour notre pays,
de dire que nous avons tant de traîtres parmi nous. . . .
Ce n'est pas vrai !
— Bah! bah! . . . disait -il, noua avons été trahis;
15 sans cela, jamais des Anglais et des Prussiens ne nous auraient forcés de battre en retraite."
Et jusqu'à huit heures du soir nous ne fîmes que nous disputer. Nous arrivâmes alors dans un autre village. Nous étions tellement fatigués que nos jambes étaient
20 roides comme des piquets, et que depuis longtemps il nous fallait un grand courage pour faire un pas.
Nous croyions être bien loin des Prussiens. Comme j'avais de l'argent, nous entrâmes, dans une auberge en demandant à coucher.
95 Je sortis une pièce <J* six livrée, pour u&ontrer qu^ nous pouvions, payer. J'avais résolu de changer d'ttik bits le lendemain, de planter là mon fusil, mon sac, ma giberne et de retourner chez nous; car je croyais la guerre finie, et je me réjouissais, au milieu de tous ces
30 grands malheurs, d'avoir retiré mes bras et mes jambe* de l'affaire. Bûche et moi, ce soir -là, couchés dans
une petite chambre, nous dormîmes comme des bienheureux.
Le lendemain, au lieu de continuer notre route, nous étions si contents de rester assis sur une bonne chaise dans la cuisine, d'allonger nos jambes et de fumer notre S. pipe, en regardant bouillir la marmite, que nous dîmes :
"Restons ici tranquillement 1 Demain nous serons bien reposés ; nous achèterons deux pantalons de toile, deux blouses, nous couperons deux bons bâtons dans une haie, et nous retournerons par petites étapes à la maison." 10
Cela nous attendrissait de penser à ces choses agréables 1
C'est aussi de cette auberge que j'écrivis à Catherine, à la tante Grédel et à M. Goulden. Je ne leur dis qu'un mot: 15
"Je suis sauvé. . . . Remercions Dieu! . . , J'arrive. ... Je vous embrasse de tout mon cœur mille et mille
foisI "Joseph Bertha."
En écrivant, je louais le Seigneur; mais bien des 2a choses devaient encore m 'arriver avant de monter notre escalier. Quand on est pris par la conscription, il ne faut pas se presser d'écrire qu'on est relâché. Ce bonheur ne dépend pas de nous, et la bonne volonté de s'en aller ne sert de rien. 25
Enfin ma lettre partit par la poste, et toute cette journée nous restâmes à l'auberge.
Après avoir bien soupe, nous montâmes dormir. Je disais à Bûche :
" Hé ! Jean ! c'est autre chose de faire ce qu'on veut, 30 ou d'être forcé de répondre à l'appel."
Nous riions tous les deux, malgré les malheurs de la patrie, — sans y penser, bien entendu, car nous aurions été de véritables gueux.
Enfin, pour la seconde fois, nous étions couchés dans
5 notre bon lit, lorsque, vers une heure du matin, nous
fûmes éveillés d'une façon extraordinaire: — le tambour
battait ... on entendait marcher dans tout le village. —
Je poussai Bûche, qui me dit :
"J'entends bien. . . . Les Prussiens sont dehors ! " 10 On peut se figurer notre épouvante. Mais au bout d'un instant, ce fut bien pire, car on frappait à la porte de l'auberge, qui s'ouvrit, et deux secondes après la grande salle était pleine de monde. On montait l'escalier. Bûche et moi nous nous étions levés ; il disait : 15 "Je me défends, si l'on veut me prendre !"
Moi je n'osais pas songer à ce que j'allais faire.
Nous étions déjà presque habillés, et j'espérais pouvoir me sauver pendant la nuit, 1 avant d'être reconnu, quand des coups retentirent à notre porte ; on criait : 20 "Ouvrez!"
Il fallut bien ouvrir.
Un officier d'infanterie, trempé par la pluie, et suivi d'un vieux sergent qui tenait une lanterne, entra. Nous reconnûmes que c'étaient des Français. L'officier nous 25 dit brusquement:
" D'où venez - vous ?
— Du Mont -Saint -Jean, mon lieutenant, lui répondis -je.
— De quel régiment êtes -vous?
$0 —Du 6 e léger." 9
Il regarda le numéro de mon shako sur la table, et je
vis en même temps le sien : c'était aussi du 6 e léger. "De quel bataillon? fit -il en fronçant le sourcil.
— Du 3 e ."
Bûche, tout pâle, ne disait rien. L'officier regardait nos fusils, nos sacs, nos gibernes, derrière le lit, dans un 5 coin.
" Vous avez déserté ! fit - il.
— Non, mon lieutenant, nous sommes partis les derniers, sur les huit heures, du Mont -Saint -Jean. . . .
— Descendez, nous allons voir cela." 10 Nous descendîmes.
L'officier nous suivait, le sergent marchait devant avec la lanterne.
La grande salle en bas était pleine d'officiers. Le commandant du 4 e bataillon du 6 e se promenait de long *5 en large, en fumant une petite pipe de bois. Tous ces gens étaient trempés et couverts de boue.
L'officier dit quatre mots au commandant, qui s'arrêta, ses yeux noirs fixés sur nous, et son nez crochu recourbé dans ses moustaches grises. Il n'avait pas l'air 20 tendre, et nous posa de suite cinq on six questions sur notre départ de Ligny, sur la route des Quatre - Bras et la bataille; il clignait des yeux en serrant les lèvres. Les autres allaient et venaient, traînant leurs sabres sans écouter. Finalement le commandant dit : 2 5
"Sergent ... ces deux hommes entrent dans la 2 compagnie. Allez!"
Il reprit sa pipe au bord de la cheminée, 1 et nous sortîmes avec le sergent, bien heureux d'en être quittes à si bon marché, 8 car on aurait pu nous fusiller comme dé- 30 serteurs devant l'ennemi. Le sergent nous conduisit à
IÔO WATERLOO.
deux cents pas, au bout du village, près d'un hangar. On avait allumé des feux plus loin dans les champs ; des hommes dormaient sous le hangar, contre les portes d'écurie et les piliers. Nous restâmes debout sous un pan
5 de toit, au coin de la vieille maison, songeant à nos misères.
Au bout d'une heure, le tambour se mit à rouler sourdement, les hommes secouèrent la paille et le foin de leurs habits, et nous repartîmes.
lo Entre trois et quatre heures, au petit jour, nous vîmes un grand nombre d'autres régiments, cavalerie, infanterie et artillerie, en marche comme nous, par différents chemins: — tout le corps du maréchal Grouchy en retraite ! Le temps mouillé, le ciel sombre, ces longues
15 files d'hommes accablés de lassitude, le chagrin d'être repris et de penser que tant d'efforts, tant de sang répandu n'aboutissaient pour la seconde fois qu'à l'invasion, tout cela nous faisait pencher la tête. On n'entendait que le bruit des pas dans la boue.
20 Cette tristesse durait depuis longtemps, lorsqu'une voix me dit:
"Bonjour, Joseph!"
Je m'éveillai, regardant celui qui me parlait, et je reconnus le fils du tourneur Martin, notre voisin de Phals-
25 bourg. Nous nous serrâmes la main. Ce fut une véritable consolation pour moi de voir quelqu'un du pays.
Malgré la pluie qui tombait toujours, et la grande fatigue, nous ne fîmes que parler de cette terrible cam-
30 pagne. — Je lui racontai la bataille de Waterloo ; lui me dit que le 4 e bataillon, à partir de Fleurus, avait fait route*
WATERLOO. IÔI
sur Wâvres avec tout le corps d'armée de Grouchy ; que, dans l'après-midi du lendemain i8,' on entendait le canon sur la gauche, et que tout le monde voulait mar- t cher dans cette direction ; que c'était aussi l'avis des généraux, mais que le maréchal, ayant reçu des ordres 5 positifs, avait continué sa route sur Wâvres. Ce n'est qu'entre six et sept heures, et quand il fut clair que les Prussiens s'étaient échappés, qu'on avait changé de direction à gauche, pour aller rejoindre l'Empereur ; malheureusement il était trop tard, et vers minuit il avait 10 fallu prendre position dans les champs. Chaque bataillon avait formé le carré. A trois heures du matin, le canon des Prussiens avait réveillé les bivouacs, et l'on s'était tiraillé jusqu'à deux heures de l'après-midi, moment où l'ordre était venu de se mettre en retraite. — C'est tout ce 15 que me raconta Martin ; il n'avait aucune nouvelle de chez nous.
Ce même jour, nous passâmes par Givet; le bataillon bivouaqua près du village de Hierches, une demi -lieue plus loin. Le lendemain, après avoir passé par Fumay 20 et Rocroy, nous couchâmes à Bourg - Fidèle, le 23 juin à Blombay, le 24 à Saulse - Lenoy, — où l'on apprit l'abdication de l'Empereur, 8 — et les jours suivants à Vitry, près de Reims, à Jonchery, à Soissons ; de là le bataillon prit la route de Villers - Cotterets ; mais l'ennemi nous ayant 25 déjà devancés, nous changeâmes de direction par La Ferté - Milon, et nous allâmes bivouaquer à Neuchelles, village ruiné par l'invasion de 18 14, et qui n'avait pas encore été rebâti.
Nous partîmes de cet endroit le 29, vers une heure du 30 matin, et nous passâmes par Meaux.
Le 30, à trois heures du soir, nous avions passé hors de Paris, et nous bivouaquions près d'un endroit riche en toutes choses, appelé Vaugirard, 1 sur la route de Versailles. Le i cr juillet, nous étions allés bivouaquer près 5 d'un endroit superbe appelé Meudon. On voyait, aux jardins, aux vergers entourés de murs, à la grandeur extraordinaire des maisons, à leur bon entretien, que c'étaient les environs de la plus belle ville du monde, et pourtant nous vivions au milieu de la misère et des
10 dangers.
L'ennemi vint nous attaquer vers une heure de l'aprèsmidi. Nous nous battîmes jusqu'à minuit pour notre capitale. Le peuple nous aidait, il venait relever nos blessés sous le feu des Prussiens ; les femmes avaient pitié
15 de nous.
Notre souffrance d'avoir été menés jusque-là parla force ne peut pas se dire . . . J'ai vu Bûche lui - même pleurer, parce que nous étions en quelque sorte déshonorés. — J'aurais bien voulu ne pas voir cela! — Douze
ao jours auparavant, je ne me figurais pas si bien la France. En voyant Paris avec ses clochers et ses palais innombrables, qui s'étendent aussi loin que va le ciel, 8 je pensais :
"C'est la France! . . . Voilà ce que depuis des
25 centaines et des centaines d'années nos anciens ont amassé. Quel malheur de dire que les Anglais et que les Prussiens arrivent jusqu'ici."
A quatre heures du matin, nous attaquâmes les Prussiens avec une nouvelle fureur, et nous leur reprîmes les
50 positions perdues la veille. — C'est alors que des généraux vinrent nous annoncer une suspension d'armes. — Ces
choses se passaient le 3 juillet 1815. Nous pensions que cette suspension d'armes était pour prévenir l'ennemi que, s'il ne se retirait pas, la France se lèverait comme en 92 et qu'elle l'écraserait ! Nous avions des idées pareilles ; et moi, voyant ce peuple qui nous soutenait, je 5 me rappelais les levées en masse dont le père Goulden me parlait toujours.
Malheureusement un grand nombre étaient si las de Napoléon et des soldats, qu'ils sacrifiaient la patrie ellemême pour en être débarrassés ; ils mettaient tout sur le 10 dos de l'Empereur, et disaient que sans lui les autres n'auraient jamais eu ni la force ni le courage de venir, qu'il nous avait épuisés, et que les Prussiens eux-mêmes nous donneraient plus de liberté.
Et comme on rêvait à ces choses, le 4 on nous annonça 15 l'armistice, par lequel les Prussiens et les Anglais devaient occuper les barrières de Paris, et l'armée française se retirer derrière la Loire.
Alors l'indignation de tous les honnêtes gens fut si grande, que la colère nous rendit furieux ; les uns cas- 20 saient leurs fusils, les autres déchiraient leurs uniformes, et tout le monde criait :
" Nous sommes trahis . . . nous sommes livrés ..."
Les vieux officiers, pâles comme des morts, restaient là . . . Les larmes leur coulaient sur les joues. Personne 25 ne pouvait nous apaiser. Nous étions tombés au - dessous de rien: — nous étions un peuple conquis
Dans deux mille ans, on dira que Paris a été pris par les Prussiens et les Anglais . . . c'est une honte éternelle, mais cette honte ne repose pas sur nous. 30
Le bataillon partit de Vaugirard à cinq heures du soir,
le 5 juillet. Comme on voyait que le mouvement du
côté de la Loire commençait, chacun se dit :
"Qu'est-ce que nous sommes donc? Est-ce que
nous obéissons aux Prussiens ? Parce que les Prussiens 5 veulent nous voir sur l'autre rive de la Loire, nous sommes forcés d'obéir ? Non ! non ! cela ne peut pas aller.
Puisqu'on nous trahit, eh bien ! partons. Tout cela ne
nous regarde plus. Nous avons fait notre devoir . . .
Nous ne voulons pas obéir à Blucher ! " to Et ce même soir la désertion commença. Tous les
soldats partaient, les uns à droite, les autres à gauche.
Des hommes en blouse et de pauvres vieilles femmes . voulaient nous emmener dans leurs rues innombrables,
et tâcher de nous consoler ; mais nous n'avions pas t$ besoin de consolations. — Je dis à Bûche :
" Laissons tout cela . . . retournons à Phalsbourg . . .
au Harberg . . '. reprenons notre état, vivons comme
d'honnêtes gens. Si les Prussiens, les Autrichiens ou les
Russes arrivent là - bas, les montagnards et ceux de la to ville sauront bien se défendre. Nous n'aurons pas besoin
de grandes batailles pour en exterminer des mille et des
mille. En route!" 1
Nous étions une quinzaine de Lorrains* au bataillon
et nous partîmes ensemble. Les uns conservaient l'uni- 25 forme, d'autres n'avaient que la capote, d'autres avaient
acheté une blouse.
Nous fîmes régulièrement nos douze lieues par jour. Des gueux en nous voyant passer, nous appelaient
Bonapartistes/ Us excitaient même les chiens contre jo nous ... Mais j'aime mieux ne pas parler de cela ; les
gens de cette espèce sont la honte du genre humain.
Nous ne leur répondions que par un coup d'œil de mépris qui les rendait encore plus insolents et plus furieux. Plusieurs d'entre nous balançaient leur bâton comme pour dire :
" Si nous vous tenions dans un coin, vous seriez doux 5 comme des moutons ! "
A mesure que nous avancions, tantôt l'un, tantôt l'autre se détachait de la troupe et s'arrêtait dans son village; de sorte qu'après Toul, 1 Bûche et moi, nous étions seuls.
C'est nous qui vîmes encore le plus triste spectacle : 10 des Allemands et des Russes en foule, maîtres de la Lorraine et de l'Alsace. — Quel chagrin de voir des sauvages pareils vivre et se goberger au compte 9 de nos paysans! ... Ah ! le père Goulden avait bien raison de dire que la gloire des armes coûte cher. . . . Tout ce que je sou- 15 haite, c'est que le Seigneur nous en débarrasse pour les siècles des siècles.
Enfin le 16 juillet 181 5, vers onze heures du matin, nous arrivâmes à Mittelbronn, le dernier village sur la côte avant Phalsbourg. Le blocus était levé depuis l'ar- 20 mistice, des Cosaques et des kaiserlicks 3 remplissaient le pays ; ils avaient encore leurs batteries en position autour de la place, mais on ne tirait plus ; les portes de la ville étaient ouvertes, les gens sortaient pour faire leurs récoltes. Devant l'auberge, je dis à Bûche : 25
" Entrons ... les jambes me manquent."
J'entrai, je m'assis, et je me penchai sur la table, pour pleurer à mon aise; j'entendais aussi Bûche sangloter dans un coin. Nous ne pouvions parler ni l'un ni l'autre, «;n songeant à la joie de nos parents; la vue du pays 30 nous avait bouleversés, et nous étions contents de penser
que nos os reposeraient un jour en paix dans le cimetière de notre village.
En attendant, nous allions toujours embrasser ceux que nous aimions le plus au monde.
5 Quand nous fûmes un peu remis, je dis à Bûche :
"Tu vas partir en avant . . . je te suivrai de loin, pour que ma femme et M. Goulden n'aient pas trop de surprise. Tu commenceras par leur dire que tu m'as rencontré le lendemain de la bataille, sans blessures ; ensuite que tu io m'as encore rencontré dans les environs de Paris ... et même sur la route ... et seulement à la fin tu diras : "Je crois qu'il n'est pas loin et qu'il va venir 1" Tu comprends ?
— Oui, je comprends, dit -il en se levant après avoir 15 vidé son verre, et je ferai la même chose pour la grand'mère, qui m'aime plus que les autres garçons. J'enverrai quelqu'un d'avance."
Il sortit aussitôt et j'attendis quelques instants; je
songeais au chemin qu'avait déjà pu faire Bûche. . . .
20 Tout à coup je me mis à courir. Il me semble bien
avoir rencontré trois ou quatre personnes qui disaient :
" Hé ! c'est Joseph Bertha ! . . ."
Mais je n'en suis pas sûr. D'un coup, sans savoir
comment, je montai l'escalier de notre maison, et puis
25 j'entendis un grand cri. J'avais en quelque sorte la
tête bouleversée, et seulement un instant après, je sortis
comme d'un rêve : je vis la chambre, M. Goulden, Jean
Bûche, Catherine, et je me mis tellement à sangloter,
qu'on aurait cru qu'il venait de m'arriver le plus grand
30 malheur.
Le premier mot que me dit Catherine, ce fut :
Digiti
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"Joseph, je savais que tu reviendrais, j'avais mis ma confiance en Dieu ! . . . Maintenant nos plus grandes misères sont passées. Nous resterons toujours ensemble."
M. Goulden, près de l'établi, souriait ; Jean, debout, à côté de la porte, disait : 5
" Maintenant je pars, Joseph, je vais au Harberg, le père et la grand'mère m'attendent."
Il me tendait la main, et je la retenais, disant :
"Jean, reste ... tu dîneras avec nous."
M. Goulden et Catherine l'engageaient aussi, mais il ï0 ne voulut pas attendre. En l'embrassant sur l'escalier, je sentis que je l'aimais comme un frère.
Il est revenu bien souvent depuis ; chaque fois qu'il arrivait en ville pendant trente ans, c'est chez moi qu'il descendait. 1 Maintenant il repose derrière l'église! 15 C'était un brave homme, un homme de cœur. . . . Mais à quoi vais - je penser !
. Il faut pourtant que cette histoire finisse, et je n'ai rien dit encore de la tante Grédel, qui vint une heure après. Ah ! c'est elle qui levait les bras, c'est elle qui me 2 o serrait en criant :
"Joseph! . . . Joseph! te voilà donc réchappé de tout ! Qu'on vienne te reprendre maintenant . . . qu'on vienne ! Ah ! comme je me suis repentie de t'avoir laissé partir. . . . Comme j'ai maudit la conscription et le 25 reste. . . . Mais te voilà . . . c'est bon . . . c'est bon !"
Oui, tout cela, toutes ces vieilles histoires, quand on y pense, vous font encore venir les larmes aux yeux ; c'est comme un rêve, un songe oublié depuis des années et des années, et pourtant c'est la vie. Ces joies et ces chagrins 30 qu'on se rappelle sont encore la seule chose qui vous
, rattache à la terre et qui fait que, dans la grande vieil* lasse, lorsque les forces s'en vont, lorsque la vue baisse,* et que Ton n'est plus que l'ombre de soi même, on ne veut jamais partir, on ne dit jamais : C'est assez 1"
5 Je me souviens, — et ceci doit finir cette longue histoire, — qu'après mon retour, durant quelques mois et même des années, une grande tristesse régnait dans les familles, et qu'on n'osait plus se parler franchement, ni faire des vœux pour la gloire du pays. Zébédé lui-
io même, rentré parmi ceux qu'on avait licenciés 2 derrière la Loire, Zébédé lui-même avait perdu courage. M. Goulden, tout rêveur, me disait :
"Joseph, notre malheureux pays est bien bas ! Quand Napoléon a pris la France, elle était la plus grande, la
15 plus libre, la plus puissante des nations ; tous les autres peuples nous admiraient et nous enviaient!. . . Aujourd'hui, nous sommes vaincus, ruinés ; l'ennemi remplit nos forteresses, il nous tient le pied sur la gorge. . . . Oui, nous sommes dans une bien triste position ; on croirait
20 que notre grande Révolution est morte, et que les Droits de l'Homme 3 sont anéantis ! ... Eh bien 1 il ne faut pas se décourager, tout cela passera 1 . . Ceux qui marchent contre la justice et la liberté seront chassés, car la France veut la liberté, l'égalité et la justice 1 — La seule chose
a5 qui nous manque, c'est l'instruction ; mais le peuple s'instruit tous les jours* il profite de notre expérience et de nos malheurs."
Et j'ai vu l'accomplissement de ses paroles.
Malheureusement, nous n'avons pas assez de maîtres
30 d'école. Ah ! si nous avions moins de soldats et plus de maîtres d'école, tout irait beaucoup plus vite*
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Mais, patience, cela viendra. Le peuple commence à comprendre ses droits, et quand il dira : " Au lieu d'envoyer mes fils périr par milliers sous le sabre et le canon, je veux qu'on les instruise et qu'on en fasse des hommes !" qui est-ce qui oserait vouloir le contraire, puisque aujourd'hui le peuple est le maître ?
Dans cet espoir, je vous dis adieu, mes amis.