‹ Waverley (volume 2)Chapitre 42 sur 50 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Continuation du même sujet. n

Fergüs Mac-Ivor avoit trop de tact et de délicatesse pour renouer la conversation sur le même sujet; il paroissoit n’avoir l’esprit occupé que de canons, de fusils, de sabres, d’étoffes de tartan, etc... . . ,,v-

— Avez- vous le projet de vous mettre .bientôt en campagne? lui dit Edouard; ces préparatifs sembleraient l'annoncer. — Lorsque vous m’aurez promis de m’accompagner, je vous dirai tout; jusque-là mes confidences ne pourraient que vous nuire. — Penseriez-vous sérieusement à vouloir renverser un gouvernement établi, avec une poignée d’hommes? m

— Laissez faire à don Antoine. J’aurai soin, de moi... Nous imiterons Conan; si l’on nous donne un coup, nous tâcherons d’en rendre deux. Je serais cependant fâché que vous me prissiez pour un fou qui ne sait ni attendre ni saisir l’occasion favorable... Un bon chasseur ne détache ses chiens

que lorsque le gibier est parti... encore une fois, me promettez- vous d’être des nôtres , et je vous dirai tout? ' i . ,

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— Puis-je le faire : ma démission est encore en route... En acceptant de l’emploi, n’ai-je pas reconnu la légitimité du gouvernement? n’ai-je pas promis de lui être fidèle? — Votre promesse vous fut extorquée, et n’a été payée que par un affront sanglant... Si vous ne pouvez vous décider sur-lechamp à tirer vengeance de cet acte de tyrannie, partez pour l’Angleterre : à peine aurez- vous passé le Tweed , que vous apprendrez des nouvelles qui pourront terminer votre irrésolution. Si votre oncle ressemble au portrait que m’en ont fait quelques-uns de nos honnêtes gens de l'année 1715, il vous donnera un plus beau régiment de cavalerie que celui que vous venez de quitter , et qui servira une meilleure cause. — Mais votre sœur, cher Fergus! — O démon tyrannique! comme tu tourmentes cet homme!... Ne savez- vous parler d’autre chose que des femmes?

— Parlons sérieusement, cher Fergus: je ne puis me dissimuler que le bonheur de ma vie dépend de la réponse que va faire miss Mac-Ivor à ma demande de ce matin.

— Sommes -nous dans le pays des fictions, ou parlez-vous sérieusement?

— Sérieusement, sans doute : me supposeriezvous capable de plaisanter sur une pareille matière !

-■-Dans ce cas, je suis enchanté de ce que vous

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venez de ipe dire. J’ai une si haute idée de Flore,* que vous êtes le seul Anglais à qui je voulusse faire un aveu semblable. Mais, au lieu de me serrer aussi fortement la main , ne vaudroit-il pas poieux examiner si votre famille se trouvera très- Tïoôorée de compter parmi ses membres la sœur d’un noble gueux des montagnes ?

' > — Les opinions politiques de mon oncle, son indulgence, son amitié pour moi m’autorisent à vous dire qu’il n’aura égard qu’aux qualités personnelles et à la naissance ; où peut-on les trouver réunies à un aussi haut degré que dans votre aimable sœur ?

— Nulle part. . . .* cela va sans dire ; mais vous avez besoin de l’autorité de votre père.

— Je le sais : mais la disgrâce qu’il vient d’éprouver ne me permet pas de craindre la moindre objection ; d’ailleurs je suis, persuadé que mon oncle se chargeroit d’y -répondre.

— La religion peut-être, quoique nous ne soyons pas des catholiques très- exaltés...

— Ma grand’-mère étoit aussi de l’église de Rome , et jamais on ne lui en a fait le moindre reproche. Soyez sans inquiétude, cher Fergus, sur le consentement de mes parents; aidez-moi plutôt à déterminer votre aimable sœur.

— Mon aimable sœur n’a pas plus besoin que son aimable frère d’un secours étranger pour

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prendre sa détermination; cependant je -vous offre avec plaisir mes services, et mes avis. . . Il est bon que vous sachiez que toutes ses affections se trouvent concentrées dans son amour pour la famille de son roi. Depuis qu’elle a su lire, elle a toujours montré le plus grand respect et le plus vif attachement pour la mémoire du brave capitaine 7f r ogan, qui renonça au grade qu’il avoit sous l’usurpateur Cromwel , pour se ranger sous les drapeaux de Charles. Il amena un corps de cavalerie, se joignit à Middleton, et mourut glorieusement les armes à la main. Demandez -lui «le vous montrer les vers qu’elle a faits sur cette histoire ; je vous assure qu’ils ont déjà reçu beaucoup d’applaudissements... Mais j’aperçois Flore du côté de la cascade; hâtez-vous de- la joindre; allez, mon camarade, ne donnez pas à l’ennemi le temps de se reconnoître, forcez- le dans ses retranchements ; alerte , à la muraille ! Allez sous les auspices de Cupidon; je vais, de mon côté, examiner mes caisses de cartouches et de ceinturons.

Waverley s’éloigna, le cœur palpitant de crainte, et oppressé par mille sentiments divers — Quel changement s’étoit opéré dans sa situation dans le court espâce d’une heure ou deux !... Dans quel labyrinthe inextricable se trou voit-il égaré!.». — Ce matin , se disoit- il, j’occupois un rang ho-

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norable et distingué dans la carrière des armes; mon père avoit tout lieu d’espérer de s’avancer rapidement dans celle des honneurs... L’illusion est détruite, le rêve est fini!... Je suis déshonoré... Mon père est disgracié, et je suis déjà le confident, sinon le complice, d’un chef d’insurgés!... Aiderai -je à renverser le gouvernement que j ai servi? M’exposerai -je à tous les dangers de cette entreprise imprudente?... En supposant que la réponse de Flore me soit favorable, puis-je espérer de réaliser mes projets de bonheur au milieu du trouble, de l’agitation, du tumulte qui vont bientôt régner partout? Oserai-je lui proposer de quitter son frère qu’elle aime si tendrement ; de me suivre en Angleterre, pour y attendre sans danger la réussite de l’entreprise de Fergus ou sa ruine totale? Prendrai-je une part active à cette tentative désespérée?... Serai-je l’instrument passif de ce jeune ambitieux, obligé de ne voir que par ses yeux , de n’agir que d’après ses ordres ?

Cette perspective n’étoit pas trop flatteuse pour l’amour-propre de Waverley ; mais il étoit bien plus tourmenté par la crainte que miss Mac-Ivor ne rejetât ses vœux. Plongé dans ces pénibles réflexions, il arriva, sans s’en apercevoir, auprès de la cascade où, comme Fergus l’avoit prévu. Flore l’attendoit. Elle étoit seule , et dès qu’elle

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l’eût aperçu, elle se leva pour aller au-devant de lui. Édouard voulut entrer en conversation avec un de ces compliments autorisés par l’usage ; mais il nen eut pas la force. Il crut remarquer du trouble et de l’embarras sur le visage de Flore ; mais elle se remit aussitôt, et, ce qui fut un mauvais augure pour Édouard, elle fut la première à parler du sujet qu’ils avoient déjà traité. — Monsieur Waverley, dit- elle, je crois qu’il est de la plus haute importance pour vous et pour moi que je ne vous laisse pas le moindre doute sur la nature de mes sentiments.

— Ah ! je vous conjure; ne vous hâtez pas de prononcer votre jugement s’il ne m’est pas favorable, comme tout paroît me l’annoncer... donnez-moi le temps de vous prouver par ma conduite....

permettez à votre frère de se joindre à moi...

— Monsieur Waverley, je sens que je serois coupable à mes propres yeux si je différois un seul instant de vous avouer que je ne pourrai jamais avoir pour vous d’autre sentiment que celui de l’amitié. Je vois que cet aveu vous fait de la peine : j’en suis sincèrement fâchée ; mais il vaut mieux le faire plus tôt que plus tard. Monsieur Waverley, peut -on mettre en comparaison la vive douleur que vous éprouvez momentanément avec l’insupportable tourment d’une union mal assortie?

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. i— AUf! grand Dieu ! pourquoi parier d’union mal amortie? Ne sommes -nous pas égaux en

naissance, en fortune ? N’avons -nous pas les mêmes goûts ? Quelle peut donc être la véritable cause de votre refus, quand vous avez une opinion si favorable de celui que vous rejetez...

— Monsieur Waverley , j’ai si bonne opinion de vous que , quoique j’eusse le projet de garder le silence , je n’hésite pas à vous ouvrir mon cœur ; je vous crois digne de cette marque d’estime et de confiance.

Elle s’assit sur. le fragment d’un rocher , et Waverley prit place auprès d’elle , attendant avec l’inquiétude la plus pénible l’explication c. qu’on venoit de lui promettre.

— Je ne sais, dit -elle, si je pourrai parvenir à vous faire connoître la véritable nature de mes sentiments , tant ils ressemblent peu à ceux des jeunes personnes de mon âge. Je n’oserai parler des vôtres, de peur de vous offenser en cherchant à vous donner quelque motif de consolation. Quant à moi, 4epuis ma plus tendre enfance jusqu’à ce jour, mou cœur n’a eu qu’un seul désir, celui de voir la famille de nos augustes \ bienfaiteurs rétablie sur le trône. Il m’est im- *’ • possible de vous exprimer toute l’énergie de ce «epiiment unique de mon âme ; j’ayoue qu’il t absorbe tous les autres, et ne m a jamais permis

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de m’occuper de projets de mariage. Pourvu que je voie cette heureuse restauration , une cabane en Écosse, uu palais en Angleterre, ou un couvent en France, me sout indifférents. — Chère Flore, dites-moi, de grâce, pourquoi votre excès de zèle pour les Stuarts vous paroit-il incompa* tible avec mon bonheur? — Parce que vous aurez droit d’attendre de l’objet de votre choix un cœur qui mette tout son bonheur à faire le vôtre , naème d’après les idées romanesques que vous avez adoptées. Un homme qui n’auroit pas votre sensibilité , votre enthousiasme , votre manière délicate de voir et de sentir, pourroit peut-être, trouver sinon le bonheur, du moins la satisfaction auprès de Flore Mac-lvor, parce quelle ne s’écarteroit jamais des promesses qu’elle auroit faites. .

— Dites-moi, je vous en supplié, pourquoi, vous croyez que vous feriez plutôt le bonheur d’nn homme qui sauroit moins vous aimer, moins vous estimer que je ne le ferois moi-même ? , .

— Parce que nos sentiments seroient plus en harmonie; sa froide sensibilité ne me demanderoit pas une vivacité de tendresse qye je ne serois pas à même de lui donner. Quant à vous, mon 4 sieur Waverley , vous auriez toujours devant les yeux le tableau de ce bonheur idéal tracé par votre imagination. La froideur , l’indifférence *

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remplaceroient bientôt vos transports brûlants, si vous pouviez croire qu’il n’y eut pas réciprocité ; mon amour pour la famille de mon roi vous paroîtroit un larcin ; loin de partager mon enthousiasme, vous en murmureriez.

— C’est-à-dire, miss Mac-Ivor, qu’il vous est impossible de m’aimer !

— Je puis vous estimer comme jamais homme ne l’a été; mais je ne puis vous aimer comme vous méritez de l’être. A Dieu ne plaise que je vous expose à ce dangereux essai ! La femme que vous honorerez de votre choix doit partager vos goûts,, vos sentiments, vos opinions; n’exister que poùr vouS", que par vous , ne connoître xl’autres plaisirs que les vôtres ; partager vos -chagrins., charmer votre mélancolie.

. — 'Ab! pourquoi ne réalisez -vous pas ce tableau délicieux ! , • y

— Je vois que vous ne me comprenez pas. Ne vous ai-je pas dit que toutes les affections de mon âme se trouvent concentrées dans le succès d’une entreprise à laquelle je ne puis contribuer que par mes prières? . » -

— En cédant aux miennes , peut- être servirezvous la cause à laquelle vous êtes dévouée. Ma famille; riche, puissante, est attachée par principes aux Stuarts; et si une oecasion favorable!... ’ — Attachée par principes aux Stuarts!... et si une

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occasion favorable!... Ab! mettez-Vouâ devant les que j’aurois à souffrir, sî fe devenois rdelnjbre* de votre famille, entendant discuter* froidement sur une cause que je regarde comme 4pât|e.' On trouverait à peine l’auguste famille dlgfte de commisération , tandis que je donnerais maï'.viç pour obtenir son prompt rétablissement.

#*vVos craintes sont injustes pour ce qui me concerne, répondit vivement Waverley, je crois ne ibanquerni de courage, ni de loyauté.

•-.•■MK #e le sais , je le sais ; mais consultez la froide raison, plutôt que de vous laisser entraîner par tfc penchant irréfléchi dû au seul hasard qui vous a fait rencontrer dans un lieu romantique * une jeune fille qui n’est pas tout-â-fait dé 4 pourvue d’agréments. Ne vous décidez à prendre part à ce drame terrible que d’après votre entière . conviction , et non par suite de sentiments impétueux que le temps ne peut manquer d’affoiblir.

Waverley n’eut pas la force de répondre. Les sentiments que Flore venoit de lui peindre avoient encore augmenté son attachement et son admiration pour elle.» Il étoit forcé de convenir que, malgré son enthousiasme et l’exaltation de , ses principes de loyauté, son cœur étoit sensible et généreux ; mais trop franc et trop noble pour avoir recours à la moindre ruse* même pour servir la cause saorée à laquelle elle s’étoit consacrée.

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lis marchèrent en silence pendant quelques minutes. — Monsieur Waverley, dit Flore, encore nu mot sur le sujet qui vient de nous occuper ; que ce soit notre dernière conversation sur pareille matière. Excusez ma hardiesse, je vous prie , si je me permets de vous donner des conseils. Mon frère désire ardemment vous voir partir avec lui, n’en faites rien. Le secours de votre personne seule ne contribueroit en rien à la réussite de

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son entreprise ; mais vous partageriez sa perte , s’il avoit le malheur de succomber;... vous feriez un tort irréparable à votre réputation... Permettez-moi de vous prier de retourner dans votre pays natal. Lorsque vous aurez prouvé publiquev ment que vous êtes dégagé de tous les liens qui* vous attaeboient à l’usurpateur, j’ose espérer que vous profiterez de la première occasion favorable pour servir utilement votre légitime souverain; et qu’à l’exemple de vos braves ancêtres,

*• et en digne représentant de la famille de Waverley, vous vous mettrez à la tête de tous vos fermiers , tenanciers et vassaux. *

— Si j’avois le bonheur de me distinguer dans cette entreprise, pourrois-je espérer...

-r- Excusez-moi , je vous prie, si je vous interromps : il n’y a que le moment présent qui soit à nous, je ne puis que vous exposer franchement les véritables sentiments de mon cœur; dois-je * *

> liant par des pçqmessès ent ne dépendra pas démoi?i..

lé, monsieur W ay erley , qu’après ! mon frère , il n’y a rien au monde que aussi sincèrement que votre bonheur; sserai de le demander au Ciel.

it ces mots, Flore s’éloigna. Ils étoient parvenus à un double sentier; Édouard entra au châjteau , accablé sous le poids de ses réflexions. Ilévita la rencontre de Eergus , parce qn’il ne se sentoit pas la force de supporter ses plaisanteries, ni de résister à ses sollicitations. Le tumulte et la confusion du festin ( car Fergus tenoit table ouverte pour tout son clan) l’aidèrent à* s’étourdir. lorsque le repas fut fini, il s’occupa desmoyens de parler encore une fois à miss Mac- Ivor ; il l’attendit inutilement pendant plusieurs Retires, il ne la vit point paroître. Fergus n’avoit pu cacher son mécontentement, en apprenaut de Gathleen que Flore désiroit rester seule. IImonta chez elle; mais sans doute toutes ses remontranses furent inutiles, puisqu’il rentra dans la salle avec toutes les marques d’un profond chagrin : le reste de la soirée se passa entre Fergus et Waverley sans la moindre allusion de part ni d’autre à l’absence de Flore. Lorsque Édouard fut seul da*s sa chambre, il se mit à récapituler les événements de la journée.

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— Je ne puis me dissimuler, se disoil-il, que Flore persistera pour le moment dans son refus, mais ne puis-je espérer qu’avec le temps,... son cœur, rempli de l’amour de son roi, ne pourra s’ouvrir à d’autres sentiments? mais si l’entreprise

réussit, pourrai-je, à force de soins... Elle ma témoigné le plus vif intérêt, la plus tendre amitié; ce sentiment ne pourroit-il pas devenir chez elle plus vif?...

ïl chercha à se rappeler tous les mots dont Flore setoit servie , le ton de sa voix , ses gestes, son regard ; mais il se trouvoit toujours dans le même état d’incertitude. Malgré les peines et la fatigue qu’il avoit éprouvées dans la journée, il

ne s’endormit que fort tard..

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