CHAPITRE III
Éducation.
L’éduçation de notre héros éprouva beaucoup de variations. Dans son enfance, l’air de Londres nuisoit à sa santé , ou du moins paroissoit lui nuire , ce qui est à peu près la même chose. Aussi , lorsque sir Richard étoit appelé à Londres, soit pour assister aux séances du parlement , soit pour suivre des affaires d’intérêt, le jeune Édouard étoit transféré aa château de Waverley, où il ehangeoit de maîtres et de leçons, aussi bien que de résidence. On auroit pu remédier à cet in-^ •convénient en lui donnant un précepteur permanent ; mais son père pensoit qu’un précepteur
de son choix seroit sans doute mal reçu au châ-
teau de Waverley, et que si c’étoit sir Éverard qui le choisît , il risquoit d’introduire dans sa famille un hôtp désagréable, sinon un espion politique. Il fit donc consentir son secrétaire particulier, jeune homme plein de goût et d’instruction , à consacrer une heure ou deux à l’éducation d’Édouard pendant qu’il restoit à Brere-Wood-Lodge; et il laissoit son oncle responsable de ses progrès
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pendant son séjour au château. Sous quelques rapports ,. le jeune Édouard n’y étoit pas sans secours littéraires. Le chapelain de sir Éverard , sorti de l’université d’Oxford, et qui y avoit perdu sa place de professeur, pour avoir refusé de prononcer le serment à l’avénement de Georges I er , , étoit non-seulement très -versé dlhs les études
classiques, mais il avoit des connoissances étendues dans les arts et dans les sciences, et possédoit plusieurs langues vivantes ; mais il étoit vieux et indulgent. L’interrègne de son autorité sur le jeune Édouard lui faisoit tellement perdre l’habitude d’en faire usage, que lorsque son élève rentroit sous sa surveillance , il lui laissoit à peu près la liberté d’étudier lorsqu’il vouloit, et ce qu’il vouloit. Ce défaut d’ordre auroit été toutà-fait préjudiciable pour un enfant d’une conception lente, qui, sentant que c’étoit un pénible travail que d’apprendre, auroit tout négligé loin de l’œil de son maître : ce n’eût pas été moins dangereux pour un élève en qui le tempérament eût été plus puissant que l’imagination ou la sensibilité, et^qu’une irrésistible influence eût appelé à la chasse et aux autres plaisirs de la jeunesse depuis le matin jusqu’au soir. Mais Édouard Waverley n’avoit aucun de ces deux caractères. Il avoit l’esprit si vif et si prompt à tout saisir , que , comme diroit un chasseur, son maître n’avoit
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autre chose à faire qu’à f 'empêcher de dépasser le gibier, c’est-à-dire à l’empêcher d’acquérir des
cofinoissaoce d’une maniéré légère, vague et sans méthode. Il avoit encore à le préserver d’un autre danger non moins grave, de cette indifférence apathique qui ne se trouve- que trop souvent , jointe à l’imagination la plus brillante et à l’esprit . le plus heureux ; je veux parler de cette indolence de tempérament qui ne peut être stimulée que par de puissants attraits, et qui renonce à l’étude aussitôt qu’elle a satisfait sa curiosité, goûté lé plaisir de vaincre les premiers obstacles, et épuisé le charme de la nouveauté. ~ ^
Édouard se livroit avec ardeur à chaque auteur classique dont son précepteur lui proposoit la lecture. Il se fiuniliarisoit assez avec son style pour comprendre le sujet du livre, qu’il finissoit, si l’ouvrage l’amusoit. Mais vainement essay oit-on de fixer son attention sur la différence des idiome?, sur les remarques critiques. et philologiques, beauté d’une expression , ou les combinaisons artificielles de la syntaxe : — Je sais lire, et je comprends un auteur latin, disoit-il avec la pfésomp- . tion et la légèreté téméraire d’un jeune écolier de quinze ans , Scaliger et Bentley n’en savôiënt pas davantage. — Hélas ! pendant qu’on lui permettoit ainsi de ne lire que pour son amusement , • 1
il étoit bien éloigné de s’apercevoir qu’il perdoit
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saris retour l’occasion d’âcquérir l’habitude de* s’appliquer utilement k l ? étude, de parvenir k doubler les forces de son entendement par la réflexion, et de se mettre à même de faire continuellement de nouvelles découvertes au moyen de l’analyse , art bien plus précieux que cette science, objet principal de “l’enseignement.
On me dira sans doute qu’il faut rendre l’étude agréable si l’on veut la rendre profitable; qu’il ne faut jamais perdre de vue ce qu’a dit Le Tasse : — Nous frottons de miel les bords de la coupe que nous présentons à un enfant m&lade. Trompé par cet innocent artifice, il avale une potion désagréable mais salutaire , et la santé qu’il recouvre est le doux fruit de son erreur. — Mais un siècle comme le nôtre, où les enfants apprennent les sciences les plus abstraites par la séduisante méthode des jeux instructifs , n’a guère à redouter les conséquences d’un enseignement trop austère et trop sérieux; l’histoire d’Angleterre est aujourd’hui réduite à un jeu de cartes, les problèmes de mathématiques à un jeu d’énigmes, et l’arithmétique s’acquiert au bout d’une semaine d’exercice sur une méthode nouvelle du jeu royal de l’oie. Espérons qu’on ne s’en tiendra pas à ces premiers essais, que bientôt on ne se servira plus d’autre méthode pour enseigner la morale et la religion, et que ce soin ne sera plus confié à des
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personnes réservées, inspirant la crainte et le res* pect par leur âge et par leur gravité, mais bien aux aimables habitués des cercles du beau monde.
Oserai-je prendre la liberté de leur demander, à mon tour , s’il n’est pas à craindre que les jeunes gens qui n’ont étudié qu’en jouant, ne soient incapables, lorsqu’ils seront hommes, de toute étude sérieuse, de toute application suivie, et qu’ils ne regardent comme un jeu les devoirs qu’ils auront à remplir dans la société? N’est-il pas à craindre que les mêmes élèves qui n’auront reçu de leçons sur la religion que sous la forme d’un jeu, se fassent un jeu de leur religion ?
La permission qu’on avoit donnée à notre hé J ros de suivie ses goûts et ses caprices dans ses études influa d’une manière bien funeste sur son caractère, et lui prépara bien des désagréments et bien des chagrins. Le désir de s’instruire, l’amour de l’étude ne servirent qu’à rendre indomptable son imagination naturellement fougueuse.
La bibliothèque du château de Waverley étoit placée dans une immense voûte gothique entourée d’une galerie. C’étoit là que pendant plusieurs siècles on avoit entassé , sans goût et sans choix, une prodigieuse quantité de livres sur toutes sortes de matières, non pour l’utilité des habitants du château, mais comme une marque de ' richesse et de splendeur. Édouard eut la faculté
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fie puiser à son gré dans ce vaste réservoir. Pen- , ' fiant ce temps-là son gouverneur s’occupoit de ses études particulières sur la controverse, sur la théologie et sur la politique. Il n’étoit point indifférent aux progrès de l’héritier de son maître; mais il faisoit valoir toutes sortes de raisons pour être déchargé du soin de lui servir de guide dans ce labyrinthe.
Sir Éverard n’avoit jamais aimé l’étude. Il crovoit que l’application et la lecture nuisent à la santé en troublant la tranquillité de l’esprit; miss Rachel partageoit son opinion. Ils étoient persuadés l’un et l’autre qu’il suffit de parcourir un livre fies yeux, sans chercher à su ivre les idées de l’auteur. Le jeune Waverley se trouva donc, au milieu de cette collection de livres, rassasié, fatigué de la lecture, tandis qu’un mentor habile eût pu entretenir et nourrir en lui le désir de s’instruire. Il étoit comme un vaisseau sans pilote et sans gouvernail au milieu de l’Océan; il ne lisoit qu’à bâtons rompus; sans achever un ouvrage ou même un volume. Je crois qu’une des causes qui font que l’on trouve dans les premiers rangs de la société peu de personnes véritable - 7 ment instruites,. c’est la facilité quelles ont de quitter , de reprendre tel ou tel volume lorsque cela leur plaît. Le pauvre , au contraire , qui n’a qu’un petit nombre de livres à sa disposition,
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s'empresse d’en tirer parti ; la crainte d’en être séparé par quelque événement malheureux lui fait faire des efforts continuels pour les graver dans sa mémoire. Édouard ressembloit à ces gourmands dont le palais est blasé, et qui se contentent d’effleurer d’une dent dédaigneuse la pellicule soyeuse de la pèche dorée par le soleil.
Comme il ne lisoit que pour se distraire, pour s'amuser, il devenoit de jour en jour plus difficile, et finit par être entièrement dégoûté.
Cependant, avant de parvenir à ce dégoût général pour toute sorte de lecture, il avoit enrichi * " . sa mémoire, qui se trouvoit des plus heureuses, d’un mélange confus et varié de plusieurs connoissances non moins curieuses que solides. ’ v Dans la littérature anglaise, il s’étoit rendu familier avec Shakspeare, Milton, et avec nos vieux auteurs dramatiques; il possédoit quelques passages des chroniques de nos premiers historiens; mais il connoissoit surtout Spencer, les Drayton , et maints autres poètes qui se sont fait un nom dans la carrière des fictions. Ces ouvrages sont de tous les plus séduisants,pour une imagination jeune encore, avant que les passions se soient éveillées et demandent une poésie plus sentimentale.
La littérature italienne lui offrit un champ plus vaste encore. Il avoit lu, ou pour mieux
dire il avoit dévoré les nombreux poèmes qui, depuis ceux du Pulci, ont été les ouvrages favoris de l’Italie. Il étoit au courant de toutes les nouvelles qui, depuis le Décamèron , se sont succédées avec tant de rapidité, et qui nous offrent tant d’invention, d’élégance et de traits d’esprit. Il avoit lu tous les bons auteurs classiques, il étoit à même de les juger, et de leur assigner le rang qu’ils dévoient occuper. Il avoit trouvé dans la littérature frânçaise une collection inépuisable de mémoires qui ne sont pas plus véridiques que des romans , et une immense quantité de romans n - écrits si naturellement, qu’on pourroit aisément les faire passer pour des mémoires. Les pages savantes de Follard , ses brillantes dissertations lur le grand art de la guerre et sur les tournois, avoient fixé son attention d’une manière toute particulière. Brantôme et de Lanoue lui avoient appris à distinguer l’apparence de la réalité; à comparer le caractère franc , loyal , quoiquè superstitieux, des fauteurs de la ligue, avec l’âpreté, la rudesse sauvage, l’esprit inquiet des huguenots. Les auteurs espagnols avoient rempli sa tête de prouesses chevaleresques et de romanesques passions. Les productions modernes des écrivains des pays du Nord ne durent point être indifférentes à un jeune homme qui cherchoit plutôt à exciter son imagination qu’à satisfaire son juge-
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ment. Bref, Édouard étoit beaucoup plus instruit que ne le sont ordinairement les jeunes gens de son âge et de son rang; cependant on pouvoit sans injustice le regarder comme un ignorant, puisqu’il n’avoit rien appris de ce qui peut ajouter à la dignité de l’homme et le mettre à même de remplir avec gloire un emploi brillant dans la société.
La moindre surveillance de la part de ses parents auroit pu le préserver de ces lectures inutiles, et par-là même dangereuses; mais sa mère mourut sept ans après la réconciliation des deux frères, et son père, qui depuis cet événement faisoit plus habituellement sa résidence à Londres., étoit trop occupé de ses spéculations d’intérêt et de ses projets d’avancement pour ne pas s’en tenir tranquillement au rapport qu’on lui faisoit qu’Édouard aimoit beaucoup les livres ; il en concluoit qu’il pourrait parvenir à être évêque. S’il avoit pu lire au fond du cœur de son fils, et analyser ses inclinations naissantes , il en auroit tiré une conséquence bien différente,
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