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CHAPITRE XIV

Sans entrer en conversation avec personne, car tels étaient >es ordres. Durward alla promptement revêtir une cuirasse forte, mais simple, des cuissards, des brassarts, et mit sur sa tète un bon -asquo d'acier sans visière. De plus, il se couvrit d'une belle casaque de peau do chamois, brodée sur toutes les coutures, et qui aulaii pu convenir à un officier supérieur. Tous ces objets lui furent apportés par Olivier, qui, avec son air trarrquille et son sourire insinuant, lui apprit que le Balafré avait été appelé pour monter la L'arde, afin qu'il ne put lui faire aucune question sur la cause de ces préparatifs.

— On fera vos excuses à votre parent, ajouta Olivier en souriant de nouveau ; et, mon très cher fils, lorsque vous reviendrez sain et sauf, après avoir rem|>li cette agréable mission, je ne doute pas que vous ne soyez trouvé digne dune [iromotion qui vous dispensera de rendre compte de vos actions: elle vous placera à la tète de gens qui eux-mêmes vous devront compte des leurs.

Ainsi parla Olivier le Diable, qui peut-être bien calculait dans .son esprit les chances probables de mort ou de captivité que le pauvre jeune homme, à qui il serrait affectueusement la main, allait rencontrer dans Teatreprise confiée à son courage.

Quelques minutes avant minuit, Quentin, conformément à ses instructions, se rendit dans la seconde cour, et s'arrêta au pied de la tour du Dauphin, qui, comme le lecteur le sait déjà, avait été a.ssignée p<>ur résidence temporaire aux comtesses de Croye. 11 trouva à ce rendez- vous les hommes et les chevaux qui devaient composer l'escorte, deux mules déjà chargées de bagage, trois palefrois destinés aux deux comtesses et à une suivante, et pour lui-même un superbe cheval de guerre, dont la selle garnie d'acier brillait à la l>àle lueur de la lune. Pas un mot de reconnaissance ne fut prononcé de part ni d'autre. Les hommes se tenaient sur leurs selles •;omrae s'ils eussent été immobiles; (H, à la même lueur im|>arraite, Quentin vit avec plaisir qu'ils étaient tous revêtus d'une armure ■t qu'ils avaient de longues lances à la main. Ils n'étaient que trois, mais l'un d'eux dit tout bas à Quentin, avec un accent gascon lor- !v>ment prononcé, que leur guide devait les joindre au-delà de l'ours. Cependant des lumières brillaient çà et là à travers les jalousies de la tour, comme si r.e.s habitants se donnaient beaucnup de mouvement pour faire les préparatifs du départ. Enfin, une petite porte qui donnait sur la cour s'ouvrit, etil on sortit troisfemmes accompagnées d'un homme enveloppé d'un manteau. Elles montèrent, sans proférer un seul mot, sur leurs palefrois; et l'homme, marchant devant elles; donna le mol d'ordre et fit les signaux aux sentinelles vigilantes devantlesquelles la cavalcade passa successivement. Arrivé enfin à l'extérieur de ces formidables barrières, il s'arrêta, et parla quelpies instants a voix basse et d'un air préoccuoé aux deux dames, qu'il lit passer en avant. — Que le ciel vous bénisse, Sire, dit une voix qui fit tressaillir le cœur de Durward, et qu'il Veuille même vous pardonner si vos vues sont plus intéressées que vos paroles ne l'expriment! La .sainte protection du bon évoque de Liège est l'objet de tous mes désirs.

L'homme à qui elle parlait ainsi murmura une réponse qu'on n'entendit point,et rentra dans la cour extérieure du château. Quentin, à la clarté de la lune, crut reconnaître en lui le roi lui-même, qui probablement avait voulu présider au départ de ces dames, afin de prévenir toute hésitation de leur part, ou de lever les diIftcuHrs qui am-aicMt pu venir des gardes du château. Lorsque la cavalcade fut sortie il lui fallut pendant quelque temps avancer avec précaution, afin d'éviter les embûches placées çà ot là pour défendre l'approche de la |)lace ans étrangers. Mais le Gascon semblait posséder un fil pour se guider à travers ce labyrinthe ; et au bout d'un quart d'heure de marche, les voyageurs se trouvèrent au-delà des limites du Plessis le Parc, et non loin de la ville de Tours. La lune, qui venait de se dégager des nuages, répandit un océan de lumière surun paysage d'une rare magnificence. La superbe Loire roulait ses eaux majestueuses à travers la plus riche plaine de la France, et s'avançait entre deux rives oouvertes de châteaux et de terrasses, d'oliviers et de vignes. 1,'antique capitale élevait ses tours, ses portes, ses créneaux blanchis par les rayons de la lune, et dans l'enceinte des murs on découvrait l'immense édifice gothique que la piété du saint êvèque Perpétue fit construire au cinquième siècle, et dont le zèle de Charlemagne et de ses successeurs avait fait l'église la plus magnifique de l'i'ance. On découvrait aussi les clochers de Saint-Gratien, ainsi que les sombres remparts du château fort, ancienne résidence de l'empereur Valentinien.

Malgré la gravi té des circonstances, le jeune Ecossais ne put se dérober à une sensation de plaisir et d'étonnement. Accoutumé à l'aspect sauvage etimposant des montagnes, à la pauvreté, pourrait-on dire, des plus magnifiques paysages desa patrie, ilcontemplaitavec ravissement le tableau que l'art et la nature conspiraient à décorer splendidement. Il fut rappelé à l'objet du voyage par la voix de la plus âgée des deux comtesses, montée à une octave plus haut que les doux sons qui avaient vibré à l'oreille de Quentin lorsqu'elles avaientdit adieu au roi : elle demandait à parler au chef de l'escorte. Donnant de l'éperon à son cheval, Durward se présenta devant les dames en cette qualité, et la comtesse Hameline lui fit subir l'interrogatoire suivant: — Quel est votre nom? votre grade? — Il répondit sur ces deux points. — Connaissez-vous parfaitement la roule? — Je nepuis, répliqua-t-il, assurer que je possède une bien grande connaissance de la route; mais je suis muni d'amples instructions, et nous devons à la première halte trouver un guide en état, sous tous les rapports, de nous diriger dans le reste du voyage; en attendant, un cavalier qui vient de nous joindre, et qui fait le quatrième de l'escorte, doit servir de guide pendant la première journée. — Et d'où vient que vous avez été choisi pour un pareil service? Vous êtes le même jeune homme que j'ai vu hier en faction dans la galerie où nous rencontrâmes la princessede France. Vous paraissez bien jeune et bien peu expérimenté pour une pareille mission ; d'ailleurs, vous n'êtes pas Français: votre accent est étranger. — Mon devoir est d'obéir aux ordres du roi, madame, et non point d'en discuter les motifs.— Etes-vous de naissance noble? — Je puis l'affirmer en sûreté de conscience.— Et n'êtes-vous pas, dit à sou tour la jeune dame^ mais avecun accenltimide; n'êtes-vous pas la même personne que je vis avec le roi lorsqu'il me fil appeler à l'auberge des l<'leurs-de-Lis?

Baissant la voix, peut-être par le même sentunenl de timidité, Quentin répondit affirmativement. — Alors il me semble, ma tfinte, dil Isabelle , que nous n'avons rien à craindre sous la sauvegarde de ce jeune archer; du moins, il n'a pas l'air d'un homme à qui l'on aurait pu confier sans sci'upule l'exécution d'un plan de trahison ou de cruauté envers deux femmes sans défense. — Sur mon honneur, madame, s'écria Durward, sur la renommée de ma maison, sur les cendres de mes ancêtres, je ne pourrais, pour la France et l'Ecosse réunies, me rendre coupable de trahison ou de cruauté env{;rs vous. — Vous parlez bien, jeune homme , dit la conilojse Hameline; mais nous sommes accoutumées à entendre de beaux discours sortir de la bouche du roi de France et de celle de .ses agents. C'est ainsi que nous avons élé engagées à chercher un refuge en ce pays , lors'|ue nous aurions pu obtenir la protection de l'évèque de l.iege avec moins de risques qu'à présent , ou nous mettre sous celle de Wincesias d'Allemagne, sous celle même du roi d'Angleterre. Et à quoi ont abouti les promesses du roi? A. n..us cacher obscurément, honteusement, sous des noms l'Iebeiens , comme des marchandises prohibées . dans cette misérable liôleiierie, où nous, et tu lésais, Martoii, ajouta-t-elle en s'adressant à sa femme de chambre, nous qui n'avions jamais fait notre toilette que sous un dais ou sur une estrade à trois marches, nous avons été obligées de nous habiller debout, sur un simple plancher, comaie deux pauvres laitières

Marton convint que sa maîtresse disait une bien triste vérité. — Je voudrais que c'eut été là le plus grand mal, ma chère taule, reprit Isabelle; je uie siirais bien passée de faste. — Mais non pas de société, ma chère nièce; cela est impossible. — Je me sp>i'ais passée de tout, rejioiidit Isabelle d'un ton de voix qui [lenetra juscpfa l'àme de son jeum: |irotecteur ; oui, de tout, (loiirvu qu'on m'eût accordé une retraite sûre et honorable. Je ne desire point. . Dieu m'en est témoin !... je n'ai jamais désiré amener une guerre entre la France

QUENThN DURWARD.

et la Bourgogne, ma patrie; je ne voudrais pas que la vie d'un seul homme fût sacrifiée pour moi. Je ne demandais que la permission de me retirer dans le couvent de Marmoutier, ou dans quelque autre monastère. — Celait parler comme une véritable folle , ma nièce, et non comme la fille de mon noble frère. Il est heureux qu'il existe encore une personne qui possède quelque chose de l'esprit de la noble maison de Croye. Comment distinguerait-on une dame de haute naissance d'une laitière hàlée par le soleil , si ce n'est parce qu'on romjit des lances pour l'une et des bâtons de coudrier pour l'autre? Je vous dis, jeune fille, que lorsque j'étais à la fleur de mon printemps, à peine plus âgée que vous ne l'êtes aujourd'hui, la fameuse passe d'armes d'Aflinghem eut lieu en mon honneur. Les tenants étaient au nombre de quatre , et celui des assaillants alla jusqu'à douze ; elle dura trois jours, et coiîta la vie à deux chevaliers; une épine du dos, une clavicule furent fracturées, trois jambes et deux bras brisés , sans parler d'un si grand nombre de contusions que les hérauts d'armes ne purent les compter. Oui, c'est ainsi que les dames de notre maison ont toujours été honorées. Ah ! si vous aviez seulement moitié autant de cœur que vos ancêtres, vous trouveriez le moyen, dans quelque cour où l'amour des dames etlagloire des hauts faits sont encore en honneur, de faire publier un tournoi dont votre main serait le prix, comme celle de votre bisaïeule d'heureuse mémoire, dans la lice de Strasbourg; vous vous assureriez ainsi la meilleure lance d'Europe, pour soutenir les droits de la maison de Croye contre l'oppression de la Bourgogne et la politique de la France. — Mais, belle tante, j'ai ouï dire à ma nourrice que le rhingrave s'etant montré la meilleure lance au tournoi de Strasbourg, et ayant obtenu ainsi la main de ma bisaïeule d'heureuse mémoire, ce mariage ne fut pourtant pas heureux, attendu que souvent il la grondait et quelquefois même la battait. — Et pourquoi non? s'écria la comtesse Hameline dans son enthousiasme romanesque pour la chevalerie; pourquoi ces bras victorieux , accoutumés à distribuer de bons horions hors de leurs châteaux, déposeraient-ils leur énergie en rentrant chez eux? J'aimerais mille fois mieux être battue deux fois par jour par un mari dont le bras serait aussi redoutable aux autres qu'à moi-même, que d'être l'épouse d'un poltrpn qui n'oserait lever la main ni sur sa femme ni sur personne au monde.

— Je vous souhaiterais beaucoup de plaisir avec un pareil époux, belle tante, et, bien certainement, sans envier votre sort; car si des membres cassés sont l'ornement des tournois, il n'y a rien de moins agréable dans le boudoir d'une femme. — Oh! certes, les coups ne Sont pas une conséquence nécessaire du mariage avec un chevalier de renom , quoiqu'en vérité votre aïeul d'heureuse mémoire, le rhingrave Gottfried , fiit un peu brusque et aimât un peu trop le vin du Rhin. Le parfait chevalier, le vrai chevalier est un agneau auprès des dames et un lion dans les comUats. 11 y avait Thibault de Montigny... Dieu veuille avoir son âme!-., c'était la meilleure pâte d'homme, et non-seulement il ne fut jamais assez discourtois pour lever la main sur sa femme, mais, par Notre-Dame! lui qui battait tous .ses ennemis en rase campagne, trouva chez lui une belle ennemie qui savait le battre. Eh bien ! ce fut sa faute. Il était un des tenants de la passe d'armes l'.Vflinghem, et il s'y distingua tellement que, si telle eût été la volonté du ciel et de votre graiiil-père , il aurait pu y avoir une dame de Montigny dont les manières aurait mieux répondu à la douceur de caractère du bon 'hevalier.

I a comtesse Isabelle, qui avait quelque raison de se défier de celte l'.issc d'armes d'Aflinghem , sujet sur lequel sa tante se montrait souvent très dilfusc , laissa tomber la conversation; et Quentin , avec la politesse naturelle à un lujinme bien élevé, craignant que sa présence ne gènàt ce> dames, poussa en avant, et alla rejoindre le guide comme pour lui faire quelques questions relativement à la route. Cependant, 1rs deux parentes continuèrent à voyager en silence, ou en s'entrctenant de choses peu importantes. Enfin, le jour s'annonça; et, comme elles étaient à cheval depuis plusieurs heuii-s, Quentin, craignant qu'elles ne fussent fatiguées, se montra Impatient d'arriver à la plus prochaine balle.

— Je vous la montrerai dans une dmii-luure, dit le guide. — Et alors vous nous laisserez aux soins d'un anlr'' rondurteur ? demanda Quentin. — C'est cela môme, monsieur l'archer. Mes voyages sont toujours courts et on droite ligne. Lorsque vous et les vôtres vous suivez la courbure de l'are, moi je ('.rends toujours la corde.

Dipuis loiigii-irips la lune avait disparu de l'horizon; mais l'aurore eoniineiiç.iit à teindre le ciel de ses couleurs vives et brillantes qui s..' rrfléf hissaient dans un petit lac le long duquel marchaient nos voyageurs. Ce lac é'ait situé au milieu d'une vaste clairière parsemée d'arbres isolés, de bosquets et de touffes d'arbu.stes, mais en »\ petit nombre que l'on pouvait à la rigueur l'appeler une plaine 'îèrouverte ;ccqiii permettait d'apercevoir les objets assez distinctement. Quentin jeta les yeux sur le personnage à coté duquel il se trouvait, et sou.sl'niiihrcd'un large chapeau rabattu, tel que le sombrero du paysan espagnol, il ri;coniiiit li;s traits facétieux de ce même Petit- André dont les doigts, de concert avec ceux de .son lugubre çonfriTe Trois-Echelles, avaient été si désagréablement occupes au-

tour de son cou. Cédant à un sentiment d'aversion, non exempt de crainte (car dans son pays l'exécuteur des hautes œuvres était regardé avec une horreur presque superstitieuse), Quentin détourna comme par instinct la tête de son cheval vers la droite, et le pressant en même temps de l'éiieron , lui fit faire une demi-volte qui mit entre lui et son odieux compagnon une distance d'environ huit pieds. — Holà! holà! s'écria Petit-André; par Notre-Dame de la Grève ! notre jeune soldat se souvient encore de nous ! Eh bien ! camarade, vous ne me gardez pas rancune, j'espère? Il faut que chacun gagne son pain dans ce pays. Personne ne doit rougir d'avoir passé par mes mains ; car je fais mon ouvrage proprement : personne n'a jamais mieux attaché un fruit vivant à un arbre mort. Déplus, Dieu m'a fait la grâce de créer en moi un joyeux compagnon. Ha! ha! ha! Je pourrais vous raconter nombre de bonnes plaisanteries do ma façon, faites entre le pied de l'échelle et le haut de la potence, et maintes fois, sur mon àme, je me suis vu obligé de précipiter ma besogne, de peur que ces brutes ne mourussent de rire, ce qui aurait infailliblement discrédité le métier.

En parlant ainsi il poussa son cheval du côté de l'Ecossais pour regagner l'intervalle que celui-ci avait mis entre eux , puis il ajouta : — Allons, monsieur l'archer, point de bouderie entre nous; car", pour moi, j'ai toujours fait mon devoir sans colère et avec gaieté ; et je n'aime jamais mieux un homme que lorsque je lui ai passé autour du cou mon collier de courte-haleine pour en faire un chevalier de l'ordre de Saint-Palibularius, comme le chapelain du grand prévôt le digne père Vaconeldiablo, a coutume d'appeler le saint patron de la prévôté. — Arrière, misérable, s'écria Quentin, voyant la ni^;uœuvre (lu bourreau, ou je serai tenté de te faire connaître la distance qui sépare un homme d'honneur du vil rebut de la société. — Là! là! comme vous êtes vif! Si vous aviez dit un homme plein d'honnételé , passe; il y aurait quelque ombre de vérité là dedans, mais quant aux hommes d'Ao7i«fM)-, de par Dieu! j'ai à travaillertons les jours avec cette sorte de gens, d'aussi près et d'une manière aussi serrée qu'au momentoù j'ai été sur le point de vous faire accepter mes services. Mais la paix soit avec vous, et tenez-vous com]»agnie à vous-même, si tel est votre désir. Je vous aurais invité à vider avec moi un flacon de vin d'Auvergne pour noyer le souvenir de foute rancune; mais vous dédaignez ma courtoisie... eh bien ! boudez tant qu'il vous plaira. Je n'ai jamais de querelles avec mes pratiques, mes jolis sauteurs, mes joyeux danseurs, mes petits compagnons de jeu ; en un mot, avec ceux qui , comme Votre Seigneurie portent le mot corde écrit sur leur front. Non, non ; qu'ils me traitent comme ils le voudront, mes petits services sont toujours à leur disposition; et vous verrez vous-même, la première fois que vous tomberez sous ma main , que Petit-André connaît le pardon des injures...

Après ces paroles, que résuma un regard ironique, Petit-André fit entendre l'interjection par laquelle on a coutume d'exciter un cheval trop lent, et se retira de l'autre côté de la route, laissant le jeune homme digérer ses sarcasmes avec toute la mansuétude de ce cœur haut et fier qui bat dans la poitrine d'un Ecossais. Quentin avait éprouvé une forte tentation d'appliquer sur le dos de ce misérable le bois de sa lance, et de recommencer jusqu'à ce qu'elle se rompit ; mais il reprima sa colère, en considérant qu'une rixe ou même une simple querelle avec un tel homme ne pouvait jamais être honorable et ressemblerait maintenant à un oubli de ses devoirs. 11 méprisa donc les railleries inconvenantes d'un personnage tel que ce Petit-André et se contenta de souhaiter bien sincèrement qu'elles ne fussent point parvenues aux oreilles des dames confiées à ses soins. Mais il fut liientôl détourné de ses réflexions par ces cris que les deux dames poussèrent à la fois : — Regardez ! regardez derrière nous! Pour l'amour du ciel! veillez sur nous et sur vous-même... On nous poursuit. ^

Quentin jeta aussitôt un regard en arrière, et vit venir efiTeclivemenl deux cavaliers armés : la rapidité de leur marche lui fit penser qu'ils ne tarderaient pas à rejoindre l'escorte. — Ce sont probablement, dit-il, des .soldats de la garde prévôtale, qui font leur ronde dans la forêt. Et toi, ajouta-t-il en s'adressant à Petit-André, vois ce que ce peut être.

Petit-André obéit, et après avoir fait sa reconnaissance : Ces cavaliers, beau sire, dit-il d'un air facétieux , ne sont ni vos camarades ni les miens, ni des archers ni des gens de la garde prévôtale- car je crois voir qu'ils portent des casques dont la visière est baissée ainsi nue des hausse-cols. Je voudrais que ces hausse-cols fussent au diable : de toutes les pièces de l'armure, c'est celle qui me contrarie le plus;j'ai quelquefois perdu une heure avant de pouvoir défaire les agrafes. — Nobles dames, dit Durward sans faire attention aux paroles de Petit-André, allez en avant, point trop vite, car on pourrait croire que vous prenez la fuite, mais a.s.sez vile cependant pour profiter de l'obstacle que je vais opposer à la poursuite de ces deux cavaliers.

La comtesse Isabelle jeta un coup d'œil sur leur guide, et ensuite adressai voix basse quelques mots à sa tante, qui dit A Quentin : — Nous avons toute confiance en vous, monsieur l'archer, et nous préférons courir le risque de tout ce (]ui pourra nous arriver en yo-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

tre compagnie, plutôt que d'aller en avant avec cet homme, dont la physionomie ne nous parait pas de bon augure. — Faites ce qui TOUS conviendra, u.esdauics, répondit Quentin. Ils ne sont que deux ; et quoique ce soient des chevaliers, comnio leurs armes semblent l'indiquer, ils apprendront, s'ils ont quelque mauvais dessein, comment un Ecossais sait l'aire son devoir en présence de personnes fèlles que vous. Lequel de vous, continua-t-il en s'adressant aux gardes qu'il couniiamlait, veut être mon second, et rompre une lance avec ces deux braves?

Deux de ces hommes manquèrent absolument de résolution ; mais le tioisième, Bertrand Giiyot, jura que, Cap de Diou! fussent-ils chevaliers de la Table ronde, il s'assurerait si leurépée était de bonne trempe, pour l'honneur de la Gascogne. Petulant qu'il parlait ainsi, le^ deux chevaliers arrivèrent à l'arrière-garde de la petite troupe, où Quentin et son brave compagnon s'étaient déjà placés. Les agresseurs étaient couverts d'une excellente armure d'acier poli, sans aucune devise qui pût les l'aire reconnaître.

Lorsqu'ils se lurent approchés, l'un d'euxcria àQuentin : — Sire écuyer, retirez-vous; «ous venons vous débarrasser d'une mission

3ui est au-dessus de votre rang et de votre condition : vous ferez bien e remettre ces dames à nos soins, comme étant plus capables atout égard de veiller sur elles; d'ailleurs, nous savons qu'avec vous elles ne sont guère mieux que captives. — Eu réponse à votre demande, messieurs, répliqua Durward, sachez, en premier lieu, que je m'acquitte d'un devoir imposé par mon souverain actuel; et en second Heu, que, tout indigne de tant d'honneur, ces dames désirent rester sous ma protection. — Comment drôle! s'écria un des deux champions; oserais-tu, mendiant vagabond, opposer résistance à deux nobles chevaliers. — Résistance est bien dit, car je résisterai à votre attaque insolente et illégale, et s'il existe entre nous quelque difTérence de rang, ce dont il m'est encore permis de douter, votre conduite discourtoise l'efTace. Tirez donc vos épées, ou, si vous voulez faire usage de la lance, prenez du champ.

Les chevaliers tournèrent bride, et s'éloignèrent de quelques centaines de pas. Alors Quentin, jetant un cou|) d'œil vers les deux dames, s'inclina jusque sur le pommeau de sa selle, comme pour leur demander de faire des vœux pour lui; et tandis qu'elles agitaient leurs mouchoirs en signe d'encouragement, les assaillants arrivèrent à la distance nécessaire pour charger. Recommandant au Gascon de se conduire en bravo, Durward mit son coursier au galop, et les quatre cavaliers se rencontrèrent en pleine course au milieu du terrain qui les séparait d'abord. Le choc fut fatal au pauvre Gascon ; car son adversaire, dirigeant sa lance contre son visage, qui n'était pas défendu par une visière, la lui fit entrer dans l'œil, d'où elle pénétra jusqu'au cerveau, et il tomba mort aux pieds de Son cheval. D'iAi autre cùlé Quentin, quoique ayant le même désavantage, fît un mouvement sur sa selle avec tant d'à-propos, que la lance de son ennemi, après lui avoir légèrement effleuré la joue, passa par-dessus son épaule droite, tandis que la sienne, frappant son antagoniste justement sur la poitrine, le renversa par terre. Quentin sauta de son clWval pour détacher le casque du vaincu; mais l'autre chevalier, qui, par parenthèse, n'avait encore rien dit, voyant le sort de son compagnon, mit pied à terre plus promptemiiit encore que Durward, et enjambant sur le corps de son ami, qui restait privé de sentiment, il s'écria : Au nom de Dieu et de saint Martin! remonte à cheval, mon brave, et va-t'en avec ta pacotille de femmes. "Ventre-saint-gris ! elles ont déjà causé assez de mal ce matin. — Avec votre permission, sire chevalier, répondit Quentin qui ne pouvait digérer ce ton de menace, je veux voir d'abord à qui j'ai eu affaire, et qui répondra de la mort de mon camarade.

— Tu ne vivrais assez ni pour le savoir ni pour le dire. Retiretoi en paix, jeune homme; si nous avons fait la folie d'interrompre votre voyage, nous nous en sommes mal trouvés, car il en est advenu plus de désastre que n'en [lourraient réparer ta vie et celle de toutes les personnes qui t'accompagnent Ah ! tu le veux donc, ajoutat-il en voyant Quentin s'avancer sur lui l'épée à la main, eli bien ! reçois celui-là.

Eu parlant ainsi, il déchargea sur le casque de l'Ecossais un coup si vigoureux que notre héros, élevé dans un pays où les horions étaient aussi fréquents que bien appliqués, n'avait jamais vu pareille estocade, sauf dans', les romans. 11 descendit avec la rapidité de la foudre, abattit la garde de l'épée que le jeune soldat avait élevée pour protéger sa tète, et fendit son casque, qui pourtant était à l'épreuve, au point de toucher ses cheveux, mais sans lui faire d'autre mal. Cependant Durward, étourdi et n'y voyant plus, tomba un genou en terre, et se fût trouvé pendant un instant à la merci du chevalier, si celui-ci eût voulu lui porter un second coup. Mais, soit compassion pour la jeunesse de Quentin, soit admiration pour son courage, soit générosité chevaleresque en face d'un combat inégal, le vainqueur ne voulut pas profiter de ses avantages; et bientôt Quentin, revenant à lui, se releva, et attaqua s«n .idversaire avec l'énergie d'un homme déterminé à vaincre ou à mourir, et avec la présence d'esprit nécessaire pour ne perdre aucune chance favorable. Résolu de ne pas s'eiposer de nouveau à des coups aussi terribles

il mit à profit une agilité supérieure, qu'augmentait encore la légèreté relative do son armure, pour harasser son ennemi en l'attaquant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, avec des mouvements si soudains et si rapides que celui-ci, dans cette seconde escarmouche, ne put se défendre qu'avec peine. En vain ce généreux adversaire voulut faire entendre à Quentin qu'ils n'avaient plus aucun motif de se battre, et qu'il ne voulait lui faire aucun mal. N'écoutant que le désir de laver la honte de sa défaite momentanée, Durward continua de l'assaillir avec la rapidité de l'éclair, le menaçant tantôtdu tranchant, tantôt de la pointe de son épée, et ayant toujours l'œil tellement attentif aux mouvements de son ennemi, dont il avait déjà senti la force supérieure d'une manière si terrible, qu'il était toujours prêt à sauter efi arrière ou de côté, pour éviter ses coups. — Que le diable soit de ce jeune fou aussi obstiné que présomptueux ! marmofa le chevalier; il ne saurait donc se tenir tranquille à moins d'avoir la tète cassée! Changeant alors de manière de combattre, il se recueillit et se tint sur la défensive, bien décidé à mettre fin au combat d'un seul coup, an premier moment où, soit faute de force, soit par un estoc mal dirigé, le jeune soldat viendrait à se découvrir. Il est probable que cette habile tactique lui aurait réussi; mais le sort en avait autrement ordonné.

Cette lutte se poursuivait avec une égale fureur de part et d'autre, quand survint un gros de cavalerie. — Arrêtez! au nom du roi! — cria-t-on aux deux champions , qui reculèrent aussitôt. Et Quentin vit avec surprise son capitaine , lord Crawford , à ja tète de la trou|)e qui venait interrompre le combat. 11 recimnul aussi Tristan l'Ermite , avec deux ou trois de ses gens. 11 y avait en tout une vingtaine de cavaliers.

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