‹ WaverleyChapitre 125 sur 231 · CHAPITRE XM · texte numérisé non relu

CHAPITRE XM

Pendant qu'il rassurait ainsi les nobles voyageuses , Quentin , aussi alerte à suivre les mouvements de l'étranger que celui-ci pouvait l'être à observer les siens, remarqua non-seulement que le Bohémien tournait la tète en arrière pour jeter sur eux des regards de curiosité, mais qu'avec une agilité singulière, plutôt d'un singe que d'un homme, il pivotait sur sa selle de manière à être assis presque de côté, afin de les observer plus à son aise. . Peu satisfait de cette manœuvre, Quentin s'avança vers le Bohémien, et lui dit eu le voyant reprendre la position convenable: — 11 me semble, l'ami, que vous ne nous serez guère plus utile qu'un guide aveugle ; c.ir vous regardez la queue de votre cheval plus souvent que ses oreilles. — Et quand je serais effectivement aveugle, répondit l'étranger, je pourrais encore vous servir de guide à travers quelque province que ce soit du royaume de France ou des Etats voisins. — Cependant vous n'êtes pas né Français. — Non. — De quel pays ètes-vous d(inc? — Je ne suis d'aucun' pays. — Comment ! d'aucun pays? — Non , d'aucun. Je suis un Zingaro, un Bohémien, un Egyptien, quel que soit le nom que les Européens, dans leurs divers langages, dimnent à notre peuple ; mais je n'ai pas de pays. — Etes-vous chrétien ?

ï,e Bohémien secoua la tête. — Chien ! s'écria Quentin, car à cette époque l'esprit du catholicisme était peu tolérant ; adores-tu Mahomet? — Non, répondit l'autre d'un air insouciant et d'un ton laconique, sans paraître offensé ni surpris do l'emportement du jeune homme. — Serais-tu donc païen ? ou quoi encore... — Je ne professe aucune religion.

Durward recula étonné; quoiqu'il eût entendu parler de Sarrasins et d'idolâtres, il ne lui était jamais venu à l'idée qu'il pût exister une association d'hommes non soumise à un culte. Cependant il revint de sa surprise, et demanda à son guide où il habitait ordinairement. — Partout où je me trouve, répliqua le Bohémien ; je n'ai pas de résidence fixe. — Comment conservez-vous ce qui vous appartient?— Sauf les habits que je porte et le cheval que je monte, je ne possède rien. — Cependant votre habillement ne manque p^'.s d'élégance et votre cheval est excellent. Quels sont vos moyens d'existence? — Je mange quand j'ai faim; je bois quand j'ai soif, et je n'ai d'autres moyens d'existence que ceux que le hasard me fait rencontrer. — Sous quelles lois vivez-vous ? — Je ne dois obéissance à personne. — Qui est votre chef? qui vous commande? — Le père de notre tribu, s'il me plaît de lui obéir. — Vous êtes donc dépourvus de tout ce qui réunit les autres hommes? dit Quentin dont la surprise allait toujours croissant. Vous n'avez ni lois, ni chef, ui moyens assures d'existence, ni demeure sur la terre. Que le ciel ait pitié de vous! Vous n'avez point de patrie, et veuille l'Etre ?uprèrae vous éclairer et vous pardonner! vous n'avez point de Dieu. Que vous rcste-t-il , privés comme vous l'êtes de gouvernement, de boniieur domestique et de religon ? — La liberté. Je ne rampe devant personne. Je vais où je veux; je vis comme je peux , et Je mourrai quand mon heure sera venue. — Mais vous |iouvez être mis à mort à.cliaquo instant, suivant le bon plaisir du juge — Soit! Mourir un peu plus tôt! — Mais vous pouvez aussi être emprisonné; et où est alors cette liberté dont vous vous vantez ? — Dans mes pensées, qu'aucune chaîne ne peut entraver; les vôtres, même lorsque vos membres sont libres, restent enchaînées par vos lois et par vos superstitions, par vos rêves d'attachement local, par vos visions fantastiques de politique civile. — Toutefois, la liberté de votre esprit ne peut alléger les chaînes qui pèsent sur vos membres. — C'est un mal qui peut s'endurer quelque temps, et si je ne parviens bientôt à m'échappcr, ou si mes camarades ne peuvent m'y aider, je puis toujours mourir: la mort est la liberté la plus parfaite.

Il y eut un intervalle de silence. Quentin le rompit en reprenant ses questions : — Votre race est une race vagabonde, inconnue aux nations de l'Europe. D'où tire-t-clle son origine?— Je ne saurais vous le dire, répondit le Bohémien. — Quand délivrera-t-elle ce royaume de sa présence pour retourner dans le pays d'où elle est venue? — Lorsque le temps de sm; pèlerinage sera accompli. — .\e descendez-vous pas de ces tribus d'Israël qui furent emmenées en I captivilé au-delà 4a grand tleuve de l'Euphrate? demanda Quentin,

QUENTIN liURVVARD,

qui n'avait pas oublié ce qu'on lui avait enseigné à Aberbrothock. — S'il en eût été ainsi, nous aui-Jons suivi leur foi, pratiqué leurs rites. — Quel est ton nom, à toi? — Mon véritable nom n'est connu que de mes frères; ceux qui ne vivent pas sous nos tentes, m'appellent Hayraddin Maugrabin. — Tu t'exprimes trop bien pour un homme qui aurait toujours vécu dans ta misérable horde. — J'ai appris quelque chose de la science de ce pays. Lorsque j'étais encore enfant, notre tribu fut poursuivie par des chasseurs de chair humaine. Une flèche traversa la tète de ma mère, et elle mourut. J'étais embarrassé dans la couverture de laine qui couvrait ses épaules, et je fus pris par les chasseurs. Un prêtre me demanda aux archers du prévôt; il m'obtint, et m'instruisit dans les sciences franques pendant deux ou trois ans. — Comment et pourquoi l'as-tu quitté ? — Je lui avals volé de l'argent, même le dieu qu'il adorait, répondit Hayraddin avec un calme parfait. Il me découvrit et me battit. Je le perçai de mon couteau ; je m'enfuis dans les bois, et je me trouvai de nouveau réuni à mou peuple. — Misérable ! tu as assassiné ton bienfaiteur! — Que m'importaient ses bienfaits? Le jeune Zingaro n'était pas un chien domestique, pour marcher sur les pas de son maître et ramper sous ses coups eu ramassant les bribes de sa table. C'était le jeune loup mis en captivité ; à la première occasion, il a rompu sa chaîne, a déchiré son maître, et s'en est retourné dans ses déserts.

Il se fit une nouvelle pause, aprèslaquelle le jeune Ecossais, désireux de pénétrer plus avant dans le caractère de ce guide suspect, lui demanda s'il n'était pas vrai que son peuple, malgré l'ignorance dans laquelle il était plongé, prétendait avoir la connaissance de l'avenir, connaissance qui n'avait point été donnée aux sages et aux prêtres d'une société mieux réglée? — Nous le prétendons, répondit Hayraddin, et c'est à bon droit. — Et comment un don si précieux a-t-il pu être accordé aune race si abjecte?...— Puis-je vous le dire? Oui, je le puis; mais m'expliquerez-vous d'abord pourquoi le chien peut suivre à la piste les pas de l'homme, tandis que l'homme, animal plus noble , ne saurait suivre ceux du chien. Ce pouvoir qui vous parait si merveilleux, notrcracele possède d'instinct. D'après les traits du visage et les lignes de la main , nous pouvons annoncer l'avenir à ceux qui nous consultent, avec autant de certitude qu'en examinant la fleur d'un arbre, au printemps, vous annoncerez les fruits qu'il doit porter en automne. — Je doute de ta science, et je te défie de m'en donner une preuve. — Ne m'en défiez pas, sire écuyer... A quelque rcirgion que vous prétendiez appartenir, je puis vous dire que votre divinité se trouve dans cette compagri'ie. — Silence! dit Quentin saisi d'itonnement; sur tu vie, ne prononce pas un mot de plus, si ce n'est pour répondre à mes questions. Peux-tu être fidèle? — Je peux tout ce qui est possible à un homme. — Mais veux-tu Telre? — Si je le jurais, m'en croirais-tu davantage? répondit le Maugraijin d'un ton sarcastique.— Tavie estentre mesmains,tule sais. — lMa[)pe, et tu verras si je crains la mort. — L'argent peut-il faire de loi urî guide sûr et fidèle?— Non, si je ne le suis pas sans cela. — Alors, disniiii quel lien je dois employer. — La bonté. — Te ferai-jc le serment d'en avoir pour toi si tu nous es fidèle pendant ce voyage.

Non. Ce serait prodiguer à la légère une denrée rare. Je le suis déjà dévoué. — Comnipnt? .s'écria Durward plus étonné que jamais. — Souviens-toi des châtaigniers sur les bords du Cher. La victime dont tu voulus sauver les jours, était mon frère, Zaniet le Maugrabin.— Et cependant je te trouve en relation avec ces mômes officiers par (jui ton frère a été misa mort: car c'est l'un d'eux qui m'.i indiqué 1 endroit où je te trouverais; etc'est le même homme sans doute qui t'a donné comme guide à ces nobles dames. — Que pouvons-nous faire? répondit Hayraddin d'un air sombre. Ces hommes nous traitint comme le chien du lierger traite le troupeau : il le protège pendant quelque temps, le fait aller çà et là suivant son bon plaisir, tjt finit toujours parle conduire à l'abattoir.

Quentin apprit par la suite que le Bohémien avait dit la virile à cet éprH, et que la garde pi évôtale, employée à détruire les hordes vagabondes qui infestaient le royaume, entretenait des rapports avec elles, s'abstenait pendant un certain temps d'exécuter ses devoirs, et finissait toujours par conduire ses alliés à la potence. Cette sorte de relation politique entre le voleur et l'officier de police, pour l'exercice profitable de leurs professions respectives, a esisté dans «ous les pays et à toutes les époques. Durward , en se séparant de son guide, vint rejoindre le reste de la troupe , très mal édifié .sur la moralité d'Hayraddin , et aci ordant peu de confiance aux protestations de reconnaissance qu'il en avait reçues personnellement. Il se mit alors à sonder les deux autres hommes qui lui avaient été donnés pour escorte, et il eut le chagrin de les trouver aus.sl slupidcs et aussi peu capables d'un bon conseil, qu'ils s'étaient, ce jour même, montres peu disposés h faire usage de leurs armes! — Cela n'en vaudra que mieux, dit Quentin en lui-même, son es- '>rit s'élevant en raison des difficultés que sa position devait lui faire redouter. Celte aimable jeune dame me devra tout. Je puis compter sur mon bras et ma Icte. J'ai vu la maison de mon père livrée aux flinimes;j'ai vu mes frères nager .lans leur sang au milieu de l'incendie. Je n'ai point recule d'un pouce, cl j'ai combattu jusqu'au dernier mnmi-nl. Auioiprd'lini, a>ec deux ans de plus, j'ai.

pour me comporter avec courage, le meilleur et le plus noble motif qui jamais ait enflammé le cœur d'un brave chevalier.

Ajant ainsi réglé sa conduite, Quentin montra pendant le voyage tant d'attention et d'activité, qu'il paraissait être partout en même temps. Son poste principal, ou plutôt son poste favori, était à côté des dames, qui, sensibles au soin extrême qu'il prenait de leur sûreté, causèrent avec lui sur le ton d'une familiarité amicale : elles paraissaient prendre beaucoup de plaisir à la naïveté ainsi qu'à la iîiiesse de sa conversation. S'il était souvent auprès des nobles voyageuses, essayant de faire à des personnes nées dans un pays piat la descri|ptioudes montagnes d'Ecosse, et surtout des beautés de Glen- Houlakin, il marchait tout aussi fréquemment avec Hayraddin à la tète de la petite cavalcade^ le questionnant sur la route, sur les lieux de halte, et gravant ses réponses dans sa mémoire, afin d'être a portée de reconnaître, par de nouvelles questions, s'il ne méditait pas quelque piège. Souvent aussi on le voyait à l'arrièrc-garde , lâchant de s'assurer l'attachement des deux hommes d'escorte par des paroles de bonté, par des présents, et par des promesses de nouvelles récompenses aussitôt que leur tâche serait remplielis voyagèrent ainsi pendant plus d'une semaine, suivant descbemins de traverse et des routes détournées, côtoyant les cantons populeux, afin d'éviter les grandes villes, si ce n'est que de temps en temps ils rencontraient des hordes errantes de Bohémiens , qui les respectaient comme étant sous la conduite d'ufl homnn* de leur caste; des soldats traînards, ou peut-être des bandils, qui, trouvant la partie trop inégale, respectaient leur petite troupe; enfin des détachements de la maréchaussée, comme ou nommerait à présent ces militaires, que Louis, cautérisant les plaies du pays avec le fer et le feu, employait pour détruire les bandes effrénées qui infestaient le royaume. Ces gardiens de la paix publique les laissaient poursuivre leur voyage sans les inquiéter, en vertu d'un ordre écrit dont Quentin avait été muni à cetefiet par le roi lui-même. Leurs lieux de halte étaient le plus ordinairement des monastères, obliges par les règles de leur fondation d'admettre les pèleiins; les dames recevaient l'hospitalité, sans qu'il leur fût adressé aucune question sur leur rang et leur condition : eu cfl'el , il était d'usage que les personnes de distinction qui voyageaient pour accomplir un vœu cachassent leur nom et leur qualité. Eu arrivant, les comtesses de Croye prétextaient ordinairementla fatigue pour se livrer au repos, et Quentin, en sa qualité de majordome, déployait, dans les arrangements avec leurs hôtes, une sagacité et une promptitude qui ne. puuvaientmanquer d'exciter la reconnaissance et l'afleetiou des voyageuses. Quentinavait pourtant am cause d'inquiétude presquejournaliére: son guide, appartenant àuuecastedont les inemljres étaient réputés pour pa'iens, et adonnés à l'étude des science» occultes, n'était j.miais admis sans degrandes diflicultés dans les lieux saints on la cavalcade s'a'Têtait de preference ; et il ne pouvait qu'à grande peine obtenir pour cet homme un logement dans l'enceinte extérieure de leurs murs. C'était là un grand embarras; car, d'un côté, il était nécessaire de tenir en bonne liuiueiir un homme qui pos.sodait le secret du voyage; tandis que de l'autre, Quentin jiige'ait indispensable de veiller attentivement, quoique secrètement, sur la conduite d'Hayraddin , afin que , s'il était possible, il n'eût aucune communication étrangère. Or, cela ne pouvait être si le Boliemiiu logeait hors de l'enceinte des couvents. D'ailleurs Dunvaid ne pouvait s'empêcher de croire que Hayraddin avait le désir qu'il en lût ainsi; car au lieu de se tenir tranquille dans le réduit qu'on lui assignait, il entrait en conversation avec les jeunes frères et les novices, et les amusait beaucoup par ses tours, par ses chansons, vr. qui édifiait fort peu les vieux moines; de sorte que, dans plus d'uni; circonstance, il fallait à Quentin toute l'autorité, appuyée de menaces, dont il pouvait faire usage envers le lîoliemien, pour réprimer sa gaîté licencieuse, il f.illait l'emplui des prières auprès des supérieurs pour empêcher que le chien de païen m; fûtjete àia porte. H réussissait pourtant, parla manière adroite avec laquelle il excusait les irrégularités commises par cet homim; , insinuant que le voisinage des reliques, la fréquentation des édifices nuisacres à la religion, et surtout ses coiiiniuiiicatioiis avec des hiuiiiiies vnués au culte des autels, le rauièneraient à de meilleurs principes et à une conduite plus régulière.

Cependant, le divicine ou douzième jour du voyage, apri's f'iir entrée en Flandre et comme ils approcliaieiit de Nainur, tmis les elforts de Quentin devinrent iusiini,>ants pour prévenir les suites du scandale donné par son guide. La scene se passait dans un couvent de franciscains d'un ordre strict et réformé, dont le prieur mourut dans la suite en odeur de sainteté. Apres avoir siiriiinuiê des scrupules [ilus grands qu'à l'ordinaire, le Itoliémien obtint eiilin un abri dans un hiUiment écarté, habite par un frère lai qui lais.iji les fonctions de jardinirr. Les dames étaient retirées dans leur appartement; et le prieur, qui par hasard avait des parents et des amis (!n Ecosse, et oui aiui.iit à entendre les étrangers parler de leurpavs, invita Quentin, dont appaifininent la bonne mine et la conduite lui avaient plu, à venir fairt une légère collation dans sa cellule. Ayant reconnu dans ce relifeux un homme intelligent, Quentin ne négligea pas l'occasion de l'informer de l'état des alfaires dans

ins VKILI.ÉKS LITTÉRAIRES ILl.USTUÉES.

le pays de Liège; en effet, pendant les deux dernières journées de marche, il avait enlemlu dire des clioses qui lui donnaient des craintes pour la sûreté présente des dames eoiitiées à sa garde, et menie sur le pouvoir qu'aurait l'évèque de les protéger dans son propre palais. Les réponses du prieur ne furent pas d'une nature très rassurante.

— Le peuple de Liège, disait-il , est un peuple de bourgeois riches, qui, coninie les anciennes tribus de la Palestine , se sont engraisses et regimbent sous le joug: leurs richesses et leurs privilèges ieur ont enfle le cœur. Ils ont eu diverses querelles avec le duc de Bourgogne, leur seigneur suzerain, au sujet des impôts et des immunités ; et ils se sont fréquemment mis eu révolte ouverte. Le duc en a été tellement irrité, (car c'est un homme bouillant et emporté), qu'il a juré parsaiut George, qu'à la première provocation il porterait dans la villede Liège la désolation dont a été alligée Bal)yloiie,qu'ilU ruineraltaussicijraplétement qu'a été ruineelasuperbe T\r; en un mot, qu'il en ferait un objet de mépris et de honte pour toute la Flandre. — El après tout ce que j'en ai entendu raconter, ce prince est bien capable de tenir son serment , dit Quentin ; par conséquent il est probable que les Liégeois se garderont bien de lui en fournir l'occasion. — On devrait l'espérer; et c'est là l'objet des prières des saintes âmes du pays, qui ne voudraient pas que le sang des hommes fût répandu comme de l'eau, et qu'ils périssent du moins avant d'être réconciliés avec le ciel. Le bon évèque travaille nuit et jour à conserver la |)aix, comme il convient à un serviteur de l'autel: car, comme il est dit dans l'Ecriture : Beati pacifiai. Mais... Ici le bon prieur s'interrompit en poussant un profond soupir.

Quentin esposa luodestement de quelle importance il était pour les dames qu'il accompagnait d'obtenir des renseignements positifs sur l'état intérieur du pays, ajoutant que le digue et révérend père ferait un grand acte de charité chrétienne s'il voulait bien l'éclairer iur ce sujet. — C'est un sujet que personne n'aborde sans répugnance, répondit le prieur, car celui qui dit du mal des puissants de la terre doit craindre qu'un messager ailé ne porte ses discours jusqu'à leurs oreilles. Toutefois, pour vous rendre , à vous qui paraissez un homme franc et loyal , ainsi qu'à ces dames, qui sont de pieuses servantes du Seigneur, et qui accomplissent en ce moment un saint pèlerinage; pour vous rendre, dis-je, les faibles services qui sont en mon pouvoir, je vais vous parler sans aucune réserve.

Il regarda autour de lui avec un air de précaution ; puis baissant la voix, comme s'il eiit craint d'être entendu . — Les Liégeois, ditil, sont secrètement excités à la révolte par des hommes de Bclial, qui prétendent, mais faussement, je l'espère, avoir mission de notre roi très chrétien. Et cependant son nom est ouvertement employé par ceux qui allument le mécontentement parmi les habitants de Liège. Il y a en outre dans le pays un seigneur de bon lignage et qui jouit d'une grande renommée à la guerre; mais qui n'en est pas moins, pour ainsi dire, lapis offensionis cl petra scandait, une pierre d'achoppement pour la Bourgogne et la Flandre : son nom est Guillaume de la .Marck. — Surnommé Guillaume le Barbu, ou le Sanglier des Ardennes, dit le jeune Ecossais. — Et c'est avec raison qu'on lui a donné ce nom, mon lils, car il est comme le sanglier de la forêt, qui foule sous ses pieds tout ce qu'il rencontre et le déchire avec ses défenses. Il a réuni une bande de plus de mille hommes , tous semblables à lui, c'est-à-dire méprisant toute autorité civile et religieuse; avec leur assistance, il s'est déclaré indépendant du duc de Bourgogne, et vit, avec ses partisans, de rapines et de violences, qu'il exerce indistinctement sur les ecclésiastiques et sur les laïques • Imposait manus in chrislos Domini ; il a porté les mains sur les oints du Seigneur, au mépris de ce qui est écrit : « Ne touchez pas à mes oints , et ne faites pas d'injures « à mes prophètes. » Jusqu'à notre pauvre maison, à laquelle il a demandé des sommes d'or et d'argiuit pour rançon de noire vie et de celle de nos frères, demande à laquelle nous avons répondu par unesuppliqueen latin, danslaquelle nous esposionsl'impossibilité où nous sommes de satisfaire à sa réquisition, et nous l'exhortions par CCS paroles du saint livre : Ne moliaris amico tuo malum cum habetin te Muciam. (Ne fais point de mal à ton ami , quand sa confiance est en toi.) Néanmoins ce Gulielmus Barbatus, ce Guillaume de la Marck, aussi étranger aux humanités qu'à l'humanité même, nous répondit dans son jargon ridicule : Si non pagaiis , hrulabo monaster iumvestrum — Latin barbare, quecependaiit , mon révérend père, il vous fut trop facile de comprendre.— Hélas, mon fils, ia crainte et la nécessité sont d'habiles interprètes, et nous fûmes obligés de fondre les vases d'argent de notre au^el pour satisfaire la rapacité de ce chef impitoyable. Puisse le ciel lui payer sept fois la recompense qui lui est due! Pereat improbus ! Amen ! Amen! Anathema esta'. Qu'il soit anathème! — Je suis surpris que le duc de Bourgogne, son égal au moins en puissance, ne réduise pasaux abois ee Sanglier des Ardennes, dont les ravag.js ont déjà fait tant de Lruit. — Hélas! mon fils, le duc est en ce moment à Péronne , où il rassemble ses capitaines pour marcher contre la France; ainsi le ciel a permis que la discorde entrât dans les cœurs de deux grands princes, et le peuple subit le ioug des oppi-esscurs subalteroes. Mais c'est à tort que le duc néglige celte gangrène qui ronge

ses Etats; car ce Guillaume de la Marck a, depuis peu, entretenu ouvertement des relations avec Rousiaer et Pavillon, chefs des mécontents de Liège, et il est à craindre qu'il ne les excite bientôt à quelque entreprise désespérée. — Mais l'évèque de Liège n'a-t-il donc pas le pouvoir nécessaire pour dompter cet esprit turbulent? ■Votre réponse à cette question est d'un grand intérêt pour moi, mon père. — L'évèque, mon fils, a l'épée de saiut Pierre comme il en a les clés; il possède le pouvoir comme prince séculier, et il jouit de la puissante protection de la maison de Bourgogne; il a l'autorité spirituelle comme prélat ; et il soutient tous ces avantages par un nombre suffisant de bons soldats et d'hommes d'armes. Mais ce Guillaume de la Marck a été dans sa maison, et il en a reçu une foule de bienfait^j; à la cour même du pieux évèque, son caractère cruel et sanguinaire se révéla bientôt, et il en fut chassé pour un homicide commis sur un des principaux domestiques de ce prélat. Banni pour ce fait de la maison du bon évèque, il n'a cessé d'être pour lui un ennemi implacable ; et maintenant, je le dis avec douleur, il s'est ceint les relus, et il a tourné ses armes contre son bienfaiteur. — Vous considérez donc la situation du digne prélat comme dangereuse? lui demanda Qjeniin avec inquietude. — Hélas ! m-r fils, répondit le bon franciscain, quel est celui qu'on ne doive regarder comme en danger dans ce triste exil? .Mais le ciel me préserve de prétendre que le vénérable prélat soit dans un péril imminent, lia un trésor considérable, de fidèles conseillers, de braves soldats; et de plus, je vous dirai qu'un messager qui se dirige du côté de l'est, et qui a passé ici hier, nous a dit que le duc, à la requête de l'évèque, lui a envoyé en toute h;lte cent hommes d'armes, avec la suite qui accompagne chaque lance. Cette troupe suffira pour résister à Guillaume de la Marck dont le nom soit maudit! Amen!

Dans ce moment, leur conversation fut interrompue par le sacristain, qui, d'une voix entrecoupée par la colère, accusait le Bohémien d'avoir mis en pratique les plus abominables inalétices envers les jeunes frères : il avait mêlé dans leur boisson, au repas du soir, une liqueur enivrante qui avait dix fois la force du vin le plus capiteux, et sous le pouvoir de laquelle plusieurs frères avaient succombé. Dans le fait, quoique la tète du sacristain eût été assez solide pour résister à l'influence de cette boisson dangereuse, il était facile au prieur et à Durward de reconnaître à son visage euflani%é et à sa langue embarrassée, que l'accusateur lui-même n'avait pas été tout-à-fait à l'abri de l'enivrante atteinte. De plus, le Bohémien avait chanté diverses chansons pleines de vanités mondaines et de plaisirs impars ; il avait tourné eu dérision le cordon de saiut François, ainsi que ses miracles, et il avait donné aux fidèles soumis à ses saintes règles les noms de vauriens et de paresseux. Enfin, il avait mis en pratique la chiromancie et annoncé au jeune père Chérubin qu'il serait aimé d'une belle dame, laquelle le rendrait père d'un vigoureux garçon.

Le père prieur écouta quelque temps en silence le récit du sacristain, comme si l'horreur produite par des crimes aussi atroces lui eût ôté l'usage de la parole. Lorsque le frère eut terminé ses plaintes, le prieur se leva, descendit dans la cour du couvent, et ordonna aux frères lais, sous peine d'encourir les châtiments spirituels, de chasser l'impie Uayraddin de l'enceinte sacrée à coups de fouets et de verges. Cette sentence fut exécutée en présence de Durward, qui, contrarié par cet incident, n'intervint point cependant en faveur du coupable, certain que son intercession serait inutile. Le châtiment infligé à Hayraddin fut, malgré les exhortations du prieur, plus amusant que formidable. Le Bohémien courait çà et là dans la cour, au milieu des cris de ceux qui le fustigeaient et du bruit des coups dont une grande partie ne l'atteignaient pas, parce que probablement on n'y mettait pas la rigueur prescrite par le père prieur. Par son agilité, il parvenait à esquiver ia plupart des coups qui lui étaient réellement destinés, supportant avec assez de résignation et de courage le petit nombre de ceux qu'il recevait. Le bruit et le tumulte étaient d'autant plus grands que les gens inhabiles par les mains desquels passait Hayiaddin se frappaient entre eux plus souvent qu'ils ne le frappaient hu-mème. Enfin, le prieur, désirant mettre un terme à une scène beaucoup plus scandaleuse qu'édifiante, ordonna qu'on ouvrit le guichet: et le Bohémien, sa précipitant parcelle issue avec la rapidité de l'éclair, profita du clair de lune pour se mettre hors d'atteinte.

Pendant ce tumulte, un soupçon que Durward avait déjà conçu revint à son esprit avec une nouvelle force. Hayraddin, le matin même de ce jour, lui avait promis, lorsqu'on s'arrêterait dans quelque monastère, de se conduire avec plus de retenue et de prudence ; cependant il avait violé sa parole, et il avait agi d'une manière plus indécente et plus révoltante que jamais. Celte conduite singulière cachait sans doute quelque dessein : quels que fussent les défauts du Bohémien, il ne manquait ni de bon sens, ni d'empire sur luimùine ; n'était-il pas probable que le désir d'avoir des communications, soit avec ceux de sa horde, soit avec d'autres, dont la surveillance continuelle de Quentin l'avait tenu éloigné tout le jour, lui avait inspiré ce stratagème?

.\ peine ce soupçon était-il né dans l'esprit de Quentin, qu'il résolut de se mettre )' 'a poursuite du Bohémien et d'ghserver le plu«

QUENTIN DURWARD

secrètement possible ce qu'il deviendrait. Il se hâta donc d'expliquer au prieur la nécessité où il était de ne pas perdre de vueson guide, et se mit à courir sur ses traces.

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