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CHAPITRE XXV

Pendant sa route noctuine, Quentin eut à supporter ce tourment de l'ânic qu'un amant éprouve lorsqu'il .se sépare, probablement pour toujours, de l'objet adoré. Presses par les circonstances et par l'impatience de Crèvetœur, nos voyageurs traversaient à la hâte les riches plaines du llainaut, guidés par la bienfaisante clarté do la 'nne d'août, qui éclairait de ses rayons d'.irgent les gras pâturages, tel terres boisées et les champs couverts de gerbes, tandis que le la-

boureur, favorisé par son éclat, poursuivait les travaux de la moisson ; car, à cette époque déjà, les Flamands étaient très avancés en agriculture. Sa clarté se répandait encore sur les larges rivieres dont le cours tranquille n'était iuli;rrompu par aucun rocher; au sein de leur miroir, on voyait la blanche voile se déployer avec grâce pour porter d'une ville à une autre les bienfaits du commerce et de l'industrie. Celte douce et mystérieuse lueur permettait aussi d'apercevoir des villages d'un aspect riant et paisible, dont il était facile de deviner l'aisance et le bonheur par la propreté et l'agrément extérieur des habitations; dans d'autres endroits, on voyait s'élever le château féodal, avec ses fossés profonds, ses murailles crénelées et son beffroi, car la chevalerie duHainaut était renommée parmi celle de toute l'Europe; puis enfin, de loin en loin on remarquait les tours gigantesques et les nombreux clochers de quelques monastères. La beauté et la variété de ce tableau, si différent de la solitude cl de l'aridité de l'Ecosse, n'avaient cependant pas le pouvoir d'interrompre les tristes réflexions et les regrets de Quentin. )l avait laissé son cœur derrière lui en partant de Charleroi; et sa seuie pensée était que chaque pas l'éloignait davantage d'Isabelle. Son imagination ne cessait de lui rappeler chaque mol qu'elle avait dit, chaque regard qu'elle avait dirigé sur lui, et, comme cela arrive souvent en pareil cas, l'impression causée pas ces souvenirs était beaucoup plus forte que n'avait été celle de la réalité.

Quand enfin l'heure froide de minuit fût passée, Quentin, en dépit de l'amour et du chagrin, s'aperçut peu à peu de l'extrême fatigue qu'il avait subie dans les deux journées précédentes, fatigue que ses habitudes d'exercice dans tous les genres, sa vivacité, l'activité de son caractère, ainsi que la nature de ses réflexions, l'avaient empêché de ressentir jusqu'alors. Ses sens épuisés et engourdis commencèrent à seconder si faiblement les opérations de son esprit que son imagination défigurait toutes les impressions transmises par les organes émoussés de la vue et de l'ouïe. S'il était éveillé, il le savait uniquement par les efforts que le sentiment machinal du danger de la situation le portait à faire de temps à autre pour résister au sommeil profond qui l'accablait; car, s'il y avait cédé il serait infailliblement tombé de cheval; mais à peine entr'ouvrait-il les yeux, que des ombres confuses obscurcissaient sa vue, et le paysage éclairé par la lune disparaissait à ses regards. Enfin, son accablement devint tel, que le comte deCrèvecœur, quis'en aperçut, fut obligé d'ordonnerà deux de ses gens de marcher de chaque coté du jeune écuyer, afin de le garantir d'une chute dont il était à tout moment menacé. Lorsqu'ils arrivèrent à Landrecies, le comte, prenant pitié de Quentin, et refléchissant qu'il avait passé trois nuits sans dormir, accorda une balte de quatre heures pour que tout le monde pût se rat'raichir et se reposer.

Quentin fut tiré d'un profond sommeil par le son d'une trompette du comte et par les cris de ses fourriers et de ses maréchaux de logis: — Debout! debout! Allons, messire, en route! Quelque dcsagr('able que fût ce réveil matinal ., le jeune archer se sentit, sous le rafiport de la force et du courage, un être tout différent de ce qu'il était quelques heures avant. Sa confiance en luimême et en sa fortune lui revint avec la vigueur de ses esprits qu'augmentait l'éclat du soleil levant. Il ne pensait plus à son amour que comme à un songe chimérique et sans espoir, il le considérait comme un heureux principe de vigueur pour son âme , dans laquelle il devait le nourrir, quoique les nombreux obstacles qui l'entouraient ne lui permissent pas d'espérer le succès. — Le pilote, pensa-t-il, dirige la barque vers l'étoile polaire, quoiqu'il ne puisse espérer de l'alleiiidre : de même le souvenir d'Isabelle de Croye fera de moi un digne chevalier, quoique peut-être je sois destiné à ne la revoir jamais. Lorsqu'elle entendra dire qu'un soldat écossais uoinmé Quentin Diirward s'est distingué sur le champ de bataille ou a laissé son Cfups sur la brèche , elle se souviendra de Son compagnon de voyage comme d'un homme qui fit tout ce qui était en son pouvoir pour la préserver des [liéges et des malheurs dont elle était environnée , et peut-être alors honorera-l-clle sa niémoiri! d'une larme, et son tombeau d'une branche do cyprès.

Déterminé à supporter son malheur .ivec cette mâle fermeté , Quentin soufi'rit aussi avec résignation les railleries du comte de Crcvccicur, qui ne manqua pas do lui en adresser plusieurs sur sa délicatesse et son manque de vigueur. Le jeune Ecossais se prêta de si bonne grâce à ce persillade, et y répliqua d'une manière si heureuse et en même temps si conforme aux convenances et au respect dû à un supérieur, que ce changement de ton et de langage produisit évidi.'innient sur h; comte une impression beaucoup plus favorable que la conduite de son prisonnier pendant la .soirée précédente, lorsqu'irrité de sa situation pénible , il avait gardé le silence avec humeur, ou riposté avec fierté. Le vieux chevalier comniiMiça enfin a faire quelque atlenlion à l'Ecossais , et à le regarder comme un jeune lionime dont il lui donna même à entemlrc assez claiiement que , s'il voulait quitter le service du roi de France et renoncer à son titre d'archer de la garde, il lui ferait obtenir de l'emploi dans la maison du duc de Uoiirgognc , où il serait traité hoiioralilenient , et ou le comte lui-même veillerait à son avancelueut. Quentin , avec toutes les exuressious de reconnaissance coa-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

Tenables, refusa , quant à présent, d'accepter cette faveur, jusqu'à ce qu'il sût d'une manière positive s'il avait entièrement à se plaindre de son premier protecteur, le roi Louis; mais la bonne intelligence qui s'était établie entre lui et le comte do CrèveaBur ne fut pas ébranlée par ce refus. Enfin , si son imagination eiithousiaste, son accent étranger, sa manière de penser originale, appelaient souvent le sourire sur les traits graves du vieillard, ce sourire , loin d'exprimer, comme le jour précédent , le sarcasme et l'ainerlume, n'annonçait plus que la bienveillance et la gaité. Continuant donc la route avec beaucoup plus d'accord que la veille, la petite troupe arriva enfin à deux milles de la fameuse et forte ville de Péronne, aux environs de laquelle était campée l'armée du duc de Bourgogne, prête, comme on le supposait, à faire une invasion en France; tandis que, d'un autre côté, Louis XI avait assemblé des forces considérables vers Pont-Sainlc-Maxence , dans le dessein de mettre à la raison son tout tout-puissant vassal.

Péronne, située sur une rivière profonile, dans un pays plat, entourée de forts boulevards et de larges fossés, était regardée dans les temps anciens comme l'une des plus fortes de la France. Le comte de Crèvecœur, sa suite et son prisonnier, s'approchaient de celte forteresse vers les trois heures après midi, lorsque traversant à cheval les clairières d'une vaste foret qui en couvrait alors les environs du coté de l'est, ils rencontrèrent deux individus qu'à leur nombreuse suite ils jugèrent d'un rang distingué. Us étaient vêtus du costume qu'on portait alors en temps de paix ; et les faucons qu'ils avaient sur le poing, les chiens couchants et les lévriers que leurs gens conduisaient en laisse, indiquaient une chasse à f oiseau. En apercevant Crèvecœur, dont les couleurs et les armes leur étaient Connues, les chasseurs abandonnèrent un héron qu'ils poursuivaient sur les bords d'un ruisseau et accoururent vers lui au galop. — Des nouvelles! des nouvelles! comte de Crèvecœur! s'écrièrent-ils à la fois. Voulez-vous nous en donner, ou en recevoir de nous? ou bien voulez-vous que nous en fassions échange? — Je consentirais volontiers à un échange, messires, répondit le comte après les avoir salués avec courtoisie, si je croyais que vous eussiez quelques nouvelles assez importantes pour servir d'équivalent aux miennes.

Les deux chasseurs se regardèrent en souriant. Le plus grand des deux, porteur d'une de ces physionomies féodales qui distinguaient les barons de ce temps, etoffrant en outre ce teint rembruni que les uns regardent comme le signe d'un tempérament mélancolique, et où les autres, de même que ce statuaire italien qui, d'après les traits de Charles l", tira un augure semblable, voient le présage d'une mort funeste , ce seigneur n'était autre que le chevalier d'imbercoiirt, plus tard chancelier do Bourgogne, et mis à mort parle peuple de Gand, malgré les larmes de la comtesse Marie. Il dit à son compagnon : — Crèvecœur arrive du Brabant; c'est le pays du commerce , et il en a appris toutes les ruses : il nous sera difficile de faire un marché avantageux avec lui. — En conscience, messires, répliqua Crèvecœur, le duc doit avoir l'étrenne de mes marchandises, car le droit de vente doit être payé au seigneur avant l'ouverture du marché. Mais vos nouvelles, dites-moi, sont-elles d'une couleur triste ou d'une couleur gaie?

Celui auquel il adressait particulièrement cette question était un homme de petite tailleet de bonne mine,àl'œil vifet animé, quoique tempéré par quelque chose de grave et de réfléchi qui perçait dans le jeu de sa bouche et le mouvement de sa lèvre supérieure. Toute sa physionomie annonçait un homme plus propre au conseil qu'à faction ; capable de voir et déjuger avec promptitude , mais porté par sa sagesse même à n'exprimer ses opinions et à ne prendre un partiqu'avec lenteur. C'était le célèbresired'Argenlon, lils de Nicolas de l'Elite ou du sire CoUard , mieux connu dans l'histoire et parmi les historiens sous le nom de Philippe de Comines, alors attaché à la personne du duc Charles le Téméraire, et l'un de ses conseillers les plus intimes et les plus éclairés. Répondant à la question de Crèvecœur sur la couleur des nouvelles dont lui et son compagnon , le baron d'imbercourt , avaient le secret : — Elles sont, lui dit-il , couleur de l'arc-en-ciel : elles varient de teintes, selon les différents aspects sous lesquels on veut les envisager, placées en avant d'un nuage sombre, ou ressortant sur un ciel azuré ; jamais pareil arc-en-ciel ne s'est montré en France ni en Flandre depuis l'arche de Noé. — Mes nouvelles, à moi , reprit Crèvecœur, ressemblent à une comète . sombres, eflrayantos et terribles, elles sont les avant-courrières de malheurs cfÎTroyablos. — Allons, il faut que nous ouvrions nos balles, dit enfin d'Argenton, sans quoi quelque nouveau venu nous préviendra, car nos nouvelles sont d'une nature publique. En un mot, Crèvecœur, écoutez et soyez surpris : le roi Louis est à Péronne! — Quoi , s'écria le Comte avec étonnement, le duc s'est-il donc retiré sans livrer bataille? et restez-vous ainsi, parés comme en temps de paiv , lorsque la ville Cal assiégée par les Français? car je ne puis supposer qu'elle soit|)nse. — Non, certainement, répondit Imbercourt; les bannières dcBiurgogne n'ont pas reculé d'un pas; et pourtant Louis est ici — 11 faut donc qu'Edouard d'Angleterre ait traversé les mers avec ses archers, dit Crtvecuaur, et que, comme son aieul , il ait reuipoiié une victoire de Poitiers. — Il n'en est rien non plus, reprit

Comines. Pas une bannière française ne s'est abaissée, pas une voile britannique n'a paru sur nos cotes : Edouard s'amuse trop avec le» bourgeois de Londres, pour songer au rôle du Prince Noir. Mais écoutez le récit véritable de ces étranges événements. A votre départ, vous le savez , la conférence entre les plénipotentiaires français et bourguignons avait été rompue, et il ne restait plus aucune chance apparente do réconciliation. — En effet, nous ne rêvions plus que guerre. — Eh bien ! tout ce qui s'est passé ensuite ressemble tellement à un rêve, continua le sire de Comines, que j'attends presque le moment du réveil. Il y avait à peine un jour que le duc, en plein conseil, après avoir protesté avec fureur contre tout nouveau délai, avait résolu d'envoyer un cartel au roi, et de marcher sur la France à l'instant même. Toison-d'Or, chargé de cette mission, venait de revêtir son costume officiel , et déjà il avait le pied à l'étrier; tout à coup on vit Mont-Joie, le héraut d'armes français, se diriger en toute diligence vers le camp. Nous pensâmes d'abord que Louis avait eu avis de notre projet, et nous craignîmes le ressentiment que le duc éprouvait contre ceux dont les conseils l'avaient détourné du projet de déclarer la guerre le premier. Mais le conseil ayant été convoqué à la hâte, quelle fut notre surprise quand le héraut apprit que Louis, roi de France, était à peine aune heure de marche, arrivant derrière lui , pour rendre visite à Charles, duc de Bourgogne, avec une suite peu nombreuse, et pour arranger leur différend dans une entrevue particulière. — Vous me surprenez, messieurs; et cependant vous me surprenez moins que vous ne vous y seriez attendus peut-être. La dernière fois que j'ai été au Plessis-lès- Tours, le tout-puissant-cardinal la Balue , mécontent de son maître, et Bourguignon au fond du cœur, m'a fait entendre qu'il saurait si bien tirer parti de faibles particuliers à Louis, qu'il l'amènerait à se placer spontanément à l'égard de la Bourgogne, dans une position où le duc pourrait dicter les conditions de la paix. Mais jamais je n'aurais imaginé, je favoue , qu'un vieux renard comme Louis se fût laissé prendre au piège. Et que dit le conseil? — Comme vous pouvez le présumer, répondit d'imbercourt , on y fit de longs discours sur l'honneur et la bonne foi , parlant fort peu des avantages que l'on pouvait retirer d'une semblable visite , quoiqu'éviderament cette dernière considération occupât le plus la majorité des membres du conseil. Tous songeaientà trouver quelque moyen de tirer parti de la situation tout en sauvant les apparences. — Et que dit le duc ? — Selon sa coutume , il parle d'un ton bref et décidé : — Qui de vous, demanda-t-il, fut témoin de mon entrevue avec mon cousin Louis après la bataille de Montlhéry, et de l'imprudence avec laquelle je me mis à sa merci en le reconduisant jusque dans les murs de Paris , sans autre suite qu'une dizaine de mes gens? « Je lui répondis que la plupart d'entre nous avaient été présenLs à cette entrevue , et que personne n'avait dii perdre le souvenir des alarmes qu'il lui avait plu de nous donner. » Eh bien! reprit le duc, vous blâmâtes cette folie, et je vous avoue que j'avais agi comme un jeune étourneau , mon père d'heureuse mémoire vivait encore, et certes mon cousin Louis aurait trouvé beaucoup moins d'avantage à s'emparer de ma personne que je n'en trouverais aujourd'hui à ra'emparer de la sienne. Mais n'importe , si mon royal cousin vient ici, dans la circonstance présente, avec la même sincérité de cœur qui me faisait agir alors, il sera reçu en roi ; si , au contraire, il a finlention, par cette apparence de confiance , de me circonvenir et de me fasciner la vue jusqu'à ce qu'il ait mis à exécution quelque projet politique, par saint George de Bourgogne , qu'il y regarde de près !» En parlant ainsi, le duc releva ses moustaches, frappa du pied, et nous donna l'ordre de monter tous à cheval, pour aller à la rencontre de cet hôte extraordinaire. — Les miracles n'ont pas encore cessé! reprit Crèvecœur. Comment sa suite était-elle composée? — Elle étaitdesplus mesquines, répondit d'imbercourt : une vingtaine d'archers do sa garde écossaise, q',!elques chevaliers et quelques gentilhommes de sa maison, parmi lesquels son astrologue Galeotti faisait la plus brillante figure. -- Ce drôle, reprit Crèvecœur, est vendu au cardinal la Balue; je ne serais pas surpris qu'il eût contribué à déterminer le roi à cette démarche dangereuse. A-t-il avec lui quelques membres de sa haute noblesse? — Monseigneur d'Orléans et Dunois. — Dunois ? nous aurons quelque chose à démêler ensemble , arrive ce qu'il pourra ! Mais j'avais entendu dire qu'ils étaient tous deux en prison? — Us furent en effet arrêtés et enfermés au château de Loches, ce charmant séjour de retraite et de repos pour la noblesse française, répliqua d'imbercourt ; mais Louis les a fait mettre en liberté pour l'accompagnerici, peut-être parcequ'il ne se souciaitpas de laisser d'Orléans derrière lui. Quant au reste de sa suite, je crois, ma foi, que son compère le grand-prévot avec deux ou trois de ses gens, et Olivier le barbier, en sont les personnages les plus importants. Et tout ce cortège est si misérablement accoutré , que le roi , sur mon honneui', ressomblo moins à un souverain en visite chez un puissant feudataire qu'à un vieil usurier allant recouvrer de chétive's créances, avec une bande de recors et d'huissiers. — Et où estjl |,,iré? — Ceci, répondit Comines, est le plus merveilleux de tout. Le d'uc avait d'abord offert de laisser aux archers du roi la garde de l'uue dee portes 4q ia TtUe et du pont de bateaux situé sur la Somme*

QUENTIN DURWARD

et il avait assigné à Louis pour résidence la maison voisine , qui appartient à un riche bourgeois nommé Gilles Orlhen ; mais en s'y rendant, le roi aperçut les bannières des chevaliers de Lau et Pencil de Rivière, qu'il a bannis de France; et, probablement contrarié de l'idée d'avoir pour si proches voisins des réfugiés et des mi'coiitenls, il a demandé avec instance qu'on le logeât au château de Pérnnne, et on y a consenti. — Que Dieu nous soit en aide! s'écria Crèvecœur; ce n'était pas assez de s'aventurer jusque dans l'antre du lion, il a voulu encore lui mettre sa tète dans la gueule; il n'a fallu qu'une ratière pour prendre le vieux renard politique. — D'iinhercourt, dit Comines, ne vous a pas rapporlé le mol du Glorieux ; à mon avis, c'est ce qu'on a émis jusqu'à présent de plus sensé et de plus juste à ce sujet. — Et qu'a dit sa très illustre sagesse? — Comme le duc ordonnait à la hâte qu'on ofTrit en présent au roi quelques pièces d'argenterie, comme témoignage du plaisir que lui oausaitson arrivée, ne trouble pas ton petitcerveau pourcela, «Mon ami Charles, dit le Glorieux, je ferai à ton cousin Louisun présent plus noble et plus convi-nable que celui-là ; ce sera mon bonnet de fou, mes grelots, et ma marmotte par-dessus le marché, car par la sainte messe! il est plus fou que moi, de venir ainsi se mettre en ton pouvoir. — Mais si je ne lui donne aucun motif de s'en repentir, qu'en dirais-tu? coquin , lui répondit le duc? — En ce cas, Charles, ceseraà toi que je donnerai mon bonnet et ma marmotte, car tu seras évidemment le plus fou de nous trois.» Je vous réponds que ce trait ût impression sur le duc, car je l'ai vu changer de couleur et se mordre les lèvres. Voilà nos nouvelles, noble Crèvecœur; qu'en pensez-vous? — C'est une mine chargée de poudre, répondit le comte, et je crains que le destin ne m'ait choisi pour hàler l'explosion. Mes nouvelles et les vôtres sont comme Ig feu et la mèche, ou comme certaines substances chimiques que l'on ne peut mêler ensemble sans qu'elles détonnent soudain. Mes nobles amis , approchez; et lorsque je vous aurai dit ce qui est arrivé dans l'évèclié de Liège , vous serez d'avis que le roi Louis aurait aussi bien fait d'entreprendre un pèlerinage aux régions infernales qu'une visite à Péronne dans un moment aussi scabreux.

Les deux seigneurs se rapprochèrent du comte, et écoulèrent, avec un étonnement et un intérêt qui leur arrachèrent souvent des mouvements et des exclamations d'horreur, le récit des événements qui venaient de se passer à Liège et à Schonwaldt. Quentin fut alors appelé et interrogé de nouveau et à plusieurs reprises sur toutes les particularités de la mort de l'évêque, si bien qu'enfin, fatigué de toutes ces questions, il refusa d'y répondre davantage, ne sachant dans quel but on les lui adressait, m quel usage on pourrait faire de ses aveux. Les quatre interlocuteurs étaient alors sur les rives fertiles de la Somme, et ils découvraient les anciennes murailles de la petite ville de Péronne la Pucelle, ainsi que les vastes prairies dont la verdure contrastait avec la blancheur des tentes de l'armée de Bourgogne, forte d'environ quinze mille hommes.

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