CHAPITRE XXX
En effet, si Louis passa la nuit dansuneinquiéturie des plus vives,
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le duc de Bourgogne fut encore plus troublé, lui oui, dans aucun temps, ne savait, comme son rival, exeroer un grand empire sur ses
passions, mais qui, au contraire, leur permettait de dominer sans contrainte sa volonté et ses actions. Suivant l'u>age du temps, deux de ses principaux et de ses plus intimes eonseillers, d'Imbercourt et Comines, «talent rcktés dam m chambre è coucher, où des lit« leur
avaient été préparés à peu de distance de celui du prince. Jamai» leur présence n'y avait été plus nécessaire que cette nuit-la; car, en proie au chagrin, à la colère, au désir de vengeance, mais enchaîné d'un autre côté par les lois de l'honneur qui lui défendaient de se venger de Louis devenu son hôte, l'esprit de Charles ressemblait à un volcan en éruption, qui vomit toutes les matières contenues dans son sein, mêlées et fondues en une seule masse. Il refusa de se déshabiller et de faire aucun préparatif pour se mettre au lit, et il passa la nuit à se livrer aux plus violents accès de colère. Dans quelques-uns de ces paroxysmes, il parlait àses conseillers avec une volubilité et une prolixité qui leur faisaient craindre que sa raison ne s'aliénât tout à fait. Prenant pour texte les vertus et la bonté de l'évèque de Liège si indignement assassiné, il récapitulait les preuves d'affection et de confiance mutuelles que lui et le prélat s'étaient données si souvent; enfin, il exalta à un tel point les sentiments douloureux qu'il éprouvait, qu'il sejeta la face en avant sur son lit, paraissant près d'étouffer par les elTorts mêmes qu'il faisait pour retenir ses larmes et ses sanglots. Se relevant ensuite avec précipitation, il s'abandonna à un transport d'un autre genre, et se mit à parcourir l'appartement à grands pas, proférant des menaces incohérentes et des serments de vengeance plus incohérents encore ; frappant du pied, suivant sa coutume, il invoquait saint George, saint Andi?, et tout ce qu'il y avait de plus sacré àses yeux, les prenant à témoin de la promesse qu'il faisait de tirer la vengeance la plus éclatante de Guillaume de la Marck, du peuple de Liège, et de celui qui était la cause première de tout le mal. Cette dernière menace, moins explicite que les autres, avait évidemment pour objet lajiersonne de Louis, et il y eut même un moment où leduccvpriiiia la détermination d'envoyer chercher le duc de Normandie, frère du roi, avec lequel Louis était en fort mauvaise intelligence, et de forcer le royal captif à céder à ce prince sa couronne, ou du moins quelques-uns de ses droits et de ses apanages les plus précieux.
Un autre jour et une seconde nuit s'écoulèrent au milieu de ces orageuses résolutions, ou plulôtde cesrapides transitions d'une passion à une autre, et dans cet espace de temps le duc ne prit pouiainsi dire aucune nourriture et ne quitta pas ses vêtements. Enfin on remarquait un tel désordre dans ses discours et ses actions, que ses serviteurs craignirent un moment que son esprit ne fût dérangé. 11 se calma pourtant peu à peu, et se mit à tenir avec ses ministres des conférences dans lesquelles on proposa bien des choses sans rien décider. Comines assure qu'un courrier monta une fois à cheval, prêt à partir pour aller chercher le duc de Normandie ; et il était probable que le monarque dépo-é allait trouverdanssa prison, ciimme cela s'est vu dans plusieurs circonstances semblables, un court chemin vers le tombeau. Dans d'autres instants, lorsqu'il était épuisé par sa rage, Charles s'asseyait, l'œil fixe et le corps immobile, comme un homme qui médite quelque projet désespéré auquel il n'a pu encore se résoudre entièrement. Il n'aurait fallu que le plus léger effort de la part d'un des conseillers qui l'entouraient pour le porter à une action violente; mais les nobles Bourguignons, considérant le caractère sacré attaché à la personne d'un roi et d'un seigneur suzerain, par égard aussi pour la foi publique et pour l'honneur de leur duc qui avait engagé sa parole lorsque Louis s'était en quelque sorte mis en son pouvoir, inclinaient presque tous vers les mesures de modération. Les arguments que d'Imbercourt et Comines avaient hasardés pendant la nuit furent donc reproduits le lendemain par Crèveco;ur et plusieurs autres. Le zèle qu'ils montraient en faveur du roi n'était peut-être pas chez tous eiitièrement désintéressé; car beaucoup d'entre eux, comme nous l'avons dit, avaient déjà éprouvé les elTels de sa libéralité; d'autres avaient en P'rance ou espéraient y avoir des domaines, ce qui les mettait dans une sorte de dépendance du monarque; enfin, il est ccrtaiti nue le trésor porté par quatre mules, lorsqueLouisvint à Péronne, s'allégea sensiblement pendant toute la durée de ces négociations.
Le troisième jotir, le comte de Campo-Basso apporta au con,seil de Charles le tribut de son astuce italienne, et il fut heureux pour Louis que ce seigneur ne fût pas arrivé lorsque le duc était encoii! dans sa preniièrc fureur. Un conseil régulier fut assemblé à l'instant même, pour aviser aux mesuresqu'il importait d'adopter dans cette crise singulière. Campo-Basso exprima son opinion par l'apologue du Voyageur, du Serpent et du Renard, et rappela au duc l'avis que le Renard donnait à l'homme d'écraser son ennemi mortel quand il le tenait en sa puissance. Comines, vovantlos yeux du duc ctinceler à une proposition que la violence ae son caractère lui avait déjà plusieurs fois suggérée, s'empressa do répondre qu'il était possible que Louis n'eût pas pris une part directe au meurtre commis à Schonwaldt; qu'il pourrait se justifier de celte accusation, et offrir réparation des dommages que ses intrigues avalent occasionnés sur le territoire du duc et sur celui de ses alliés; qu'enfin un acte de violence exercé sur la personne du roi ne pourrait qu'attirer d'affreux malheurs sur la Bourgogne et sur la Trance : car, sans aucun doute, l'AngletiTre profilerait île ces commotions intestines pour s'emparer diMiouve.iii delà Norniandie et de la Giiienne, rcDouveianl ces guerres ruineuses qui n'avaient eu un terme qu«
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
par I'liiiion de la France et de la Bourgogne contre l'ennemi commun. 11 ajouta qu'il n'entoiulail pas conseiller de rendre la liberté à Louis sans condition ; mais que le plus grand avantiige à tirer de la situation était de conclure entre les Jeux pays un traité juste et honorable, en exigeant du roi des garanties telles, qu'il lui fût difficile de violer sa foi et de trouliler à l'avenir la paix intéricnrc de la Bourgogne. IVImhercourt, Crèvecœur et plusieurs autres se déclarèrent hautement contre les mesures violentes proposées parCampo- Basso.
Le duc entendit ces arguments, les yeux fixés à terre et en fron- (j'ant les sourcils presquau point de les réunir. Lorsque Crcvecreur ajouta qu'il ne pensait pas que Louis fût complice de l'acte alioco d.- violence commis à Schonwaldt, Charles leva la tète, et lançant un regard sévère sur son conseiller: — Avez-vous donc aussi, rri'vecœnr, entendu le son de l'or de France? Il me semble que cet or sonne dans mon conseil aussi fort que les cloches de Saintl>i'uis. Qui ose dire que Louis n'ait pas été l'auteur de la rébellion en Flandre"? — Mon gracieux maître, répondit Crèvecœur, ma main i>t plus habituée à manier le fer qu'à compter l'or, et je suis telleiiiiMl convaincu que Louis est coupable de tous les troubles qui ont • Il lieu in Flandre, que naguère je l'en ai accusé devant toute sa cour, et lui ai proposé un cartel en votre nom. Mais quoique ses iiilrigues aient été la cause première de toutes ces commotions, je siiib loin de croire qu'il ail autorisé le meurtre de l'évèque; en effet, "• sais qu'un de ses émissaires a publiquement protesté contre cet a>->a>s;nal. Je pourrais faire paraître cet homme devant Votre Altr>se, si c'était son bon plaisir. — Oui, sans doute, c'est notre bon plaisir, s'écria le dtic; par saint George! pouvez-vous croire que ih.us voulions agir autrement que d'après la plus exacte justice? .Même dans les acccsde colère les plus violents, nous sommes con nu l'iui- juger toujours avec droiture. Nous verrons nous-mème le roi L'Miis; nous lui ferons connaître nos griefs, et la réparation que nous allcndons de lui. S'il est reconnu innocent de ce meurtre, nous .serons ])lus facile sur le reste; s'il est coupable, qui osera dire qu'une année de pénitence dans quelque monastère isolé ne soit pas une sentence aussi miséricordieuse que juste? Qui osera dire, ajouta le duc en s'animant à mesure qu'il parlait; qui osera dire qu'une vengeance plus directe et plus expéditive serait une ehose inique? Faites venir devant moi votre témoin. Nous irons au château, une h un', avant midi: nous rédigerons quelques articles, et il faudra qui' Louis les accepte, ou malheur à lui! La séance est levée, niessieurs ; que chacun de vous se retire. Moi, je vais changer de vêtements, car je ne suis guère en costume convenable pour paraître devant mon très gracieux souverain. .Le duc se leva en appuyant avec une ironique emphase sur ces derniers mots, et il sortit de l'appartement.
— La sûreté de Louis , et , ce qui est plus grave encore , l'honneur de la Bourgogne dépendent d'un coup de dé, dit d'imbercourt à Crèvecœur et à Comines. Cours au château , d'Argenton ; tu as une langue plus déliée que la mienne et que celle de Crèvecœur : fais Lonuaitre à Louis l'orage qui s'approche; il saura mieux que personne comment le conjurer. J'espère que ce jeune garde ne dira rien qui puisse aggraver la situation du roi; mais qui sait de quelle niis- 5iun secrète il a été chargé ! — Ce jeune homme, répliqua Crèvecœur, paiait hardi, mais prudent, plus qu'on ne serait en droit de l'atiindre d'après son âge ; dans tout ce qu'il m'a dit, il s'est attaché à ni'iiager le roi , comme un prince au service duquel il se trouve : j'i-^l'ère qu'il se comportera de même en présence au duc; je vais le clirrcher, ainsi que la jeune comtesse de Croye. — La comtesse ! vous nous avez dit que vous l'aviez laissée au couvent de Sainte- Kiigitte, s'écria d'imbercourt. — En effet , répondit le comte, mais 1rs ordres exprès du duc m'ont obligé de l'envoyer chercher; elle a elé amenée ici en litière, ne pouvant pas voyager autrement; elle e>t dans la plus grande anxiété, tant à cause de l'incertitude du sort dr la comtesse Hanieline, qu'à cause de l'obscurité qui plane sur sa propre destinée; car elle s'est rendue coujiable d'un délit féodal en Voulant se soustraire à la protection de son seigneur suzerain , et le due Charles n'est pas homme à voir avec indifférence la moindre infraction à ses droits. •fe
La nouvelle de l'arrivée de la jeune comtesse vint ajouter de nouvelles inquiétudes aux réflexions de Louis. Il savait qu'en révélant les intrigues à !':iide desquelles il l'aVait déterminée à fuir en France, elle rétablirait les charges qu'il croyait avoir anéanties par l'exécutiiin de Zamet Maugrabin ; or, il n'ignorait pas combien une telle piiMive de son intervention dans les affaires du duc de Bourgogne fciirnirail à celui-ci de motifs et de prétextes pour se prévaloir de ses avantages actuels. En proie k la plus vive anxiété, le roi fit part de ses inquiétudes au sire de Comines, dont la finesse et les talents politiques étaient mieux assortis à l'humeur de Louis, que le caractère bi usque et martial de Crèvecœur, ou l'orgueil féodal d'imbercourt. — Ces soldats bardés de fer, mon cher Comines, dit-il à son futur historien, ne devraient jamais entrer dans le cabinet d'un roi ; ils devraient rester dans l'antichambre avec les hallebardes et les ptrtuisanes. Leurs mains sont faites pour accomplir nos volontés; puM 1« moDarqvs qui veut doan«r à leurs tètea ua« autre occupwioa
que celle de servir d'enclume aux épées et aux massues de ses ennemis, agit en véritable fou. C'est à des hommes (els iiue toi, Philippe, à des hommes dorit les yeux savent percei- au de|à ç|e la surface des choses, qu'un prince doit ouvrir son cabinet, que dis-je ! les pli^s secrets rejilis de son cœur.
Il était naturel que d'Argenton , doué d'un esprit des plus déliés, fût flatté de l'approbation du prince de l'Europe qui passait pour avoir le plus de sagatité, et il ne put tellement déguiser l'impression que cet éloge avait produite sur lui , que Louis ue s'en aperçût.
— Plût à Dieu, continua le roi, que je fusse digne d'avoir un tel conseiller! je ne me trouverais pas dans une situation aussi malheureuse. Et cependant je regretterais à peine de m'y trouver, si je pouvais saisir cette occasion pour m'assurer les services d'un homme d'Etat au.ssi èxpérimehté.
Comines répondit que toutes ses facultés étaient au service de Sa Majesté très chrétienne, toujours sous la réserve de la fidélité qu'il devait à son maître légitime, le duc Charles de Bourgogne. — Et suis-je homme à faire la moindre tentative pour ébranler cette fidélité? s'écria Louis d'un ton pathétique. Hélas! ne suis-je pas maintenant en péril pour avoir mis trop de confiance en mon vassal? Pour qui la loyauté féodale peut-elle être plus sacrée ctuç pour moi, dont le salut dépend d'un appela cette loyauté?... Non, Philippe de Comines, continuez à servir Charles de Bourgogne; et vous ne pouvez mieux le faire qu'en ménageant un heureux accommodement entre votre prince et Louis de France. Ce sera nous rendie un service à tousdeux, et l'un de nous au moins en sera reconnaissant. On m'assure que vos appointements dans cette cour égalent à peine ceux du grand fauconnier: c'est donc ainsi que les services du plus s;igc Conseiller de l'Europe sont mis au niveau ou plutôt au-dessous des services de l'homme qui nourrit et soigne des oiseaux de proie ! Li France possède de vastes domaines; son roi a quelques ressources, Soufli'rez, mon ami, que je répare cette scandaleuse inégalité : j'en ai les moyens à ma disposition ; permettez-moi d'en faire usage.
En parlant ainsi, le roi présenta à Comines un gros sac d'argent ; mais, plus délicat que la plupart des courtisans de cette époque, Comines refusa cette offre en disant à Louis qu'il était pleinement satisfait de la libéralité de son prince, et en l'assurant qu'aucun présent ne pourrait augmenter le désir qu''il avait de servir le roi de France. — Homme extraordinaire! s'écria le roi; permettez-moi d'embrasser le seul courtisan de ce siècle que l'on puisse dire tout à la fois capable et incorruptible. La sagesse est plus précieuse que l'or; et croyez-moi, Philippe, dans cet embarras, je compte plus sur votre bienveillance que sur l'assistance vénale de bien des gens qui ont reçu mes dons. Je sais que vous ne conseillerez pas à votre maître d'abuser d'une occasion que la fortune, ou, pour parler plus franchement, que ma propre sottise est venue lui offrir.
— D'en abuser ! non assurément; mais d'en user, bien certainernent.
— Comment, et jusqu'à quel point? Je ne suis pas assez niais pour me flatter de sortir d'ici sans payer une rançon ; mais qu'elle soit raisonnable : je suis toujours prêt à écouter la raison, à Paris, aussi bien qu'au PÏèssis où à Péronne. — Avec là permission de Votre Majesté, je vous répondrai qu'à Paris ou au Plessis la raison était habituée à parler d'un ton si humble et si bas, qu'elle ne pouvait pas toujours obtenir audience de Votre Majesté. Mais à Péronne, elle emprunte le porte-voix de la nécessité, et son langage devient péremptoire et impératif. — Vous aimez les métaphores, dit Louis, incapable de réprimer un mouvement d'humeur; je suis un homme tout simple^ sire d'Argenton. Laissez-là, |je vous prie, vos figures de rhétorique, parlez tout uniment. Qu'est-ce que votre dnc attend de moi? — Je ne suis porteur d'aucune proposition. Sire; le duc vous feia bientôt connaître lui-même ses intentions. Cependant il se présente à ma pensée quelques demandes que mon maître pourrait faire à Votre Majesté, et auxquelles il est bon qu'elle soit préparée. Par exemple, la cession définitive des villes situées sur la Somme. — Je m'y attendais. — On vous priera de désavouer les Liégeois et Guillaume de la Marck. — D'aussi bon cœur que je désavoue l'enfer et Satan! — On demandera des otages, l'occupation de certaines forteresses , ou quelque chose de semblable, pour garantie qu'à l'avenir la France s'abstiendra de pousser les Flamands à la révolte. — C'est quelque chose de nouveau, Philippe, qu'un vassal demande des gages à son suzerain ; mais, passe encore po")^ cela. — Un apanage convenable et indépendant pour votre illustre frère, l'allié et l'ami de mon maître, la Normandie ou la Champagne, peut-être. Le duc aime la maison de votre père. Sire. — Oui, par la Mort-Dieu! et il l'aime tant, qu'il ferait volontiers rois tous ceux dont elle se compose. Avez-vous enfin épuisé votre ballot de conjectures? — Pas tout-à-fait, Sire; on demandera certainement encore à Votre .Majesté de s'abstenir de molester, comme elle fit naguère, le duc de Bretagne, et de cesser de lui contester, ainsi qu'aux autres grands feudataires, le droit qu'ils ont de battre monnaie et de s'intituler ducs et princes par la grâce de Dieu. — En un mot, de faire de mes vassaux autant de rois! Sire Philippe, voudriez-vous faire de moi un fratricide? 11 vous souvient de mon frère Charles : il ne fut pas plus tôt duc de Guienne qu'il mourut. Et que restera-t-il de plufl aux successeurs de Charlemagne, lorsqu'ils
QUENTIN DUPAVARD.
auront été dépouillés de ces riches provinces, que le droit de se faire répandre de l'huile sur la tète à Reims, et de dîner assis sous un dais somptueux? — Nous diminueruns les inquiétudes de Votre Majesté à cet égard, en lui donnant un compagnon dans cette dignité solitaire. Le duc de Bourgogne, quoiqu'il ne demande pas, quant à présent, le titre de roi indépendant, désire cependant d'être aflFranchi à l'avenir des marques abjectes de sujétion exigées de lui à l'égard de la couronne de France. Son intention est de fermer sa couronne ducale par un quart de cercle, à rimitalion de celle de l'empereur, et de la surmonter d'un globe, emblème de l'indépendance de ses domaines. - Et comment le duc de Bourgogne, s'écria Louis en se redressant et avec une émotion qui ne lui était pas ordinaire; comment un vassal qui a prêté serment à la couronne de France, osera-t il proposera son suzerain des conditions qui, par toutes les lois de l'Europe, entraîneraient de droit la forfaiture de son fief? — Dans l'état où sont les choses, il ne serait pas facile de mettre à exécution la sentence de forfaiture, répondit d'Argenton avec calme. Votre Majesté n'ignore pas que la stiicte observation des lois féodales tombe en désuétude, même dans l'empire germanique, et que suzerain et vassal travaillent à améliorer leur position respective, autant que leur pouvoir ou l'occasion le leur permettent. Les menées secrètes de Votre Majesté avec les vassaux du duc en Flandre justifieront suffisamment la conduite de mon maître, en supposant qu'il insiste pour que la France, en reconnaissant son indépendance absolue, n'ait plus à l'avenir la tentation d'en pratiquer de nouvelles. — D'.^rgenton ! d'Argenton ! dit Louis en se levant de nouveau et en parcourant la chambre d'un air pensif, ceci est un efifroyable commentaire du teste : vœ victis! Vous ne voulez pas sans doute me faire entendre que le duc insistera sur de si nombreuses et si dures conditions? — Du moins voudrais-je que Votre Majesté fût préparée à les discuter toutes. — Cependant la modération, d'Argenton, la modération dans le succès, personne ne sait cela mieux que vous, est nécessaire pour s'assurer des avantages définitifs. — N'en déplaise à Votre Majesté, le mérite de la modération n'est jamais tant vanté que par le vaincu. Le vainqueur fait plus de cas de la prudence, qui lui dit de ne pas laisser échapper l'occasion. — Eh bien ! nous y penserons; mais j'espère que vous êtes arrivé à la dernière limite des pretentions déraisonnables de votre duc? Est-ce bien tout?... Mais non, votre regard me l'annonce! Que veutil donc encore? que peut-il vouloir de plus? Est-ce ma couronne? Mais toutes les demandes que vous m'avez déjà faites lui auront ravi tout son lustre, si j'y cède jamais! — Ce qui me reste à dire. Sire, dépend en partie, en grande partie, de la volonté du duc ; cependant il a dessein d'inviter Votre Majesté à y donner son agrément : et en effet, c'est une chose qui vous touche de près. — Pàques-Dieu ! et quelle est cette chose? s'écria le roi d'un ton d'impatience, expliquez-vous, sire, Philippe ; faut-il que je lui envoie ma fille pour concubine? ou de quel autre déshonneur veut-il encore que je me couvre? — Il n'exige de vous aucun déshonneur. Sire. Le cousin de Votre Majesté, le duc d'Orléans... — Ah !... s'écria le roi. Mais Comines poursuivit sans jrendre garde à celte interruption.... — Le duc d'Orléans avant donné son affection à la jeune comtesse Isabelle de Croye, noire gracieux souverain espère que Votre Majesté voudra bien consentir a ce mariage, et se joindre à lui pour dater le noble couple d'un apanage capable de former, avec les domaines de la comtesse, un établissement digne d'un fils de France. — Jamais! jamais! s'écria le roi laissant éclater sa colère, qu'il n'avait contenue ?|u'avec peine, et s'abandonnant à un mouvement désordonné qui ormait le contraste le plus frappant avec le sang-froid qu'il savait si bien affecter ordinairement. Jamais ! jamais ! Qu'on apporte des ciseaux, et qu'on me tond»; comme un fou de paroisse avec lequel j'ai tant de ressemblance aujourd'hui! qu'on ordonne au cloître nu à la tombe de s'ouvrir pour moi ! qu'on apporte un fer rouge (lour me bnjler les yeux ! qu'on emploie contre moi la liach<'. la ciguë, toot ce que l'on voudra : mais d'Orléans ne rompra pas la foi qu'il a jurée a ma fille; il n'aura pas d'autre épouse, tant qu'elle vivra. —Avant de se prononcer si fermement contre ce projet. Votre Majisié considérera l'impossibilité oij elle est de s'y opposer. Un hnniine sage qui voit se détacher un quartier de rocher n'entreprend pas de faire d'inutiles efforts pour en retarder la chute. — Mais du moins un homnie de cœur trouve un tombeau sous ses débris. . D'Argenton, songez qu'un tel mariage amènera la ruine, la destruction complète de mon royaume ; songez que je n'ai qu'un filsd'une santé débile, et qu'après lui d'Orléans est le plus proche héritier du Irone. Considérez que l'Eglise a consenti à son union avec Jeanne, union qui concilie si heureusement les intérêts des deux branches de ma famille. Songez aussi que cette union a été le projet favori de toute ma vie; que j'ai médité, combattu, venllé, prié, péché même pour la préparer. Non, Philippe, non, je n'y renoncerai pas ; aussi viui que V'ius êtes un honnête homme! Ayez con)pas.siun de moi dans celte extrémité. Votre génie inventif peut trouver quelque <'uuivaleiil à ce sacrifice; quelque bélier à offrir eu échange de ce qui m est aussi cher qu'un fils unique l'élail au patriarche. Ayez pitié de moi, Philippe; vous, du moins, vous devez savoir que pour un homme doue de jugement et de prévujaoce, la deslru-'jou du pNn qu'il a luiigteuipn
mûri, et pour lequel il a longtemps travaillé, est infiniment plus douloureuse que ne le sont au commun des hommes les peines qui résultent du renversement de leurs épheuieres desseins, nés ue quelques passions fugitives. Vous qui savez sympathiser avec les douleurs plus profondes et plus aiguës de la prudence déjouée, de la sagacité mise en défaut, mon sort ne vous touche-t-il donc pas?— Je prends part à vos peines. Sire, autant que mon zèle pour mon maître... — Ne me parlez pas de lui ! s'écria Louis obéissant ou feignant d'obéir à un transport fougueux et irrésistible qui lui faisait oublier la réserve habituelle de son langas^e; Charles de Bourgogne est-il digne de votre attachement, lui qui peut insulter et frapper ses conseillers! lui qui ose donner au plus sage et au plus fidèle de tous le ridicule surnom de Kte bottée!
La sagesse de Philippe de Comines ne l'empêchait pas d'avoir une haute opinion de son importance personnelle, et il fut tellement f^rappé de ces paroles qui venaient d'échapper au roi doins la chaleur d'un sentiment qui bannissait toute crainte, qu'il ne put se défendre da répéter: — Tête bottée!.... 11 est impossible que le duc, mou maître, ail donné un tel surnom au serviteur qui ne l'a pas quitté depuis qu'il peut monter à cheval; et cela, devant un monarque étranger ! C'est impossible!
Louis vit sur-le-champ l'impression qu'il avait produite, et évitant également de jirendre un air de commisération qui aurait pu passer pour une insulte, ou de sympathie qui aurait pu ressembler à lie rafTeotation , il dit avec simplicité et en même temps avec dignité : — Mes malheurs me font oublier les lois de la politesse , autrement je n'aurais pas parlé de ce qu'il doit vous être peu agréable d'entendre. Mais votre réponse m'accuse de dire des choses impossibles; cela touche à mon honneur, et ce serait reconnaître la justesse de cette accusation, que de ne pas vous ra|)porter les circonstances auxquelles le duc , en riant jusqu'aux larmes, attribua l'origine de ce nom injurieux, qui ne blessera pas de nouveau vos oreilles en se retrouvant dans ma bouche. Voici donc comment il m'a conté cette affaire : vous l'aviez accompagné à une partie de chasse; lorsqu'au retour il eut mis pied à terre, il vous pria de l'aider à retirer ses bottes. LLsant peut-être dans vos yeux un mécontentement bien naturel d'un traitement si dégradant, il vous tit asseoir à votre tour, et vous rendit le même service qu'il venait de recevoir de vous. Mais, ofTeusé de se voir obéi trop à la lettre, il n'eut pas plus tôt tiré une de vos bottes, qu'il vous en déchargea brusquement sur la tète un coup qui en fit jaillir le sang, se récriant contre l'insolence d'un sujet qui avait la prétomption d'accepter un tel service des mains de son souverain. Depuis lors , lui et son favori, le Glorieux ont pris l'habitude de vous désigner par le nom absurde et ridicule de Tête bottée; c'est pour le duc ua thème favori de plaisanterie.
En rappelant cette fâcheuse aventure, Louis avait le plaisir, d'abord de piquer au vif son interlocuteur (satisfaction qu'il était dans sa nature de goûter, même quand il n'avait pas, comme dans cette circonstance, l'excusedes représailles), puis, celui devoirqii'ilavait su enfin découvrir dans le caractère du sire d'Argenton un point chatouilleux qui pouvait l'amener insensiblement à délaisser les intérêts de la Bourgogne pourceuxdelaFrance. Mais quoique le profoudressentiment que le courtisan offensé nourrissait contre sou maître dût le conduire plus tard à passer du service de Charles à celui de Louis, il se borna, pour le moment, à donner au roi, en termes généraux, l'assurance de ses dispositions amicales envers la France, expression qu'il ne doutait pas que Louis ne sût fort habilement interpréter. Userait injuste d'accuser l'illustre historien d'avoir déserté la cause de son maître dans celte occasion; maison peut affirmer qu'il se trouva dè.s-lors dans des dispositions bien plus favo* râbles à Louisquc quand il était arrivé auprès de lui.
— Je n'aurais pas cru qu'une circonstance si indifférente en ellemême resterait assez longtemps dans la mémoire du duc pour qu'il en parlât jamais, répoudit-il en s'effuri;anl denrede l'anecdote que Louis venait de raconter. 11 y a bien eu quelque chose qui ressemble à cette histoire de botte, car Votre Majesté ,-ail que les plaisanteries du duc ne sont pas toujours des plus li^gères; mais il l'a un peu brodée. N'en parlons plus. — Non , n'en parlons plus, dit le roi; il est même honleuxque nous nous y soyons arrêtés une seule uiinute. Mais, sire Philippe, j'espère que vous êtes a.ssez Français pour ni'aider de vos bous avis dans cette épineuse affaire. Vous tenez le III de ce labyrinthe , je n'en puis douter; il ne s'agit que de nie le mettre dans la main. — Votre Majesté peut disposer de mes avis et de mes services, toujours sous la réserve de la fidélité que je dois à mon maître.
C'était à peu près par ces paroles que le courtisan avait débuté ; mais il les repi'tdit alors d'un ton si different, i)ur l.ouis, qui, d'après la premiere déclaration, avait vu dans celte reserve <le fidélité au duc de Bourgogne, la base de loulc la conduite de Ouuiiies, comprit clairement que le veut avait change, car il a|>puyHit avec plus de fone sur la proiiiessc do sts avis ei de ses bons offices que sur une restriction qui nu semblait énoncée qui; pour la l'urine et par bienséance. Le roi reprit son siège, força Coiniiitis à .s'asseoir près de lui, et lui prêta 1» >n<me allculiuu que si ses paroles étaient
LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
sorties de la bouche d'un onicle. L'honinie d'Klat s'exprimait à voix basse, de ce ton pénétrant qui force la contiauce, parce qu'il annonce à la fois une grande sincérité et une sorte de précaution, et avec une lenteur qui semblait calculée pour donner au monarque le temps de peser chaque mot, comme un sens particulier et une valeur locale.
Les propositions que j'ai soumises à la considération de Votre
Majesté, dit-il, quelque dures qu'elles soient à entendre, diffèrent cependant beaucoup des mesures acerbes qui ont été proposées et
Louis XI à la tour.
discutées dans le conseil du duc par des gnns plus hostiles que moi à l'égard de Votre Majesté ; et je n'ai pas besoin de vous rappeler que les avis les plus emportés, les plus violents , sont ceux que mon maître recueille toujours le plus favorablement, parce qu'il aime à prendre la voie la plus courte, malgré les dangers qu'il peut y rencontrer, au lieu d'en suivre une plus sûre, mais qui le forcerait à de longs 'foiniirs. — Vous avez raison, et je me souviens de l'avoir vu, étant à -ser une rivière à la nage, au risque de s'y noyer quand, pas tout au plus, il y avait un-pont sur lequel il aurait pu t la vérité. Sire; mais celui qui compte sa vie pour rien, it de satisfaire la pasMon du moment, sacrifiera, pour le î faire sa volonté, l'occasion d'accroître sa puissance. — < .-.. — ; avec vous : un fou s'attache plutôt à l'apparence qu'à la réalité du pouvoir. Tel est, en effet, Charles de Bourgogne- Mais, mon cher Cnmines, que concluez-vous de ces prémisses? — La conclusion est simple. Sire : Votre Majesté a vu un pécheur habile prendre un gros poisson , et finir par l'amener à bord avec un fil presque aussi faible qu'un cheveu, tandis que ce poisson aurait brisé une corde dix fois plus forte si le pécheur avait prétendu le tirer à lui avec violence, au lieu de lui laisser du champ pour se débattre en liberté. — De même , Votre Majesté, en cédant au duc sur les points auxquels ce prince a particulièrement attaché ses idées d'honneur et de vengeance, peut échapper à des propositions révoltantes, semblables à celles dont je vous ai déjà entretenu ; par exemple (car je dois parler sans détours à Votre Majesif), celles qui tendent à l'affaiblissement de la France : elles s'effaceront de sa mémoire , ou seront facilement éludées si vous en rejetez la discussion à un autre
temps. — Je vous comprends, mon cher Philippe, mais venons au fait. Quelles sont, parmi ces heureuses propositions, celles auxquelles votre duc est assez aheurté pour que la contradiction le rende déraisonnable et intraitable? — Avec votre permission. Sire, ce sont toutes celles sur lesquelles vous le contrediriez. Vuilk précisément ce que Votre Majesté doit éviter; et, pour reprendre ma première comparaison, il faut que vous vous teniez sur vos gardes, toujours prêt à laisser au duc assez de ligne pour qu'il puisse donner carrière à sa fureur. Cette fureur, déjà considérablement affaiblie, se dissipera d'elle-même si elle ne rencontre point d'obstacles, et bientôt vous le trouverez plus doux et plus traitable. — Mais encore, reprit le roi d'un air pensif, parmi les propositions que mon beau cousin sera tente de me faire, il doit y en avoir quelques-unes qui lui tiennent plus au cœur que les autres! Ne pouvez-vous me les indiquer d'avance, sire Philippe? — Votre Majesté peut faire que la plus légère des prétentions du duc devienne à ses yeux la plus importante de toutes : il ne faut pour cela que s'y opposer. Cependant, Sire, il faut renoncera tout espoir d'accommodement, si vous n'abandonnez Guillaume de la Marck et les Liégeois. — J'ai déjà dit que je les abandonne; et c'est tout ce qu'ils méritent de moi. Les scélérats! commencer leur insurrection dans un moment oii il pouvait m'en coûter la vie! — Celui qui met le feu à une traînée de poudre doit s'iittendre à la prompte explosion de la mine. Mais le duc Charles compte sur quelque chose de plus qu'un simple désaveu de votre part ; il se propose de demander la coopération de Votre Majesté pour étouffer l'insurrection , et votre présence royale pour rendre plus solennel le châtiment qu'il destine aux rebelles. — Cela s'accorderait mal avec mon honneur, raessire.— Un refus ne s'accorderait
Le roi et l'astrologue.
pas mieux avec la sûreté de Votre Majesté. Charles est déterminé à prouver aux peuples de Flandre que ni les promesses ni l'appui de la France ne les mettront à l'abri de la colère et des vengeances de la Bourgogne, s'ils osent encore se révolter. — Je vous parlerai franchement, Comines. Si nous trouvions le moyen de gagner du temps, peut-être ces misérables Liégeois en pourraient-ils profiter pour prendre une bonne attitude vis-à-vis le duc Charles? Les coquins sont nombreux et résolus. Ne pourraient-ils pas tenir bon contre lui.
QUENTIN DURWÂRD.
eux et leurs murailles ! — Avec le secours de mille archers français que Votre Majesté leur a prorais : ils auraient pu faire quelque chose; mais...— Que je leur ai promis. Hélas! sire Philippe, vous me faites grand tort en parlant ainsi. — Mais, privés de ce secours, continua Comines sans s'arrêter à cette interruption ( car aujourd'hui , selon toute apparence, Votre Majesté ne jugera pas à propos de le leur fournir), quelle chance ces bourgeois auront-ils de défendre leur ville : les larges brèches faites à ses murailles, après la bataille de Saint-
Enti-evue au couvent.
Trond, par le duc Charles, ne sont pas encore réparées? Les cavaliers de Hainaut, de Brabant et de Bourgogne ne peuvent-ils pas s'y présenter sur vingt hommes de front? — Imprévoyants idiots! s'ils ont négligé à un tel point leur propre sûreté, ils sont indignes de ma protection. Je ne me ferai pas de querelle pour l'amour d'eux. — Un autre point, je le crains, sera plus sensible encore pour le cœur de Votre Majesté. — Ah ! v.uis voulez parler de cet infernal m iriage ! Je ne consentirai pas à rompre l'union projetée entre ma fille Jeanne et mon cousin d'Orléans; ce serait m'arracher le sceptre de France, à moi et à ma postérité; rar le dauphin, ce faible enfant, est une fleur étiolée qui se fanera .-ians donner de fruit. Ce mariage entre Jeanne et d'Orléans a été la pensée de mes jours, le rêve de mes nuits. Je te le dis, d'Argenton, je ne puis y renoncer. D'ailleurs, il est absurde d'exiger que je détruise de ma propre main le plan favori de ma politique, et le bonheur de deux jeunes gens qui ont été élevés l'un |iour I autre. — Leur attachement est-il donc si fort? — D'un côté du moins, et c'est celui qui doit m'inspirer le plus d'intérêt. Mais vous souriez, sire Philippe ; vous ne croyez pas ;i la force de l'amour? - Bien au cotitraire, Sire, n'en déplaise à Votre Majesté; je suis tellement peu incriidule sur ce chapitre, que j'allais vous demander si vous ne vous décideriez pas k consentir au mariage proposé entre le duc d'Orl" ans et Isabelle de Croye, dans le cas où je vous apprendrais que la comtesse a une inclination très prononcée pour un autre, et que probablement elle refusera ellemême la main de votre auguste parent. — Hclas ! mon bon et cher anii, dit le roi en soupirant, de quel séimlcre avez-vous tiré cette coDsolalion tout au plus bonne pour un mort? Une inclination, dites-vous! Hais, pour dire la vérité, en supposant que d'Orléans déteste ma ûlle Jeanne, il n'aurait pas moins fallu qu'il l'épousât,
malgré celte malheureuse antipathie. Voyez donc combien il y a peu de chances que cette demoiselle puis.';e refuser une telle alliance, quand elle sera placée dans une semblable nécessité. Non , non , Philippe. 11 y a peu de résistance à attendre de sa part, contre la recherche d'un tel prétendant. Varium et mu(a6iie, Philippe , la femme est un être changeant. — Il serait possible qu'en cette occasion Votre Majesté apiireciàt mal la courageuse obstination de cette jeune dame. Elle sort d'une race volontaire et opiniâtre; et j'ai su de Crèvecœur qu'elle a conçu un attachement romanesque pour un jeune écuyer, lequel, il faut en convenir, lui a rendu de grands services pendant sou dernier voyage. — Ah! s'écria le roi, un archer de ma garde, nommé Q leiitin Durward? — Lui-même je le crois du moins; il a été fait prisonnier avec la comtesse; ils voyageaient, pour ainsi dire, seuls. — Binis soient Noire-Seigneur, Notre-Dame, monseigneur saint Martin et monseigneur saint Julien ! Honneur et gloire au savant Galeotti, qui a lu dans les astres que la destinée de ce jeune homme était liée à la mienne! Si cette jeune demoiselle lui est assez attachée pour se rendre rebelle à la volonté du Bourguignon, ce Queniin m'aura rendu un bien signalé service. — D'après ce que m'a dit Crèvecœur, je crois. Sire, qu'on peut compter sur l'obbtination de la colllte^se Isabelle. D'un autre côté, le noble duc d'Orléans lui-même, malgré la suppositionqu'il a pluà Votre Majesté de faire, ne renoncera pas facilement sansduuleàsa belle cousine, à laquelle il est engagédepuis longtemps. — Que dites-vous là, mon cher Philippe? Maisvous n'avez jamais vu ma filleJean ne; c'est unechouette, une veritable chouette dont je suis houteux ! Mais , peu importe ! qu'il se montre raisonnable, qu'il l'épouse; je lui permettrai ensuite de devenir fou d'amour pour la plus belle dame de France. Revenons à noire affaire, Philippe : vous m'avez sans doute déroulé
Derniers moments de Maugrabin.
maintenant tonte la carte du cerveau de votre maître? — Je vous ai fait connaître. Sire, les points sur lesquels il est, quant à présent, le plus disposé à insister. Mais Votre Majesté n'ignore pas que le duc ressemble à un torrent qui s'avance .sans fracas quand ses vagues ne rencontrent aucune résistance, mais dont il est impossible de prévoir le cours si un obstacle vient exciter sa furie. S'il arrivait inopinément des preuves plus claires di's pratiques de Votre Majesté avec les Liégeois el Guillaume de la Marck ( pardonnez-moi l'expression.
LES VEILLÉES Ï.ITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
le temps presse et nous dispense de toute cérémonie), les conséauences pourraient en étro terribles. Nous avons d'étranges nouvelles de ce pays ; on dit que de la Marck a épouse la comtesse Haraeline, la plus âgée des damos de Croje. — Cette vieille folle avait tellement le mariage en tête qu'elle aurait accepté la main de Satan. Mais que delà Marck, tout brute qu'il est, se soit décide h l'épouser, c'est ce qui m'étonne davantage . — On dit aussi qu'un envoyé ou un héraut, députe par de la Marck, s'avance vers Péronne. voilà de quoi faire tourner la tète au duc de rage. J'espère qu'il ne pourra montrer ni retires, ni rien de semblable adressé à son maître par Votre Majesté. — Moi, écrire au Sanglier! Non, non, mon cher Philippe, je n'ai jamais été assez niais pour jeter des perles aux pourceaux. Le peu de relations que j'ai eues avec cet animal ne se sont entretenues qu'à l'aide d'émissaires, et j'y ai employé des gens de si bas lieu et de tels vagabonds, que leur témoignage ne serait pas reçu dans un procès où il s'agirait du vol d'une cage à poulet. — Je n'ai plus qu'une chose à recommander à Votre Majesté, dit Comines en se levant; c'est de se tenir sur ses gardes, d'agir suivant les circonstances, et, sur toutes choses, d'éviter avec le duc un langage ou des raisonnements beaucoup plus convenables à votre dignité qu'à votre condition présente. — Si ma dignité me devient incommode, ce qui arrive rarement quand il s'agit pour moi d'intérêts plus sérieux, j'ai un remède efficace contre les bouffées de l'orgueil, c'est de regarder dans ce cabinet à demi ruiné, sire Pliilippe, et de me rappeler la mort de Charles-le-Simple; cela me guérira aussi vite qu'un bain froid dissipe la fièvre. Maintenant, mon bon ami, mon conseiller, il faut donc que tu me quittes'? Eh bien! Philippe, un temps viendra où tu te lasseras de donner des leçons de politique à ce taureau bourguignon, qui est incapable de comprendre le plus simple argument: alors, si Louis de Valois est encore vivant, n'oublie pas qu'il te reste un ami à la cour de France. Crois-moi, mon cher (domines , si je puis jamais l'avoir auprès de moi, ce sera une bénédiction pour mon royaume; car aune profonde connaissance des matières d'Etat, tu joins une conscience qui te fait reconnaître le bien et le mal ; au lieu que... Notre-Seigneur, Notre-Dame et monseigneur saint Martin me soient en aide... Olivier et la Balue ont le cœur aussi dur qu'une meule de moulin, et ma vie est remplie d'amertume par le remords et les pénitences des crimes qu'ils me font comnieltre. Mais toi, Philippe, riche de la sages.se des temps présents et de celle des temps passés, tu peux m'apprendre à devenir grand sans cesser d'être vertueux. —C'est une tâche difficile et que peu de souverains ont remplie, quoiqu'elle ne soit pas au-dessusdes effortsd'un noble cœur. Adieu, Sire; préparez-vous à l'entrevue que le duc ne tardera pas à réclamer de vous.
Louis resta quelque temps les yeux fixés dans la direction de la ;)orte par laquelle d'Argenton était sorti de l'appartement. — Il m'a parlé de pèche! dit-il enfin avec un sourireamer;et moi j'ai laissé partir la truite bien chatouillée ! Le cher homme se croit vertueux, parce qu'il n'a pas acceptée nue légère sommed'argent; mais il n'a pas été insensible à mes flatteries, à mes promesses et au plaisir de venger un affront fait à sa vanité! Qu'en rc.su Ite-t-il? il est plus pauvre de l'argent qu'il a refusé, sans en être d'un iota plus honnête: voilà tout. Il faut pourtant qu'il soit à moi, car c'est la meilleure tête, l'esprit le plus subtil de tousces gens-là... A présent, préparons-nous à prendre une plus noble proie! Il faut aborder Charles, ce leviathan qui va se diriger vers moi en fendant les eaux profondes de la mer. 11 faut que, semblable aux marins effrayes, je lui jette un tonneau par dessus le bord pour l'amuser. Peut-être un jour trouverai-je le moment favorable pour lui enfoncer le harpon dans les entrailles.