CHAPITRE m
Le cortège des arquebusiers se dirigeait vers une petite ville voisine, et Niel Blane, le joueur de cornemuse, marchait en tète Armé d'un poignard et d'une longue épée, il montait un petit cheval blanc. Les rubans qui ornaient sa cornemuse auraient suffi pour parer six villageoises allant à la foire ou au prône Niel était un homme propre, élégant, bien fait, aux poumons infatigables; il avait obtenu par son talent la place importante de musicien de la ville, et tous les avantages attachés à cet emploi, qui consistaienten la jouissanced'un champ d'une acre d'étendue appelé le Clos du Musicien (nom encore usité de nos jours, en pareille circonstance), en une pension annuelle de cinq marcs d'argent, plus un habit neuf de livrée, orné des couleurs de la ville; il pouvait même espérer de toucher un écu d'argent le jour de l'élection des magistrats, pourvu toutefoisque le prévôt eût le pouvoir ou la volonté de lui accorder cette gratification ; enfin, au printemps de chaque année, il avait le privilège de rendre visite à toutes les personnes respectables du voisinage il les égayait alors des sons de sa musique, buvait à longs traits leur bière et leur eaude-vie, et terminait en réclamant de leur bienveillance une modique mesure de froment. Outre ces avantages inestimables, Niel, par son mérite personnel et son habileté musicale, avait su toucher le cr^ur d'une aimable veuve qui tenait alors la principale auberge de la ville. Comme le premier mari de cette dame avait été un puritain rigide, jouissant parmi ses coreligionnaires d'une telle considération, qu'ils le désignaient ordinairement sous le nom de Gaius le publicain, quelques-uns de ces derniers, de mœurs plus austères, avaient été scandalisés de la profession de l'homme que la jeune veuve avait donné pour successeur à son premier mari. Cependant, comme la bière de la grande taverne conservait toujours sa réputation sans égale, la majeure partie des vieilles pratiques continuaient à lui donner la préférence. 11 est vrai que le caractère du nouveau propriétaire était d'une nature fort accommodante; il mettait à tenir le gouvernail la plus scrupuleuse attention, afin de conserver sa petite barque, au milieu des tempêtes des factions. Niel était un homme d'une humeur enjouée, rusé et égoïste, indifférent à toutes les querelles sur l'Eglise et l'Etat, et ne cherchant qu'à s'assurer la bienveillance de ses pratiques, quelles qu'elles fussent; mais, pour donner au lecteur une idée plus précise de son caractère, aussi bien que de la situation du pays, nous rapporterons ici les instructions que Niel, revenant de la revue, donnait à sa fille âgée de dix-huit ans, et initiée par lui aux soins du ménage. Ces soins étaient parfaitement remplis par madame Niel, six mois encore avant le commencement de ce récit ; mais à cette époque, hélas! la chère dame avait rendu le dernier soupir.
— Jenny, dit Niel Blane tandis que la jeune fille l'aidait r. se débarrasser de sa cornemuse, voici le jour où vous devez, pour la première fois, prendre la place de votre digne mère pour servir le public ; rappelez-vous combien elle était douce et [lolie envers ses pratiques: whigs et tories, grands et petits , elle accueillait bien tout le monde. Il vous sera difficile de la remplacer, la pauvre femme! surtout un jour comme celui-ci; mais que la volonté de Dieu soit faite ! Jenny, donnez au jeune Miluwood tout ce qu'il demandera; car il est capitaine du Perroquet, puis c'est une vieille pratique, et il faut le ménager. S'il arrivait qu'il ne pût acquitter sa dépense, car son oncle le tient serré, je trouverai bien le moyen, en faisant honte à ce vieil avare, de me faire payer de lui. Je vois là-bas le ministre qui joue aux dés avec le cornette Grahame: soyez surtout empressée et honnête envers eux, car les prêtres et les officiers pourraient nous faire beaucoup de mal dans les temps où nous nous trouvons. Les dragons demanderont de la bière, qu'on leur en serve; ce sont des tapageurs, je le sais, mais ils finissent toujours par payer. J'ai achtté fautrejourde Franck Inglisetdu sergent Bothwell une petite vache, la meilleure de notre étable; je l'ai payée dix livres d'Ecosse, et ils en ont bu 1« prix dans une séance. — Mais, mon père, on dit que lesi
LES PURITAINS
deux ooq\iins ont volo cotte vache à la firniière de Bell's-Moor, uni- "jueiui lit jiarce qu'elle avait assiste à un seruiun prêché au milieu d'un ohaïup, dimanche dernier, dans l'apres-niidi. — Taisez-vous, petite Sotte, dit le père; qu'avons-nous besoin de nous inquiéter où ils ont pris ce qu'ils vendent ? cela regarde leur conscience. Mais, Jenny, pn nez garde à cet homme assis près de la cheniiiice et qui nmistounie le dos ; son air sombre et brutal ne me plaît pas. 11 m'a l'air d'un réfugié des montagnes; car je l'ai vu tressaillir en apercevant les habits rouges. Je gagé qu'il voudrait déjà être loin ; mais il a été forcé de s'arrêter : son cheval, excellente bêle vraiment, est couvert de sueur, harassé de faiigue. Servez cet homme avec douceur. Jenny, mais d'un air froid, et gardez-vous bien d'attirer sur lui l'attention des soldats en le faisant causer; surtout ne lui d'Uiiiez point de chambre à part, car on dirait que nous voulons le cacher. Du reste, Jenny, je vous le dis encore, soye? attentive et polie envers tout le monde, et ne faites nulle attention aux fadaises des jeunes gens. Dans une hôtellerie, il faut se conformer à l'humeur de chacun, et tout souffrir: votre mère était excellente ?ou-> ce ra[iport, peu de femmes l'auraient égalée ; tant que les mains ne sont pas de la p-irtic, vous n'avez rien à dire. Mais si quelqu'un était incivil à ce point, appelez-moi. Des qu'ils commenceront à déraisonner, dès qu'ils se mettront à parler du gouvernement et de l'Eglise, alors, Jenny, ils se querelleront sans doute; eh bien, laissez-les faire ; la colère est une passion qui altère, et plus ils disputeront, plus ils voudront boire ; cependant il ne serait pas mal alors de leur servir de la petite bière, cette boisson les échauffera beaucoup moins, sans qu'ils s'aperçoivent du changement. — Mais, mon père, s'ils venaient à se battre, comnr.2 il y a quelques jours, vous appellerais-je. — Non, non, Jenny; gardez- vous-en bieli ; sachez que le plus mauvais coup est toujours pour celui qui veut mettre le holà. Si les soldats tiraient leurs sabres, appelez le caporal et la garde ; si les villageois prenaient la pelle et le fourgon, appelez le bailli et les officiers de ville. Mais dans aucun de ces cas ne me dérangez, car je suis fatigué d'avoir soufflé toute la journée dans ma cornemuse, et je désire manger en paix mon diner dans la chambre voisine. A propos, le laiid de Lickitup, c'est-à-dire celui qui l'était autrefois, demande un hareng saur avec un pot de bière. Allez-vous-en le tirer par la manche, et dites-lui basa l'oreille que je serais charmé de l'avoir à dîner avec moi. C'était une bonne pratique autrefois, avant qu'il fût ruiné; et il ne lui manque que de l'argent pour être encore une bonne pratique aujourd hui, car il aime toujours à boire. Kt si vous aperci'vez quelques pauvres diables de notre connaissance, sans argent et loin de leur maison, ne craignez pas de leur donner un verre de bière et une galette; c'e.st peu de chose pour nous, et cela donne à une auberge telle que la nôtre une certaine considération. Allons, ma chère petite, va-t'en, sers ton monde ; mais auparavant apporte-moi mon dîner avec deux pots de bière et une pinte d'eau-de-vie.
Ayant ainsi donné ses ordres à Jenny, son premier ministre, Niel Blaiie sortit accompagné du ci-devant laird, autrefois son patron mais trop heureux maintenant d'être son convive: ils se rendirent dans une pièce voisine, afin de se réconforter et de passer ensemble le reste de la soirée, sans être troublés par le bruit et le tracas de l'auberge. Cependant tout le département de Jenny était en pleine activité. Les chevaliers du Perroquet, traités par leur capitaine, répondaient à ses civilités ; celui-ci, tout en ménageant son verre, faisait en sorte que ceux des assistants se remplissent avec célérité ; autrement ceux-ci auraient pu sft plaindre d'avoir été fêtés d'une manière peu convenable. Leur nombre diminuait par degrés ; enfin il n'en restait plus que quatre ou cinq, qui déjà parlaient de se séparer. Non loin d'eux, à une autre table, étaient assis deux dragons, ceux-là même dont parlait Niel Blane: l'un était sergent, l'autre simple soldat; tous les deux servaient dans le régiment des gardes, commandé par le célèbre John Grahamc de Claverhouse et où était employe comme cornette ou capitaine, Richard Grahame neveu et héritier présomptif du colonel. Dans ces cor[is, les sous-officiers, et niùroe les simples soldats, n'étaient pas considérés comme de vils mercenaires: ils approchaient plutôt des mousquetaires français, étant des espèces decadetsqui remplissaient les fonctions de simples soldats avec l'esjpérance, lorsqu'ils se distinguaient, d'obtenir des commissions d'officiers. Beaucoup déjeunes gens de bonne famille étaient placés dans ce régiment, ce qui ajoutait à l'orgueil et à l'arrogance de ceux qui le composaient ; et le sergent dont on vient de parler en était un exemple frappant. Son véritable nom était Francis Steward; mais il était universellement connu sous le nom de Biithwell, et descendait en ligne direcle du dernier comte de ce nom, non pas de l'indigne amant de l'infortunée reine Marie ma, s de Francis Steward ou Stuart, comte de Buthwi-ll, dont la turbulence et les conspirations continuelles troublèrent la dernière partie du règne de Jacques VI, et qui mourut enfin dans l'exil et dans la misère, l.e flis de ce comte de Bolhwell avait sollicité de Charles I" la restitution de» biens de son père qui avaient été confisqués, mais il était alors impossible d'arracher es domaines à la rapacité des nobles qui les nossédaient. Enhn les guerres civiles qui éclatèrent à celte époque le ruinèrent totalement, et le privèrent d'une modique peniioD que Charles lui avait accordée; aussi raourul-il dans une
extrême indigence. Son fils, après avoir servi comme soldat en pays étrangereten Angleterre, après avoiréprouvé toutesles vicissitudes de la fortune, s'était vu obligé de se contenter du grade de sergent dans le régiment des gardes, quoiqu'il descendit directement de la lainiile royale, puisque le comte de Bothwell, dont les biens avaient été confisqués, était fils naturel de Jacques VI. Une fcrce de corps vraiment surprenante, une grande dextérité dans le maniement des armes, et surtout son origine illustre, recommandaient le sergent Bothwell à l'attention de ses chefs. Mais il possédait à un haut degré ces dispositions tyranniques et effrénées, devenues trop générales parmi ses compagnons par suite de l'habitude qu'ils avaient d'agir comme membres du gouvernement, en levant des amendes, en percevant des impôts, ennu en prenant diverses mesures oppressives contre les presbytériens réfractaires. Us étaient tellement accoutumés à de pareilles missions, qu'ils se croyaient affranchis de toute obéissance aux lois et à l'autorité, et seulement obligés de se conformer aux ordres de leurs officiers. Bothwell était ordinairement le premier à se montrer dans de semblables occasions.
Il est probable que Bothwell et ses compagnons ne seraient pas restés si longtemps tranquilles, sans le respect qu'ils portaient à leur cornette, commandant la troupe casernée dans la ville, lequel était engagé dans une partie de dés avec le curé de l'endroit. Maiscesdeux personnages ayant quitté leur jeu pour aller s'entretenir de quelque affaire pressée avec le principal magistrat, Bothwell se mit à témoigner hautement le mépris que lui inspirait le reste des assistants.
— N'est-il pas étrange , Holyday, de voir ces rustres assis près de nous, et buvant depuis longtemps sans songer à porter la santé du roi? — Us y ont pensé; j'ai entendu ce garçon habillé en vert porter un toast àSa Majesté.— A la bonne heure; mais alors, Tom , il faut que nous les fassions boire à la santé de l'archevêque de Saint- André, ce qu'ils feront en se mettant à genoux. — Approuvé , approuvé, par Dieu! et celui qui refusera, nous le ferons conduire au corps-de-garde, et là nous lui apprendrons à monter le poulain né d'un gland (le cheval de bois), avec une couple de carabines à chaque pied pour le tenir ferme sur les étriers. — Très bien , très bien ! continua Bolhwell .-et pour faire tout dans les règles, je commencerai par ce triste drôle à bonnet bleu , placé au coin de la cheminée.
En disant ces mots, il se leva, et mettant son sabre avec le fourreau sous son bras pour soutenir l'insolence qu'il avait méditée , il se plaça vis-à-vis de l'étranger que Niel Blane avait désigné lorsqu'il faisai.t la leçon à sa fille, et qu'il avait jugé être, selon toute probabilité, un des puritains réfugiés dans les montagnes. — Mon bienaimé, dit le sergent d'un ton de solennité affectée, et imitant le nasillement d'un prédicatcurdecampagne; monbien-aimé, je prends la liberté de vous prier de vouloir bien quitter votre siège, et de ployer vos jarrets jusqu'à ce que vos genoux aient touché le sol ; prenez cette mesure que les profanes appellent roquille, destinée au soulagement de l'humanité , et dont la liqueur porte la dénominatioQ charnelle d'eau-de vie; puis la viderez à la santé et à la gloire de Sa Grâce l'archevêque de Saint-André, le digne primat d'Ecosse.
Tous attendaient la réponse de rétranWr,,dont l'aspect semblait annoncer un homme peu disposé à entendre une grossière plaisanterie et à recevoir impunément une insulte. En effet, ses traits sévères éiaient empreints d'une certaine férocité ; son regard n'était pas précisément oblique , mais il le jetait de travers et à la dérobée , ce qui donnait à sa figure un air vraiment sinistre; il avait une sta-l ture carrée, robuste et musculeuse, quoiqu'il fiit au-dessous de la moyenne taille. — Et qu'en résulterait-il, si je n'étais pas disposé à obéira votre incivile demande? dit-il à Bothwell. — Il en résulterait mon bien-aimé, répliqua celui-ci avec le même ton de raillerie, premièrement, que je pincerais la trompe, c'est-à-dire , ton nez; secondement, que ie crèverais tes yeux de hibou , et qu'enfin je terminerais la leçon en caressant tes épaules du plat de mon sabre.
— Puisqu'il en est ainsi, dit l'étranger, donnez-moi le verre. Et le saisis.sant d'une main, il s'écria avec un geste et un accent étrani'es :
— Je bois à la santé de l'archevêque de Saint-André: il est biend?gné de la place qu'il occupe en ce moment; puisse tout prélat de l'Ecosse avoir bientôt le sort du révérend Jacques Sharpc! — Il a obéi! s'écria Holyday triomphant. — Oui , dit Bothwell; mais j'ai remarqué dans le ton de ce drôle quelque chose que le diable seul pourrait expliquer.
— Allons, messieurs, interrompit Morton (jui commençait à s'impatienter de l'insolence des deux soudards, nous sommes tous ici de paisibles et fidèles sujets du roi , attirés dans ce lieu par le plaisir ; j'ai donc droit d'espérer que nous ne serons pas troublés, comme vient de l'être ce monsieur.
Bothwell se disposait à répondre vivement , mais Holyday lui rappela bas à l'oreille, que les .soldats avaient reçu l'injonction formelle de n'insulter aucune des personnes qui s'étaient rendues à la revue par les ordres du conseil. Cependant Bothwell , lançant à Morton un regard arrogant et fier : — Ne craignez rien , monsieur le capitaine du Perroquet, je ne troublerai point votre règne qui doit se terminer à minuit. Holyday , continua-t-il en s'adressant à son compagnon, ces messieurs sont en vérité fort phis«nts. .Quel fracas, quel bruit pour avoir tiré au blanc ! Je ne connais pas de femmes ou d'enfants qui ne pussent les imiter après un jour d'exercice. Si m«iDteD«Dte«
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
prétendu capitaine , ou queUiu'un de sa troupe , \oulail au moins essayer une boUe pour une pièce d'or, au premier sang, soit à Feiiee, seit'àrespadon, soilàrepée et au poignard, il y aurait du courage au moins... Encore si ces faquins se contentaient de lutter, de jeter la barre, ou la pierre, ou l'essieu ! Mais, ajouta-t-ilen touchant avec le pied le bout de l'épée de Morton , ils portent sur eux des armes dont ils craindraient de faire usage.
A ces mots, Morton perdit toute patience et même toute prudence, et il sedisposaitàfaire àBothwellla réponse que ses insolentes observations méritaient, lorsque l'étranger s'avança. — Ceci est ma propre atîaire , dit-il; et au nom de la bonne cause, je viderai moimême cette querelle. Ecoute, l'ami , cria-t-il au sergent, te sens-tu disposé à lutter avec moi? — De grand cœur, mon bien-aimé , répondit Bothwell ; oui , je veux m'essaycr avec toi , à qui de nous deux touchera la terre. — Puisse donc ta chute servir de leçon à tous les insolents de ton espèce. Ma confiance est tout entière en Celui à qui rien n'est impossible.
En prononçant ces mots, l'étranger dépouilla ses épaules du grossier habit gris qui les recouvrait, et, posant d'un air ferme et déterminé ses membres charnus et robustes, il fil face à son ennemi. Celui-ci, que la stature musculeuse, la large poitrine, les épaules carrées, le regard farouche de son antagoniste, ne semblaient nullement émouvoir, sifflait alors avec le plus grand sang-froid, en dénouant son ceinturon et en mettant bas son habit militaire. Curieux de connaître l'issue de ce combat, les assistants firent cercle autour d'eux.
Dans la première épreuve, le sergent parut avoir l'avantage ; il en fut de même dans la seconde, quoiqu'aucune d'elles ne pijt être considérée comme décisive. Mais il était facile de voir que Botliwell avait fait de tous ses muscles un usage trop subit, qu'il n'avait pas assez ménagé sa vigueur contre un antagoniste plein de force et d'adresse, et qu'il était difficile de fatiguer ou d'épuiser. Dans la troisième épreuve, l'inconnu, soulevant son ennemi de terre avec dextérité, le jeta sur le plancher avec une telle violence que celui-ci resta quelques minutes étourdi et sans mouvement. Son camarade Holydav s'écria en mettant l'épée à la main : — 'Vous avez tué mon seVgent, et, par tout ce qu'il y a de plussacré dans le monde vous m'en rendrez raison ! —Arrêtez, s'écrièrent Morton et tousses compagnons, il n'y a point eu de surprise, tout s'est passé convenablement, et votre camarade a reçu le prix qu'il méritait. —C'est vrai, dit Bothwell en se relevant avec peine, rengainez. Torn ; je ne pensais pas qu'un gueux de puritain put jamais se vanter d'avoir jeté sur le carreau d'une misérable auberge un des meilleurs champions du régiment des gardes. Et vous, l'ami, donnez-moi votre main : je vous promets, ajouta-l-il en la serrant avec force, qu'un jour viendra où nous nous reverrons. Nous combattrons alors d'une manière plus sérieuse, si vous le Uouvez bon. — Je vous promets, répondit l'inconnu lui serrant à sun tour la main avec une égale force, qu'à notre prochaine rencontre je ferai courber votre tète de manière qu'il vous sera difficile de la relever. — Très bien, l'ami, si tu es un whig, tu es robuste et brave au moins. Mais écoute, je te veux du bien : tu ne ferais pas mal de prendre ton bidet avant la ronde du capitaine ; car, foi de sergent, il en a souvent arrêté de moins suspects que toi.
L'étranger pensa sans doute que cet avis n'était pas à négliger; car il acquitta sa dépense, et, se rendant à l'écurie, il sella etamena dehors un superbe cheval noir: en cet instant, il fut rejoint par le reste de la compagnie et par Morton lui-même; et s'adressant à ce jeune homme : — Je me dirige vers Milnwood, où vous demeurez, dit-on, monsieur; permettez-moi de profiter de l'avantage et de la protection que m'offre votre compagnie. — 'Volontiers, dit Morton,
3uoique au fond les manières sombres et farouches de cet homme lui éplussent souverainement.
Ses compagnons, après lui avoir fait des adieux affectueux, le quittèrent alors, prenant diverses directions; quelques-uns cependant le suivirent pendant à peu près un mille, et à cette distauce de l'auberge les deux voyageurs restèrent absolument seuls.
La compagnie avait à peine quitté la maison de Niel Blane, que le son des trompettes et des timbalesse fit entendre. A ce signal inopiné les soldats se rassemblèrent en armes sur la place du marché, tandis que le cornette Grahame, parent de Claverhouse, et le prévôt delà ville, le \isage pâle et altéré, entraient dans la maison de Niel Blane, suivis de six soldats et d'officiers de ville armés de piques.— Gardez les portes, furent les premiers mots que prononça le capitaine; que personne ne sorte! Et vous, Bothwell, encore ici? N'avez-vous pas entendu sonner le boute-selle? — 11 allait se rendre au quartier, dit Holyday, car il a fait une malheureuse chute. — En se battant sans doute, répondit Grahame. Bothwell, si vous négligez ainsi vos devoirs, votre sang royal ne vous préservera pas des punitions disciplinaires. — Ai-je donc négligé mes devoirs? répliqua Bothwell d'un air d'humeur. — Vous devriez être au quartier, sergent; vous venez de perdre une excellente occasion de prouver votre zèle. On m'annonce à l'instant que l'archevêque de Saint-André a été cruellement et lâchement assas.siné par une bande de whigs; les rebelles ont, à ce qu'il paraît, poursuivi la voiture de l'archevêque,
qu'ils ont arrêtée dans les marais appelés Magus-Muir, près de la ville de Saint-André, et après avoir arraché le malheureux prélat de son carrosse, ils l'ont frappé de leurs épées et de leurs poignards.
Tous restèrent stupéfaits en apprenant cette nouvelle.
— Voici le signalement des assassii;s, continua le capitaine en tirant de sa poche une proclamation ; leur tète est mise à prix; une récompense de mille marcs est accordée pour l'arrestation de chacun d'eux. — Le signalement, s'écria Bothwell, lisez le signalement. Je devine maintenant. Morbleu ! pourquoi ne l'avons-uous pas arrêté? Vite, camarade, sellez nos chevaux. Capitaine, l'un des assassins n'est-ll pas un homme robuste, trapu, large de poitrine, mais souple et agile, avec un nez comme le bec d'un faucon? — Attendez, attendez, dit Grahame regardant le papier ; Hackston de RalhiUet, grand, maigre, cheveux noirs... — Ce n'est pas mon homme. — Jean Balfour, ditBurley : nezaquilin, cheveux roux, cinq pieds huit pouces... — C'est lui, c'est bien mon gaillard ; il louche d'une manière effroyable. — En effet, continua Grahame : et il monte un fort beau cheval noir, pris à l'équipage de l'archevêque le jour de l'assassinat. — Précisément ! le misérable était dans cette chambre il n'y a pas un quart d'heure.
Quelques instructions, prises à la hâte, les convainquirent de plus en plus que l'étranger silencieux et farouche était véritablement Balfour de Burley, chef de la bande des misérables qui, dans la furie de leur zèle aveugle, avaient assassiné le primat : lorsque le hasard le leur fit rencontrer, ils cherchaient une autre victime dont ils avaient juré la mort. Le fanatisme de ces sectaires donnait •» cette rencontre fortuite l'apparence d'une intervention divine ; et ils mirent à mort l'archevêque avec une cruauté froide et réfléchie, dans l'intime conviction que le ciel l'avait fait tomber dans leurs mains : au moins c'étaient leurs propres expressions, ainsi qu'on l'a su depuis.
— A cheval , à cheval, soldats ! poursuivons l'assassin, s'écria le capitaine; la tête de ce brigand vaut son poids d'or.