PARIS 1850, J. BRY AIIVK, ÉDITEUR
27, lUJK GUÉNÉGAUO, 27.
CHAl'lTRE PREMIER.
"^lly asnixanle ansqu'EdouarH Waverley, le héros de noire histoire, prit congé de sa famille pour rejoindre le régireent de dragons dans lequel il venait d'obtenir un brevet d"officier. <>. fut un jour de deuil à Waverley-H )nour quand le jeane officier quitta sir Everard , son vieil oncle, qui l'aimait toudremerit, et qui le considérait Cl mme l'iiéritier de ses bcns et de son litre. Un dissentiment politiijiie avaitéloigne depuis longtemps le baronnet de son jiîune frère, Richard Wdverley, père de notre héros. Sir Everard avait reçu en héritage d'! ses aïeux tous les préjugés tories ou épiscopaux qu'avait entretenus la maison de Waverley depuis la grande guerre civile. Richard, au contraire, moins âgé de dis ans, ne' se voyant pour tout avoir qu'une firtune de ra<lel, ne pen-ia pas qu'il y eût pour lui honneur ou profit a jouer le tt'ik de Complaisant dans la maison paternelle. Il comprit de bonne heure, que piiur réussir dins le monde, on ne doit point se chirger d'un lourd bagage. La raison n'eût probablement pas suffi pour déraciner de-^ préjugés héréditaires, si Richard eût pu prevrur *)ue son frère aîné, ayant éprouvé dans sa jeunesse un dt'sappoiiil'iiiient en amour, serait reste gar T. V,
J'ai là un guide bien étrange, pensa Waverley.
ans. La perspective de cette succession , quelque éloignée qu'tlle fût, l'eût engagé sans doute à traîner dans le château , pendant la majeure partie de sa vie, le tilre de master Richard , le frcre du baronnet , pour prendre, un jour peirt-ètre avant de mourir, le nom de Richard Waverley de Waverley- Honour, en béntanl d'un domaine princier, etd'une immense influence politique comme chef des intérêts du comté. Mais Richard , débutant dans le monde, pouvait-il s'attendre à ce résultat, lorsque sir Everard , encore au printemps de la vie, était bien sûr de se voir accueilli favorablement dans toutes les familles , soit qu'il cherchât la richesse, soit qu'il courût aprts la beauté , et quand une fois l'an au moins le bruit de son mariage occupait les loisirs des châteaux voisins? Richard ne vit donc d'autre moyen pour arriver à l'indépendance, que de compter sur ses propres elTorls , et d'adopter une croyance politique tout à lait en rapport avec ses goûts et ses intérêts. C'est pourquoi , dès le début de sa carrière, il fit son abjuration politique, se posant whig déterminé et
garçon jusqu'à soixante-douze
partisan à tout prix de la maison de flanovrc. Le ministère de George 1«' s'attachait alors prudemment à éclai
cir les rangs de l'opposition. La noblesse tory, ne pouvant recevoi d'éclat que du soleil de la cour, se rapprochait peu a peu de la nou
.ES \ ii;;L;>ii;Es x..»., aes illustrées.
relie i1vnasti(»; mais les riches jrenlilshommes <)es provinces d An- 'leurro, imbus Hes anciennes niœiiis, se tenaient a I écart dans ane opi oMlion lnutaiHe, et jetaient ei-core un regard de regret et i'ésyerance >ur B..is-le-Duc, Avigno» et 1 Italie, s.-jnurs successifs In \ieux Pi-elendanl. l,'Hvanreiiie"t d'un allie de ces opposants inflexibles fut regardé comme u» '>>">i'" 'le les ramener; en couse- :inence RichanI Waverlev fut accueilli par la fav-nir niinislenelle bien autrement que ne le méritaient ses tdieiils et sou import-iiire politique. Toutefois, o" remarqua en lui une certaine capacité pour lesalfaires. et une ï'o's admis au lever du ministre, il fil un chemin rapi<le. Sir Everard apprit d'abord par la gazette publique (.Ye(c.«- Lelter) que Richard Waverlev, esquire, était envoyé à la chambre les ommiiiies par le bourg ministériel de Barter-Failh ; ensuite, que Ricliar) Waverlev, esquire, s'était distingué dans les débats sur le bill d'<xLise,*û parlant dans le sens du g -uverticmeiit; et enfin que Richard Waverlev, esquire, venait d'obtenir une de ces fonctions où de hauts appoinlcments régulièrement pavés par trimestre ■;e combinent avec ie plaisir de servir le pays. Ouoiqii'uii éHiteur de nos ournaux modernes eàt facilement présagé les deux derniers de ces événements.rapides en annonçant le premier, ils ne parvinrent à la connaissance" de sir Everard que graduellement el comme distfllés goutte à goutte par le froid et lent alambic de la feuille hebdomadaire. En elfet, il est bon d'observer qu'alors on n'avait pas sncore ces malles-postes au moyen desquelles l'ouvrier peut, dans 5on club à six pence, puiser dans vingt feuilles contradictoires les nouvelles de la veille. La poste de la capitaJe n'arrivait qu'une fois par semaine à AVaverle^-Houour, et n'y apportait qu'une gazette hebdomadaire qui, apr(>s avoir sati>f.iit la curiosité de sir Everard, ?elle de sa sreur et du vieux sommelier, passait ensuite du château au presbvtère, puis à la ferme habitée par le squire Stnbbs, ensuite à la jolie maison blanche qii'avjit dans les bruvères l'inten- Jani du baronnet, de là chez le bailli, et enfin à uti cercle nombreux de matrones et de campagnards aux mains dures et calleuses, si bun qu'au bout d'un mois de circulation , le journal était presque toujours en pièces Cette lenteur de nouvelles en cette circonstance lut avantageuse à Richard Waverley ; car sir Everard apprenant en même temps tous les méfaits dont son frère s'était rendu coupable, nul doute que le nouveau fonctionnaire ne se serait guère félicite du succès de sa politique. Le baronnet, quoique le plus doux des êtres, avait dans le cœur des cordes sensibles que la conduite de son frère irrita vivement. Le domaine de Waverley ne portait aucune substitution- car il n'était jamais entré dans la tète des preniiers propriétaires qu'un de leurs descendants pùtlorfaire Y eûtil même substituiion , le mariage du possesseur actuel pouvait devenir funeste aux intérêts de l'héritier collatéral. Ces difTérentes idées flottèrenhlouglemps dans le cerveau de sir Everard. 11 examina son arbre généalogique, suspendu dans la grande salle. Les descendants les plus proches de sir Hildtbrand Waverley, à défaut de ceux de son lils aine Wilfred , dont sir Everard et son frère étaient les seuls représentants, se trouvaient être les Waverley de Highley-Park, comte de Hants, avec lesquels la branche principale, ou plutôt la souche de la tamiUe, avait rompu toute relation depuis longtemps. Cette branche dégénérée des Waverley avait commis en outre une grande faute envers le chef de la famille par un mariage avec Judith, héritière d'Olivier Rr?dsha-w de Highley-Park, dont les armes, celles de Bradsh>T gicide, avaient été écarlelées
avec l'écusson de W ■■ ■ , dans sa colère, sir Everard
avait perdu le et le notaire Clippurse, arri-
vant i>- . 11!,. , ^ ,e bénéfice d'un transfert de la
i ■'" ■'■■■■■ '■■■ -^ Wâverley-Honour. Mais une heure de '»gi: ti;;u les choses. Clippurse trouva sir Everard plon- - iiieAtation profonde qu'il n'osa pas troubler autrement . - 'iranl de sa poche sou papier et son écritoire de cuir, pour inontier qu'il était prêt à minuter les volontés de Sa Seigneurie y^lle petite manœuvre embarrassa le brave baronnet, qui la considéra tomme un reproche d'indécision : il dirigea donc ses regards vers le nolaiie avec l'inlention d'eu finir... Mais au même instant le soleil, se dégageant d'un nuage,.vint percer à travers les vitraux lians le sombre cabinet; aussitôt les^eux du baronnet se portèrent sur 1 ccusson central décoré de la devise que son aïeul portait, ditou , a la bataille d Hastings ; champ d'azur, aux trois hermines passant, d argent, avec la devise : Sans tache. — Périsse notre nom secria sir Everard, avant que ce symbole d'antique loyauté soit souille [lar les armes d'un traître !
Tout cela fut l'effet d'un rayon de soleil à peine suffisant pour qu a sa clarté Clippurse pût tailler s,-> plume ; mais la plume fut inutilement taillée, et le notaire dut se retirer avec recommandation de se tenir prêt au premier ordre. L'apparition du notaire au château Oonna lieu a beaucoup de conjectures de la part de ce monde dont waverley Honour était le centre ; mais les plus fortes tètes politiques de ce petit univers tirèrent des con.séquences plus fâcheuses encore pour Richard Waverley, d'un événement qui suivit de près *on apostasie. Ce n'était rien moins qu'une excursion du baronnet 3ans sa voiture à six chevaux, avec quatre laquais en riche livrée' jfiur une visite d.; quelque durée à un noble nai>- »v;»nt un nor-'
sans tache, professant les principes d'un vrai tory, et père beureiix de six filles accomplies. On conçoit facilement l'accueil favorat i. que reçut sir Everard dans celte famille. Mais, malheureusemi ;ii pour lui, son choix se fixa sur lady Emilie, la plus jeune des -; filles du pair, et elle reçut avec un certain embarras les homniaf du baioiinet. Sir Everard fui frappé de la contenance réservée <!'■ la jeune personne Mais la prudente mère lui ayant assuré que c'était l'efTet naturel d'une éducation toute domestique, le mariage se li'i'' accompli, comme il e>l arrivé souvent, sans le courage d'une sœur aînée qui révéla au riche prétendu que lady Emilie aimait un jeune iifficier de fortune, leur proche parent. Sir Everard parut trèsénii en apprenant cette nouvelle qui lui fut confirmee, dans une entrevue particulière, par la jeune personne elle-uième, tonte liemblantr d exciter la colère paternelle. L'honnjur el la générosité l'iaienl les attributs héréditaires des Waverley : »ir Everard, avec une délicatesse digne d'un héros de roman, renonça aussitôt à la main deiadv Emilie; il obtint même, avant de quitter le château de Blandevilb", le consentement du père au mariage avec l'amant préféré. On ne sait trop quels arguments sir Everard employa dans cette circonstance, car il ne passait pas pour être habile dans l'art de persuader. Quni qu'il en soit, presque aussitôt le jeune officier reçut un avancement qu'obtient peu le mérite sans protection, et cependant le jeune homme ne parai.ssait avoir que son mérite. Cet échec, affaibli par la conscience d'avoir fait une noble action, décida du reste de la vie de sir Everard. S'il avait pris la résolution de se marier, c'était dansun moment dedépil; les manières d'un soupirantn'étaientnuilement en rapport avec ses habitudes de fierté et d'indolence; il venait d'échapper au danger d'épouser une femme qui ne l'aurait jamais aimé; et quand son cœur n'en eût pas souflert, le résultat de sa demande n'était guère fait pour flatter son orgueil. En définitive, il revint à Waverley-Honour sans avoir pris guùt pour une autre femme, ^nalgre les soupirs langoureux de la belle officieuse, maigre les signes de tète, les coups d'œil, les mots adroits de la mère et 1 s éloges que, d'un air grave, le noble lord donnait successivement a la sagesse, au bon sens, aux admirables qualités des cinq filles qu. lui restaient. Le souvenir de ce non-succes produisitsur sirEverard l'effet qu'il eût produit sur tout caractère timide, lier, sensible et indolent : il l'empêcha de s'exposer de nouveau à semblable mortification llcontinuade vivre à Waverley-Honourcomnie un gentleman d'une antique origine et de grande opulence. Sa sieur, mis-; Rac;..' Waverley, faisait les honneurs de salable; et ils di'xiiireut inser blemeiit, vieux garçon, vieille fille, en oll'rant aux partisans du libat deux modèles de douceur et de bouté.
La colère violente de sir Everard contre son frtre fut de peu ae dlrée ; toutefois le sentiment pénible que lui inspirait le whig el it fonctionnaire public maintint du froid entre, eux. Richaid coiiuassait assez le monde et le caractère de son l'rerepouî penser que tenu: avance maladroite de sa part ne pourrait qu'eoveuimer les cho'..;c. Un hasard les rapprocha : Richard avait épousé une jeuue perso lUe d'une grande famille , par le moyen de laquelle il devait s'éli ' er aux plus hauts emplois; et qui le rendit possesseui- d'un dora; me de quelque valeur à plusieurs milles de Waverley-Honour. Le | ctii Edouard , héros de cet ouvrage, alors âgé de cinq ans, était leur unique enfant. Un jour qu'il s'était éloigne avec sa boaneàplus d'un mille de l'avenue de Brere-wood-Lodge , résidence de son père. Ils trouvèrent sur leur chemin une voiture attelée de six oeaux chevaux iioirsà tous ciins,équipagequi eiit fait honneur au lord maire. (J*tte voilure arrêtée attendait le maître qui , à peu de distance , examinait les travaux d'une terme à moitié balie. Je ne tais comoieul l'enfant put associer à l'idée de propriété personnelle :'écusson ,i:i.\ trois hermines, mais il n'eût pas plus tôt remarque ces armes d-, famille, qu'il se mil à revendiquer ses droits sur la magnifique voiture ou elles étaient peintes. Le baronnet survint tai .Jis que la bonne faisait de vains elloris pour Ueierminer l'enfant à ne p';..-', s ajiproprier le carrosse doré el les six chevaux. La reiÉContiv. loi heureuse pour Edouard, car tout justement sou oncle venait de ir^garder avecalteiidrissement et même aveceuvie les enfants joufJus du fermier robuste dont il faisait bàlir la maison. A la vue «le ce petit auge à visage rond et vermeil qui avait un air de faiDillc , portait même son nom , et réclamait des droits héréditaires à sou affection , il lui sembla que la Providence lui accordait ce qui pouvait le mieux remplir le vide de son cœur. Sir Everard retourna au château de Waverley sur un cheval de selle qui raccompagnait, e; l'enfant et la bonne furent reconduits dans la voiture à Brere-w,>od- Lodge, porteurs d'un iue.ssage qui ouvrait à Richard Waverley uuc voie pour se réconcilier avec son frère aine. Toutefois, leurs rthlioi/s, ainsi renouvelées, se resseulirent plutôt d une politesse ce cmonieuse que d une cordialité fraternelle ; mais cela leur suffisait. iji> Everard, en voyanl souvent son peut ueveu, beiçaitsou orgueil d l'espoir qu'il perpétuerait sou noble lignage, el irouvait en m ii. temps l'occasion de satisfaire sou besoin d'atlectious douces bieiiveillantes Quant à Richard Waverley, il voyait dans l'alta. ment croissant entre l'oucie cl le iieven les moyens d assurer a fils sinon à lui-même, llierilage du domaine de la famille.
Ainsi, par unesoilede comuromis tacite, le petit Edouard pas-
WAYERLEY.
Une grande partie de l'année au chàteiiu, également Men avec son p.Teet son oncle, qui se contentaient de s'adresser quelques lettres cérémonieuses et de se faire des visites plus cérémonieuses encore. El l'éducation de l'enfant était soumise tour à tour à la manière de voir de chacun de ses protecteurs.
Dans son enfance, sa santé souffrait de l'air de Londres. C est pourquoi, dès que son père était appelé dans la^ capitale , ou ses fonctions, la session du parlement, ou des vues d'ambition, l'obligeaient de résider ordinairement huit mois de l'année, Edouard allait habiter "Waverley-Honour, et en changeant de résidence il changeait aussi de maîtres et de leçons. Son père , pour remédier a cet inconvénient, eût pu lui donner un précepteur; mais il avait pensé qu'un instituteur de sou choix ne serait probablpmeut pas bien accueilli à Waverley-Honour, et que d'un autre côté s'il en laissait choisir un à sir Everard, ce serait introduire dans son propre intérieur un hôte désagréable : aussi chargea-t-il son secrétaire particulier, jeune homme de goût et de talent, de donner une heure ou deux jiar jour à l'éducation d'Edouard, pendant son séjour à Brere-wood-Lodge, laissant l'oncle responsable de ses progrès pendant son séjour au château. Toutefois il fut pourvu à ce dernier point. Le chapelain de sir Everard , de l'université d'Oxford , dépossédé de son professorat pour n'avoir pas voulu prêter serment à l'avènement de George l", était très versé dan-, les études classiques et connaissait les sciences et les langues modernes. 11 était vieux et très indulgent, et les fréquents interrègnes pendant lesquels Edouard échappait à sa discipline amenaient un tel relâchement, qu'en général on laissait au jeune homme toute liberté d'étudier comme il voulait, ce qu'il voulait, et lorsqu'il voulait. Cette négligence eût pu avoir de funestes résultats pour un enfant d'une conception lente, qui, trouvant qu'ap|irendre était un pénible travail, n'eût rien fait loin de la ferule du maître; le danger n'eût pas été moindre pour un jeuue homme chez qui le physique l'aurait emporté sur le moral, et que l'irrésistible intluence de mere Nature eût poussé du matin au soir aux exercices champêtres. Mais le caractère d'Edouard W'averley était loin de ces extrêmes ; son intelligence était si prompte et si intuitive , que le soin principal de son précepteur était, comme dirait un chasseur, de l'empêcher de sauter par-dessus le gibier, c'est-à-dire de lui interdire des connaissances vagues et sans règles. Le précepteur avait aussi à combattre en lui une autre disposition qui s'unit souvent à une brillante imagination , à un esprit vif: c'était cette indolence de caractère, qui ne peut être stimulée que par de puissants attraits, et qui renonce à l'étude aussitôt que la curiosité est satisfaite et qu elle a épuisé le plaisir des premieres difficultés vaincues et d'une nouvelle Conquête. Edouard se jetait avec avidité sur tout auteur classique dont son précepteur lui proposait la lecture; il ne tardait pas à se familiariser assez avec le style pour comprendre les faits , et s'il trouvait l'ouvrage amusant ou intéressant, il en achevait la lecture; mais on eût tenté vainement de lixer son attention sur les observations critiques ou philologiques, sur la différence des langues, la beauté d'une expression et les artifices delà syntaxe. «Jesaislire et comprendre un auteur latin, disait le jeune Edouard avec sa légère et présomptueuse raison de quinze ans ; Scaliger ou Bentley ne faisaient guère mieux, w Hélas! tandis qu'on lui permettait ainsi de lire pour son plaisir, il ne s'apercevait pas qu'il perdait à jamais l'Iiabituded'une application fixe et assidue, et l'art d'examiner, de diriger, déconcentrer -es facultés morales pour une investigation sérieuse , art bien plus important que cette instruction classique, objet ostensible de l'éducation.
On me dira peut-être qu'il faut rendre la science agréable à la jeunesse, et l'on me rappellera ces vers où le Tasse dit qu'il faut adoucir avec du miel la potion destinée à l'enfant; mais dans un siècle où le premier âge est si facilement initié aux sciences les plus arides par la méthode infaillible des jeux instructifs, on ne doit pas craindre les conséquences d'un enseignement trop sérieux et trop sévère. L'histoire d'Angleterre est aujourd'hui réduite à un jeu de cartes, les problèmes de mathématiques à des énigmes, et on peut apprendre l'arithmétique en une semaine, en jouant quelques heures chaque jour sur le tableau du royal Jeu de l'Oie ; encore un pas, et l'on apprendra de la même manière le Credo et les Dix Commandements, sans avoir besoin d'un visage grave, d'un ton solennel , et de l'atteiitlon soutenue exigée jusqu'ici des enfants bien élevés du royaume. Ce pourrait être néaniiioins le sujet de considérations sérieuses de savoir si ceux qu'on habitue à recevoir l'inslruclion par la voie de l'amusement n'en viennent pas à rejeter tout ce qui se présente à eux sous forme d'études; si les jeunes gens qui apprennent l'histoire dans les caries ne finissent point par [préférer le moyen au but; et si, en inculquant à nos élèves la religion par le moyen d'un jeu , nous ne les préparons pas à se faire un jeu de la religion. Quant à notre jeune hems, l'indulgence de ses maîtres porta des fruits qui eurent une longui; et funeste influence sur .son caractère, son b'Mibeur l't sa larriore dans le monde. La vivacité de 1 imagination d'Edouard, son amour passionne des lettres, loin de remédier à ce mal, ne firent que l'aggraver. La bibliothèque de Waverley-Honour, ^asle salle golhitjue, voûtée en arceaux, contenait
une collection considérable et variée de volumes, réunis pendant le cours de deux siècles, par une famille qui, ayant toujours été riche,, regardait comme un devoir et comme une marque de magiiilicence de réunir sur les rayons de cette galerie toutes les productions de la littérature du jour, sans trop de choix ou de discernement. On permit à Edouard de parcourir en tout sens ce vaste empire. Sort précepteur avait ses études particulières, et puis la politique de l'Eglise, les controverses religieuses, jointes à l'amour d'un repos studieux, le portaient à saisir tout prétexte de ne pas surveiller les études d'Edouard. Sir Everard n'avait jamais été studieux, et comme sa sœur, miss Rachel Waverley, il soutenait l'opinion vulgaire que la lecture est incompatible avec de nobles loisirs. Ainsi, poussé par un désir d'amusement qu'une meilleure direction eût pu faire tourner au profit de son instruction réelle, le jeune Waverley se jeta au milieu de cet océan de livres , comme un vaisseau sans pilote cl sans gouvernail.il n'est peut-être point d'habitude qui, une fuis contractée, s'accroisse plus rapidement que celle de lire au hasard et sans but. Je pense qu'une des raisons qui font que l'on trouvo tant d'exemples de véritable savoir dans les basses classes de la société, c'est qu'avec les mêmes facultés intellectuelles , l'étudiant pauvre est borné k un cercle étroit dans sa passion peur les livres. Edouard, au contraire, comme cet épicurien qui ne daigne mordre que le côté de la pèche bruni par le soleil, jetait un volume des qu'il ne piquait plus sa curiosité, ou n'excitait plus son intérêt ; et il arriva nécessairement que plus il poursuivait ce genre déplaisir, moins il pouvait l'atteindre, tant qu'enfin cette passion de lectuie enfanta chez lui, comme les autres passions , une sorte de satiété. Avant d'arriver toutefois à ce degré d'indifférence , il avait, profitant de .sa prodigieuse mémoire , lu et retenu une multitude de choses curieuses, quoique mal ordonnées dans son esprit. Dans la littérature anglaise, il possédait Shalvspeare et Milton , nos anciens auteurs dramatiques, beaucoup de passades intéressants de nos vieilles chroniques ; il connaissait surtout Spenser, Drayton et d'autres poètes romanesques , écrivains séduisants entre tous pour une jeune imagination, avant l'âge où les passions s'éveillent et demandent à la poésie des peintures plus énergiques et plus profondes. Sous ce rapport, la langue italienne, avec laquelle il s'était familiarisé, lui ouvrit un champ plus vaste. Il avait parcouru la foule des poèmes qui, depuis Pulci, ont été l'exercice favori des beaux-esprits de l'Italie; il avait dévoré les nombreux recueils de nouvelles imités du Decameron. Eu littérature classique , Waverley avait acquis l'instruction ordinaire et lu les auteurs accoutumés; la France lui avait fourni une immense collection de mémoires, presque aussi véridiques que des romans, et de romaus si bien écrits qu'où pourrait les prendre pour des mémoires. Les pages brillantes de Froissard , avec ses descriptions animées et éblouissantes de batailles et de tournois, étaient ses lectures favorites; et dans Brantôme et de La Noue il apprit à comparer l'esprit violent et licencieux, quoique superstitieux, des nobles de la Ligue avec le caractère âpre, austère et quelquefois turbulent du parti huguenot. L'Espagne avait encore accru sa provision de romans chevaleresques. La littérature primitive des nations du Nord n'échapjia point aux avides investigations d'un jeune homme qui cliercliait plutôt à exalter son imagination qu'à mûrir sa raison. Mais toutefois, quoique Edouard Waverley sût beaucoup de choses qui ne sont connues que d'un très petit nombre , on pouvait le regarder avec justice comme peu instruit ; car il ne savait presque rien de ce qui ajoute à la dignité do l'homme et le met à même d'orner et do consolider une haute position sociale. Ses parents eussent pu, avec un peu d'attention, prévenir les inconvénients de Itctiires si vagues et si désordonnées. Mais sa mère mourut sept ans après le rapprochement des deiiv frères; et Richard Waverley lui-même qui, devenu veuf, fit à Londres une résidence plus suivie, s'occupait trop de ses projets de fortune et d'ambition pour ne pas être satisfait, lorsqu'on lui dis.iit qu'Edouard aimait passionnément la lecture, et qu'il arriverait un jour à l'épiscopat: idée qui eût été bien loin de son esprit s'il avait pu se rendre compte des rêveries qui occupaient .son fils.