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CHAPITRE Vlir

Au milieu de sa cavalcade, le prince Jean s'arrêta tout à coup, et, s'adressant au prieur de Jorvaulx, lui dit qu'on avait oublié la principale affaire du jour: — Par mon propre salut ! sire prieur, nous avons omis de désigner la Reine delà beauté et des amours , dont la niam doit poser la couronne sur la tète du vainqueur. Pour ma part, je suis libéral dans mes idées, et je donnerais volontiers mon vote aux yeux noirs de Rebecca. — Au nom de la sainte Vierge! répondit le prieur étourdi d'une telle proposition; une juive ! nous mériterions d'être lapidés dans la lice, et je ne suis pas encore assez vieux pour désirer le martyre. D'ailleurs, par mon saint patron ! elle est beaucoup moins belle que l'aimable Saxonne lady Rowena. — Saxon ou juif, chien ou pourceau, qu'importe? Je penche pour nommer Rebecca, ne fiit-ce qu'afin de mortifier ces rustres de Saxons.

Un murmure s'éleva parmi les seigneurs de sa suite. — Ceci passerait la plaisanterie, Inon prince, dit De Bracy ; aucun chevalier ne lèverait la lance si une pareille insulte était faite aux combattants. — Ce serait un sanglant outrage, ajouta Waldemar Filzurse, un des plus vieux courtisans du prince ; et si Votre Grace persiste dans cette idée, c'est vouloir la ruine de plus importants projets. — Je vous ai pris pour me suivre, et non pour me conseiller, baron, dit le prince en faisant faire une volte àson palefroi avec un air île dédain. — Ceux qui suivent Votre Grace dans les sentiers où elle s'avance, insista Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de conseil; car leur intérêt et leub sûreté ne sont pas moins engagés que les vôtres.

Au ton sur lequel parlait Fitzurse, le prince sentit la nécessité de se rétracter. — Je ne voulaisquc plaisanter, dit-il, et vous vous dressez tous contre moi comme autant de serpents. Nommez qui vous voudrez, de pir le diable! et j'approuverai votre choix. — Non, non, s'écria De Uracy ; que le trône de la belle souveraine reste vide jusqu'à ce que le vainqueur soit proclamé, et lui-même choisira la dame qui devra y monter. Ce sera donner plus d'éclat à son triomphe, et apprendre aux dames à priser l'amour des braves (jui les élèvent à une tfllc distinction. — Si Brian de Bois-Guilberl gagne le jirix, interrorftpit le prieur, je gage mon rosaire que je nomme d'avance la Reine de la beauté et des amours. — Bois-Guilben est une bonne lance, reprit i)e Bracy, mais il y en a d'autres que la sit-nne dans cette lice, et qui ne craindront p.is de le rencontrer. — Silence! messieurs, s'écria Waldemar, le i)rince va monter sur son trône; leschctaliers et les spoctal^'urs semblent impatients: l'heure s'écoule, et il est temps que le tournoi commence.

Le pnnrc JCan, bien que non (.ncorc investi de Id couronne, avait dans Waldemar Fitzurse nu ministre favori, s^rle d'importun persoiinngp, qui, en servant son maître, pense tonjoiirsà «on avan-

tage propre. Il céda néanmoins, quoique son caractère fût un de ceux qui montrent souvent le plus d'obstination dans les choses les plus futiles; et après avoir pris place, environné de son cortéee, il donna le signal aux hérauts d'armes de faire connaître lesrè^'lps du tournoi : elles portaient les dispositions suivantes: 1° Les cinq chevaliers tenants devaient accepter le comliat contre tout venant ; 2° tout chevalier prêt à combattre pouvait choisir son adversaire parmi les tenants, en touchant son bouclier : s'il le faisait du revers de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce que l'on nommait armes courtoises, c'est-à-dire avec des lances à l'extrémité desquelles était fixée une sorte de boule, de façon que l'on ne courait d'autres dangers que ceux qui résultaient du choc des coursiers ou des armes ; mais, si l'assaillant touchait le bouclier avec le fer de sa lance, le combat était à outrance, c'est-à-dire avec des armes affilées comme pour une véritable bataille ; 3° quand les chevaliers présents auraient accomplis leur vœu en rompant chacun cinq lances, le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, qui recevrait pour prix un cheval de bataille de la plus grande beauté et d'une incomparable vigueur: le chevalier couronné avait en outre le droit de nommer la Reine de la beauté et des amours, qui décernerait le prix du jour suivant; 4* le second jour, devait avoir lieu un tournoi général auquel tous les chevaliers préseuls, qui désiraient acquérir quelque renom, devaient prendre part : divisés en deux groupes d'égal nombre, ils devaient combattre vaillamment jusqu'à ce que le prince Jean donnât le signal de feiminer la lutte. La Reine de la beauté et des amours "devait alors poser sur la tête du chevalier que le prince proclamerait vainqueur du second jour une couronne d'or en forme de feuilles de lauriei-. Cette cérémonie terminait les jeux chevaleresques. Mais la troisième journée était consacrée à la joute à l'arc, au combat du taureau, et à d'autres amusements populairee. C'est ainsi que le prince essayait de jeter les fondements d'une popularité que d'ailleurs il minait sans cesse par les actes arbitraires et agressifs les plus propres à lui aliéner les cœurs et les esprits.

La lice oflrait en ce moment le spectacle le plus magnifique- Les galeries supérieures étaient remplies de tout ce que Te nord et le centre de l'Angleterre renfermaient de noble, de grand, de riche et de beau dans les deux sexes. Le contraste des différents costumes de cette première classe de spectateurs en rendait la vue aussi agréable qu'imposante, tandis que l'espace d'en bas, autour de la barrière, était rempli de riches bourgeois etd'archers qui formaient, par la simplicité de leurs vêtements, une frange ou bordure sombre en dedans de ce cercle de brillantes broderies, comme pour en relever encore la splendeur. Les hérauts d'armes ayant achevé leur proclamation par le cri d'usage : « Largesse, la"rgesso, vaillants chevaliers! » une pluie de pièces d'or et d'argent tomba sur eux du haut des galeries; car c'était une loi rigoureuse parmi les chevaliers de montrer leur libéralité envers ceux que l'on regardait comme les annalistes et les garants de l'honneur. Après avoir reçu cette marque de générosité, ils poussèrent les acclamations usitées: « Amour aux dames ! Honneur aux généreux ! Gloire aux braves ! » acclamations que le peuple répétait et que de nombreuses trompettes accompagnaient par leurs fanfares belliqueuses. Quand le bruit eut cessé, les hérauts d'armes sortirent de la lice avrc ordre, et il n'y resta plus que les maréchaux du tournoi, à cheval, armés de pied en cap, immobiles comme des statues, chacun à une extrémité. Cependant l'enclos situé à la partie septentrionale de l'arène renfermait une affluence de chevaliers désireux de prouver leur force et leur courage contre les tenants. Du haut des galeries, cette foule de guerriers présentait l'image d'un océan de panaches flottants, entremêlé de casques brillants, de fers de lances au bout de la plupart desquelles étaient attachés des panonceaux d'un palme de large, qui, balancés par le zéphyr en mémo temps que les plumes, donnaient de la vie au tableau.

Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers choisis par le sort s'avancèrent lentement dans l'arène, un seul champion à leur tète, cl les quatre autres le suivant deux à deux Tous étaient inagiiifiqucmcnl armes ; et le inanuscrU saxon de Warduur, que j'ai consulte, rajiporte eu détail leurs devises, leurs couleurs et les broderies des harnais de leurs chevaux ; mais il est inutile de nous appesantir sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers à un poete.-notre contemporain (Coleridge), qui n'en a composé que trop peu.

Ces braves ne sont plus que de viles poussières ; De leurs blasons fameux les honneurs sont ("teints ; La rouille a consumé lours lames meurtrières,

Kt leurs âmes si fièrcs Ont pris place au séjour des humbles cl des saint»

Leurs écussons rongés par le temps, ont disparu des murs de'fcurs châteaux, qui ne sont plus que des tertres verts et des ruim.'s dispersées; de nombreuses générations, elles mêmes oubliées depuis, ont passé sur ces lieux où ils exerçaient la despotique nillorité de seigneurs féodaux. A ([uoi, donc servirait-il au lecteur deeonnaitre leurs

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

noms ou les symboles éclipsés de leur puissance? Toutefois, cejour-là, iuiprévoyanls de l'oubli sous lequel devaient être ensevelis leurs titres et leurs prouesses, les champions s'avançaient dans la lice, retenant leurs fiers coursiers et les forçant à garder 1q pas, pour faire ressortir la grace de leur allure en même temps que la dextérité des cavaliers. Soudain le bruit d'une musique barliare s'éleva derrière les tentes des tenants. On reconnaissait facilement le caractère oriental de celte sauvage harmonie, car les instruments avaient été rapportés de la Terre-Sainte; et le mélange du bruit des cymbales et des clochettes semblait envoyer à la fois une bienvenue et porter un défi aux chevaliers qui se présentaient pour combattre. Tous les yeux des spectateurs étaient tournés vers les cinq champions et comme attachés à leurs pas: ils montèrent sur la plate-forme où s'élevaient les tentes, et chacun alla toucher légèrement du revers de sa lance le bouclier de l'antagoniste avec lequel il désirait se mesurer. Les spectateurs de la classe subalterne, et l'on dit même plusieurs dames, regrettèrent de les voir choisir les armes courtoises; car la même classe de personnes qui de nos jours applaudit avec enthousiasme aux drames les plus terribles, s'intéressait alors à un tournoi en raison directe du danger que couraient les combattans. Ayant fait connaître leurs intentions pacifiques, les assaillants se retirèrent à l'autre extrémité de la lice, l'ù ils se mirent en ligne, pendant que les tenants, sortant chacun de leur tente, montaient sur leurs coursiers, Brian de Bois-Guilbert à leur tète, et descendaient de la plate-forme pour venir lutter, chacun contre celui par lequel son bouclier avait été touché. A la première fanfare des clairons et des trompettes, ils s'élancèrent au grand galop les uns contre les autres; et telle fut la supériorité d'adresse, ou la bonne fortune des tenants, que les antagonistes de Brian, de Malvoisin et de Front-de-Bœuf, roulèrent ensemble dans la poussière. Celui de Grantmesnil, au lieu de diriger le bout de sa lance contre le casque ou le bouclier de son ennemi, dévia tellement de la ligne droite, qu'il lui brisa son arme sur le corps, circonstance regardée comme plus honteuse que d'être désarçonné, parce qu'un simple accident pouvait amener cette dernière disgrace, au lieu que l'autre ne pouvait provenir que de la maladresse ou du manque d'expérience dans le maniement de la lance et du cheval. Le cinquième chevalier maintint seul l'honneur de son parti, et le templier et lui rompirent tous deux leurs lances sans qu'aucun eût l'avantage. Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des trompettes annoncèrent le triomphe et la défaite : les vainqueurs regagnèrent leurs pavillons, et les vaincus, se remettant de leur mieux, se retirèrent honteux et humiliés, pour traiter avec leurs antagonistes du rachat de leurs armes et de leurs coursiers, qui, suivant les règles du tournoi, appartenaient de droit au vainqueur. Le cinquième assaillant resta seul dans l'arène, où il reçut les applaudissements des spectateurs, ce qui ajouta sans doute à la mortification de ses compagnons d'armes. Puis il se retira.

Une seconde et une troisième troupe de chevaliers entrèrent successivement en lice, et, quoique avec des succès variés, ils laissèrent l'avantage aux tenants, dont aucun ne fut désarçonné, mésaventure qui, dans chaque rencontre, échut à plusieurs de leurs adversaires. Un succès si constant amortit considérablement l'ardeur des chevaliers qui n'avaient pas encore combattu ; et, à la quatrième entrée, trois d'entre eux seulement parurent dans la lice : encore, évitant de toucher les boucliers de Bois-Guilbert et de Front-de-Bccuf, ils se bornèrent à provoquer les trois autres chevaliers, qui n'avaient montré ni la même force ni la même habileté. Cette manœuvre prudente ne changea point la chance dn combat, car les tenants furent encore victorieux; un de leurs adversaires fut renversé, et les deux autres firent une fausse manœuvre : en frappant fortement le haubert et le bouclier de leurs adversaires, leur lance s'écarta de la ligne droite, et elle se fût brisée s'ils n'eussent été désarçonnés.

Après cette quatrième rencontre, il y eut une pause assez longue; en effet, il ne paraissait pas qu'aucun chevalier voulût renouveler le combat. Les spectateurs murmuraient entre eux, car au nombre des tenants se trouvaient Malvoisin et Front-de-Bœuf, tous deux haïs du peuple à cause de la dureté de leur caractère, et les

1 autres étaient des étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Cette désapprobation générale ne fut partagée par personne plus vivement ' que par Cedric le Saxon, qui dans l'avantage obtenu par les chevaliers normands voyait un nouveau triomphe pour les oppresseurs de son pays. Son éducation ne l'avait nullement rendu apte à prendre part à ces jeux guerriers, quoique dans bien des occasions, avec les armes de ses ancêtres, il eût montré une grande bravoure; et il jetait des regards animés sur Athelstane, qui s'était souvent exercé au maniement des armes nouvelles, comme s'il eût désiré lui voir faire un effort pour enlever la victoire au templier. Mais quoiqu'il ne manquât ni de courage ni de force, Athelstane était trop indolent et avait trop peu d'ambition pour répondre à ce que Cedric semblait attendre de lui. — Cette journée est honteuse pour l'Angleterre, mylord, lui dit Cedric d'une voix altérée. Ne lèverez-vous point la lance? — J'attendrai à demain, répondit Athelstane, je me réserve pour la mêlée ; il n'est plus temps de prendre les armes.

Deux choses déplurent à Cedric dans cette réponse : d'abord elle contenait le mot normand méléi^, expression par laquelle on désignait l'action générale; ensuite elle témoignait une sorte d'indifférence pour l'honneur du pays. Cependant, plein de vénération pour les a'ieux d'Athelstane, Cedric n'osait se plaindre de cette marque de faiblesse. D'ailleurs il n'eut pas le temps de faire la moindre observation, car Wamba plaça aussi son mot: — 11 vaut mieux, dit-il, être le premier entre cent que le premier sur deux. Athelstane prit cette observation pour un compliment sincère; mais Cedric, qui saisit mieux l'intention du bouffon, lui lança un regard sévère ; et il fut heureux pour Wamba que le temps et le lieu ne permissent point au faiouche Saxon de lui donner des témoigna<'e» plus énergiques de son ressentiment.

Cependant le tournoi restait toujours comme suspendu, et de temps à autre les hérauts d'armes criaient : « Amour aux dames! Brisez les lances! En avant, braves chevaliers! de beaux yeux contemplent vos exploits! » La musique des tenants fai.sait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi, tandis que la foule voyait à regret que les instants de la fête s'écoulaient dans l'inaction : les vieux chevaliers et les anciens nobles, déplorant à voix basse le déclin de l'esprit martial, parlaient des triomphes de leurs jeunes ans, mais aussi reconnaissaient-ils que l'Angleterre n'offrait plus de beautés aussi merveilleuses que celles qui présidaient à leurs joutes; et déjà le prince Jean parlait à sa suite des préparatifs du banquet, et de la nécessité de décerner le prix à Brian de Bois-Guilbert, qui, sans briser une seule lance, avait désarçonné deux chevaliers et surpassé le troisième en adresse.

Tout à coup, comme la musique sarrasine des tenants venait d'exécuter une de ces longues et éclatantes fanfares dont elle faisait retentir l'air depuis la suspension du tournoi, une seule trompette y répondit par un défi à l'extrémité septentrionale. Tous les yeux se tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qu'annonçait une fanfare aussi téméraire, et la barrière ne fut pas plus tôt ouverte qu'il entra dans la lice. Autant que l'on pouvait juger d'un homme sous l'armure, le nouvel aventurier p.iraissait de moyenne taille, et plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'itcier richement damasquiné en or; et son bouclier, où pour toute armoirie était dessiné un jeune chêne déraciné, laissait lire pour devise le mot espagnol desdichado, c'est-à-dire déshérité. Il montait un superbe cheval noir, et, traversant la lice, il salua avec grace le prince Jean et les dames en baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il gouvernait son cheval, son air de jeunesse et la courtoisie qu'il montrait, lui gagnèrent la faveur de la multitude; et quelques groupes des classes inférieures la lui témoignèrent en criant: — Touchez le bouclier de Ralph De Vipout , touchez le bouclier du du chevalier hospitalier : il est le moins ferme en selle ! Au milieu de ces encourageantes acclamations, le nouveau champion se dirigea vers la plate-forme, y monta par l'avenue en pente douce qui communiquait avec la lice; et, au grand étoiinement des spectateurs, dirigeant son coursier en droite ligne vers le pavillon central, il alla frapper du fer de sa lance le bouclier de Brian de Bois- Guilbert, assez fortement pour lui faire rendre un son prolongé. A une telle présomption, la surprise devint extrême; mais personne ne fut plus étonné que le redoutable templier en recevant ce défi à outrance. — Vous êtes-vous confessé, mon frère, demanda-t-il, et avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre ainsi votre vie en péril? — Je suis mieux préparé que toi à mourir, lui repondit le chevalier Déshérité, car c'était sous ce nom que l'inconnu s'était fait inscrire parmi les assaillants. — Prenez donc place dans ta lice, et regardez pour la dernière fois le soleil, car celte nuit même vous dormirez en paradis. — Grand merci de ta courtoisie. Pour t'en prouver ma reconnaissance, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve ; car, sur mon honneur, tu auras besoin de l'un et de l'autre.

Après s'être exprimé avec tant de confiance, il fit descendre son cheval à reculons de la plate-forme, et le força de parcourir ainsi toute la lice.jusqu'à l'extrémité septentrionale, où il demeura immobile en attendant son fier antagoniste. Cette habileté dans l'art de l'équitation lui valut de nouveaux applaudissements. Tout irrité qu'il fût contre un adversaire qui osait lui recommander de prendre ses précautions, Briau de Bois-Guilbert ne les négligea point: son honneur y était trop intéressé. Il choisit donc un nouveau cheval de bataille, plein de feu et d'ardeur, et une nouvelle lance, de peur que le bois de la première n'eût été affaibli par les précédentes rencontres; enfin il prit un autre bouclier, le sien ayant été un peu endommagé. Le premier ne portait d'autre emblème que celui de son ordre, deux chevaliers montés sur un seul coursier, allusion expressive à l'humilité et à la pauvreté primitives des templiers, vertus remplacées depuis par l'arrogance et les richesses, qui amenèrent leur suppression. Son nouvel écu représentait un corbeau en plein vol, tenant un crâne dans ses serres, et portait pour devise : « Gare le corbeau ! »

Lorsque les deux champions se trouvèrent en face l'un de l'autre, aux deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs parvint à son comble. Presque tous formaient des vœux pour le chevalier

Déshérité, mais bien peu espéraient son triomphe. Enfin les trompettes donnèrent le signal, et, s'élançant l'un vers l'autre avec la rapidité de l'éclair, les deux combattants se rencontrèrent au milieu de l'arène avec un bruit semblable à celui du tonnerre. Leurs lances ■volèrent en éclats, et on les crut un moment tous les deux renversés, car le choc avait été si violent qu'il avait fait plier les chevaux sur leurs jarrets; mais leur adresse à se servir de la bride et de l'éperon les maintint en selle. Se regardant alors avec des yeux étincelants qui semblaient lancer la flamme à travers leurs visières, ils firent volte-face, et, se retirant aux extrémités de la lice, reçurent chacun une nouvelle lance de la main de leur écuyer. Une bruyante acclamation, le balancement des écharpes et des mouchoirs que faisaient flotter les dames, prouvèrent tout l'intérêt que les spectateurs prenaient à celte rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils eussent applaudie en ce jour. Mais les deux chevaliers n'eurent pas plus tôt repris leur station respective, quelesapplaudissen;ents universels firent place à un silence tellement profond, qu'il semblait que la foule craignît même de respirer. Après un répit de quelques minutes, accorde aux deux champions aflu que leurs coursiers reprissent haleine, le prince Jean, armé de son bâton de commandement, fit signe aux trompettes de sonner la charge. Alors ils s'élancèrent de nouveau avec une égale impétuosité, et se heurtèrent au milieu de la lice avec la même dextérité, la mèhie violence, mais non avec la même fortune. Dans cette seconde rencontre, le templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son antagoniste, qu'il frappa si juste et avec tant de vigueur que le bois vola en éclats : le chevalier Déshérité chancela sur sa selle. De son côte celui-ci, au commencement de sa course, avait dirigé sa lance contre le bouclier de Bois-Guilbert; mais changeant de but au moment de il; frapper, il pointa le haubert, endroit plus difficile à toucher, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc irrésistible. Malgré ce désavantage, le templier soutint sa haute réputation, et si la sangle de i selle ne s'était rompue, il n'eût pas vidé les arçons; mais cet accident ayant eu lieu, la selle, le coursier et le cavalier roulèrent sur le sol dans un nuage de poussière. Se dégager des étriers et se relever fut poui Bois-Guilbert l'airaire d'un moment. Furieux, il tire son épée et la brandit en signe de defi devant son adversaire, qui, sautant aussitôt à terre, tire pareillement la sienne. Mais les maréchaux du tournoi, poussant leurs chevaux entre les deux combattants, vinrent leur rappeler que ce genre de combat ne pouvait leur être permis actuellement. — ISous nous retrouverons, je l'espère, dit le templier en jetant un regard de courroux sur son vainqueur, et dans un endroit où persoEine ne pourra nous séparer. — Si cela n'a pas lieu, répondit le chevalier Deshérité, la faute n'en sera point à moi; à pied ou à cheval, avec la lance, la hache d'arme» ou i'épée, je suis prêt à te tenir tète.

Les deux antagonistes ne se seraient pas bornés à ces provocations, si les maréchaux du tournoi, plaçant leurs lances entre eux, ne les eussent séparés comme par force. Le chevalier Déshérité retourna vers la ports septentrionale, et le templier se relira dans sa lente, oil tout le reste du jour il se livra au désespoir et à la rage. Sans descendre de cheval, le vainqueur, revenu à sa première station, demanda une coupe de vin ; et entr'ouvrant seulement le bas de la visière de son casque : — Je bois, di(-:l, aux véritables cœurs anglais, et à la confusinndcs tyrans étrangers. Ensuite il donna l'ordre a son trompette de sonner un défi aux tenants, et pria un héraut de leur annoncer qu'il ne ferait aucun choix parmi eux, mais qu'il voulait les combattre dans l'ordre où il leur plairait de se présenter.

Le gigantesque Front-de-Bceuf, couvert d'une armure noire, descendit le premier dans l'arène. Sur un champ d'argent, son bouclier portait une tête de taureau noir à demi elfacée dans les nombreux combats qu'il avait soutenus, avec cette arrogante devise : Cave, adsum (Prends garde, me voici). Le chevalier Déshérite obtint sur Cet antagoniste un avantage léger mais décisif. Les deux champions brisèrent également leurs lances, mais front-de-Bœuf ayant perdu les éiriers dans le choc, les maréchaux le déclarèrenthors de combat. Le chevalier Déshérité n'eut pas moins de bonheur contre sire i'hilippe de Malvoisin : il frappa le ca.sque de ce baron avec une telle violence, que les courroies se rompirent, et Malvoisin, trop heureux de n'être pas désarçonné, fut déclaré vaincu. Danssa rencontre avec Hugues de Grantmenll, le chevalier Deshérité tit preuve d'autant de courtoisie qu'il avail jusqu'alors moiilré d'adresse et de courage : le cheval de Granlmesnil, qui était jeune et fougeux, se cabra en s'élançant dans l'areuc, de telle sorte que son mailre ne put faire usage de sa lance; l'inconnu, refusant de profiler de l'avantage que celte circonstance lui offrait, leva sa lance et passa près de «on anlagonisle sans le loucher; [luis, faisant faire une volte à son cheval, il se dirigea v« rs la porte septentrionale de la lice, d'où il envoya un héraut offrir à Grantmenil la chance d'un second combat. Celui-ci refusa, s'avouant vaincu autant par la courtoisie que par l'adresse de sun antagoniste. Kalph beViponlvint lerniiner la liste des triomphes de l'étranger : renverse de son cheval avec une extrême violence, le sang lui sortit par la bouche et par les narines. Ses écuyers remportèrent de l'arène privé de tout sentimeul. '

Le prince et les maréchaux déclarèrent alors que l'honneur de la journée appartenait au chevalier Déshérité ; et des acclamations unanimes accueillirent cette décision.

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