‹ WaverleyChapitre 56 sur 231 · CHAPITRE .\XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE .\XI

Tandis que dans la forêt on s'occupait du salut de Cedric et de ses compagnons, les hommes armés qui les avaient fails prisonniers les conduisaient vers la forteresse destinée à leur servir de prison. Mais la nuil était .sombre, et les sentiers de la foret n'étant connus qu'imparfiitement de ces nouveaux maraudeurs, ils furent obligés de faire plu.sieuis haltes, et même une ou deux fois de retourner sur leurs pas pour retrouver la direction qu'ils devaient suivre. Les premiers rayons de l'aurore vinrent enfin les aider à reprendre la bonne voie; et dès ce moment ils maichérent d'un pas plus sur et plus rapide. Le dialogue suivant s'établit alors entre les deux chefs des prétendus outlaws : — Il est temps que lu nous quittes, sire Maurice de Bracy, dit le templier, afin de jouer le second acte de la pièce, car maintenant tu dois prendre le rôle de chevalier libérateur.— J'ai fait de nouvelles réflexions, répondit de Bracy; et je quitterai notre prise quand elle aura été mise en sûreté [dans lecliàteau de Front-de- Bœuf. Là, je me montrerai à lady Rowena dans mon costume ordinaire, et je me flatte qu'elle rejeUera sur l'entraînement irrésistible de ma passion la violence dont j'ai usé à son égard. — Et quelle raison t'a fait changer d'avis? — Cela ne le coircerne point, mon cher templier.— J'espère néanm.iiiis, sire chevalier, que ce changement n'est pas causé par les injurieux soupçons que Kitzursea voulu te faire concevoir sur mon honneur — Mes pensées m'appartiennent. Le diable rit, dit-on, quand un voleur en vole un autre; et nous savons que si même, au lieu de rire, Satan lui soufflait flamme et bitume, il n'empêcherait pas un templier de suivre son penchant,

Ni le chef d'une compagnie franche de craindre de la part d'un ami et d'un camarade les bons tours qu'il joue lui-même aux autres. — Inutile et dangereuse récrimination! Je connais la morale du Temple, et je ne te donnerai pas l'occasion de m'enlever la charmante proie pour laquelle j'ai couru tant de risques. — Mais que crains-tu donc? Ne sais-tu pas quels sont les vœux de mon ordre? — Je les connais très-bien, et je sais également de quelle manière ils sont observés. Sire templier , les règles de la galanterie s'interprètent largement dans la Terre-Sainte, et en eelle occasion je ne veux rien confieràta conscience. — Sachedonc la vérite:jeneme soucie nullement de ta belle aux yeux bleus; il y a parmi nos prisonnières une beauté qui me charme bien plus. — Et quoi! chevalier, tu t'abaisserais à la suivante ?— Non, par ma foi, je ne porte jamais les yeu X sur une femme de cette classe J'ai parmi les captives une prise non moins belle que la tienne. — Pur la sainte messe! tu veux parler de la charmante Israélite? — Eh bien ! s'il en est ainsi, que peut-on y trouver à redire? — Absolument rien, à moins que ton vœu de célibat ne t'arrête ou que ta conscience chrétienne ne t'tmpêche d'avoir une intrigue avec une juive. — Quant à mon vœu, notre grandmaître m'a accordé une dispense, et la conscience d'un homme qui a tué trois cents Sarrasins n'a pas besoin de s'alarmer pour une peccadille, comme celle d'une jeune paysanne qui va se confesser la veille de sa première communion. —Tu connais mieux ipie moi tes privileges; mais j'aurais juré que tu étais plus amoureux de l'aigeiit du vieux juif (jue des yeux murs de sa fille. — Je puis aimer l'un et les autres; mais le juif ne m'offre qu'un demi-butin, car je dois partager ses dépouilles avec Front-de-Bœuf, qui ne nous prèle pas son château peur rien. II me faut quelque chose oui m'appartienne exclusivement, et j'ai fixé mon choix sur l'aimable juive, comme ayant à mes yeux une valeur spéciale. Mais à présent que tu connais mon dessein, ne reprendras- tu pas ton prcmiir plan? Tu n'as rien comme tu le vois, à redouter de ma part. — Je ne m'éloignerai pas de ma belle captive. Ce que lu dis peut être vrai ; mais je n'aime ni les dispenses du grand-maître, ni le privilège résullant du massacre de trois cents Sarrasins : des hommes tels que loi nul trop de droit à un plein pardon pour se montrer scrupuleux sur quelques peccadille» de plus.

Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour apprendre quels étaient ses gardiens. — "Vous devez être Anglais, leur disaii-i|j (M rependant, juste ciel! vous tombez sur vos compalriolts cumiue s'ils étaient des Normands. Vous êtes sans doute mes voisins, et par conséquent vous devriez être mes amis; car quel est l'Aiiglaùs du voisinage qui aurait drs raiinn» pour m'en voiiluir? Même parmi

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■vous, yeomen qui avez été mis hors la loi, plus d'un sans doute a eu recours à ma protection ; j'ai eu pitié de vos souffrances , et j'ai maudit la tyrannio de vos oppresseurs. Que voulez-vous donc faire de moi? Quel profit tirerez-vous de cet acte de violence?... Vous ne me répondez pas! Vous êtes pire que des brutes dans votre conduite ; sericz-vous donc muets comme elles?

Tous ces discours étaient inutiles: les ravisseurs avaient de trop bonnes raisons pour garder le silence et rester insensibles à tous les reproches. Us continuèrent à marcher d'un pas rapide jusqu'à l'entrée d'une avenue bordée d'arbres de diverses espèces, et à l'extrémité de laquelle ou aperçut Torquilslone, sombre et antique château qui appartenait alors à Reginald Front-de-Bœuf : c'était une forteresse peu considérable, consistant en un donjon, ou vaste tour haute et carrée, entourée de bâtiments moins élevés, le tout enfermé dans une cour intérieure formée par l'enceinte des murailles. Autour du mur extérieur régnait un fossé profond qui recevait les eaux d'un ruisseau voisin. Front-de-Bœnf, à qui son caractère altier attirait souvent des ennemis et des guerres privées, avait ajoute à l'enceinte de son château de nouvelles tours qui flanquaient chacune des faces. Pour parvenir à l'entrée principale, il fallait, suivant l'usage du temps, passer sous les voûtes d'une barbacane, ou fortification extérieure, qui était protégée elle-même par deux petites tours latérales.

Cedric n'eut pas plus tôt découvert les murs de Torquilslone, qui élevaient dans les airs leurs créneaux chargés de mousse et de lierre, et sur lesquels brillaient les premiers rayons du soleil levant, qu'il ne lui resta plus de doute sur la cause de sa captivité. — J'étais injuste envers les outlaws de ces forêts, lorsque je supposais que mes ravisseurs appartenaient à leur troupe, dit-il à ses gardes; j'aurais pu confondre avec autant de raison les renards de ces halliers avec les loups dévastateurs de France. Dites-moi, chiens d'étrangers, est-ce à ma vie, est-ce à mon or que vous en voulez? Est-ce trop encore que deux Saxons, le noble Athelslane et moi, possèdent aujourd'hui des terres dans un pays qui autrefois était tout entier le patrimoine de notre race? Qu'on nous mette donc à mort, et que l'œuvre de la tyrannie se complète en nous arrachant la vie comme elle nous a" déjà ravi la liberté. Si Cedric-le-Saxon ne peut délivrer l'Angleterre, il mourra volontiers pour elle. Dites au tyran votre maître que je lui demande seulement la liberté de lady Rowena. U ne doit rien craindre dune femme, et avec nous périront tous ceux qui oseraient combattre pour sa défense.

Les gardiens de Cedric restèrent muets comme auparavant, et l'on arriva devant le château sans qu'il eiàt pu obtenir d'eux un seul mot de réponse. De Bracy sonna trois fuis du cor, et des archers vinrent le reconnaître; puis le pont-levis fut baissé et la cavalcade entra dans la cour. Les prisonniers étant descendus de cheval, on les conduisit dans une grande salle où fut dressé un repas impromptu, auquel le seul Athelstane prit part. Le descendant d'Edouard-le-Confesseur n'eut pas même le temps de faire complètement honneur aux bonnes choses étalées devant lui, car ou vint lui annoncer que Cedric et lui même allaient être enfermés dans une autre chambre que lady Rowena. Toute résistance eût été inutile, et ils furent obligés de suivre leurs guides dans un vaste appartement soutenu par deux rangs de piliers massifs d'architecture saxonne, pareils à ceux des réfi'Ctoires qu'on voit encore dans les ruines des anciens monastères. Lady Rowena, séparée des siens, fut conduite, avec courtoisie à la vérité, mais sans qu'on eût consulté son inclination, dans un appartement plus éloigné. Cette distinction un peu alarmante fut également accordée à Rebecca, en dépit des instances de son père qui, dans celte cruelle extrémité , alla même jusqu'à offrir de l'or pour qu'on la laissât avec lui— Lâche infidèle, lui répondit un des gardes, lorsque tu auras vu la tanière qui t'est réservée, tu ne désireras plus que ta fille la partage.

Alors, sans plus de discours, on poussa le juif d'un côté et la fille de l'autre. Les domestiques furent désarmés, fouillés avec soin, et confinés dans une autre aile du château. Enfin on refusa même à lady Rowena de conserver près d'elle sa suivante Egiltha.

L'appartement dans lequel furent conduits les chefs saxons, avait été jadis la grande salle du château ; mais il était devenu l'habitation des rats, parce que, le seigneur actuel ayant amélioré son château, tant sous le rapport de la sûreté que sous celui de l'agrément, il existait une autre salle d'honneur dont le plafond était soutenu par des piliers plus grêles et plus élégants, et dont toutes les parties étaient décorées des ornements que les Normands avaient déjà introduits dans l'architecture. Cedric se promenait à grands pas en s'abandonnant à sa fureur et à raille réflexions sur le passé et le présent, tandis que son compagnon jsait de son apathie même, au lieu de patience et de philosophie, pour savoir tout endurer, si ce n'est le désagrément matériel de sa position actuelle. Il y était même si peu sensible que les explosions de colère de son ami Cedric pouvaient à peine lui arracher à de longs intervalles une exclamation quelconque. — Oui, disait ce dernier, moitié se parlant à lui-même, moitié s adressant à Athelstane, ce fut dans cette môme salle que mon père dîna avec Torquil Wolfganger lorsque celui-ci reçut le vaillant et infortuné Harold qui s'avançait contre les Norwégiens réunis au rebelle Tosti. Ce fut dans cette salle que Harold fit une si

belle réponse à l'envoyé de son frère révolté. Combien de fois mon père ne m'a-t-il pas conté cette histoire avec inthousiasme ! L'envoyé de Tosti fut admis dans cette salle où la foule des nobles chefs saxons, assis au même banquet et entourant leur monarque, était si grande qu'à peine l'enceinte pouvait-elle les contenir — J'espère, dit Athelstane que cette fin du discours de son ami tira de son demiso[umeil, j'espère qu'on n'oubliera pas de nous envoyer du vin et des raffraîchissements à l'heure de midi ; à peine avons-nous eu le temps de déjeuner. D'ailleurs, quoique les médecins préconisent l'usage de manger en descendant de cheval, la nourriture prise ainsi ne m'a jamais profité.

Cedric continua son histoire sans faire aucune attention à l'interruption de son ami.— L'envoyé s'avança, nullement intimidé parles visages courroucés de ceux qui l'entouraient, et vint se placer devant le trône de Harold. « Seigneur roi, lui dit-il, quelles conditions peut espérer ton frère s'il dépose les armes et te demande la paix ? » — «L'amour d'un frère, répondit le généreux Harold, et le beau comté de Northumberland.)) — « Et si Tosti accepte ces conditions, reprit l'ambassadeur, quelles terres assigneras-tu à son fidèle allié Hardrada, roi de Norwége?)) — « Sept pieds de terrain en Angleterre, reprit fièrement Harold ; ou, comme Hardrada passe pour un géant, peut-être lui en céderons-nous quelques pouces de plus. » La salle retentit d'acclamations, et les chefs saxons, en vidant leurs coupes, exprimèrent le vœu que le Norwégien fût bientôt mis en possession de son nouveau domaine. — Je ferais comme eux de toute mon âme, s'écria vivement Athelstane, car la soif colle ma langue à mon palais.

— L'envoyé, continua Cedric avec feu, malgré le peu d'intérêt que son ami prenait à son histoire, s'en retourna ;dut confus porter cette noble réponse à Tosti et à son allié. Ce fut alors que les tours d'York et les flots du Derwent furent témoins de cet horrible combat dans lequel, après avoir déployé la plus insigne valeur, le roi de Norvège et "Tosti succombèrent tous deux avec dix mille de leurs plus braves soldats. Qui eût pensé que ce beau jour, qui éclairait un semblable triomphe, voyait en même temps voguer la flotte normande, prête à débarquer sur les côtes de Sussex? Qui eût pensé aue Harold, peu de jours après, n'aurait plus de royaume, et qu'il lui resterait pour toute possession les sept pieds de terre que, dans sa noble indignation, il avait concédés au Norwégien envahisseur? Qui eût pensé que vous, noble Athelstane, vous né du sang de Harold, et moi dont le père ne fut pas un des plus faibles défenseurs du trône saxon, nous serions un jour prisonniers d'un vil Normand, dans le lieu même où nos ancêtres assistaient à de pareils banquets?

— La chose est assez fâcheuse; mais j'aime à croire que nous en serons quittes pour une rançon raisonnable. Dans tous les cas , ils ne peuvent avoir le dessein de nous affamer ; et cependant, bien qu'il soit près de midi, je ne vois pas arriver le dîner.' Regardez à cette fenêtre, noble Cedric, et voyez si l'inclinaisor du soleil n'indique pas midi. — Sans doute. . . mais je ne puis regarder ces vitraux ternis sans qu'il me vienne des réflexions bien différentes. Quand on construisit cette fenêtre, mon noble ami, nos dignes ancêtres ne connaissaient point l'art de faire le verre ni celui de le peindre. .L'orgueil du père de Wolfganger fit venir de Normandie un artiste pour orner son château de ces nouvelles décorations, qui donnent à la lumière dorée du ciel tant de couleurs fantastiques. L'étranger arriva ici, pauvre, mendiant, bas et servile, prêt à ôter £on bonnet au moindre domestique de la maison; il s'en retoi'rna, opulent et plein d'orgueil, révéler à ses rapaces compatriotes les richesses et la simplicité des nobles saxons. Cette folie, Athelstane, avait été prévue et prédite par les descendants de Hengisl et île ses tribus grossières, qui conservaient religieusement les mœurs de leurs pères. Nous appelions ces étrangers, nous en faisions des amis, ou des serviteurs de confiance; nous adoptions leurs arts, nous prenions en mépris l'honnête médiocrité, la rustique bonhomie de nos aïeux, et nous nous laissions énerver par le luxe des Normands, longtemps avant d'être vaincus par leurs armes. Notre table de fa mille, paisible, libre et sans apprêts, était bien préférable à ces repas sensuels, dont la recherche nous a rendus esclaves de ces conquérants étrangers. — Maintenant, reprit Athelstane, je trouverais excellente la plus modeste nourriture, et je suis étonné, noble Cedric, que vous puissiez vous rappeler si fidèlement des faits déjà loin de nous, lorsque vous oubliez jusqu'à l'heure du dîner. — C'est temps perdu! se dit à lui-même Cedric impatienté : il ne faut lui parler que de ce qui peut satisfaire son appétit. L'âme de Hardicanut s'est emparée de son corps, et il n'a pas d'autre plaisir que de voir sa coupe remplie, pour la vider et la faire remplir de nouveau. Hélas! ajouta-t-il en le regardant avec une sorte de compassion, pourquoi faut-il qu'un si noble extérieur serve d'enveloppe à un esprit aussi lourd? Pourquoi faut-il qu'une entreprise telle que la régénération de l'Angleterre roule sur un pivot si gro.ssier? Une fois son épouse, lady Rowena pourrait relever et ennoblir cette âme lourde et assoupie dans des organes si matériels; elle pourrait réveiller en lui des sentiments de patriotisme. Mais comment y penser, lorsque Rowena, Athelstane, et moi-même, nous sommes les prisonniers de ce brutal maraudeur, et que peut-être notre captivité vient précisément de ce qu'on craint de nous voir revendiquer l'indépeniance nationale?

IVANHOE

Pendant que le Saxon était plongé dans ces réfleTions pénibles, laporte s'ouvrit, et l'on vil entrer unécuyer tranchant, tenant en main la baguette blanche, emblème de son olfice. Ce personnage important s'avança d'un pas grave, suivi de quatre domestiques portant une table chargée de mets dont la vue et l'odeur firent oublier au sensuel Athelstane tout ce qu'il avait souffert jusque-là. Ces serviteurs étaient masqués , de même que l'écuyer tranchant. — Que veut dire cette mascarade? s'écria Cedric ; votre maître pense-t-il que nous ignorions de qui nous sommes prisonniers dans ce château ? Diteslui, ajoula-t-il, espérant profiler de cette circonstance pour entamer une négociation, dites à Reginald Front-de-Bœuf que nous attribuons ce traitement de sa part à une vile cupidité; dites lui enfin que nous cédons à sa rapacité, comme en pareil cas nous céderions à celle d'un brigand de profession. Qu'il fixe la rançon à laquelle il prétend, et nous la lui paierons si elle est proportionnée à nos moyens.

L'écuyer tranchant ne répondit que par un signe de tète. — Dites encore à Reginald Front-de-Bœuf, ajouta Athelstane, que je lui envoie un cartel à outrance, à pied ou achevai, dans tel lieu de sûreté qu'il m'indiquera, et avant fexpiralion des huit jours qui suivront notre mise en liberté : s'il est vraiment chevalier, il ne m'opposera ni refus ni délai.

U'écuyer salua une seconde fois, en disant : — Je ferai part de votre défi à mon maître.

Athelstane n'avait pu articuler nettement ce défi ; il avait la bouche pleine ; sa mâchoire était très occupée, ce qui, outre l'hésitation qui lui était naïuielle, atténuait considérablement l'effet de ses paroles . .enaçantes. Toutefois Cedric accueillit le discours de son conipaf;rion avec une sorte de joie, en voyant qu'il ressentait convenablement l'insulte et qu'il commençait à perdre patience, il lui serra la :'îain en signe d'approbation, mais il se refroidit lorsque Athelstane eut ajouté qu'il combattrait douze hommes tels que Fronl-de-Bœuf, pour sortir plus proniptement d'une prison où l'on mettait de l'ail dans les ragoûts. .Nonobstant cette rechute d'apathie et de sensualité, Cedric s'assit en face de son compagnon d'infortune, et, l'imitant de son mieux, prouva bientôt que les malheurs de son pays ne l'empêchaient pas d'avoir un excellent appétit, surtout lorsqu'il se trouvait devant une bonne table. Les prisonniers ne jouirent pas longtemps de ces délices gastronomiques : leur repas fut interrompu tout-à-coup par le son ifun cor qui se fit entendre à la porte du château, et qui fut répété jusqu'à trois fois avec autant de force que si celui qui en donnait eût clé le chevalier errant envoyé par le destin, devant lequel les murailles et les tours, la barbacane et les '•«■""eaux d'un château enchanté devaient s'évanouir aussi rapidet que les vapeurs du matin sont chassées par la brise. Les deux ns tressaillirent sur leur siège, se levèrent aussitôt, et coururent enétre ; mais leur curiosité ne put être satisfaite, car les croisées aient sur la cour, et le bruit du cor venait de l'extérieur. Il semblait pourtant annoncer quelque chose de sérieux , à en juger par le tumulle soudain qui s'éleva dans tout le manoir.

CHAl'lTHK X.XII.

Laissons les chefs saxons reprendre leur repas, puisque leur curiosité trompée leur permet d'écouter leur appétit à demi satisfait, et retournons à Isaac d'York, dont la captivité était bien autrement rigoureuse. Le pauvre juif avait été jeté dans un cachot souterrain, atireusemenl humide, car le sol était plus bai* que le fond du fossé. La lumière n'y pénétrait que par un soupirail étroit et trop élevé pour que la main du prisonnier put y atteindre; cette lueur, pâle et douteuse en plein midi, se changeait en d'épaisses ténèbres longtemps ayant que le reste du château fût privé de la bienfaisante presence du soleil. Des chaînes et des fers, qui avaient servi à des prisonniers dont sans doute on avait eu à craindre la force et le courage, étaient suspendus, vides pour la plupart et tout couverts de rouille, aux murailles de celte prison , où ils étaient solidement attachés ; mais dans les anneaux d'une des entraves, on voyait des ossements desséchés, qui pouvaient avoir été des jambes humaines : Ce qui portait à penser que, non-seulement un prisonnier avait péri dans celte a/i'reuse situation , mais que son corps y était resté sans sépulture. A l'une des extrémités de cet horrible'caveau était un immense fourneau de fer, rempli de charbon, au-dessus duquel s'étendaient transversalement quelques barres de fer à demi rongées par la rouille.

L'horreur d'un pareil spectacle aurait pu intimider une âme plus forte que celle d'isaac; et cependant il conservait plus de calme dans le danger présent qu'il n'en avait montré quand l'objet de ses craintes était encore éloigné et iiici-rtain. Ainsi des chasseurs prétendent que le lièvre éprouve une agonie plus terrible quand il est poursuivi par It's lévrier» que quand il se débat sous leur denl. D'ailleurs il esi probable que les juib, que leur position tenait dans des ap-

préhensions continuelles, étaient en quelque sorte préparés à toutes les vexations de la tyrannie ; de sorte que nulle violence ne leur causait cette surprise et cette terreur qui énervent les forces de l'âme. D'un autre côté, ce n'était pas la première fois qu'lsaac se trouvait placé dans des circonstances périlleuses ; il avait donc l'expérience pour guide , et de plus l'espoir d'échapper de nouveau à ses persécuteur. Ce vieillard possédait à un haut degré l'inflexible opiniâtreté qui caractérise sa nation, cette ferme résolution que rien ne saurait abattre et qui si souvent a fait endurer aux juifs un surcroît de maux et de tourments, plutôt que de céder aux exigences de leurs oppresseurs. Après s'être décidé à une résistance muette ou passive, Isaac releva ses vêtements autour de lui pour les préserver de l'humidité du sol, et s'assit dans un coin du cachot. Ses mains croisées sur sa poitrine, ses cheveux en désordre, sa longue barbe, son manteau bordé de fourrures et son grand bonnet, vus à la lueur incertaine d'un rayon du jour passant avec peine par le soupirail, auraient fourni à Rembrandt un sujet d'étude digne de ses pinceaux. Lejuif S3 tenait depuis près de trois heures dans cette attitude, lorsque le bruit de quelques pas se fit entendre sur l'escalier ; les verrous turent tirés avec un long fracas, la porte cria et tourna sur ses gonds, et Reginald Front-de-Bœuf, suivi des deux esclaves sarrasins du templier, entra dans le cachot.

Front-de-Bœuf joignait à une taille athlétique une vigueur à toute épreuve ; il avait passé toute sa vie, soit dans les grandes guerres civiles ou étrangères, soit à vider les armes à la main des querelles particulières avec ses voisins ; il n'avait jamais reculé devant les moyens d'augmenter sa puissance féodale. Ses traits répondaient ;i son caractère : ils exprimaient fortement les passions les plus violentes et les [ilus féroces. Les cicatrices dont son visage était couvert auraient, sur toute autre physionomie, attiré l'intérêt elle respect dus aux marques d'une valeur honorable ; mais elles ne servaient eu lui qu'à rendre son aspect plus dur et plus sauvage et à redoubler l'horreur que sa présence inspirait. Ce formidable baron était velu d'un justaucorps de cuir, bien collé sur ses reins, usé et taché en plusieurs endroits par le frottement de l'armure. 11 ne portait d'autre arme qu'un poignard à sa ceinture, formant une espèce de contre-poids à un trousseau de clefs suspendu à droite. Les esclaves noirs qui le suivaient avaient quitté leur brillant costume ; ils portaient des vestes et des pantalons de grosse toile, et leurs manches étaient retroussées jusqu'au-dessus du coude, comme celles des bouchers à la luerie. Chacun d'eux portait un petit panier couvert, et ils s'arrêtèrent près de la porte pendant que Frontde-Bœuf la fermait soigneusement et à doui)le tour. Après avoir pris cette précaution, le Normand s'avança lentement vers le juif, sur qui il fixait les yeux, comme s'il eût voulu, par ses terribles regards, exercer sur lui l'influence qu'on altribue à certains serpents pour fasciner leur proie. En effet, on aurait pu croire que l'œil farouche du baron agissait ainsi sur son malheureux prisonnier. La bouche ouverte et les yeux attachés sur Front-de-Bœuf, le juif l'u't saisi d'une telle épouvante que tous ses membres semblaient se retirer sur eux-mêmes, et sa taille se rapetisser. L'inforlune se scnlit hors d'état, non-seulement de se lever en signe de respect, mais môme de porter la main à son bonnet, ou de proférer aucune parole de supplication, tant il était agité par la conviction que celle visite lui annonçait d'affreuses tortures et même la mort. La haute stature du chevalier normand semblait au contraire grandir encore, comme l'aigle se dilate en hérissant ses plumes quand il se précipite, les serres ouvertes, sur sa [irofc sans défense. A trois (las de l'endroit où le malheureux juif s'était blotti de manière à occuper le moins d'espace possible, il s'arrêta, puis il fit signe à un des esclaves d'approcher. Le satellite noir avança, tira de son panier une paire de grandes balances et des poids, les déposa aux pieds de Reginald, et alla rejoindre son camarade près de la porte, fous les mouvements de ces hommes étaient lents et solennels, comme s'ils eussent été eux-môme terrifiés ue l'horreur et de la cruauté de leur dessein.

Front-de-Bœuf, rompant enfin le silence, apostropha ainsi l'infortuné captif, d'une voix retentissante que les échos de la voûte rendaient plus terrible encore : — Chien maudit, issu d'une race maudite, vois-tu ces balances'/ (Le mallieuroux Isiaélile fit un léger signe aflirmatif.) Eli bien ! il faut que tu m'y pèses mille livres d argent au poids et au titre de la Tour de Londres. — Bienlieuriuix Abraham! s'écria le juif, recouvrant la voix dans ce péril extrême, jamais homme a-t-il entendu pareille demande? Qui, même dans un conte de ménestrel, a entendu parler de mille livres pesant d'argent .' Quel œil humain contempla jamais un semblable trésor? Vous touilleriez dans les maisons de tous les juifs d'York et dans toutes celles même des hommes de notre race, que vous ne pourriez y trouver une telle somme.— Je ne suis pas déraisonnable ; et, si l'argent esl rare, je ne refuse pas de l'or, à raison d'un marc d'or pour six livres d'argent : c'est le moyen d'évit(!r à ton infâme carcasse des tourments que la pensée n'a jamais pu concevoir. — Ayez pilié de moi, noble chevalier! je suis vieux, faible et pauvre ; il serait indigue de vous de m'accablcr. Quelle gloire y a-t-il à écra.ser un vermisseau '/ — Il se peut ijuc tu .sois vuux ; cest une houle de plus pour ceu»

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qui t'ont laissé vieillir dans l'usure et la bassesse. Tu peux être faible, car depuis quand un juif eut-il un cœur et un bras? Mais pauvre, tout le inonde sait que tu ne l'es pas. —Je vous jure, noble chevalier, par tout ce que je crois, par tout ce que nous croyons l'un et l'autre.. . — Ne te parjure point! et que ton obstination n'a^'grave pas le sort qui t'attend ; considère les tortures qui te sont réservées. Ne crois pas que je te parle ainsi pour t'effrayer et profiter de la lâcheté commune à toute ta race : je te jure par ce que tu ne crois pas, par l'Kvaogde que notre Eglise enseigne, par les clefs de saint Pierre et par le pouvoir qui lui a été donné de lier et de délier, q;ie ma résolution est inébranlable. Ce cachot n'est pas un endroit propre à la plaisanterie : des prisonniers qui te valaient mille fois ont péri entre ces murailles sans que jamais on ait su leur destin , mais leur trépas était une bagatelle en comparaison de celui qui t'attend et qui doit être accompagné des tourraeuls les plus cruels.

Il fit signe aux esclaves d'approcher, et leur parla dans une langue étrangère ; car il avait été aussi en Palestine, où peut-être il avait appris tant de cruauté. Les Sarrasins tirèrent de leurs paniers du charbon de bois, un sonftlet, un flacon d'huile. Taudis que l'un battait le briquet, un autre disposait le charbon dans le fourneau de fer dont nous avons parlé, et faisant jouer le soufflet, il eut bientôt enflammé le foyer. — Isaac, dit Front-de-Bœuf, vois-tu ces barres de fer au dessus de ces charbons ardents? c'est sur ce lit embrasé que tu vas être étendu, dépouillé de tes vêtements, comme si tu allais reposer sur le duvet. Un de ces esclaves entretiendra le feu sous loi, tandis que l'autre te frottera les membres avec de l'huile pour empêcher le rôti de briller. Choisis donc entre cette couche ardente et le paiement de mille livres d'argent: par la tête de mon père, il faut que tu acceptes l'un des deux. — 11 est impossible, dit l'infortuné juif, que vous soyez véritablement dans l'intenlion d'exécuter ce projet. Le Dieu clement de la nature n'a jamais fait un cœur capable d'exercer une pareille cruauté. — Ne t'y fie pas, Isaac ; cette erreur te serait fatale. Penses-tu que moi, qui ai vu le sac d'une ville où des milliers de chrétiens périrent par le glaive, le feu et l'eau, je renoncerais à mon dessein, pour les cris et les gémissements d'un misérable juif ? ou bien crois-tu que ces esclaves basanés, qui n'ont d'autre pays, d'autre loi, d'autre conscience que la volonté de leur maître; qui, à son moindre sigual, emploient indifféremment le poison ou le pal, le poignard ou ie lacet; crois-tu qu'ils puissent éprouver un sentiment de compassion, eux qui n'entendent pas la langue dans laquelle tu l'invoquerais ?... Sois sage, vieillard ! débarrasse-toi d'une partie de tes richesses superflues, verse dans les mains d'un chrétien une portion de ce que tu as acquis par l'usure ; ta bourse pourra bienlôt s'enfler de nouveau : mais si tu te laisses une fois étendre sur ces barres, aucun remède ne ravivera ta chair brûlée et ton cuir lacéré. Paie ta rançon, te dis-je, et réjouis-toi de sortir à ce prix d'un cachot dont bien peu de gens ont pu redire les secrets. Je n'en dirai pas davantage; choisis entre ton vil pécule et ta chienne de peau.

— Qu'Abraham et tousles saints patriarches de ma nation me soient en aide! s'écria le juif: le choix m'est impossible; car je n'ai pas de quoi satisfaire à une demande aussi exorbitante. — Esclaves, saisissez-le, mettez-le nu comme la main, dit Front-de-Bœuf; et que ses patriarches viennent le secourir s'ils le peuvent.

Les deux esclaves, obéissant plutôt au geste et au regard du baron qu'à ses paroles, se jetèrent sur le juif, le relevèrent dusol où il était pourainsi dire prosterné, et, le tenant debout entre eux, ils n'attendaient plus que le dernier signal de l'impitoyable baron pour commencer son supplice. L'infortuné Israelite jetait tfKit à la fois un œil inquiet sur eux et sur Front-de-Bœuf, dans l'espoir de découvrir chez l'un ou chez les autres quelque symptôme de compassion ; mais ie baron avait toujours le regard sombre et farouche, et un sourire sardonique, prélude de la cruauté, errait sur ses lèvres, pendant que les yeux sauvages des Sarrasins, à la blanche cornée rou.'ant sous un front sombre, annonçaient la féroce impatience de commencer le supplice de la victime. *A l'aspect de la fournaise ardente sur laquelle on l'allait étendre, perdant tout espoir de fléchir son cruel persécuteur, Isaac sentit ses forces l'abaiidûiiuer. — Je paierai les mille livres d'argent, dit-il en poussant un soupir; c'està-dire, ajouia-t-il après une légère pause, je les paierai avec l'aide de mes frères; car il faudra que je mendie àla porte de notresynagogue avant de pouvoir me procurer une somme aussi exorbitante. Quand et ou me faudra-t-il la verser? — Ici même, répondit Frout-de-Bjeuf ; c'est dans ce cachot qu'elle doit être comptée et pesée. Penses-tu que je te rendrai la liberté avant d'avoir reçu ta rançon ? — Et quelle garantie me donnerez-vous d'être mis en liberté après que je l'aurai payée! —La parole d'un noble normand, vil usurier ; elle est mille fois plus pure que l'or de ta tribu.

— Je vous demande pardon, noble chevalier, dit le juif du ton le plus humble; mais pourquoi me fierais-je entièrement à la foi d'un homme qui ne veut point se fier à la mienne? — Parce que tu ne peux faire autrement, exécrable vermisseau, répondit le chevaûer d'une voix de tonnerre. Si tu étais maintenant auprès de ton colTre-fort, dans ta maison d'York, et que je vinsse te conjurer de me prêter quelque»>uas do tes shekels, ce serait ton tour alors de {

me dicter des conditions, de me prescrire le terme du paiement et les sécurités qu'il te plairait d'exiger. Je suis maintenant comme sur mon cofïre-forl, moi ; j'ai l'avantage sur toi; et je ne daignerai pas même te repéter mes conditions.

Le juif poussa un prolond soupir. -Accordez-moi, dit-il, avec ma liberté, celle de mes compagnons de voyage. Ils me méprisaient comme juif; cependant ils ont eu pitié de moi, et c'est parce qu'ils m'ontsecouru surla routequ'une particde mon malheurest retombée sur eux. D'ailleurs, ils pourront contribuer au paiement de ma rançon. — Si lu veux parler de ces rustauds de Saxons, leur rançon dépendra d'autres conditions que la tienne. Mêle-toi de tes affaires, misérable, et non de celle des autres. — Je serai donc remis en liberté avec le jeune homme blessé que j'emmenais à York ? — Je le répète, vil usurier, ne songe qu'à tes affaires. Puisque ui as choisi, il ne te reste plus qu'à payer ta rançon, et dans le plus court délai. — Ecoutez-moi pourtant : pour l'amour de cet or que vous voulez obtenir aux dépens de...

Le juif s'arrêta dans la crainte d'irriter l'impétueux Normand ; mais Front-de-Bœuf ne fit qu'en rire, et achevant la phrase interrompue : — Aux dépens de ma conscience, veux-tu dire, misérable, vile créature ! Explique-toi librement : je te répète que je suis raisonnable. Je puis supporter les reproches de celui qui perd la partie, lùt-ce même un juif. Tu ne fus pas aussi patient lorsque tu attaquas en justice Jacques Fitz-Dotterel pour t'avoir appelé une sangsue, un usurier abominable, après que tes nombreuses exactions eurent dévoré son patrimoine. — Je jure par le Talmud que Votre vaillante Seigneurie a été mal informée sur ce sujit. Filz-Dottercl tira son poignard contre moi dans ma propre maison, parce que je réclamais de lui ce> qu'il me devait légitimement ; le terme du paiement était fixé à la Pàque. — Je m'inquiète fort peu de tout cela, il s'agit de savoir quant j'aurai mon argent ; dis-moi, Isaac, quand me compteras-lu les shekels ? — Il suffit d'envoyer ma fille à 'ifork avec votre sauf-conduit, noble chevalier ; et après le temps nécessaire à un écuyer pour aller et pour revenir, l'argent... (il s'interrompit pour laisser échapper un profond soupir) ; l'argent vous sera compté ici même. — Ta fille! s'écria Front-de-Bœuf d'un air de surprise. De par le ciel, Isaac, je regrette de ne l'avoir pas su plus tôt. Je croyais que cette fille aux yeux noirs était ta concubine, et je l'ai donnée pour femme de chambre au templier Brian de Bois-Guilbert, suivant l'excellent exemple que nous ont laissé tes saints patriarches.

A celte nouvelle, Isaac poussa un cri dont les voûtes du caveau retentirent, et les Sarrasins en furent tellement surpris, qu'ils lâchèrent son manteau par lequel ils le tenaientdepuisle commencement de cette scène. Il profita de celle espèce de liberté pour se jeter aux pieds de Front-de-Bœuf et embrasser ses genoux. — Prenez tout ce que vous m'avez demandé, noble chevalier ; exigez dix fois davantage, réduisez-moi à la mendicité, percez-moi de votre lance, grillez-moi sur le brasier; mais épargnez ma fille et sauvez son houiieur; si vous êtes né d'une femme, sauvez une vierge sans défense; elle est l'image de ma défunte Rachel, le dernier des six gages que j'ai reçus de son amour. Voulez-vous priver un vieillard de la seule cousalalion qui lui reste ? Voulez-vous réduire un père à regretter que ce seul enfant n'ait pas encore rejoint sa mère dans le tombeau de nos aucètres? — Je voudrais avoir su cela plus tôt, dit le normand un peu radouci ; je croyais que votre race n'aimait que son argent. — iSe pensez pas si mal de nous, reprit Isaac jaloux de saisir le moment d'une apparente sympathie : le renard que l'on chasse, le chat sauvage que l'on torture, aiment leurs petits; et la race méprisée et persécutée du grand Abraham ai.iie ses enfants. — Soil ! répondit Front-de-Bœuf, j<: le croirai à l'avînir, pour l'amour de toi, Isaac; mais cela ne nous sert de rien pouf le moment. Ce qui est fait est fait ; il ne dépend pas de moi que ce qui est ne soit pas. J'ai donné ma parole à mon compagnon d armes, et je ne la violerais pas pour dix juifs cl dix juives pai-dessus le marché. D'ailleurs, quel grand mal pour ta fille d'être la cap'ive de Buis-Guilberl? — Quel mal! s'écria lejuifen se tordant les mains ; depuis quand uu templier a-t-il respecté la vie d'un homme et l'honneur d'une femme? — Chien d'inUde;e, s'écria Front-de-Bœuf avec des yeux étincelants de colire, et intérieurement satisfait de trouver ce pretexle, ne blasphème pas le saint ordre du Temiile de Sion ; songe plutôt à me payer la rançon que lu as promi>e, ou malheur à loi ! — Brigand! assassin ! s'écria le juif n'écoulant qu'un sentiment d'indignaliuii irrésistible, je m,- te paierai rien, pas même une obole, à moins que ma fille ne me soit rendue. — As-lu perdu le sens, misérable juil? Ta chair et tou sang sont-ils assurés par un talisman contre le fer rouge et l'huile bouillante? — Peu m'importe! répondit Isaac poussé au désespoir par le seniiment paternel, fais tout ce que tu voudras; ma fille est ma chair et mon sang; elle m'est plus précieuse mille fois que les membres sur lesquels ta rage veut s'exercer. Non, je ne te donnerai point d'argent, a mpius que je ne puisse le verser tout fondu dans ton gosier ; je ne te donnerai pas un denier, fût-ce même pour le sauver de l'éternelle damnation que toute ta vie a si bien méritée. Arrache-moi l'àme, si tu veux, Naxaréeai iaveate de nouvelles tortures pour ua juif,

IVANHOE

et va (lire aux chrétions que j'ai su les braver. — C'est ce que nous ailiMis vnir, dit Frnnt-de-Bœuf ; car, par la sainte Croix, qui est en abomiiialion chez ta nation maudite! tu vas sentir le fer et le feu.. Qu'on le saisisse, qu'on le dépouille, et qu'on renchaîne sur ces barreaux.

Ma dépit de sa résistance, les Sarrassins avaient déjà enlevé au juif son manteau, et s'apprêtaient à lui ôter ses derniers vêtements, quant le son d'un cor se fit entendre trois fois, etpénétrajusqu'au fond du caveau ; immédiatement après, plusieurs voix appelèrent Frontde-Bœuf. Celui-ci, ne voulant pas être surpris dans cet acte de barbarie infernale, fit signe aux esclaves de remettre le manteau sur les épaules d'isaac, puis de se retirer ; enfin, sortant du cachot, il laissa le juif, tantôt remercier Dieu du répit qu'il lui donnait, tantôt gémir sur la captivité et sur la détresse de sa fille.

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