CHAPITRE X.XXJII
Les traits et l'attitude du prélat prisonnier offraient un mélange bizarre d'orgueil offensé, de fatuitij en désarroi, avec une visible terreur.— Eh bien, mes maîtres, dit-il d'un ton qui participait de ces trois émotions à la fois^ qu'est-ce qu'une pareille conduite? Étesvous des Turcs ou des chrétiens , pour porter ainsi la main sur un membre de l'Eglise? Savez-vous ce que c'est que manus imponerc in servos Domini? Mettre la main sur les serviteurs de Dieu! Vous avez pillé mes malles, déchiré mon rochet de dentelle, qui était digne d'un cardinal. Tout autre à ma place vous aurait déjà frappés de sou excommunicabo ; mais je suis doux et clément, et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si vous mettez en liberté les frères qui m'accompagnaient, si vous envoyez promptement cent pièces d'argent pour faire dire des messes au maître-autel de l'abbaye de Jorvaulx, el si vous faites vœu de ne point manger de venaison d'ici à la Pentecôte prochaine, il est possible que vous n'entendiez point parler de cette incartade. — Hespectable prélat, dit le chef des outlaws, ce serait avec un véritable chagrin que j'apprendrais qu'un seul homme de ma troupe vous a fait éprouver un traitement digne de votre réprimande paternelle. — Un traitement! répéta le prieur encouragé par ces paroles pleines de soumission ; un traitement qu'on ne ferait pas à un chien de bonne race, encore moins à un chrétien, bien moins encore à un prêtre , et surtout au vénérable prieur de la sainte communauté de Jorvaulx. Vous avez parmi vous un profane et ivrogne ménestrel, appelé Allan-a-Dale , nebulo quidam, un drôle, qui m'a menacé de peine corporelle; que dis-je! de mort même, si je ne payais comptant quatre cents couronnes pourmarancon, indépendamment de loutle bagage qui m'a été volé, de chaînes cl'or, de bagues, de bijoux, dont je ne saurais vous dire la valeur; sans compter encore tout ce qui a été brisé et gâté par des mains rudes et grossières, entre autres ma boîte de pierre-ponce, et mes pinces à friser. — 11 est impossible qu'Allan-a-Dale ait traité delà sorte un personnage aussi respectable, répliqua le capitaine. — Cela est pourtant aussi vrai que l'évangile de saint Nicodèrae. 11 m'a menacé, avec les jurements les plus atfrcux dans son jargon du Nord, de me pendre à l'arbre le plus élcvéde la forêt. — Seruit-il vrai, mnii révérend père? En ce cas, vous ne sauriez mieux faire que dé vous soumettre; car il n'y a pas d'homme qui mieux qu'Allan-a-Dale soit fidèle à ses promesses. — Vous voulez plaisanter , dit le prieur consterné et déguisant sa terreur sous un rire forcé; c'est bien : j'aime beaucoup la plaisanterie, ha! ha! ha! mais lorsqu'elle a duré toute une nuit, il est temps de reprendre son sérieux le matin — Aussi parlé-je sérieusement comme un saint confesseur. 11 faut que vous payiez une bonne rançon, sire prieur, car, autrement, les religieux de votre couvent devront bientôt procédera une nouvelle élection ; votre (ilace va devenir vacante. — Éles-vous donc chrétiens! pour oser parler ainsi à un dignitaire de l'Église? — Si nous sommes chrétiens! oui sans doute nous le sommes, et de plus nous avons des théologiens parmi nous. Qu'on fasse venir notre chapelain, afin qu'il explique au révérend père les passages de l'Écriture qui ont rapport au sujet.
L'ermite, encore à demi ivre, avait endossé par-dessusson justaucorps vert un froc qui cachait à peine ce vêtement de chasse. Appelant à son aide le petit nombre de phrases latines qu'autrefois il avait appri.ses par cœur , et qu'il écoichait maintenant d'une manière assez drôle. — Révérend père, dit-il , Deus facial salvam 6enignitalein vestram {D\nu protège votre Bénignité); vous êtes le bienvenu dans cette forêt. — Et quelle est celte ma.scarade profane? s'écria le prieur; si tu appartiens véritablement à l'Église, tu ferais un acte plus méritoire en m'indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-là, au lieu d'essayer des singeries et des g:iima- ■ ces dignes d'un jongleur more. —En vérité, mon révérend père, je ne sais qu'un moyen de vous tirer d'affaire : c'est aujourd'hui la Saint-André pour nous, et nous recueillons nos dîmes. — Mais non pas sur le clergé, j'espère! — Sur le clergé comme sur les laïques. Ainsi donc , sire prieur, facitc vobis amicos de Mammone iniquitatis, employez les trésors de l'iniquité à vous fair^ des amis : il n'y a pas d'amitié qui puisse vous tirer d'afTaire plus sûrement que cellelà. — J'aime de cœur les braves et joyeux forestiers, reprit le prieur en baissant le ton ; allons , vous ne serez pas trop exigeants avec;'
IVANHOE
moi ; je ne suis pas non jiUis novice dans l'art de la vénerie, et je puis dunner du cor gaîaieiil et de manitre à faire un écho de chaque coin oe la forêt. Allons, vou> ne tcrez pas trop exigeants. — (Ju'on lui donne un cor, dit Locksky : il faut qu'il nous prouve ce qu'il avance.
Le prieur sonna une fanfare: mais le capitaine lui dit en secouant la tète : — Sire prieur, voilà qui est en effet gaiement entonné, mais cela ne paiera pas la rtinçin. D'ailkurs, je le vois, tu es un de ces novateurs qui, au moyen des orntnienis et des tra la lira fraicheniEiit m.\ ortes de Fi;ii ce. dtnaturt nt les bons vieux aiis de cbas.se anglais. Fiitur, ce fignolage dans la dernière jiiirtie de la fanfaie a augmenté de cinquante couronnes le jirix de ta rançon : ce tera ta punition pour tètre éloigné des tons mâles de la vénerie anglaise. — Anii,ditraLbé d'un tun piqué, tu es difficile à contenter; mais j'ei-iiére te trouver plus raisonnable sur l'article de la rançon. En un mot, puisqu'entin il faut que je biûle un cierge au diable, quelle rançon dois-je payer pour me retirer sans avoir cinquante de les aichers à mes trousses. — Si nous fai?ions régler la rançon du juif par le prieur, et celle du prieur par le juif? dit le lieutenant de la troupe à l'oreille du capitaine ; qu'en pensez-vous?
— Tu as là une idée un peu folle, ré|iondit Ltcksiey; mais une idée transcendante. Holà ! juif, a|iproche... Tu vois le révérend père Ajmer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx ; dis-nous quelle rançon nous pouvons lui demander. Tu connais Us revenus du courent, Je gage? — Assurément, dit l.-aac ; j"ai fait plus d'une affaire a\ec les bons Pères, et j'ai acheté d'eux du blé, de l'orge, ainsi que de bons ballots de laine. Oh ! c'est une riche abbaye : ils font bonne chère et boivent du meilleur, ces bons Pères de Jorvaulx. Ah ! si un malheureux proscrit comme moi avait une semblable retraite et des revenus tels que les leurs à l'année et au mois, il donnerait un bon poids d'or et d'argent pour sortir de captivité. — Chien de juif! s'écria le prieur, personne ne sait mieux que toi combien notre sainte maison est endettée pour les frais de reparation du cliicur... — Et pour avoir rempli vos celliers des meilleurs vins de Bordeaux, l'année dernière, interrompit le juif; mais ce n'est qu'une bagatelle.
— Chien d'infidèle! nous calomnier ainsi, et donner à entendre que nous sommes endettés pour des vins que nous avons obtenu la permission de boire propter necessitatem et ad friyux depellenilum, en cas de nécessité et pour chasser le froid! Ce misérable circoncis blasphème la sainte Eglise, et des chrétiens l'entendent ! — Tout cela est étranger à notre affaire, dit le capitaine. Isaac, que pouvous-nous lui demander sans enlever poil et peau en même temps?
— Six cents couronnes; et le bon prieur peut fort bien les donner à Vos Vaillantes Seigneureries sans pour cela être assis moins mollement dans sa stalle. — Six cents couronnes? dit gravement le chef; je m'en contenterai... Bien parlé, Isaac. Six cents couronnes, sire prieur : il y a jugement. — Oui, oui, s'écria toute la troupe ; il y a jugement; Salomon n'en eût pas prononcé un plus sage. — Etes-vous fous, mes maîtres ? objecta le prieur : où voulez-vous que je trouve cette somme? Quand même je vendrais l'ostensoir et les chandeliers d'argent du grand autel de l'abbaye, j'aurais de la peine à m'en procurer la moitié. Encore faudra-t-il [lour cela que J aille moi-même à Jorvaulx : vous retiendrez mes deux prêtres en otage. — Ce serait une confiance par trop aveugle, mon cher prieur, répondit Locksiey. Tout au contraire, vous resterez avec nous, et vos deux prêtres iront chercher la rançon. En attendant, vous boirez de bon vin, vous mangerez de bonne venaison; et puisque vous aimez la chasse, votre pays du Nord ne vous offrira
iamais rien de comparable à celle que nous ferons ensemble — Ou )ien, si vous l'aimez mieux, dit Isaac qui désirait se concilier la bienveillance du chef et de sa bande, j'enverrai chercher à York les six cents couronnes, à valoir sur certaine somme que je dois payer au couvent, pourvu que le tri's révérend prieur veuille bien m'en donner quittance. — Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu pourras nous compter la rançon du prieur en même temps que la tienne. — La mienne! ah! braves seigneurs, faites attention que je ne suis qu'un pauvre vieillard ; si je vous payais seulement cinquante couronnes, le bâton du mendiant deviendrait ma seule ressource pour le reste de ma vie. — Le prieur en décidera. Qu'en dites- vous, père Ay mer? le juif peut-il payer une bonne rançon !
— S'il peut payer? Eh ! n'est-ce pas ce ménïc Isaac d'York, dont les richesses auraient sulfi pour racheter les dix tribus d'Israël lorsqu'elles furent emmenées .;n captivité par les Assyriens? Personnellement je le connais très peu ; mais notre ccllener et notre tré- «orier ont fait beaucoup d aflaircs avec lui, et selon le bruit puhic, M maison à York est si pleine d'or et d'argent que c'est une honte |K)ur un pays chrétien. Tous les fidèles s'étonnent qu'on permette à ces reptiles de dévorer jusqu'aux entrailles et l'Etal et l'Eglise elle-même, par leurs abominables usures et leurs extorsions. — Un moment, sire prieur ; mettez un frein à votre co|jyc. Je prie 'Votre Révérence de se rappeler que je ne force personne à prendre mon argent ; et lorsqu'un homme, clerc ou laïque, prince ou prieur, che- Taner ou prêtre, vient frapper à la porte d'Isaac, ce n est pas en termes aussi peu civils qu'il demande à emprunter de l'argciH. C'est : Mon cher Isaac, TOulez-vous bien me faire ce plaisir ! Je vous
paierai exactement au jour convenu, j'en prends Dieu à témoin : ou bien : Mon cher Isaac, aidez un ami dans le besoin. Mais lorsqu'arrive le ternie fixé, on change de ton : Maudit juif ! que toutes les plaies d'Egypte fondent sur toi et sur ta race; enfin, tout ce qui peut soulever une populace grossière et barbare contre de pauvres étrangers. — Prieur, dit le capitaine, tout juif qu'il est, il y a du vrai dans ce qu'il vient de dire. Trêve de rudes paroles! et fixe sa rançon comme il a fixé la tienne. — Il faut être tatro famosiis, \àiiQ que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le prieur, pour nieitresurlaméniesel.etteun prêtre chrétien et un incirconcis; mais enfin, puisque je dois fixer la rançon de ce misérable, je vous dirai franchement que vous vous ferez tort à vous-mêmes si vous recevet de lui un penny de moins qu'un millier de couronnes. — 11 y a jugement, dit le chef des outlaws. — Oui, jugement ! jugement irrévocable ! répétèrent les archers ; le chrétien nous donne une preuve de ses principes religieux; il se montre plus libéral que le juif. — Qw le Dieu de mes pères me soit en aide! s'écria Isaac ; voulez- vous doue achever de tuer un vieillard déjà misérable? Aujourd'hui peutêtre je n'ai plus d'enfant; et vous voulez encore m'arracher tout moyen d'existence! — Situ n'as plus d'enfant, lui répondit le prieur, tes dépenses seront diminuées d'autant. — Hélas ! mylord, la règle de votre ordre ne vous permet pas de savoir jusqu'à quel point un enfant, l'unique objet de nos affections, est cher à notre cœur. 0 Rebecca! fille de ma bien-airaée Rachel, si chaque feuille de cet arbre était un sequin, et que chaque sequin m'appartînt, je donnerais volontiers ce trésor pour savoir si tu vis encore et si tu as pu échapper des mains du Nazaréen. — Ta fille n'a-t-elle pas des cheveux noirs? dît un des outlaws, et ne porlail-elle pas un voile de luine claire brodé d'argent ? — C'est cela ! c'est cela ! répondit le vieillard avec un empressement égal à sa crainte ; que la bénédiction de Jacob descende sur toi! Peux-tu me dire ce qu'est devenue ma fille. Est-elle à l'abri de tout dangei ? — En ce cas, reprit l'archer, c'est elle que le fier templier enleva hier en se faisant jour à travers nos rangs. J'avais bandé mon arc pour lui décocher une flèche, mais je craignis de blesser la jeune fille, et je m'arrêtai. — Ah ! s'écria le juif, plût à Dieu que ta floche eût été lancée, quand même elle aurait dû lui percer le sein. Plutôt la tombe de ses pères que la couche de ce sauvage et licencieux templier! Ichabnd! Ichabod ! la gloire de ma maison est éteinte.— Mes amis, dit Locksiey aux archers qui l'entouraient, ce vieillard n'est qu'un juif; et pourtant son affliction me touche. Allons, Isaac, sois franc avec nous, le paiement de mille couronnes pour ta rançon te laissera-t-il absolument sans ressources?
Isaac, rappelé brusquement à son idée dominante, celle de ses richesses, au moment où il était absorbé par son affliction paternelle, répondit, presque sans savoir ce qu'il disait .-—Non, pas absolument. — Eh bien! quelque fortune qui puisse le rester, nous ne compterons pas trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne devrais pas plus l'attendre à retirer ta fille des mains de sir Brian de Bois-Guilbert qu'à tuer un cerf avec une flèche sans fer. Ta rançon sera la même que celle du prieur Aynier ; non , cent couronnes de moins, et cette dernière perte je la supporterai personnellement Par là nous éviterons le reproche d'avoir estimé un marchand juif au même taux qu'un prélat chrétien , et il te restera quatre cents couronnes avec lesquelles tu pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers aiment l'éclat des pièces d'or autant que celui des plus beaux yeux. Hàletoi donc de faire entendre le .sonde tes couronnes aux oreilles de Bois-Guilbert, ou il pourrait arriver malheur à ta fille. Tu le trouveras, si le rapport de nos vedettes est exact à la préceplorerie vpisine. Camarades, est-ce bien? '
Tous les outlaws exprimèrent leur entier acquiescement. Quant à Isaac, délivré de la moitié de ses appréhensions par l'assurance que sa fille vivait , et par l'espoir de la racheter, il se jeta aux pieds du généreux chef, et, frottant sa barbe contre ses brodequins il essaya de baiser le pan de sa casaque verte. Mais Locksiey, reculant de quelques pas, pour .se débarrasser de ses mains, lui dit non sans un certain dédain :— Relève-toi , juif; relève-toi. Je suis né Anglais libre, et je n'aime point ces génuflrxions orientales. Prosterne-toi devant Dieu , et non devant un pauvre pécheur tel que moi —Oui juif, reprit le prieur, prosterne-toi devant Dieu, représenté par le servitcurde ses autels. Qui sait si un repentir sincère accompagné de larges dons à la châsse de saint Robert , n'attireront pas sa "race sur toi et sur ta fille. Je suis vraiment touché en faveur de'celle jeune femme; car je l'ai vue à la passe d'armes d'Ashbv, et je l'ai trouvée belle et gracieuse. Or, j'ai quelqiiccrédit sur Brian de Bois- Guilbert, et j'en userai en la faveur si tu sais t'en rendre digne, — Ilélas! hélas! je vois de toutes parts la main des oppresseurs levée sur moi; je suis la proie de l'As.syrien et la proie de l'Égyptien! -- El quel autre sort la race maudite peut-elle espérer? que dit rÉcriliire? Vcrhum Dotiuni projecerunt , et sapienlia est nulla in eis; ils ont rejeté la parole du Seigneur, et il n'y a pas en eux de sagesse: proplerea daho mulieres eorum exieris ; c'est [lourquoi je donnerai leurs femmes aux étrangers, c'est-à-dire , dans le cas actuel, au templier : et tliesauros eorum hœredilnis alienis ,el leurs trésors pas-
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
seront à d'autres que leurs enfants, par exemple aujourd'hui à ce brave yeoman.
Isaac poussa un profond soupir, se tordit les mains , et retomba dans son désespoir ; mais Locksley, le tirantà part , lui dit : — Isaac, réfléchis bien à ce que tu dois faire. Mon avis est que tu le fasses un ami de ce prêtre. 11 est vain autant qu'avare, ou du moins il abesoin d'argent pour fournir à ses profusions. Tu peux sans peine satisfaire sa cupidité; car ne pense pas que j'ajoute foi à tes protestations de pauvreté. Je connais jusqu'au cotïre de for dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. Bien plus! je vois d'ici la grande pierre qui est sous un pommier de ton jardin à York , et qui recouvre un caveau voûté. ( Le juit devint pâle comme la mort. ) Ne crains rien de moi, néanmoins; nous sommes d'anciennes connaissances. Ne te souvient-il pas d'un archer malade que ta charmante fille délivra des prisons, à York; que tu gardas dans ta maison tant qu'il ne fut pas
Ne grince pas les dents, Front-de-Bœuî.
rétabli, et auquel, en le congédiant , tu donnas une pièce d'argent? Tout usurier que tu es, tu n'as jamais placé ton argent à plus haut intérêt ; car celte seule pièce d'or t'en a sauvé aujourd'hui cinq cents. — C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon Bend-the-Bow (Richard Bande-l'arcj ? 11 me semblait bien que le son de la voix ne m'était pas inconnu. — Oui , je suis Bend-the-Bow, et je suis Lock>ley, et j'ai encore un autre nom qui vaut bien ceuxlà. — Mais, moucher Diccon , tu es dans l'erreur relativement au caveau voûté dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il ne s'y trouve rien que des marchandises, en petit nombre, dont je vous ferai volontiers présent. . une centaine d'aunes de drap vert de Lincoln... pour faire des pourpoints à tes gens; quelques douzaines d'ifs d'Espagne, pour faire des arcs, et autant de cordes de soie, fortes, rondes et parfaites. Je t'enverrai tout cela en reconnaissance de l'intérêt que lu me témoignes, honnête Diccon; mais, jç t'en prie, mon cher, mon brave ami, ne parle pas du caveau voùlé. — Muet comme un
loir! Et crois-moi sincère dans ma compassion pour ta fille; mais il m'est impossible de rien faire pour elle. En pleine campagne, les lances du templier sont trop fortes pour nos arcs ; elles nous disperseraient comme le vent disperse la poussière. Si dans le moment j'avais su que c'était Rebecca qu'on enlevait, j'aurais pu quelque chose pour elle; mais maintenant il faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie pour toi avec le prieur? — Oui, mon cher Diccon, au nom de Dieu, fais tout ce qu'il faudra pour sauver l'enfant de mes entrailles. — Eh bien ! que ton avarice intempestive ne vienne pas se jeter à la traverse ; je vais travailler pour toi.
Alors il s'éloigna ; mais le juif le suivit comme son ombre. — Prieur Aymer, dit Locksley, veux-tu bien venir un instant avec moi sous cet arbre?... Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le sourire d'une belle, peut-être un peu plus qu'il ne convient à un homme revêtu de ton caractère sacré; mais je n'ai rien à voir dans tout cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens et un excellent courtier ; mais je n'ai jamais entendu dire que tu fusses dur et cruel. Or, Voici Isaac qui veut bien te fournir les moyens de satisfaire ton g)ùt pour toutes ces choses, en t'ofFrant un sac de cent marcs d'argent, si, par ton intercession près de ton ami et allié le templier, il peut obtenir la liberté de sa fille. — Saine et sauve, telle qu'elle m'a été enlevée, ajouta le juif; sans quoi je retire ma parole. — Tais-toi, Isaac, ou je ne me mêle plus de cette affaire. Prieur Aymer, que pensez-vous de ma proposition? — Elle offre deux points de vue, et demande quelque réflexion. Si , d'une part , je fais une bonne œuvre ; de l'autre , c'est à l'avantage d'un juif, et dès lors au détriment de ma conscience. Néanmoins, si l'Israélite veut donner quelque chose de plus, pour la construction d'un dortoir, je consens à m'employer pour lui faire recouvrer sa fille. — Ce n'est pas une vingtaine de marcs pour le dortoir... Laisse-moi donc Isaac... ou une couple de chandeliers d'argent pour l'autel qui nous arrêteront dans cette affaire. — Mais songe donc , mon brave Diccon, reprit Isaac afin de modérer cet élan de générosité; songe donc que.. — Honnête juif , bonne bête , brave ver déterre, s'éeria le capitaine perdant patience, si tu continues à vouloir meltre tes viles richesses en balance avec l'honneur de ta fille , de par le ciel! avant qu'il soit trois jours je te dépouille de tout ce que tn possèdes dans ce monde.
Isaac poussa un gémissement et rentra daus le silence. — Et quelle garantie recevrai-je de l'exécution de vos promesses? demanda le prieur. — Si la chose réussit par votre médiation, et que le juif ne vous paie pas en bel et bon argent, je jure par saint Hubert que je lui ferai rendre un tel compte qu'il préférerait payer vingt fois la somme. — Eh bien ! juif, puisqu'il faut que je me mêle de cette affaire, donne moi des tablettes. Non... arrête... J'aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures que de faire usage de la plume d'un juif... Mtis où en trouver une autre ? — Si les pieux scru|)ules de votre Révérence, ne vont pas jusqu'à vous interdire l'usage de l'écritoire du juif, je vous aurai bientôt procuré une plume. — X ces mots, bandant son arc, Locksley visa une oie sauvage qui passait au-dessus de leurs tètes, garde avancée d'une phalange de ses compagnes qui dirigeaient leur vol vers les marais solitaires du Nord. L'oiseau vint tomber à ses pieds en tournoyant. — Tiens, prieur, reprit-il, voilà de quoi fournir de plumes tous les moines de Jorvaulx pendant un siècle, car ils ne s'occupent guère à écrirt: des chroniques.
Le prieur s'assit, et composa bien à loisir une lettre à B ian de Bois-tiuilbert ; après avoir soigneusement scellé les tablettes , il les remit au juif en lui disant : — Ceci te servira de sauf-conduit pour entrer dans la préceplorerie de Templestowe , et probablement cet écrit te procurera la liberté de ta fille, si de ton coté tu as soin de l'appuyer d'offres avantageuses; car, ne t'y trompes pas, notre brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une conférrie qui ne fait rien pour rien. — .Maintenant, prieur, dit Locksley, je ne veux pas te retenir plus longtemps ; seulement tu vas donner au juif une quittance des six cents couronnes, prix fixé pour ta rançon. Je l'accepte pour banquier, et si j'apprends qu'il éprouve la moindre difficulté pour faire admettre dans ses comptes avec toi la somme qu'il paie ainsi; je veux que sainte .Marie me refuse la porte du paradis si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je me faire pendre pour cela dix ans plus tôt.
Avec moins de bonne grâce encore qu'il n'en avait mis à écrire sa lettre à Bois-Guilbert, le prieur écrivit la quittance qui déchargeait le juif de six cents couronnes par lui avancées pour le paiement de la rançon du prélat; de laquelle somme il lui serait tenu compte en temps et lieu. — .Maintenant que ma rançon est payée, dit alors Aymer, je réclame la restitution de mes mules et de mon palefroi, de mes pierreries, bijoux et vêtements, en un mot de tout ce dont on m'a dépouillé; je demande aussi la liberté des révérends frères qui m'accompagnent. — Vos révérends frères seront immédiatement remis en liberté, sire prieur; il serait injuste de les retenir. Voschevaux et vos mules vous seront également rendus, avec l'argent nécessaire pour vous rendre à York, car il serait cruel de vous priver des moyens de voyager; mais quant aux bagues, bijoux, chaînes d'or et autresobjets de cette espèce, notre conscience est trop timorée
IVANHOE
pour que nous exposions un homme aussi véiicraljlc, ua saint |irètre, mort aux vanités de ce monde, à la dangereuse tenia ion d'enfreindre la règle de son ordre en se parant de ces futiles et mondains ornements. — Prenez bien garde u ce que vous faites, mes chers maîtres, avant de porter la main sur lepatrimoinede l'Eglise Ces objets sont inter res sacras, au nombre des choses sacrées, etje ne sais ce qui arriverait si des mains laïques osaient y toucher. — J'aurai soin de les mettre à l'abri de toute profanation, dit le bon ermite de Copmanhurst, je les prends pour mon propre usage.
— Ami ou frère, répliqua le prieur peu satisfait de cette manière de lever tout scrupule, si tu es réellement dans- les ordres , je t'engage a réfléchir sur ce que tu répondras à ton officiai, concernant le rôle que tu as joué dans les événements de ce jour.— Ami prieur, sache que j'appartiens à un petit diocèse dont je suis moi-même l'ofiicial et que je nie soucie tout aussi peu de l'évèque d'York que de l'abbé de Jorvaulx, et de son prieur, et de tout lecouveut.— Tu es donc tout à fait irregiilier, tu es undeces hommes impies et corrompus, qui, s'étaiit revêtus du sacre caractère, et sans une véritabb; vocation, profanent le ministère saint etmettenten danger les âmes de ceux qui se rangent sous leur direction , tajiides pro pane condonantes eis , leur donnant des pierres au lieu de pain, comme dit la Vulgate. — 01) !
s'il n'avait fallu que de mauvais latin, là, pour me rompre le crâne, il n'aurait pas résisté si longtemps.
4e dis que débarrasser un tas de prèlres , orgueilleux comme toi, de leurs bijoux et de leurs breloques, c'est prendre à bon droit les dépouilles des Egy|iliens. — Tu n'es qu'un clerc dp grand chemin, dit W prieur l.iiit boufli de colère ; excomymmicabo LOS. — Tu n'es toi-mèin'! qu'un volcir cl un hérétique, répliqua l'ermite. Je n'empocherai pai ainsi l'affront que lu ne crains pas de me faire devant mes paroissiens, et à moi, ton frère devant Dieu: ossn ejus perfringam, je le romprai Iks os, comme dit la Vulgate. — Ilulà ! s'écria le capitaiu'; f lUt-il que des révérends prêtres en viennent à ces extrémités ? Toi, prieur, si lu n'as fut ta paix avec Dieu, tie provoque pas davantage notre chapelain ; cl toi, bon ermite, laisse à ton tour s'éloigner en paix le respectable prélat, comme un horanae qui a payé sa rançon. Les oulliws séparèrent les deux prêtres courroucés, qui conli- T. IV.
Enlèvement de Reijocca.
nuaieiit néanmoins à se dire des injures en mauvais latin : le prieur les débitant avec plus de facilité, et l'ermite avec plus de véhémence. Enfin, Aymer reprenant son sang-froid, vit bien qu'il compromettait sa dignité dans une pareille querelle ; et les deux fières qui compos lient sa suite étant venus le joindre, il partit avec beaucoup moins l'e pompe qu il n'était venu et surtout d'une manière plus apostolique, du moins quant aux choses périssables de ce monde.
U ne restait plus qu'à demander au juifquelquessùre- ~ tés, tant pour la
kîsisï rançon du prieur
'■l*' que pour la sien-
ne. Il donna donc un billet payable au porteur , revêtu de son sceau, I sur un de ses co-
religionnaires à York., pour mille couronnesetquelques marchandises qui y étaient spéciliées. — Mon frère Sheva, dit-il ' en pou-sant un
profond soupir, a la clef de mes magasins. — Même celle du caveau voûté ? lui demanda tout bas le capitaine. — Non, non. Dieu m'en préserve ! Maudite soit l'heure où ce s-ecret a été connu de quelqu'un ! — Il est en sûreté avec moi, aussi vrai que ce papier vaut la somme mentionnéi'. Maisqu'à-tu donc, Isaac 1 es-tu mort? as-tu perdu la tète'? et mille couronnesàpayer te causent -elles unesigrandedouleur que tu oublies le danger que court la fille '/ L'Israélite sortit toutàcoup de son abaliemeut :... — Non,Uiccon,non; je.... vais partir.
Adieu.... loi que je ne saurais appeler bon , mais qu'î je ii'ose m ne veux appeler méchant.
Tiiutef.iis, avant qu'lsaacse mit en route, le chef des outlaws lui donna ce dernier conseil : — Isaac, sois libéral dans tes offres, et n'épargne pas ta bourse quand il s'agit de sauver les jours et l'honneur de la fille. f>ois-moi, l'or que tu tenteras d'épargner en cette occasion le causera dans la suite autant de tourments que si on tele versait tout fondu dans le gosier.
Isaac, poussant de nouveau un profond soupir, convint de la justesse de cette ob>crvation, else mit en route, accompagné de deux archers qui devaient lui servir de guides et d'escorte jusqu'à la lisière d'' la firèl. Le Chevalier nnir, qui avait pris un vif intérêt à tonte Cl tic scène, vint alors prendre congé du capitaine, el il ne put s'empêcher de lui témoigner sa surprise de l'ordre el de la discipline qu'il voyait régner parmi des hommes qui s'étaient soustr.iits au joug des lois communes ainsiqu'à leur pnilcction. — Sire chevalier, répondit Locksiey, on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
mauvais arbre, et le mal nVst jamais sans quelque mélange dé bien. Parmi les hommes que les circonstances ont entraînés Hans ce genre de vie, il sT'O trouve plusieurs qui désirent y mettre quelque modération, et d autres peut-être qui regrettent absolument d'avoir été poussés dans cette voie. — Et je n'en puis douter, c'est à un dt s derniers que je parle en ce niomint. — Sire cbevalier, nous avons chacun notre secret. Vous êtes parraiiement libre de porter sur moi tel jugement que vous croirez juste, comme je puis taire sur vous telles conjectures que bon me semldera; mais il est possible qu'aucune de nos tlèches ne frappe le but. Au surplus, je ne vous demande pas votre mot ; ne trouvez donc pas mauvais que je garde le mien. — Pardon, brave outlaw! voire reproche est l'onde; mais peut-être nous reverrons-nous plus tard et avec moins de mvstere de part et d'autre. En attendant, nous nous séparons amis, n'est-ce pas? — Voici ma main pour giirant de mon amitié, et je vous la présente comme la main d'un loyal Anglais, quoique , pour le moment, ce soit celle d'un outlaw. — El voici la mienne en retour. Je la regarde comme honorée d'être serrée dans la vôtre; car celui qui fait le bien, quoiqu'il ait un po^ivoir illimité pour le mal, mérite une double louange. Adieu, généreux proscrit; adieu!
Ainsi se quittèrent les deux braves confédérés ; et le chevalier au Cadenas, sautant sur son vigoureux coursier, s enfonça dans la forêt.