I.e Temple saint ne voit plus dans ses cours
Couler le sang de la blonde génisse :
Mais un cœur pur et, s'il le faut, mes jours
Te sont offerts, Sei^tneur, en sacrifice !
Lorsque Rebecca eut cessé déchanter, on frappa de nouveau à la porte. —Entre, cria-t-elle, si tu es un ami : et, au fait, si tu es un ennemi, je n'ai pas les moyens de m'y opposer. —Je serai l'un ou l'autre... dit Brian de Bois-Guilbert qui entrait dans l'appartement, suivant le résultat de celte entrevue.
Alarmée à la vue de cet homme, dont la passion vulgaire était la cause de ses malheurs, R.-bexca. d'un air fier et réservé sous lequel elle s'efforçait de cacher son inquiétude, se retira dans la parti la plus reculée de l'appartement, comme déterminée à .s'éloigner de lui aut:int qu'elle i>ourrait, mais aussi à se défendre avec persévérance. Son attitude n'était pas celle du défi, mais celle d'une femme qui s'apprête à repousser avec une inflexible résolution toute attaque dirigée contre sa personne. — Vous n'avez aucun motif de me craindre, Rebecca, dit le templier, ou, s'il faut que je m'exprime avec plus de précision, du moins pour ce moment, il en est ainsi. — Je ne vous crains point, répomlit Rebecca avec une respiration oppressée qui semblait di'^mentir l'héroïsme de ses paroles; j'ai placé ma confiancfl en Celui qui donne la force au faible; il me soiitien-
flra. Vous n'avez pas besoin de secours, vous n'avez pasà craindre
de me voir renouveler mes précédentes tentatives. A quelques pas d'ici sont des gardes sur lesquels je n'ai aucune autorité. Ce sont ces mêmes hommes qui seront chargés de vous conduire à la mort, Rebecca, et néanmoins ils ne vous laisseraient insulter par personne; et si *a démence, car c'est réellement une démence, pouvait f.i'ire encore que je m'oiiblias-se jusque là, ils seraient bientôt arrives à votre aide. — Dieu soit loué! la mort est ce qui m'épou-
vante le moins dans ce repaire d'iniquité.— Sans doute fidée de la mort n'a rien d'effrayant pour une âme courageuse, lorsqu'elle se présente soudaine et sans appareil. Périr d'un coup de lance ou d'un ci)up d'épée. serait pour moi peu de chose; sauter du haut d'une tour, te percer toi-même d'un poignard, ne t'inspire aucune terreur : l'infamie, la perte de rh(mueur, voilà ce qui, tous deux, nous déterminerait. Quand je te parle ainsi, peut-être penses-tu que mes idées et mes sentiments sur l'honneur diffèrent des tiens; cependant nous saurions tous deux mourir plutôt que d'y renoncer. — Infortuné! es-tu donc condamné à exposer ta vie pour des principes dont ta raison et ton jugement ne reconnaissent point la solidité? Certes, c'est donner un trésor en échange de ce qui n'est point la vie. Mais ne me juge pas d'après toi. Ta résolution peut flotter au gré des vagues iueonslanies de l'opinion; la mienne est ancrée sur le rocher des siècles — Silence, jeune fille! de pareils discours ne peuvent nous mener à rien. Tu es condamnée à mourir, non d'une mort instantanée et sans souffrance, telle que le malheur la désire ou que le désespoir se la donne, mais d'une mort lente, affreuse, accompagnée de tortures prrvportionnées à l'horreur de ce que la bigoterie diabolique de ces hommes appelle ton crime. — Et si tel doit être mon destin, à qui en siiis-je redevable? IN'est-ce pas à l'homme qui, écoutant une passion aveugle et criminelle, m'a pour ainsi dire eiuraînée jusqu'ici ; à l'homme qui, dans ce moment encore, poussé par quelque motif que je n'ose pénétrer, s'efforce de me présenter sous les couleurs les'plus sombres le sort épouvantable auquel lui-même m'a livrée? — Oh! ne pense pas que je t'aie livrée volontairement. Je te ferais aujourd'hui un rempart de mon corps avec non moins d'empressement, avec la même abnégation de moimême, que je t'ai couverte de mon bouclier contre les traits* des outlaws dans le château embrasé de Froiit-de-Bœuf. — Si ton dessein avait été d'accorder une protection honorable à une jeune fille privée de l'appui de son père, j'aurais pour toi de la reconnaissance ; mais comme il en est autrement, malgré tes désaveux si souvent répétés, je te dis que j'aurais mieux aimé perdre la vie que de te la devoir ainsi. — Trêve de reproches, Rebecca ; j'ai mes chagrins aussi : faut il donc que tes reproches les aggravent encore? — Qutl est donc ton dessein, sire chevalier? Fais-m'en part en peu de mots. Si ton seul but n'est point ici de jouir du spectacle des maux causés par la folie, hàte-toi de parler, je t'en supplie, et puis cousens à me laisser à moi-même : le passage du temps à l'éternité est court, mais il est terrible, et je n'ai que peu d'instants pour m'y préparer. — Je le vois, Rebecca, tu continues à m'accuser de malheurs que, pour tout au monde, j'aurais voulu détourner. —Sire chevalier, je voudrais éviter ces reproches; mais comment nier que je doive ma mort à ta passion insensée? — C'est une erreur, c'est une erreur, s'écria précipitamment le templier; tu es injuste en m'imputant à crime ce que je ne pouvais ni prévoir ni emp<k;her. Pouvais-je deviner l'arrivée inattendue de ce vieil imbécille que quelques traits de bravoure et les stupides austérités d'une vie ascétique ont élevé pour le moment à uo rang bien au-dessus de son mérite, au-dessus du sens commun, au-dessus de nioi, au-dessus de plusieurs centaines de chevaliers de notre ordre qui pensent et qui sentent en hommes? — Cependant tu as siégé (larnii mes juges; tu as pris part à ma condamnation, quoique tu connusses parfaitement mon innocence ; et de plus, si je ne me Iroinpe, tu dois paraître en personne, les armes à la main, ,iour soutenir la justice de la sentence portée contre moi, et en assurer l'exécution. — Patience, Rebecca, patience! je t'en supplie; nulle race ne sait aussi bien q'ie la tienne céder à l'orage et gouverner sa barque de manière à tirer parti même d'un vent contraire. — Heure à jamais déplorable où ki race d'Israël fut forcée d'avoir recours à cet art méprisable ! Mais l'adversité l'ait plier l'àme, comme le l'eu soumet l'acier indocile; et ceux qui ne se gouvernent plus par leurs propres lois, qiii-n'ont plus de patrie, doivent se courber et s'humilier devant les étrangers. C'est une maléiliction prononcée contre nous, sire chevalier : elle fut méritée sans doute, et sert d'expiation à nos fautes et à celles de nos pères; mais vous, vous qui vantez votre liberté comme un droit de votre naissance, combien n'est-il pas plus honteux de v abaisser jusqu'à flatter et caresser les préjugés d'autrui, mèmec votre propre conviction? — Tes paroles sont bien amères, Rebcc . dit le templier en parcourant l'appartement d'un air d'impallenci- ; mais je ne suis pas venu ici pour faire assaut de reproches avec toi. Sache que Bois-Guilbert né cède à qui que ce soit au monde, quoique les circonstances puissent i'engagrr pour un temps à modifier son plan ou même à le changer complètement : sa volonté est comme le torrent qui descend delà m mtagne; un rocher peut en détourner le cours pour quelques instants, mais bientôt il reprend sa course vcrsTOcéan. Ce billet, contenant l'avis de réclamer le privilège d'un champion, de qui as-tu pu penser qu'il venait, si ce n'est de Bois- Guilbert? Quel autre aurait pu prendre à toi un si vif intérêt?— Répit bien court apporté à une mort si prochaine! C'est donc là tout l ce que tu as pu faire pour une inforliinée sur la tète de qui tu as 1 accumulé tant de chagrins, et que tu as conduite jusqu'aux portes du tombeau! — iSon, Rebecca; non, ce n'est pas là tout ce que je me proposais. Sans la maudite intervention do ce vieux fou dôGoo-
IVANHOE
daliickc, qui, quoique templier, affecte néanmoins de se conformer dans les jugements aux lois ordinaires de l'humanité, l'office de chamjjion de l'ordre aurait été dévolu à un simple chevalier et non à lin précepteur. Alors moi-même, car tel était mon projet, au premier son de la trompette, je me présentais dai^s la lice comme ton champiou, sous le déguisement d'un chevalier errant à la recherche des aventures; et puis, que Beaumanoir choisit, non pas un, mais deux, trois des frères qui se trouvent maintenant ici, d'un seul coup de lance je leur faisais vider les étriers. C'est ainsi, Rebecca, que ton innocence aurait été prouvée; et je m'en serais remis à ta reconnaissance pour récompenser ton libérateur. — Tout cela, sire chevalier, n'est que pure fanfaronnade ; tu te fais un mérite de ce que tu aurais fait si tu n'avais pas trouvé convenable d'agir autrement. Tu as relevé mon gant; et mon champion, si une créature aussi délaissée peut en trouver un, devra s'exposer aux coups de ta lance dans larène : néanmoins tu viens jouer devant moi le role d'un ami, d'un protecteur! — Oui, un ami et un protecteur! répéta gravement le templier : je veux encore l'être; mais pèse bien à quel risque, ou plutôt avec quelle certitude de déshonneur, et ne me blâme pas si je stipule mes conditions avant de sacrifier tout ce que j'ai de plus cher au monde pour sauver les jours d'une juive. — Parle; je ne te comprends point. — Eh bien !je te parlerai avec autant de franchise que jamais bigot en apporta au tribunal de la pénitence. Rebecca, si je ne comparais pas dans la lice, je perds mon rang et ma réputation ; je perds ce qui est préférable à l'air que je respire, c'est-à-dire l'estime dont mes frères m'honorent, et l'espoir d'être un jour investi de cette suprême autorité dont jouit aujourd'hui Lucas de Beaumanoir. Voilà le sort qui m'attend, sort inévitable, si je ne soutiens dans la lice de Saint-George l'équité d'un jugement qui te livre à la mort. Maudit soit ce Goodalricke qui m'a dressé un pareil piège! et doublement maudit Albert Malvoisin qui m'a détourné de la résolution que j'avais prise de jeter ton gant à la figure de ce fanatique vieillard, auteur de l'absurde condamnation d'une créature aussi aimable, aussi M,agnanime! — Et maintenant, à quoi sert ce jargon de laflatterie "? Tuetaislibre de choisir entre le sang d'une fille innocente et la conservation de ton rang et de tes espérances temporelles : ton choix est fait : à quoi sert de discuter? — Non, Rebecca, dit le chevalier d'un ton pins doux elen se rapprochant d'elle, mon choix n'est pas fait encore; je dis plus, écoute-moi bien, c'est toi qui dois le faire. Si je parais dans la lice, il faut que je soutienne ma renommée comme guerrier ; et par conséquent, que tu aies un champion ou que tu n'en aies pas, tu meurs sur le bûcher; car il n'existe aucun chevalier qui m'ait combattu avec des chances égales, si j'en excepte Richard Cœur-de-Lion et son favori Ivanhoc. Or, ce dernier, tu ne l'ignores pas, est hors d'état de revêtir .son armure, et Richard est prison nier en pays étranger. Donc, si je me présente dans la lice, tu meurs, quand bien même les charmes engageraient quelque jeune écervele à prendre ta defense. — Mais à quoi bon me répéter cela si souvent? — Parce que lu dois envisager ton destin sous tous ses aspects. — Eh bien ! retourne la trame que j'en voie l'autre côlé. — Si je me présente dans la lice, tu meurs d'une mort lente et cruelle, accompagnée de tourments pareils à ceux que l'on invente pour les damnés dans l'autre monde. Mais si je ne me présente point, je suis un chevalier dégradé et déshonoré, accusé de sorcellerie et de connivence avec les infidèles; le nom illustre que je porte, et que j'ai encore illustré
Par mes exploits, devient un mot de mépris et de reproche; je perds honneur; je perds la perspective d'une grandeur supérieure à celle des empereurs même; je sacrifie tous mes projets d'ambition, semblables à ces montagnes au moyen desquelles les païens racontent que leur ciel faillit être escaladé... El cependant, Rebecca! ajouta-til en se jetant à ses pieds, celte grandeur, je la sacrifie; celle renommée, j'y renonce; ce pouvoir, je ne l'ambitionne plus, môme en ce moment où je suis prt's de m'en saisir, si lu veux dire : Bois- Guilber-, je suis à loi. — Laissez-là toutes ces folies, sire chpvalier, et, si en effet vnus avez le dessein de m'ètre utile, hàtez-vous d'aller trouver la régente, le prince Jean ; pour l'honneur de la couronne, ils ne peuvent laisser mettre à exécution la .sentence rendue par votre grand-maître, l'ar celle démarche, vous m'assurerez un pui.ssant protecteur sans avoir besoin de faire aucun sacrifice, et vous y trou- ▼erez votre propre récorapen.sc. — J<; n'ai rien à demander au prince
}enn, dit Bois-Gnilberl en tenant, d'un air passionné, mais respec- ,upux, Icbord de la rj^lic de Rebecca ; c'isl à loi seule que je m'adresse; c'ft-t loi donlj'implore la pilié pour moi et pour loi-même ! Oui |>eiil le faire hésiUr encore? Fussé-jc un démon, le trépas serait mille fois plus redoutable encore; et c'est le trépas que j'ai pour ri- >al!— Jcnc puis en ce moment sonder la profondeur de l'aliimc, dit Rebecca craignant de poinscr à bout un homme dont elle connai&suil le caractère violi^nl, .liais toujours déterminée à ne pas lui oonmrlà poindre lueur d'espérance. Sois homme, fuAs chrétien. S'il est vrai que ta religion commande cftifi charité qui se trouve beaucoyi' plus dans Vus ciiM-.iiirs que dans vos UMivres. saiivc-moi pi- celle inprl affreuse .s?iis exiger une rec<im|icnse qui ôterait tout çoQ prix à la gé;iéro>ilé. — Kon, dil le fougueux lemplivr en se re- Icvanl, non, jeuhe fille, tu ne m'en im[roscras pas ainsi. Si je re-
nonce à ma gloire présente et à mes vues ambitieuses pour l'avenir, je n'y renonce que pour toi, et il faut que nous fuyions ensemble. Ecoute-moi, Rebecca, reprit-il avec douceur, l'Angleterre, l'Europe, ne sont pas l'univers entier. Il y a d'autres scènes sur lesquelles je puis me lancer, et elles sont assez vastes encore pour mon ambition. Nous irons en Palestine. Conrad, marquis de Montserrat, est mon ami, un véritable ami, tout aussi exempt que moi deces vains et sols scrupules qui tiennent la raison captive : je me lignerais plutôt avec Saladin que d'endurer les dédains de fanatiques que je méprise. Je me fraierai de nouveaux chemins vers la gloire. L'Europe entendra le bruit des pas de son enfant proscrit. Les millions d'hommes que ces croisés envoient à la boucherie en Palestine, les millions de cimeterres sarrasins qui la traversent en tous sens, ne pourront rien contre la force, la valeur et la discipline de ceux de nos frères qui, en dépit du vieux bigot de Beaumanoir, s'attacheront à ma fortune. Tu seras reine, Rebecca ; c'est au mont Carmel que nous établirons le trône conquis parmonépée, et ce bâton de grand-maître après lequel j'ai si longtemps soupiré, je l'échangerai contre un sceptre. — Rêves trompeurs! illusions de la nuit! mais tout cela fùt-il une réalité, elle ne peut me toucher. Cette haute puissance à laquelle tu te proposes de l'élever, je ne veux point la partager avec toi. D'ailleurs, je ne regarde pas avec assez d'indifférence les liens qui m'attachent à mon peuple, à ma foi religieuse, pour accorder mon estime à celui qui, dès longtemps contempteur de ses liens sacrés, les brise entièrement, dans ruiiiqu(> vue de satisfaire sa passion désordonnée pour une fille étrangère. .Ne mets point de prix à ma délivrance, sire chevalier ; ne vends point un acte de générosité; protège l'opprimée par esprit de charité, et non pour ton avantage personnel. Va te jeter au pied du trône de Richard : il recevra mon appel de cette cruelle sentence. — Jamais, Rebecca! Si je dois renoncer à mon ordre, c'est pour toi seule que j'y renoncerai. Si tu rejettes mon amour, l'ambition me restera : je ne veux pas perdre de tous les côtés. Moi, abaisser mon cimier devant Richard ! solliciter une faveur de ce cœur allier! jamais, Rebecca! jamais je ne placerai à ses pieds le saint Temple en ma personne. Je puis renoncer à mou ordre ; mais le dégrader, mais l'avilir, ne t'en flatte point. — Dieu daigne donc me soutenir, car je n'ai rien à espérer des hommes. — C'est la vérité , Rebecca ; car, toute fière que tu es, ma fierté est égale à la tienne. Si j'entre dans la lice, la lance en arrêt, il n'est pas de considération humaine qui puisse m'erapêcher de faire usage de toute la force de mon bras, et alors considère le sort qui t'attend. Périr de la mort des plus grands criminels; être consumée lentement par les flammes d'un bûcher; savoir que tes cendres seront dispersées à travers les éléments, myslérieux principes de notre être ; ne pas laisser après soi l'ombre même de ce corps, si gracieux quand il brille de toute la fraîcheur de la jeunesse... Rebecca, il n'est pas au pouvoir de la femme de résistera une pareille perspective! tu céderas à mes instances, tu écouteras mon amour. — Bois-Guilbert, répondit la juive, tu ne connais pas le cœur de la femme, ou tu n'as jamais conversé qu'avec des créatures devenues étrangères aux plus nobles sentiments de la nature. Je te le dis, fier templier, jamais, dans les batailles les plus sanglantes, tu n'as fait preuve d'un courage comparable à celui que peut déployée une femme quand l'affection ou le devoir commande. Moimême, je ne suis qu'une jeune fille élevée avec tous les soins df la tendresse paternelle, naturellement timide dans le danger et faible contre la douleur; et cependant, lorsque nous entrerons l'un et l'autre dans la lice, loi pour combattre et moi pour souffrir, je sens au dedans de moi l'assurance que mon courage snrpa.ssera le tien. Adieu, je n'ai plus de paroles à perdre avec loi. Le peu de temps que la fille de Jacob a encore à passer sur la terre doit être mieux employé : elle a besoin de chercher le consolateur. Celui qui peut bien détourner les yeux de dessus son peuple, mais dont l'oreillu est toujours ouverte à toute voix qui l'implore avec ferveur et sincérité,— C'est donc ainsi que nous nous séparons? dit le lemplier après quelques moments de silence ; plût à Dieu que nous ne nous fussions jamais rencontrés, ou que tu fusses née noble el chrétienne I Oui, si je le regarde, si je pense au lieu et an moment où nous devons nous revoir, je souhaite d'appartenir à ta nation dégradée, ma main comptant des shekels et remuant des lingots, au lieu de porter la lance el le bouclier ; courbant la lète devant le dernier des nobles et n'inspirant d'effroi qu'au débiteur pauvre et insolvable! Voilà, Rebecca, le .sort que j'accepterais pour passer ma vie avec loi cl pour éviter la pari épouvantable que je dois avoir à ta mort. — Tu dépeins le juif tel que l'a rendu la persécution de ceux qui le ressemblent. Le ciel, dans sa colère, l'a chassé de lu terre de ses aïeux ; mais l'industrie lui ouvre vers l'opuh iice el le pouvoir le seul chemin que l'oppression n'a nu lui fermer Lis donc I hisloire du peuple de Dieu, el dis-moi si les hommes par qui Jehovah a opéré tant de merveilles parmi les nations formaient alors un peuple d'avares ri d'usuriers. Sache aussi, orgueilleux rhevalier, que nous comptons parmi nous des noms auprès desquels votre noblesse la plus uncicnnc n'est que la courge rampante en présence du cèdre ; des noms qui remonlenl à ces lemps reculés où la maji-sté visible du Tres-Haiit placé entre les chérubins faisait trembler le propitiatoire; des lions qui ne tirent
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
leur splendeur d'aucun prince de la terre , mais de la Voix redoutable qui appelait leurs pères à contempler de près la céleste Vision : tels étaient les princes de la maison de Jacob.
Les joues de Rebecca s'étaient animées pendant qu'elle vantail ainsi 1 ancienne gloire de sa race ; mais ses couleurs s'évanouirent lorsqu'elle ajouta" en soupirant : —"Oui , tels étaient les princes d'Israël, mais tels ils ne sont plus; aujourd'hui ils sont foulés aux pieds comme l'herbe fauchée, écrasés dans la boue des grands chemins. Cependant il s'en trouve encore parmi eux qui ne démentent pas leur antique origine , et tu verras que la fille d'Isaac, (ils d'Adoniram, est aussi de ce nombre. Adieu ; je n'envie ni tes honneurs achetés par des flots de .sang , ni tes barbares ancêtres venus des contrées païennes du nord, ni ta foi, qui est toujours sur tes lèvres et jamais dans ton cœur ou dans tes œuvres. — De par le ciel ! tu as jeié un charme sur moi, s'écria le templier; oui, ce squelette vivant, notre grand-raaiire, a dit la vérité, car le regret avec lequel je me sépare de toi a quelque chose de surnaturel. Créature enchanteresse ! ajoula-t-il en s'approchant plus près d'elle, mais d'un air respectueux ; si jeune et si belle, si supérieure aux affres de la mort, et pourtant condamnée à mourir de la manière la plus cruelle et la plus ignominieu.se ! qui pourrait ne pas s'attendrir sur ton sort? Les larmes, qui depuis vingt ans n'avaient pas coulé de mes yeux , les remplissent aujourd'hui , et je les sens ruisseler sur mes joues en te contemplant. C'en est donc fait ! rien ne peut désormais te sauver. Toi et moi, nous ne sommes que les aveugles instruments d'une fatalité irrésistible; tels deux vaisseaux poussés l'un contre l'autre par la tempête, se heurtent et s'abîment ensemble dans les flots irrités. Pardonne-moi donc, et quitlons-nous amis. J'ai vainement essayé d'ébranler ta résolution, et la mienne est aussi inflexible que les arrêts du destin. — Ainsi, dit Rebecca , les hommes rejettent sur un prétendu destin les suites de leurs violentes et aveugles passions... Je vous pardonne, Bois-Guilbert, quoique TOUS soyez la cause de ma mort prématurée. Votre esprit était capable de grandes choses ; mais c'est le jardin de la Paresse, et l'ivraie s'y est introduite pour étouffer le bon grain et les nobles fleurs. — Oui, Rebecca, je suis fier, indomptable; mais cela même m'a élevé au dessus des esprits vulgaires, des bigots et des lâches qui m'entourent, Je fus dès ma première jeunesse un enfant de la guerre, audacieux dans mes desseins, ferme et invariable dans leur exécution : tel je serai toujours , impérieux, inébranlable , et rien ne pourra me faire dévier de ma route. L'univers en aura la preuve : mais tu me pardonnes, Rebecca ? est-il vrai que tu me pardonnes? — Aussi volontiers que jamais victime sut pardonner à son bourreau. — Adieu donc ! s'écria le templier ; et il se précipita hors de l'appartement.
Le comnandeur Albert de Malvoisin attendait avec impatience dans une chambre conliguë le retour de Bois-Guilbert. — Tu as tardé bien longtemps, lui dit-il; j'étais sur des charbons ardents. Que serait-il arrivé si le grand-maitre ou Conrad son espion fussent ^enus ici? j'aurais payé cher ma complaisance. Mais qu'as-tu donc, frère? tes pas sont chancelants, ton front est sombre comme la nuit. Est-ce que tu ne te trouves pas bien, Bois-Guilbert? — Je suis aussi bien qu'un misérable condamné à mourir sous une heure. Non, par la sainte hostie ! je suis encore plus mal, car il en est qui , dans une telle situation , quittent la vie aussi facilement qu'un vieil habit. Par le ciel ! Malvoisin, cette jeune fille m'a vaincu. Je suis presque tenté d'aller trouver le grand-maitre, et de lui déclarer à sa barbe que j'abjure l'ordre , et que je refuse de jouer le rôle barbare imposé par sa tyrannie. — Tu es fou ; ce serait compléter ta ruine, sans pour cela conserver une seule chance de sauver cette juive adorée. Beaumanoir nommera un autre champion pour soutenir à ta place la justice de son jugement, et l'accusée n'en périra pas moins. — Cela est faux ; je prendrai moi-même les armes pour la défendre ; et si je le fais, .Malvoisin, je pense que tu ne connais pas un seul des chevaliers de notre ordre qui puisse se tenir en selle devant la pointe de ma lance. — Soit; mais tu oublies que tu n'auras ai le loisir ni les moyens d'exécuter ce projet insensé. Va trouver Lucas de Beaumanoir, dis-lui que tu as renoncé à ton vœu d'obéissance , et tu verras combien de temps le vieux desfiote te laissera libre de ta personne. Les paroles seront à peine sorties de tes lèvres, que tu te verras jeté à cent pieds sous terre, dans les cachots de la préceptorcric , pour être mis en jugement comme chevalier félon ; ou s'il continue à te croire ensorcelé, tu n'auras plus qu'une couche 4e paille, du pain et de l'eau pour aliments, les ténèbres au lieu de Ja lumière do soleil, et des chaînes pour jouets ; relégué dans quelque cellule d'un couvent éloigné, on viendra te distraire avec des eiorcismes et l'inonder d'eau bénite pour chasser le démon qui te possède. Il faut paraître dans la lice, ou tu es un homme perdu et déshonoré. — Je me ferai donc un passage, dit Bois-Guilbert; j'irai dans une contrée lointaine, où la folie et le fanatisme n'ont pas encore pénétré : le sang de cette créature angélique ne s'élèvera pas contre moi. — Déjà tu ne peux plus fuir, Bois-Guilbert: tes discours inconsidérés ont excité le soupçon, et il ne t'est pas permis de sortir de la commanderie. Veux-tu en faire l'essai ? présente-toi à la porte, 4emaDde qu'on abaisse le pont , et tu verras comment te recevront
les sentinelles. Tu es surpris de pareilles précautions ; mais considère que si tu fuyais, tu déshonorerais les ancêtres en même temps que tu encourrais toi-même la dégradation ; et alors que deviendrait la gloire, la renommée acquise par tes exploits? Songes-y. En quel lieu ironl-ils cacher leurs têtes, ces compagnons d'armes si dévoués, quand Bois-Guilbert, la meilleure lance de l'ordre, sera proclamé renégat et félon devant le peuple assemblé? Quel deuil pour la cour de France ! Quelle joie pour l'orgueilleux Richard, quand il apprendra que le chevalier qui osa lui tenir tête en Palestine et dont la renommée éclipsa même la sienne, a perdu sa gloire et son honneur pour l'amour d'une juive qu'il n'a pas même sauvée par un tel sacrifice ! — Malvoisin, je le remercie, dit le chevalier ; tu as touché la corde la plus sensible de mon cœur. Quoi qu'il arrive, jamais le titre de félon ne s'attachera au nom de Bois-Guilbert. Plût à Dieu que Richard lui-même , ou quelqu'un de ses favoris d'Angleterre, parût dans l'arène! Mais aucun d'eux ne se présentera, aucun ne risquera de rompre une lance pour une créature innocente et aban • donnée. — Tant mieux pour toi, s'il en est ainsi; si aucun champion ne vient prendre la défense de cette jeune lilte infortunée, tu auras été étranger à sa fin tragique, et tout le blâme retombera sur le grand-maître, qui de ce blâme se fera une gloire. — Tu as raison : si aucun cham) ion ne paraît dans la lice, je n'aurai rien à me reprocher, et je ne serai que partie du spectacle; monté sur mon palefroi et couvert de mes armes, je ne prendrai aucune part au dénouement. — Pas plus que la bannière de Saint- George à la procession. — Eh bien ! ma résolution est prise. La juive m'a rebuté, méprisé, accablé de reproches : pourquoi lui sacrifierais-je l'estime que j'ai acquise parmi les miens? Oui, Malvoisin, je paraîtrai dans l'arène.
A ces mots il sortit en hâte de l'appartement; mais le précepteur le suivit pour surveiller ses démarches et pour le confirmer dans sa résolution. Albert de Malvoisin portait le plus vif intérêt à Bois- Guilbert, car il espérait, dans le cas où celui-ci deviendrait grandmaitre de l'ordre, être élevé lui-même aux premières dignités. 11 avait d'ailleurs un autre motif bien puissant pour agir comme il le faisait : c'étaient les promesses que lui avait prodiguées Conrad de Montfichet s'il contribuait à la condamnation de l'infortunée Rebecca. Cependant quoique , pour combattre les sentiments de compassion qui s'élevaient dans le cœur de son ami , il eût tout l'avantage de l'astuce et de I'ego'isme sur des passions violentes et opposées, il fit appel à toute son adresse pour maintenir Bois-Guilbert dans sa dernière résolution. 11 fut contraint de le surveiller de très près, pour l'empêcher de reprendre ses projets de fuite, ou pour Taire avorter son dessein de revoir le grand-maitre et d'en venir à une rupture ouverte avec lui ; enfin , il fallut qu'il revînt fréquemment sur les Bophismes à l'aide desquels il était parvenu à lui prouver qu'en paraissant dans la lice comme champion de l'ordre, lui, Bois- Guilbert, sans hâter ni retarder le sort de Rebecca, suivrait la seule voie par laquelle il pût échapper au déshonneur.