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CHAPITRE Vlll

Nos chevaux étant remis dans la cour à un domestique qui portait la livrée désir llildebrand, nous entrâmes dans la maison. Je fus 1res surpris, et ma belle compagne le fut encore davantage, de rencontrer dans le vestibule Rashieigh Osbaldistone, qui parut tout aussi donné de nous voir. — Rashieigh , dit miss ViTnon sans lui donner le temps de nous adresser une qiiesiion, vous connai,ssieï lad'uirc du M. Francis, ol vous êtes venu eu ciuscr avec In juRe. — • Oui, réiiondit tittshleiglt froidement ( c'c:>t. dans cette Intention qii4

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

je suis venu. J'ai U'ulié, dit-il eu me saluant, tio rendre à mon cousin tous les services qui dépendiiient de moi ; mais je suis fâché de le rencontrer ici. — Comme ami et parent, monsieur Osbaldislone, vous devriez plutôt cire fâché de me trouver partout ailleurs , dans un moment où l'aiteinte portée à ma réputation m'appelle iinpélieusement ici. — J'en convions ; mais , à en juger d'après ce que lisait mon père, j'aurais cru qu'une prompte retraite en Ecosse, jusqu'à ce que l'aft'aire fut tout doucement calmée...

Je répondis avec chaleur que je n'avais pas de mesure à garder; que , loin de vouloir as.soupir cette affaire, fêtais venu pour dévoiler une infâme calomnie, résolu de remonter à lasource. — M.Franeis Osbaldistone est innocent, Rashieigh , dit miss Vernon ; il demande qu'on examine l'aecusalion portée contre lui , et je viens le défendre. — Vous, ma jolie cousine ? J'aurais cru que ma présence, tn pareille occasion, devait être plus utile que la vôtre ;i M. Fran- I IS Oshaldislone, plus convenahle , du niions. — Oh, sans doule! mais, Vdus savez, deux lètes valent mieux qu'une. — Surtout deux teles comme la vôtre, ma charmante Diana, répliqua Rashieigh.

Et sur ces mois, il s'avança et lui prit la main avec une familiarité qui me le fil trouver cent fois plus horrible encore que la nature ne l'avait fait. Miss Vernon le conduisit à l'écart, et ils causèrent à voix basse : elle paraissait lui demander avec instance unechose qu'il ne voulait ou ne pouvaitaccorder. Je ne vis jamais un contraste plus frappant entre l'expression de deux figures: surcelle de miss Vernon, l'inteict tit bientôt place au dépit; ses yeux et ses joues s'animèrent, son teint se colora ; elle agitait sa main et frappait du pied ; elle paraissait écouter avec mépris et indignation les excuses que Rashieigh , avec un air de deference polie, un sourire affeeté et respectueux, une posture embarrassée, me semblait dépo.ser aux pieds de sa cousine. A la fin, elle le quitta brusquement en lui di.sant : — Je le veux. — Ce n'est pas à mon pouvoir, c'est absolument impossible! Le croiriez-vous , monsieur Osbaldistone? en s'adresjant à moi. — Eies-vous fou? s'é'-ria-t-elle. — Le croiriezvous? poursuivi! Rashieigh : miss Vernon veut non-seulement que je sois convaincu de votre innocence, et sur ce point il n'est pas de eonvietiiin |)lus intime que la mienne, mais encore que je connaisse les véritables auteurs du vol... si toutefois ce vol a jamais été commis. Est-ce rai.-Minnable , monsieur Osbaldistone? — Pourquoi en appeler à M. Oslialdistone , Rashieigh? il ne connaît pas, enmnie moi, l'étendue des renseignements que des intermédiaires sûrs peuvent vous faire obtenir. — Foi de genlilhorame! vous nie faites plus d'honneur que je ne mérite.— Justice, R.shlrigh , rien que justice...

c'est seulement justice que je réclame de vous — Von»- èles un

tyran , Dian.i , répondit-il avec une sorte de soupir, un capricieux tyran, et vous gouvernez vos amis avec un se. |ilre de fer: mais je vous contenterai cette fois encore. Pourtant vous ne devez pas rester ici ; vous savez que cela n'est point convenable... il faut que vous retourniez avec moi.

Quittant alors Diana, qui semblait rester indécise, il m'aborda d'un air fort amical , et me dit: — Comptez sur mon zèle à vo;is servir, monsieur Osbaldistone; si je vous quitte en ce niomeiil, ce n'est que pour vous être utile. Mais il faut que vous employiez votre influiiice sur ma cousine pour la décidera venir avec moi : sa présence Ici ne peut rien pour vous, et nuirait sans doute à sa répuiation. — Monsieur, j'en suis convaincu autant que vous. J'ai su[iplié Qiiss Vernon de retourner sur ses pas, mais inutilement. — Toute rétlexion faite, répliqua miss Vernon après un in>lant de silence , je ne m'en irai pas avant de vous voir sain el sauf hors des mains des Philistins. Solve cousin Rashieigh, je le sais de lesle, a ses raisons particulières; mais lui et moi nous sommes de vieilles connaissances Rashieigh , je ne m'en irai pas... Je sais, ajoula-t-elle d'un ton plus doux, que si je reste ici , ce sera un motif pour que vous fassiez diligence. — Restez donc , fille méchante et obstinée ; vous ne savez que trop bien à qui vous parlez.

11 se précipita hors du vestibule, et une minute après nous entendîmes le galop de son cheval. — Dieu merci ! s'écria miss Veinon , il est parii ; maintenant, allons trouver le juge. — Ne serait-il pas mieux d appeler un domestique? — Nullement; je connais le chemin qui mène à sa tanière : nous tomberons sur lui à l'improviste... Siiivez-iiioi.

J'obéis. Elle HKMita un petit escalier obscur, suivit un corridor mal éclairé, et entra dans une espèce d'iuiiichambre tapissée de vieilles cartes, de plans d'architecture el d'arbres généalogiques. Une porte à deux ballants conduisait de là dans la salle à manger de .\1. Inglewood, d'où nous entendîmes ce refrain d'une vieille chanson, répété par une voix qui. dans son temps, avait dû fort bien entonner une cbdusou bachique :

A séduisant tendron Qui peut répondie Non, Vaut sans miséricorde La corde.

— Oh. ■ h! dit miss Vernon, le cher juge a déjà dîné; je ne Dr«Jjais pas qu'il fût si tard.

lîll ifii-'l. S\. liiL'.lrWi^iMJ. ii.,iii rjippctit it\a!i elé il) lOiiUU ttij^Uisé

par une longue .séance, avait avancé son second repas, et dîné à midi au lieu d'une heure, car c'était alors en Angleterre le moment du repas principal. Les diversévénemenis de la matinée nous avaient conduits un peu ajirès cette heure, lapins imporlanle des vingtquatre du jour pour le juge de paix, qui n'avait i>as perdu son temps à nous attendre. — Restez ici, me dit Diana; je connais la maison et je vais appeler un domestique. Votre soudaine apparition pourrait surprendre le vieux bonhomme, au point de l'exposer à une indigeviion.

Puis elle disparut, me laissant incertain si je devais avancer ou reculer. Il me fut impossible de ne pas entendre une (lartie de la conversation qui se tenait dans la salle à manger, et surtout des excuses qu'alléguait, pour ne pas chanter, une grosse voix dont le .son ne m'était pas tout à fait inconnu — Ne pas oliaiiler, monsieur! par Notre-Dame, vouschanterez... Quoi! voiisavezavalé del'eaude vie plein ma noix de eoco miuilee en argent , et vous me dites que vous ne pouvez pas chanter? Monsieur, l'eau-de-vie ferait chanter, parler même un chat .allons, un joyeux couplet, ou sortez de chez moi ! Crnyez-vous que vous m'aurez fait perdre \]n temps précieux à recevoir vos chiennes de déclarations pour me dire ensuite que vous ne pouvez pas chanter? — Votre seigneurie a rendu un excellent arrêt, dit une autre voix qu'à son ton clair et braillard on devait reconnaître pour celle du clerc; et le coupable va se conformer au jugement : il porle cane.t (il chantera), écrit de main de clerc, sur sa ligure. — Qu'il s'y conforme donc, reprit le juge, ou, par saint Christophe , je lui fais avaler plein ma noix de coco d'eau salée, conformément aux statuts faits ou faisables en (lareille matière.

Celle menace produisit un effet plus prompt que les prières sur mon ancien compagnon de vo}age, car je ne pouvais douter plus longtemps que ce ne fût le coupable en question , el d'une voix semblable à celle d'un criminel qui répète son dernier psaume , il entonna celte triste compla'inte :

Or voici le beau cantique Que je m'en vais vous chanter, (Si vous voulez m'écouterj Sur un air mélancolique :

Il s'agit de deux brigands Fort loin d'être honnêtes gens.

I'll beau poir, dans une auberge , Douze bons bourgeois d'Oxford , Qui s'en allaient à Brentford .\vec mousquet el ilainbeige , De leur hôte eurent avis Que le tout leur serait pris.

Des armes ils se défirent; Suivant tout droit lenr clieniin , Tout à coup, dans nn ravin.

Nos deux brigands les surprirent :

Us ont perdu leurs effets Et sauvé leurs pistolets.

i.t ne sais si les honnêtes gens dont le malheur esl raconté dans celle paihélique chanson furent plus épouvantés de l'apparition des tirribles voleurs, que le ehanteiir le fut en m'apercevant toi.il à coup. Ennuyé d'attendre un domi'sliqiie pour m'annoncer, et trouvant ma siîualiou d'auditeur un peu embarrassante, je me présentai à la compagiiii,' au raoraent où M. Morris (car tel était son tmrn , à ee qu'il parait) commençait le quatrième couplet de sa plaintive ballade. La note élevée par laquelle l'air commençait s'éteignit dans un sourd marmure de consternation , quand il se vit face à face avec une |)erson:iequi ne lui semblait guère moins suspecte que les liéros de sa complainte ; et il resta la bouche béante comme si je lui avais présente la lèle de la Gorgone. Le juge, dont les yeux s'étaient fermés sous l'influence de la chanson , fit un bond sur sa ch lise, éveillé par la cessation subite du bruit, et demeura tout ébahi à la vue du nouveau convive qui avait augmenté la compagnie durant son extase. Le clerc, reconnaissable à. sa mine, n'était pas moins troublé; car, assis en face de M. Morris, la terreur de ce pauvre homme l'avait gagné, quoiqu'il n'en connût pas le motif. Je rompis le silence de stupéfaction que ma brusque apparition avait occasionné. — Monsieur Inglewood, je m'appelle Francis Oshabiistone; j'ai appris qu'un misérable avait porté plainte devant vous, m'accusant de complicité dans un vol dont il se [daint. — Mon-ieur, dit le juge avec humeur, re sont .iffiiires dont je ne m'occupe jamais à table ; il y a temps pour tout, el un juge de paix dîne tout coiiiiue un aulre.

Pour le dire en passant^ la rotondité de M. Ingli-wood ne (larai.ssailpasavoir beaucoup souffert des jeûnes que lui impo.saitla loi on la foi. —Je vous prie de m'excuser, monsieur, si je vous imporlnne; mais il y va de ma réputation, et puisque voire dîner semble fini... — Fini!... non pas, monsieur, répliqua le magistrat; l'homme 4 li-esoin de la digestion comme de la nourriture , et je vous déclare HUû mes rujiafi uo mu (irotilunl point Ri i'oo lié oVaceoriie fjeu»

heures d'un tranqnillfi repos pour m'abandonner à une gaîté innocente et faire circuler modérément la houteille. — Si Votre Honneur veut bien le permettre . dit M. Jolison, qui pendant que nous parlions avait pris papier, plume il encre , comme c'est un cas de félc'uie, et que monsieur paraît un peu pressé, le crime étant contra pacem domini regis... — Au diable domini regis! s'écria le juge impatienté : j'espère qu'on ne m'accusera pas de haute trahison pour cette parole; mais il y a de quoi rendre un homme fou, à le tracasser de la sorte Ai-je un moment de repos dans ma vie'? Toujours mandat d'arrêt , contraintes, prises de corps, actes, cautions , obligations, reconnaissances ! Je vous le déclare, monsieur Jobsou, je vous enverrai quelque jour au dialilc, vous et la justice de

paix. — Votre Honneur considérera la dignité de sa charge

Unus quorum et Ctistos ro(«/orum , charge à propos de laquelle sir Edouard Coke disait sagement que toute la chrétienté n'aurait pas sa pareille si elle était dignement remplie.

— Eh bien ! dit le juge déjà presque apaisé par ce rappel à la dignité de ses fonctions et avalant le reste de son mécontentement avec une rasade, mettons-nous à l'ouvrage, et expédions aussi vite que possible... Asseyez-vous là, monsieur. . Vous, Morris, chevalier de la triste figure, est-ce M. Francis Osbaldistone , le gentilhomme ici présent que vous accusez, comme auteur et com|ilice du vol ! — Moi, monsieur? répondit Moiris qui n'était pas encore bien remis de sa frayeur... je n'accuse point, je ne dis rien contre ce gcniilhomnie. — Alors vous vous désistez de la plainte, monsieur ; voilà tout, l'aff.iire est arrangée... Passez-moi la bouteille; et auparavant veuillez vous servir, monsieur Osbaldistone.

Mais Jobson ne voulait pas que Morris lâchât prise si facilement.

— Que faites-vous , monsieur Morris? lui dit-il. Voilà votre déclaration; l'encre n'est pas encore sèche, et vous vous rétractez d'une manière si scandaleuse? — Puis-je savoir, moi, marmottait l'autre d'une voix tremblante , combien de brigands sont avec lui dans la maison ?.. J'ai lu tant d'aventures pareilles dans les Vies des fameux voleurs par Johnson ! Mais, tenez ! on ouvre la portf.

La porte s'ouvrit en effet, et Diana Vernon entra dans la salle;

— Voilà une maison bien tenue, monsieur le juge. . pas un domestique a qui narler... — .\h ! dit le juge en se levant avec une ardeur qui montrait que son attachement à Thémis et à Cornus n'était [las encore assez vif pour lui faire iiub'ier ce qu'on doit à la beauté ; ah , ah ! Die Vernon , la fleur des bruyères du Cheviot, la rose de nos frontières, elle vient voir couimanl le vieux céli'oataire tient sa maison? Soyez la bien-venue, ma fille, comme les lilas en mai. — Oui, une maison bien tenue et bi n hospitalière !.. ouverte à tout le monde . il faut en convenir , mais pas une âme pour répondre aux artivai'ts! — Ah ! les coquins , il croyaient n'avoir plus de maître pour une coupU' d'heures... Mais pourquoi n'ètes-vous pas venue pins tôt? Votre cousin Rashleigh a dîné ici et s'est enfui comme un poltron après la première bouteille... .Mais vous n'avez pas dîné : on va vous servir quelque chose de bmi, de délicat lomme vous : c'est prêt dans un instant — Je prendrai volontiers quelque chose à la hâte, car j'ai bien galopé ce matin... Mais je ne puis m'arroter longtemps, monsieur Inglevood. Je suis venue avec mon cousin Frank Osbaldistone, et il faut que je m'en aille avec lui pour lui montrer le chemin, sans quoi il se perdrait dans les bois. — Hum ! est-ce de là que vient le vent? reprit le juge ;

Elle lui montre le chemin.

Elle lui monlre le chemin Qni couiluit au cœur lèmiuin

Quoi! n'y a-t-il rien pour le vieux garçon, nmn joli bouton du désert? — Non, rien, monsieur Inglevon.l ; mais si vcuis vmilez cire un bon et aimable juge, expédier l'airaire du jeune Frank, et nous laisser ensuite repartir, j'amènerai mou oncle dîner avec vous la semaine prochaine, et nous comptons sur un joyiiux arcueil. — Et vous le 'trouverez, ma perle de laTyne... Certes! ma belle enfant, si jamais j'envie h vos jeunes cousins leurs cavalcades et leur agdité, c'est quand j'ai le bouh'-ur de vous voir Mais je ne dois |ias vous retenir, n'est-ce pas ?... Je suis satisfait de.s explications do M. Franris Osbaldistoni'; il y a eu quelque méprise, et nous aurons le temps de l'eclaircir plus tard. — Pardonn'z-mni , monsieur, réplic|uai-je; mais je n" connais pas encore la tiaturr' i\c l'accusaiion (loriée contre moi. — Oui , monsieur, dit le clrr:, que l'arrivée de miss Vernon avait tout-à-fait consterné, mais (jui reprit courage en se voyant Soutenu par une [Mrsoinc dont il n'attendait guère le secours.... Oui, monsieur, et D.ilton le dit, celui qui est arrêté comme félon ne pourra être rcbkhé ou mis suus la surveillance d'un tiers, mais f'iurnira un cautionnement , ou sera conduit nu prison, pavant aii rlirc du juge de paix les honoraires d'usage pour l'acte ou le mandat d'arrêt.

I,e jugé , ainsi aiguillonné, me donna enfin qnelqncs mots d'explie.iilon. I,es plaisanteries ()ue j'avais faites pour m'amusiïr de mon rompagnoii de roule Morri.s, avaient, à ce qu'il me parut, fait une forie iiM|(resMon sur son esprit, car il les avait brodées dans sa déposiliuii ruiilre luoi, avec toulu i'uxagôralioii (jue peut suj^gérer à

un poltron son imagination excitée. Il paraît aussi que , le jour mèrae où il me quitta, il fut attaqué dans un endroit solilaire par d"ux hommes masqués, bien montés, bien armés, qui le dijbarrassèrentde son cher compagnon de voyage, c'est-àdirede son portemanteau. L'un d'eux, disait-il, avait beaucoup de mon air et de nia tournure; et dans un colloque à voix basse qu'eurent ensemble les deux brigands , il entendit l'un donner à l'autre le nom d'Osbaldistone. La déposition contenait en outre, que « pour les principes de la famille portant ce nom, le susdit déposant savait, de science certaine, qu'ils étaient des moins honorables, car tous les membres de cette famille avaient été papistes et jacoîdles, comme le lui avait donné à entendre un ministre non conformiste, cht z qui il s'était

arrêté après son malheur oui, tels étaient les principes de celte

famille, depuis Guillaume-le-Conquérant. D'après toutes ces puissantes raisons, il m'accusait de complicité dans le vol commis envers lui, le susdit déposant, voyageant pour une mission spéciale du gouvernement, et chargé de dépèches importantes, ainsi que d'une forte somme d'argent en espèces, qu'il devait reuiettre, conformément à ses instructions, à certaines personnes éuiinenles en Ecosse. »

Après avoir entendu cette singulière accusation, je répondis que les circonstances sur lesquelles elle était fondée ne pouvaient pas autoriser un juge de paix, ni aucun magistrat, à empiéter sur ma liberté individuelle. J'avouai que je m'étais diverti des terreurs de M. Morris pendant que nous voyagions ensemble, mais pus au point d'exciter des craintes réelles chez un homme moins soupçonneux, moins poltron. J'ajoutai que je n'avais pas revu ce voyageur depuis notre séparation, et que s'il avait été véritablement vole, je n'étiiis pour rien daus cette action, si étrangère à mon caractère et à ma position dans le monde. Qu'un des voleurs se nommât Osbaldistone, qu'un nom semblable eût été prononcé par l'un d'entre eu.v, c'était une cil constance qui, fùl-elle démontrée, n'avait aucun poids. Quant à la haine qu'on m'accusait d'avoir pour le gouvernement, j'étais prêt à prouver, à la satisfaction du juge, du derc, et du déclarant même, que je professais toutes les opinions de son ami, le ministre non conformiste ; que j'avais été élevé en loyal sujet, dans les principes de la révolution ; et que, comme tel, je réciamais la proteclioa des lois, protection que ce grand événement avait assurée à tous.

Le juge s'agitait sur son siège, prenait du tabac, et semblait fort embarrassé, tandis que M. le procureur Jobson, avec toute la vo!uliililé de sa profession, lisait l'ordonnance rendue dans la quatrième année du règne d'Edouard 111, qui autorise les juges de paix à mettre la main sur toutes personnes suspectes, et à les retenir en prison. Le drôle tourna même me-iaveux contre moi, disant que, pui.sque je confessais avoir pris le ton et les manières d'un voleur ou d'un malfaiteur, je m'étais volontairement exposé aux soupçons dont je me plaignais, et soumis à la vindicte de la loi, pour avoir à dessein revêtu ma conduite des couleurs et de la livrée du crime. Je répondis à ses arguments et .-^ son jargon de procédure avec indignation et uié])ris, et je finis |iar dire que je pourrais, si cela était nécessaire, oll'rir mes parents pour ca'ition, et que le magistrat ne pouvait rejeter ma demande sans commettre un excès de pouvoir. — Pardon, mon bon monsieur, pardon, dit l'opiniâtre clerc; ceci est un cas où l'on ne peut recevoir de caution; l'individu arrêté comme prévenu de trahison ne peut recouvrer la liberté sous caution, car l'arrêt rendu dans la troisième année du règne d Edouard 111 contient à cet égard une exception ex|>resse...

El ce moment un domestique entra, et remit une lettre à M. Jobson. Celui-ci n'eut pas plus tôt parcouru le billet, qu'il s'écria, avec l'air d'un homme qui est contrarié de l'interruption, et qui sent les inconvénients attachés au cumul des fouctious: — Muu Dieu! mon Dieu! je ne pourrai jamais lu'occuper ainsi desafl'aires du luiblic et des all'aires particulières! Pas un instant de répit. Je Voudrai- bien que quelque confrère vint s'elabdr dans le jiays. — Dieu nous en préserve! dit ir juge à demi-voix, nous en avons déjà assez d'un seul. — C'e-t une affaire de vie ou de mort, si Voire Honneur veut le savoir. — Au nom du ciel, plus d'affaire judiciaire, j'espère? — N"ii . non; le vieux CalTer Hutledge de Griuie-Hill est sur le point de quitter ce monde; il a envoyé un exprès au docteur Killdown, pour qu'il vieniii; le soigner, et un à moi, pour que j'aille arranger ses alfaires. — Partez donc, partez sur-lechanip , c'est une affaire qui ne peut être ajournée, et la Mort est un juge de; paix qui n'accepterait pas le docteur pour caiiiion. — Si ma présence ici était néce.ssaire, dit Job.ion, .s'arrétant eomine il allait sortir, je pourrais encore dresser le mandat d'arrêt, et le constable est en bas... Vous avez entendu, ajoula-t-il à \oix basse, quelle est l'opinion de M. Rashleigh...

h' ne |)us saisir le reste ri ■ ses paroles. Mais le juge lui répondit tcoit haut . — Je vous dis ijue non ; je ne ferai rien jusqu'à voire retour II n'y a que ijuatre nulles d'ici. Pas.sez-noiis la lioulcille, monsieur Morris; ne l'aelièverons-iious pas, monsieur Osbaldistone? Et vous, ma rose du désert, un verre de bordeaux pour rafraîchir les (leurs de vos joues.

Diana sortit tout à coup de la rêverie dans laquelle elle avait [luru |)longée pendant toute celte discusiion ; — No||, iaon$iOl|)<

LKS VEILLÉES LITTÉRAIUES ILLUSTREES.

lng\ewoo(l, je craindrais de faire passer ces (leurs de mes joues sur une autre partie de ma tisiire, où elles se montreraient avec moins d'avantage, mais je veux vous faire raison avec une boi>son nmins capiteuse. Sur ces mots, elle remidil un verre d'eau et l'avala rapidement, essayant de faire prendre son trouble et son ai?ilatiiin pour de la paieté. Toutefois, je n'avais guèn' le loisir d'idiserver sa contenance, tourmenté que j'étais des obstaclesqui m'empêchaient de me justifier d'une accusation aussi désagréable qu'absurde. Mais il n'y avait aucun moyen de décider le juge à s'occuper d'affaires en l'a'bsence de son clerc, absence qui semblait lui causerautant de plaisir qu'un jour de congé à un écolier. Il fit mille efforts pour inspinr de la gaieté à ses hôtes, qui, soit par leurs rapports entre eux, soit par la situation propre à chacun, n'y étaient nullement disposés. — Eh bien, monsieur Morris, disait-il en riani, vnus n'êtes pas le premier homme qui ait été volé... Le chagrin n'a jamais réparé une perte. Kt vous, monsieur Frank Oshaldistone, vous n'êtes pas le premier jeune, gaillard qui ait mis la main sur le collet d'nn autre homme. H y avait dans ma jeunesse Jade Wiiiterfîeld, qui voyait la meilleure société du comté; il était le premier à tontes les courses de chevaux, à tous les combats de poqs ; nous ne nous quittions pas plus que le gant et la main, Jack ut moi... Passez-moi la bouteille, monsieur .Morris; cela fatigue, de parler sans boire... J'ai vidé plus d'une rasade avec lui, allez; il était d'une bonne famille; il avait beaucoup d'esprit; honnête compagnon, sauf une fredaine qui causa sa mort... Buvons à sa mémoire, messieurs. El puisque nous parlons de lui et des choses de ce genre, puisque mon maudit clerc a porté ailleurs son bavardage, et que nous sommes entre nous, monsieur Osbaldistone, si vous voulez que je vous dise mon avis, à votre place j'arrangerais cette affaire. La loi est sévère, très sévère; le pauvre Winterfîeld a été pendu à York, malgré sa noblesse et ses protections, simplement pour avoir débarrassé un sot nourrisseur de l'ouest du prix de la vente de quelques bestiaux. Ce pauvre M. Morris a été assez effrayé; rendez-lui son porte-manteau, et que tout soit fini.

A cette honnête invitation, les yeux de Morris brillèrent de joie, et il commençait à protester, eu bégayant, ipi'il ne voulait pas la mort d'un homme ; mais je repoussai l'insinuation du juge comme une insulte. Dans ce moment, un domestique vint annoncer qu'un étranger désirait parler à Son Honneur, et l'individu ainsi désigné entra sans plus de cérémonie dans l'appartement.

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