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CHAPITRE XVI

Poussé à la fois par un intérêt profond et par la jalousie, j'observai de si près la coutenance et les actions de miss Vernon, qu'elle s'en aperçut bientôt malgré tous mesell'orts.La certitude d'etre observée, ou pour mieux dire surveillée sans cesse, parut l embarrasser, ki causer de la peine et la contrarier beaucoup. Tantôt elle semblait chercher une occasion de lue reprocher vivement une conduite qui

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ne pouvait que l'offenser, m'ayant avoué avec tant de franchise les difficultés de sa position ; tantôt elle paraissait prête à m'adresser des plaintes et des prières. Mais le défaut de courage ou tout autre motif l'empêchait de s'expliquer avec moi. Son mécontentement s'exhalait en refiarties vives, et ses demandes njouraient sur ses lèvres. Nous nous trouvionsdans unesingulière position l'un vis-à-vis de l'aulri', étant, par goût, presque toujours ensemble, et cependant nous cachant réciiiroquement nos pensées, et conservant, moi ma jalousie, elle son mécontentement. 11 y avait entre nous une intimité peu confiante : d'un côté, de l'amour sans espoir, et de la curiosité sans motif raisonnable; de l'autre, de l'embarras, du dnute, et quelquefois du déplaisir. Toutefois, telle est la nature du cœur humain, que peut-être cette agitation passionnée, qui par une mullilude de circonstances pleines d'intérêt, quoique légères au fond, no.u's forçait à penser mutiiellement l'un à l'autre, augmenta l'allachement que nous nous portions déjà. Mais, si ma vanité avait promptemenl découvert que ma présence à Osbaldistone-Hall avait donné à Diana quelque raison de plus i i>nr ne pas aimer le cloître, je ne pouvais aucunement nie fier à une affection qui semblait subordonnée aux mystères de sa singulière position. Miss Vernon avait un caractère trop Terme et trop résolu pour permettre à l'amour de l'emporter sur le devoir ou sur la prudence, et elle m'en donna bientôt la preuve.

Nous étions ensemble dans la bibliothèque. Miss Vernon, en feuilletant un Arioste qui m'appartenait, fit tomber une feuille de papier écrite. Je voulus la ramasser; elle me prévint. — Ce sont des vers, dit-elle en y jetant un coup d'œii ; puis déployant le papier sans attendre ma réponse : Puis-je me permettre... ? Oui, oui, puisque vous rougissez, que vous bégayez, je dois faire violence à votre modestie, et supposer la permission accordée. — Cela ne mérite par d'être lu... c'est une ébauche de traduction... Ma chère miss Vernon, vousserez un juge tfiip sévère, vous qui entendez si bien l'original. — Mon excellent ami, répondit Diana, si vous voulez m'en croire, ne faites pas tant de fiais de modestie, car tout cela ne vous vaudra pas un seul compliment Je suis, vous le savez, de la famille peu populaire des Francs-Parleurs, et je ne flatterais pas Apollon lui-même pour avoir sa lyre.

Elie lut alors la première stance de ma traduction en vers anglais de rOrlando furioso:\e poème est trop connu pourque jesois obligé de traii>crire ici cet essai informe.

Aprèsavoir entamé encore la deuxième stance, — 11 y en a beaucoup, dit-elle en jetant un coupd'oeil surle papier (et ainsi furent interrompus pour moi les plusdoux sons qu'une oreille humaine puisseeiitendre, ceux qu'entend unjeune poète quand ses vers sont lus par une boi:che chérie) — Il y en a beaucoup trop, sans doute, pour réclamer votre attention, miss Vernon, répliquai-je un peu mortifié, et reprenant le papierqu'elle ne chercha point à retenir. Cependant, continuaije.enfermédanscetle retraite, j'ai cru ne pouvoirmieuxeinployermon loisir qu'à continuer, pour mon amu-emont seulement, comme vous pouvez croire, cette traduction d'un charmant auteur, que j'ai commencée, il y a quelques mois, sur les bords de la Gironde. — La question serait seulement celle-ci, dit Diana avec gravité : ne pouviez-vous mieux emjiloyer votre temps? — Vous voulez dire à des compositions originales, répondis-je singulièrement flatté; mais, à vouspailer franchement, mon espritest de nature à rencontrer des iflols et des sons plutôt que des idées; aussi je trouve commode de me servir de celles de l'Arioste: cependant, miss Vernon, avec l'encouragement que vous voulez bien me donner ^ Pardon, monsieur Frank, je ne vous donne pas d'encouragements, vous en prenez. Je ne veux vous parler ni de compositiun ori.ainale ni de traduction, car je crois que vous pourriez mieux employer votre temps qu'à l'une ou à l'autre. Vous êtes mortifié, ajouta-t-'elle, cl je suis fâchée d'en être la cause. — Mortifié! nullement, non certainement, ré|diquai-je de la meilleure grâce qu'il me fut possible ; je suis trop sensible à l'intérêt que \o;is me témoignez. — Ah! reprit l'iiiflcxiblc Diana, il y a de la mortlficalioii, et même un petit givin de colère, dans votre air contraint; ne vous fâchez puinl, si jesoiide ainsi vos sentiments; peut-être ce que je vais vous dire vous contrariera encore davantage.

Je semis cumbien luaconduite était puérile, combien miss Vernon se montrait au-dessus de moi ; et je l'assurai qu'elle ne devait point craindre que je me révoltasse contre une critique provenant de pure bienveillance. — Voilà qui est mieux pensé et mieux dit, rép(Uiditelle ; je savais fort bien que le démon de lirrilabilité poétique s'en irait avec le petit prélude rie toux qui a précédé vntre dernière déclaration. Maintenant parlons de choses sérieuses. Avez-vous reçu depuis peu des nouvelles de votre perr? — Pas une ligne; il ne m'a pas honori; d'un seul mot depuis plusieurs mois que je suis ici. — Cila est singulier! Vous êtes une famille cxtraonlinairc, vous autre-. lt^,baldl^tone. Ainsi Vuus ne savez pas qu'il est allé eu Hollande arranger queUjues affaires pressantes qui réclamaient sa pré.sence! — Je n'en savais pas le premier mol. — Et de plus, autre nouvelle pour vous, mais non pas, je pense, la plus agréable, il ,i en fié à Rashlei^'h la direction pleine et entière de sesaffairc- jusqu'à son r^ tour. Je tressaillis à ce mol, et ne pus cacher masurpriseel mes w^utcs. |

— Vous avez raison de vous alarmer, dit miss Vernon d'un ton très grave, et à votre place, je m'etforcerais de prévenir les dangers d'un aussi funeste arrangement. — Et comment le puis-je?— Tout est possible au courage et à laclivité, dii-elle avec un de ces regards qui du temps de la chevalerie enflammaient les preux et doublaient leur valeur; à la crainte et à l'hésitation tout est impossible, |iarce que tout parait tel.— Et que me conseilleriez-vous, demandai-je, désirant et redoutant à la fois sa réponse.

Après un moment de silence, elle me répandit avec fermeté : — Ouittez sur-le-champ Osbaldistone-Hall pour retourner à Londres. Vous n'êtes peut-être déjà demeuré ici que trop longtemps, ajoutât-elle d'un ton plus doux ; ce n'est point votre faute. Chaque moment que vous perdriez maintenant serait un crime... Oui, un crime! car, je vous le dis sans détour, si Rasiileigh reste longtemps à la tète des affaires do la maison, ia ruine de votre père est consommée.— Serait-il bien possible? — Ne me faites pas de questions ; mais croyez que les projets de Rashieigh s'étendent bien audelà de la possession de grandes richesses commerciales. Il n'emploiera les fonds de M. Osbaldistone qu'à satisfaire son ambition. Quand votre père était en Angleterre, cette trahison était imjiossible ; pendant son absence, Rashieigh pourra trouver beaucou]) d'occasions favorables, et il n'en négligera aucune. — Mais comment puis-je, disgracié, privé de tout pouvoir, prévenir ce danger par ma seule présence à Londres? — Votre seule présence fera beaucoup. Votre naissance vous donne le droit de surveiller les inlérèts paternels, et cedroitest inaliénable. Vous aurez l'appui, sans doute, du premier commis de votre père, de ses amis, de ses associés. D'ail- I .urs les projets de Rashieigh sont de telle nature... (elle s'arrêta brusquement comme si elle craignait d'en dire trop), sont, en un mot, de la nature de tous les jilans intéressés et sans conscience : ils sont piomptement abandonnés dès que les exploiteurs voient leurs menées découvertes. Ainsi, pour parler comme votre poète favori :

A cheval, à cheval! hésiter c'est trembler.

Un sentiment que je ne pus vaincre m'arracha cette réponse : — Ah! Diana, pouvez-vous bien me conseiller de quitter Osbaltlislone- Hall? Alors, il est vrai que j'y suis resté trop longtemps !

Miss Vernon rougit, mais elle continua d'un ton calme : — Oui, je vous conseille non-seulement de quitter Osbaldistone-Hall, mais encore de n'y revenir jamais. Vous n'avez qu'une amie à regretter ici, ajouta-t-elle avec un sourire forcé, une femme accoutumée depuis longtemps à sacrifier ses affections et son bonheur à celui des autres. Vous rencontrerez dans le monde cent personnes dont l'affection .sera aussi désintéressée, plus utile, moins contrariée par des circonstances pénibles, moins entravée parle malheur et la calomnie. — Jamais, m'écriai-je, jamais le monde ne peut me rendre ce que je laisse ici ! (En disant ces mots, je saisis sa main et l.i iiressai contre mes lèvres.)— C'est de !a folie! c'est de la démence ! s'ccriat elle en s'efforçant de retirer sa main, mais non pas avec assez de résolution pour que je ne pusse la garder une minute encore. Écout( z-moi, monsieur, et surmontez cette fureur : un homme doit savoir se vaincre. Je suis, par un contrat soknuel, la lîaiicéedo Dieu, à moins que je ne consente à épouser rinfàine Rashieigh, ou un de ses stupides frères. Je n'aurai donc point d'aulrc destinée que le cloître. Modérez vos transports; ils prouvent seulement la nécessité de votre prompt depart. A ces mots , elle retira bru,>quement sa main, ajoutant à voix basse : Lais>ez-mûi un instant... nous iiou^ reverrons encore, mais ce sera pour la dernière foi.,.

Mes yeux suivirent la direction des siens au moment où elle s'interrompit, et je crus voir remuer la lapi>seiie qui couvrait la porle secrète conduisant à l'aiipartemenl de Rashieigh ; je compris qu'un nous observait, et je portai les yeux sur miss Vernon. — Ce n'est rien, me dit-elle faiblement: c'est sans doute un rat derrière cette tapisserie.

« Il est mort!)>aurais-je répondu, comme Hamlet avant de frapper Polonius, si j'avais osé céder à l'indignation que j'éprouvais d'avoir été épié en pareille occasion ; mais la prudence et les prières réitérées de Diana m'arrêtèrent. Je quittai l'apparlenuMil dans la plus gr.inde agitation, que je cherchai en vain à calmer quand je fus rentré dans le mien. Mille idées confuses se précipitèrent à la fois dans mon esprit, s'entreheiirtant l'une l'autre, et semblables à ces brouillards que, dans les pays montagneux, on voit descendre en masses épaisses, effaçant les marques auxquelles le voyageur lecoiinait sa route dans les déserts. L idée obscure et imparfaite du danger dont mon pèreélait menacé par Içs machinations d'un Rashieigh... la demi-déclaration que j'avais faite à miss Venion... les embarras de sa situation.., toutes Ces cho-^os se présentaient ensc mille a mon esprit, sans que ma raison put en considérer aucune avec calme et réflexion. Mais, par-dessus tout, j'étais tourinenlG de ce mélange de .sympathie et de résolution contraire avec lequel Diana avait reçu mes aveux. L'expression de crainte plutôt que de surprise de son regard fixe sur la tapisserie, annuiiç.iit l'ap^réliensiou d'un danger que je devais croire reel ; car Diana Vernoii rl.iit |ieu suietie aux éuiolioas nerveuses de sud sexe, et elle était lout-ii-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLDSTRÉES

fait incapable de s'effrayer sans molif. De quelle nature étaient ces mystères qui l'entouraient comme un réseau magique, et qui (laraissaient exercer une active et continuelle intUience sur ses pensées et sa conduite, sans que les agents en fussent jamais visibles? Mon esprit s'arrêta sur ce si'jel de doute, comme satisfait de laisser de côté raes affaires personnelles pour songera miss Vernon. Je me d,écidai enfin à m'éciairer, avant mon départ d'Osbaldistone-Hall, sur celte charmante créature, qui semblait partagée entre la franchise et le mystère : l'une dans ses paroles et ses sentiments, l'autre dans ses actes. A toutes ces réflexions se mêlait un sentiment réel de jalousie, bien qiieje n'osa.sse me l'avouer. Ce sentiment, qui naît avec l'amour comme l'ivraie avec le bon grain, était excité en moi par la soumission que montrait Diana envers ces êtres invisibles qui dirigeaient ses actions. Plus je réfléchissais à son caractère, plus j'étais convaincu qu'elle braverait toute espèce d'influence, hors celle de l'affection. Ces doutes horribles accrurent encore mon désir de pénétrer le secret de sa conduite, et pour exécuter ce sage projet, je formai une résolution désespérée.

CH.XPITRE XVII.

Je vous ai fait remarquer, Tresham, que mes visites du soir à la bibliothèque avaient rarement lieu .sans que nous en fussions con- >eMus d'avance, et toujours en présence de la bonne Martha. Dans Its derniers temps, l'embarras de notre position respective s'étant aicru, nous avions entièrement cessé de nous voir le .soir. Aussi niiss Vernon n'avait-elle aucune raison de supposer que je voulusse reiHiuveler ces entrevues, surtout sans l'en [irévenir d'avance, afin que Marthay pût assister comme d'ordinaire; mais, d'un autre côté, 'VI ti- précaution n'était pas indispensable. La bibliothèque m'était "uv.Tle, comme pour tous les habitants du château, à toute heure 'lu jour et de la nuit, et je ne pouvais être accusé d'indiscrétion, 'luiique inopinément que j'y entrasse. Je croyais fortement que raiss Vi ; non recevait souvent dans cette pièce le P. Vaughan, ou quelque ■'•■ personne dont les avis réglaient sa conduite, et qu'elle choi- ■ i t, pour ces entrevues, les instants où elle craignait le moins 're interrompue. Les lumières brillant dans la bibliothèque, le i',i^sage de ces deux ombres, les traces de pas d'houime que j'avais ^ ;t s. un matin, de la porte de la tour à la poterne du jardin ; les bi nils que quelques domestiques et André Fairservice, en particulier, av.TÏent souvent entendus : tout m'annonçait que cette pièce liait visitée par quelque personne étrangère au château. Persuadé que ce visiteur avait une grande influence sur miss Vernon, je n'hésitii point à fâcher de découvrir qui il était, quels résultats bons ou mauvais son influence pouvait produire sur cette jeune fille; suri"iit,en cherchant à me persuader que c'était là une coiisidér.Tti.i'n très secondaire, je désirais savoir comment cette influence s'était établie et maintenue, si elle tenait àlacrainleou à l'affection. Ct-lle curiosité jalouse étnnl au comble, je me figurais constamment la fon'iuitede Diana comme dirigée par un seul homme, bien que, sans contredit, ses conseillers pussent être tn-s nombreux. Je in'i'tais souvent fait cette objection ; mais mon esprit me représentait toujours un seul conseiller, un homme, et probablement un homme jeune et capable de plaire. Poussé du désir ardent de découvrir, ou plutôt de démasquer ce rival, je me plaçai dans le jardin 1' ■ ir épier le moment où les lumières paraîtraient aux fenêtres ' !a bibliothèque. Telle était mon impatir;nce, que, pour attendre mi ne pouvait arriver qu'afirès la nuit close, je fus à mon poste '• frrande heure avant le coucher du soleil, par une soirée de juillet. I 'tait un dimanche, toutes lesalléesetaient tran(|uilles et désertes. I" mf promenai ipielque temps, jouissant de la fraîcheur d'une soi- • H d'été il réfléchissant aux conséquences probables de mon en- ;:ei,rise L'air frais et embaumé du jardin calma peu à peu mon sin? aeiié; le trouble de mon esprit s'apaisa insensiblement, et je ^^^s à me demander quel droit j'avais de pénétrer les secrets de is Vernon et ceux de la famille demon oncle. Reçu chez lui iîirae aurait pu l'être tout étranger, m'<tait-il permis de recheri' r qui il pouvait cacher dans sa maison? Et àquel titre m'allais-je niiMer des affaires de miss Vernon, enveloppées, comme elle me l'av;iil avoué, d'un nivstère qu'elle m'avait prié de ne point approfon- ' •-. L'égoïsme et la curiosité eurent bientôt répondu à ces quesis. En dévoilant ce secret, j'allais, selon toute probabilité, rendre vice à sir Hildebrand, qui sans doute ignorait les intrigues qui se niaientdans sa famille ; et bien plus encore à miss Vernon, que [i.iîve simplicité exposait à tant de périls dans ces liaisons secretes '- une personne peut-être d'un caractèie équivoque et dango- \.Sije paraissais forcer .sa confiance, c'était dans l'intention gé- > use et désintéressée (oui, j'osai la qualifier ainsi!) de la guider le la déffudre contre la fourberie, la méchanceté, et surtout • Ire le cons'iller secret qu'elle avait choisi. Tels étaient en ilité les argi-ments que ma folle imagination opposait à ma

conscience et que celle-ci voulait bien recevoir, imitant en cela le marchand qui accepte en murmurant une pièce de douteux aloi, plutôt que de rompre avec une pratique.

Taudis que je parcourais les allées de gazon, balançant le pour etlecontre,j'aperçustout-à-coup André Fairservice. planté comme une statue devant une rangée de ruches, et dans l'attitude d'une dévote contemplation ; épiant d'un œil les mouvements de la population bourdonnante qui rentrait dans ses maisons de chaume, et l'autre fixé sur un livre de prières dont un long usage avait fait disparaître les angles, ce qui, joint à une couche épaisse de crasse, donnait àce livre un air respectabled'antiquité — Je lisais à part moi la « Fleur de douce saveur semée dans la vallée de ce monde, » du digne maître John Quacklebeen, dit André en fermant son livre, et plaçant ses lunettes de corne, en forme de signet, à l'endroit où il en était resté. — Et les abeilles, à ce que je vois, André, partageaient votre attention avec le savant auteur? — C'est une race irapie, reprit le jardinier; elles ont six joursde la semaine pour essaimer; mais, voyez-vous, elles attendent toujours pour celale jourdu Seigneur, comme pour empêcher I - gens d'aller au sermon. Heureusement qu'on n'a pas prêché à la chapelle de Graneagain. — Vous auriez pu aller à l'église de la paroisse, André ; vous auriez entendu un excellent sermon — Potage froid! potage froid ! reprit André avec un sourire dédaigneux, assez bon pour des chiens, sauf votre respect. Oui, j'aurais pu certainement entendre le minisire chanter avec sa chemise blanche, et les musiciens jouer de leurs sifflets ; on dirait une noce à un penny plutôt qu'un sermon. Et de plus j'aurais pu entendre Daddie Docharty murmurer sa messe; il vaut cent fois mieux ne pas aller à l'église du tout ! — Docharty! (c'était le nom d'un vieux prêtre irlandais, je pense, qui officiait quelquefois à Osbaldistone-Hail), je croyais que le P. Vaughan était au château; il s'y trouvait hier. — Oui, mais il est parti le soir pour aller à Greystock, ou quelque part de ce côté dans l'ouest. Il y a du mouvement par là. Ils sont tous dans l'agitation comme mes abeilles. Dieu les sauve! n'allais-je pas comparer ces pauvres bêtes aux papistes? Vous voyez, voilà le second essaim d'aujourd'hui ; le premier est parti ce matin. Mais les autres sont rentrées pour la nuit Ainsi je souhaite à Votre Honneur le bonsoir et les bénédictions du ciel.

Sur ces mots, André se retira en jetant un dernier coup d'œit vers ses ruches. J'avais tiré de lui indirectement une information importante : le P. Vaughan n'était plus au château. Si donc j'apercevais de la lumière dans la bibliothèque, ou ce n'était pas lui, ou il observait une règle de conduite bien secrète et bien mystérieuse. J'attendis avec impatience l'arrivée de la nuit. A peine le soleil fut-il couché, que je vis poindre aux fenêtres de la bibliothèque une lueur qu'on distinguait difficilement encore du crépuscule. Je la remarquai toutefois aussi promplement que le matelot anuité découvre dans le lointain la première lueur du fanal L'hésitation, le sentiment des convenances, qui avaient déjà lutté si fortement contre ma curiosité et ma jalousie, s'évanouirent quand l'occasion s'offrit de satisfaire ces deux passions. Je rentrai dans la maison, et évitant les passages les plus fréquentés, comme un homme qui veut cacher son projet, j'arrivai à la porte de la bibliothèque. Là j'hésitai un instant, la main sur la clé : j'entends marcher, j'ouvre, et je trouve raiss Vernon seule. Diana parut surprise; était-ce de ma brusque apparition ou de toute autre cause, je ne pus le deviner; mais il y avait en elle une expression de trouble que je ne lui avais jamais vue, et qui devait provenir d'une émotion extraordinaire. Cependant elle redevint calme en un instant; et telle est la force de la conscience, que moi, qui voulais la surprendre, je restai interdit et confus. Est-il arrivé quelque ch'ise? dit raiss Vernon; quelqu'un est-il venu au château? — Personce que je sache, lui répondis-je; je venais chercher VOrlando. — Le voilà, dit miss Vernon en me le montrant sur la table.

En remuant plusieurslivres pour prendre celui que je prétendais chercher, je méditais quelque moyen de faire une retraite honorable devant un adversaire aussi pénétVant que miss Vernon, et, dans le trouble que me causait ma fausse position, je ne pouvais trouver rien de plausible, quand je vis un gant d'homme placé sur la table. Mes veux rencontrèrent ceux de Diana, qui rougit aussitôt. — C'est une de raes reliques, dit-elle avec hésitation, ré[iondant à mes regards; c'est un gant de mon grand-père, l'original du superbe portrait de Van Dyck que vous admirez tant.

Comme si elle pensait que cette simple assertion ne suffirait pas pour me convaincre, elle ouvrit un tiroir de la large table de chêne, et prenant un autre gant, elle le jeta devant moi. Quand u:i caractère naturellement ouvert cherche à dissimuler, la difficulté qu'il y éprouve éveille souvent le doute. Je regardai les deux gants, et réliondisd'un ton grave: —Us se res.semblent sans doute pour la forme et la broderie, mais ils n'appartiennent pas à la même paire, car tous deux sont de la main droite.

Elle se mordit la lèvre avec dépit, et rougit de nouveau. — Vous avez raison de me confondre, reprit-elle avec amertume; un ami aurait compris que je ne voulais pas expliquer plus clairement une circonstance qui ne regarde personne, surtout un étranger. Vous avez jugé mieux, et vous m'avez fait sentir la bassesse de la dupli-

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cité, et l'impossibilité que j'éprouve à mentir. Je vous le dis donc maintenant sans détour, ce gant n'est point le pareil du second, comme vous l'avez deviné avec tant de sagacité. 11 appartient à un ami qui m'est plus cher encore que l'original du tableau de Van Dyck, un ami dont les conseils m'ont guidéejusqu'ici et me guideront toujours, que je respecte, que...

Elle s'arrêta.. Je repris, dépité du ton dont elle parlait : —Que j'aime, vent dire sans doute miss Vernon? — Et quand je le dirais, répondit-elle avec fierté, qui aurait le droit de contrôler mes affections?— Ce ne serait pas moi, certainement, miss Vernon. Je vous supfilie de ne point me supposer une pareille présomplion. Mais, continuai-je avec gravité, car j'étais piqué à mon tour, j'espère que miss Vernon pardonnera à un ancien ami (elle semble vouloir à présent me refuser ce titre), s'il remarque... —Ne remarquez rien, monsieur, dit-elle en ra'interrompant avec véhémence, si ce n'est que je ne souffre ni soupçons ni questions. Il n'est personne à qui je permette de m'interroger et de me juger; et si vous clés venu ici à cette heure pour m'espionner, l'amitié ou l'intérêt que vous prétendez me porter est une misérable excuse pour votre indi.scrète curiosité. — Je vous délivre de ma présence, lui dis-je avec non moins de fierté (car jamais mon car^ictère n'a su céder, même quand mes sentiments étaient de la partie) ; je vous délivre de ma présence. Je sors d'un rêve agréable, mais trompeur; et... mais nous nous comprenons.

J'étais à la porte, quand miss Vernon, dont les mouvements rapides semblaient presque instinctifs, se précipita au-devant de moi, me saisit le bras, et m'arrêta de cet air d'autorité qu'elle savait prendre si soudainement, et que la na'ivelé de ses manières rendait encore plus frappinl. — Arrêtez, monsieur Frank, vous ne me quitterez pas de cette manière ; je n'ai pas assez d'amis pour me priver même de ceux qui sont égoïstes ou ingrats. Ecoutez-moi, monsieur Francis Osbaldistone : vous ne saurez rien sur ce gant mystérieux, non rien : pas un mot de plus que vous n'en savez déjà; et cependant je ne veux pas que ce soit un gage de bataille entre nous. Je n'ai plus que très peu de temps à rester ici ; vous y resterez moins encore ; nous allons nous séparer pour ne plus nous revoir. Ne nous querellons pas; ne faisons pas d'infortunes mystérieuses un prétexte pour remplir d'amertume le peu d'heures que nous avons à passer ensemble sur cette rive de l'éternité.

Je ne sais, Tresham, par quel charme cette divine créature obtenait un empire si absolu sur mon caractère, que souvent je ne pouvais maîtriser moi-même. J'étais résolu tout à l'heure d'avoir une explication avec miss Vernon. Elle me l'avait refusée avec une fierté dédaigneuse, et m'avait avoué en face qu'elle me préférait un rival; car comment interpréter autrement la préférence qu'elle accordait à son mystérieux conseiller? et cependant, quand j'allais rompre avec elle pour toujours, il lui suffit de changer de ton, de quitter celui du dépit et du dédain en prenant une expression d'autorité bienveillante tempérée par un sentiment de tristesse, pourme ramener à ma place, comme un sujet soumis aux dures conditions qu'elle m'imposait. — A quoi cela sert-il ? dis-je en m'asseyant... A quoi cela peutil servir, miss Vernon ? Pourquoi vouloir me rendre témoin de peines que je ne puis soulager et de mystères qu'on ne peut pénétrer sans être offensant? Bien que sans expérience, vous devez savoirqu'une femme jeune et belle ne peut avoir deux amis. Je serais jaloux si mon ami, mon frère confiait à un autre le secret qu'il me cache ; mais avec vous, miss Vernon... — Vous êtes jaloux, je le vois, dans tousles temps et tous les modes de cette charmante passion? Mais, mon bon ami, vous n'avez fait que me débiter tous ces .sots bavardages qu'on trouve dans les romans et les chansons, et qu'on répète jusqu'à ce qu'ils acquièrent sur l'esprit une influence réelle. Les jeunes gens et les jeunes filles babillent ju.sipi'à ce qu'ils soient amoureux; puis, quand leuramour va s'endormir, ils babillent pour se rendre jaloux. Mais vous et moi, Frank, nous sommiîs des êtres raisonnables, qui ne devons avoir que les relations d'une amitié franche et désintéressée. Toute autre liaison entre nous est aussi impossible que si j'étais homme, ou que vous fussiez femme. Pour parler franchement, ajouta-t-elle après un moment d'hésitation^ quoique je veuille bien déférer encore assez aux convenances pour rougir un peu d'une explication aussi claire, nous ne pourrions nous marier, quand nous le voudrions, et nous ne le devrions pas, quand nous le poumons.

En effet, Tresham, elle rougit d'une manière angiilique en me faisant celle cruelle declaration. J'allais combattre ses assertions, oubliant toul-à-fait mes soupçons, qui venaient pourtant de se fortifier dans cette soirée ; mais elle continua d'un ton de fermeté froide qui approchait de la sévérité. — Ce que je dis est une vérité incontestable, sur laquelle je ne souffrirai pas de questions. Ainsi, nous .30mmcs amis, monsieur Osbaldistone... n'est-ce pas? Elle me tendit la main, prit la mienne et ajouta : Désormais n'ayons plus d'autres relations que celles de l'amitié.

Après ces mots, elle laissa tomber ma main, et je fus accablé par ces manières à la fois affectueuses et ferm<;s. Ceiicndaiit elle se hâta de changer de conversation. — Voici, me dit-elle, une lettre qui vous est adressée, monsieur Osbaldistone, mais qui, malgré les précau-

tions de la personne qui vous l'a écrite, ne vous .serait peut-être jamais arrivée, si elle n'était tombée dans les m fins d'un certain Pacolet, un aimable nain magique, que, comme toutes les damoiselles infortunées, j'ai secrètement à mon service.

J'ouvris la lettre et j'en parcourus le contenu. Le papier ouvert s'échappa de mes mains, et je m'écriai involontairement : — Grand Dieu ! ma désobéissance et ma folie ont ruiné mon père!

Miss Vernon se leva vivement alarmée : — Vous pàlis.sez; vous

êtes malade prendrez-vous un verre d'eau? Soyez homme, moiî^

sieur Osbaldistone... Votre père n'est-il plus? — Il vit, grâce au ciel ! mais dans quelle détresse, dans quel embarras... — Est-ce là tout? ne vous désespérez pas. Puis-je lire cette lettre? demandât-elle en la ramassant.

J'y consentis, sachant à peine ce que je disais. Elle lut avec beaucoup d'attention. — Quel est ce monsieur Tresham , signataire de cette lettre? — L'associé de mon père (votre bon père, mon cher William) ; mais il n'est guère dans l'habitude de prendre part aux affaires de la maison. — Il parle ici de différentes lettres qu'on vous a écrites. — Je n'en ai reçu aucune. — Et Rashleigh. qui a pris la direction des affaires pendant le voyage de votre père en Hollande, a quitté Londres déjà depuis quelque temps pour passer en Ecosse avec des effets destinés à payer des sommes considérables dues par votre père à des personnes de ce pays ; depuis lors on n'a plus entendu parler de lui. — Cela n'est que trop vrai. — Un premier commis, ajouta-t-elle en regardant la lettre, nommé Owen, a été envoyé à Glasgow pour découvrir Rashleigh, et on vous prie de vous rendre aussi dans cette ville pour l'aider dans ses recherches. — Oui, et il faut que je parte à l'instant. — Attendez! il me semble que le pire qui peut résulter de tout cela, est la perte d'une certaine somme d'argent; et cela vous fait venir les larmes aux yeux! Fi! monsieur 0.^baldistone ! — Vous ne me rendez pas justice, miss Vernon. Je m'afflige peu de cette perte en elle-même, mais beaucoup de l'effat qu'elle produira sur l'es|irit de mon père, qui voit tout son honneur dans son crédit. S'il ne peut faire face à ses engagements, il en iiourra accablé de remords et de désespoir, comme un soldat convaincu de lâcheté ou un homme d'honneur qui a perdu sa réputation. J'aurais pu prévenir tout cela par le léger sacrifice d'un sot orgueil et d'une indolence qui m'ont empêché de partager les travaux de son honorable et utile profession. Grand Dieu! comment réparer les funestes conséquences de nion erreur? — En allant sur-le-champ à Glasgow, comme vous y engage l'ami qui vous écrit. — Mais si Rashleigh a réellement formé l'infâme projet de ruiner son bienfaiteur, quel espoir reste-t-il de déjouer un plan si bien combiné? — L'espoir est sans doute très vague; mais en restant ici, vous ne pouvez rien pour votre père... Rappelez-vous que si vous aviez accepté le poste qu'on vous destinait, ce malheur ne serait point arrivé; rendez-vous en toute hâte à celui que le sort vous assigne, et peut-être tout se réparera. Attendez, ne quittez pas cette chambre avant mon retour.

Elle me laissa dans un état de trouble et de confusion au milieu duquel je trouvai toutefois un inslant de calme pour admirer la fermeté et la présence d'esprit de miss Vernon dans les crises les plus imprévues. Après quelques minutes elle revint avec un papier plié et cacheté comme une lettre, mais sans adresse : — Je vous remets, dit-elle, cette preuve de mon amitié, parce que j'ai une entière confiance dans votre honneur. Si je comprends liien votre position, les fonds qui sont en la possession de Rashleigh doivent être recouvrés à un jour fixe, au 12 septembre, je crois, pour être appliqués au paiement des billets en question ; et si, avant celte époque, vous avez les fonds suffisants pour ce remboursement, le crédit de votre père est à couvert. — Assurément; la lettre de M. Tresham est claire. Je regardai de nouveau la lettre de votre père, et j'ajoutai : Cela no fait aucun doute. — Bien, répondit Diana; alors mon petit Pacolet nous sera utile. Vous avez entendu parler d'un charme contenu dans une lettre. Prenez ce billet, ne l'ouvrez que lorsque tous les autres moyens vous auront manque. Si vous réussissez par vos propres efforts, je compte sur votre honneur pour le brûler sans l'ouvrir ou le laisser ouvrir; dans le cas contraire, rompez le cachet dix jours avant celui de l'échéance, et vous y trouverez des indications qui pourront vous être utiles. Adieu, Frank; nous ne nous reverrons plus... pen.sez quelquefois à votre amie Diana Vernon.

Llle me tendit la main, mais je la pressai elle-même contre mon cœur. Elle soupira en se dégageant de mes bras, gagna la porte qui conduisait à son appartement... et je la perdis de vue.

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