‹ Waverly, ou, Il y a soixante ansChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les ndieuï de AVav?rlc

Le soir de ce dimanche Tnémorable, sir Everard entra dans la bibliothèque. Il faillit j surprendre notre jeune héros s'exerçant a l'escrime avec hi vieille rapière de sir Hildebrand , qui C(»nservée comme un précieux héritage, restait habituellement suspendue au-dessus de la cheminée, sous le portrait équestre du chevalier, dont les traits étaient presque entièrement cachés par une forêt de cheveux bouclés, comme le Bucéphale l'élail par l'ample manteau de chevalier du Bain, dont le cavalier était décoré. Sir Everard enlra ; et, après avoir jeté un coup d'œil sur le portrait et un autre sur son neveu , il commença un petit discours qui retomba pourtant bientôt dans la simplicité naturelle de son ton familier.

— u Mon neveu, » diî-il; mais il s'arrêta comme pour corriger sa phrase, et dit:

— A mon cher Edouard ^ vous nous quittez pour embrasser la profession militaire dans

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laquelle un si grand nombre de vos ancêtres se sont distingues; c'est la volonté de Dieu et celle de votre père à qui c'est votre devoir d'obéir après Dieu. J'ai fait toutes les dispositions nécessaires pour que vous puissiez entrer en campagne comme il convient au descendant et à l'héritier probable des Waverley. J'ose espérer, Monsieur, qu'au champ d'honneur vous vous rappellerez quel nom vous porîez. Edouard! cher enfant ! souvenez-vous aussi que vous êtes le dernier de cette race ; que c'est sur vous seul que repose l'espérance de ia voir se perpétuer. Evitez donc les dangers, — je veux dire les dangers inutiles, — autant que le devoir et l'honneur vous le permettront. Fuyez la société des libertins, des joueurs et des Whigs, dont il est à craindre que vous ne trouviez un trop grand nombre au service auquel vous allez entrer. Votre colonel, m'a-t-on dit, est un excellent homme pour un presbytérien. Mais vous n'oublierez jamais vos devoirs envers Dieu, envers l'Eglise anglicane, et envers.... — ( Ici il allait ajouter, selon la rubrique, ces mots, et envers le roi; mais comme, par malheur , ce mot renfermait un double sens fort em-

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barrassant, Tun s'appliquait au roi défait , et Tautre au roi de droit, le chevalier termina autrement sa phrnse), envers l'Eglise anglicane et toutes les autorités constituées . N'osant se lancer dans un plus long discours oratoire, il conduisit Edouard dans les écuries pour lui montrer les chevaux qu'il lui avait destinés pour son entrée au service. Deux étaient noirs (couleur de ceux du régiment); c'étaient de superbes chevaux d'escadron, trois autres également vifs et forts étaient pour îa route ou pour ses domestiques : on en avait désigné deux parmi ceux du château pour l'accompagner; et s'il lui en fallait mi troisième, il pourrait le prendre en Ecosse.

— Vous vous mettrez en route, dit le baronnet , avec ime suite bien modeste , comparée h celle de sir Hildebrand, lorsqu'il passa en revue devant les portes du château un corps de cavalerie plus nombreux que votre régiment tout entier! J'au^ rais désiré que les vingt jeunes gens de mes domaines qui se sont enrôlés dans votre compagnie eussent fait route avec vous jusqu'en Ecosse, c'eût été quelque chose au moins; mais on m'a dit que ce cortège

serait regardé comme inusité de nos jours , où l'on cherche par tous les moyens possibles à briser les liens naturels de dépendance qui attachent le vassal au seigneur. Sir Everard n'avait rien négligé pour corriger cette mauvaise nature du temps. Il avait en quelque sorte doré la chaîne qui devait unir les recrues et leur jeune capitaine, non seulement par un copieux repas d'adieu, oii le bœuf et l'aie ne furent pas ménagés , mais encore par un don pécuniaire plus propre à entretenir, pendant la route, le goût de la bonne chère que la discipline. Après avoir inspecté la cavalerie, sir Everard reconduisit son neveu dans la bibliothèque , où il lui remit une lettre pliée avxc soin , entourée, suivant l'usage ancien, d'un petit écheveau de soie écrue, et scellé d'un cachet bien empreint, portant les armes de la famille de Waverley. Cette épître était adressée avec toute l'étiquette du temps : — A Cosine-Coniyne de Bradwardine yécuyer de Bradwardine , en sa principale demeure de Tully-Veolan y dans le Perthshire, North-Britain' ; pour lui être remis par Edouard Waverley , neveu de

(i) Ecosse.

sir Eçerard ff^ai^erlef -Honour , baronnet. Le gentilhomme désigné dans celte langue adresse, et dont nous aurons occasion de parler plus amplement par la suite, avait pris les armes en lyiS pour les Stuarts exilés , et avait été fait prisonnier k Preston, comté de Lancastre. Il était d'une famille très-ancienne, mais sa fortune était un peu embarrassée; c'était un savant à la manière des Ecossais, c'est-a-dire sa science était plus diffuse qu'exacte ; c'était plutôt un liseur qu'un grammairien. Il avait donné, disaiton , un exemple rare de son amour pour les auteurs classiques. Sur la route de Preston à Londres, il était parvenu à s'échapper des mains de ses gardes; mais ayant été trouvé ensuite rôdant près de l'endroit oii il avait couché la veille, il fut reconnu et arrêté de nouveau. Comme ses camarades, et même les soldats qui l'escortaient, étaient surpris de son imprudence et ne purent s'empêcher de lui demander pourquoi, une fois eu liberté, il n'avait pas cherché à gagner au plus vite un lieu de sûreté, il leur répondit que c'était bien son projet, mais que de bonne foi il était revenu pour chercher son Tite-Liçe qu'il avait oublié dans la précipitation de sa fuite.

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Ce trait de simplicité frappa l'homme de loi qui, comme nous l'avons déjà dit^ avait conduit la défense de quelques-uns de ces infortunés, aux frais de sir Everard, et peutêtre de plusieurs autres. 11 était lui-méuie grand admirateur de l'historien de Padoue, quoique probablement son zèle ne l'eût pas emporté à un tel degré d'extravagance , eûtil été question de recouvrer le Tite-Live de Sweynheim et de Paunartz (qui passe pour être ïeditio pî^inceps). Il n'en estima pas moins l'enthousiasme de l'Ecossais, et il s'évertua si bien pour découvrir des vices de Ibrme dans la procédure, pour écarter et atténuer les dépositions à charge, et cœtera , qu'il réussit à sauver Cosme-Comyne Bradwardine de certaines conséquences très-désagréables d'une action portée devant notre souverain seigneur le roi, aux cours de Westminster.

Le baron deBradwardine, comme on l'appelait généralement en Ecosse, quoique ses amis lui donnassent ordinairement le nom de Tully-Veolan , et plus familièrement celui de Tully, ne fut pas plus tôt rectus in curiâ ( hors de cour ) , qu'il se rendit en poste au château de Waverley-Honour ,

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pour présenter ses respects et ses remerciemens à sir Everard. Une même passion pour la chasse et une conformité générale d'opinions politiques, cimentèrent leur amitié , malgTé la différence de leurs habitudes et de leurs études sous d'autres rapports. Après un séjour de plusieurs semaines , Bradwardine prit congé de sir Everard , avec force protestations d'estime , et en pressant avec instance le baronnet de lui rendre sa visite, pour chasser avec lui la grouse , dans ses bruyères du comté de Perth. Peu de tenjps après, M. Bradwardine envoya d'Ecosse une somme en remboursement des frais de son procès devant la haute-cour du roi à Westminster. Quoique cette somme, réduite en valeur d'Angleterre, ne parut pas aussi forte qu'elle l'était en sa forme primiti ve de pounds, shellings et pence d'Ecosse ', elle fit une impression si terrible sur Duncan Macwheeble, le facteur confidentiel du laird, son baronbailli et son homme de ressources, qu'il en eut un accès de colique qui dura cinq jours, occasioné, dit-il, uniquement et entièrement par la douleur d'être le malheureux instruct) La livre d'Ecosse n'est que la vingtième partie delà livre- •«d'Angleterre : un pound d'Ecosse ne vaut (ju'un shelling.

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ment destiné à faire sortir tant d'argent de son pays natal, ponr être versé dans les mains de ces perfides Anglais. Mais si le patriotisme est le plus beau des sentimens, il est souvent un masque très-suspect; plusieurs personnes qui connaissaient le bailli Macwheeble, étaient persuadées que ses regrets n'étaient pas tout-à-fait désintéressés^ et qu'il aurait moins regretté l'argent payé aux marauds de Westminster, s'il n'était pas provenu du domaine de Bradwardine, dont il était accoutumé à regarder le revenu comme sa propriété particulière; mais le bailli protestait de son désintéressement absolu :

Je gémis pour l'Ecosse, et non pas pour moi-même.

Quant au laird, il se réjouissait d'avoir remboursé les sommes que son digne ami , sir Everard Waverley de Waverley-Honour, avait payées pour le compte de la maison de Bradwardiue. Ilyallait, disait-il, de l'honneur de sa propre famille et de tout le royaume d'Ecosse, que ces avances fussent remboursées promptement , et le moindre relard serait une honte pour sa nation. Sir Everard, accoutumé à regarder avec indif-

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férencedes sommes bien plus considérables, reçut 29/jliv. i5s,6p., sans se douter que ce paiement fût une alFaire entre deux nations; et probablement il aurait même oublié cette circonstance , si le bailli Macwheeble avait pensé à soulager sa colique en interceptant ce subside. Depuis lors, il s'établit entre ^^^averley-Honour etTully-Veolan l'échange annuel d'une courte lettre , d'un panier et d'un baril ou deux. L'exportation anglaise consistait en énormes fromages , en bière excellente, en faisans et venaison. L'Ecosse, en retour, expédiait des grouses, des lièvres blancs, du saumon salé et de l'usquebaugh. Tous ces dons étaient envoyés et reçus réciproquement comme des gages d'une amitié constante entre ces deux nobles maisons : il était donc naturel et convenable que l'héritier présomptif de celle de Waverley ne partît pas pour visiter l'Ecosse sans lettres de créance pour le baron de Bradwardine.

Cette affaire une fois réglée et terminée, M. Pembroke manifesta le désir d'avoir une entrevue particulière d'adieu avec sou cher élève. Le brave homme mêla ses préjugés politiques aux exhortations qu'il adressa à Edouard pour lui recommander une con-

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daite pure, une morale severe, la constance dans ses principes de religion, et le soin d'éviter la compagnie de railleurs impies et deslatitudinaires', qui n'étaient que trop nombreux a l'armée. — Le ciel a voulu , dit-il, en punition sans doute des péchés de leurs ancêtres en 1642, que les Ecossais restassent dans un état plus déplorable de ténèbres que même ce malheureux royaume d'Angleterre. Ici du moins, ajouta-t-il, quoique le candélabre de l'Eglise anglicane ait été, en quelque sorte , ôté de sa place , il fournit encore une lumière vacillante; il existe encore une hiérarchie, quoique schismatique et s'écartant des principes maintenus par ces illustres pères de l'Eglise, Sancroft et ses frères:, il existe une liturgie, quoique cruellement pervertie dans quelques-unes des principales prières ; mais en Ecosse, tout est ténèbres; excepté quelques tristes restes épars, affligés et persécutés, les chaires sont abandonnées aux presbytériens, et, comme M. Pembroke le craignait, aux sectaires de toute espèce. Il était

(\) Sectaires proteslans auxjuds ou .auibnait des principes peu sévères, et qui croyaient qu'on pouvait se sauver dans tout.'s les sectes.

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donc de son devoir de fournir a son cher élève des armes pour résister à tant de doctrines impies et pernicieuses, en fait de gouvernement et de culte, qu'il serait forcé malgré iui d'entendre de temps à autre.

Ici M. Pembroke lui présenta deux énormes paquets qui semblaient contenir chacun une rame entière de papier couvert d'une écriture très-serrée. C'était le travail de toute la vie du digne homme, et jamais temps et peinene furent perdus d'une manière plus absurde. Il avait fait une fois le voyage de Londres, dans l'intention de publier ce manuscrit par l'intermédiaire d'un libraire de la Petite-Bretagne', très-connu pour vendre ces sortes d'ouvrages; et on lui avait recommandé de l'aborder avec une phrase particulière et un certain signe qui , a ce qu'il paraît, étaient alors compris des jacobites initiés. A peine M. Pembroke eut-il prononcé le Shibboleth'' avec le geste convenu,

(i) On appelle Little-Britain un des plus anciens quartiers de Londres , dans les environs de Saint -Paul ; c'est sur les limites de la Petite- Bretagne que sont les rues de Paier-noster-Row et de Vjdve- Maria, où de temps immémorial ont résidé les libraires de Londres, dont plusieurs mjourd'hui out émigré , ii est vrai , dans de plus beauT quartiers.

; i) Mot hcLreu signifiant épi de ble et aussi torrent. Pour recon- ■aître les bommes u'Ephraïm , ceux de Gilead leur faisaient dire ce

que le bibliopole le gratifia , malgré ses réclamations modestes , du titre de docteur , s'empressa de le conduire dans son arrièreboutique; et, après avoir inspecté tous les coins ou il était possible ou impossible de se cacber, il commença ainsi : — Eh! docteur! — Eh bien? — Tout est ici sous la rose •. — Il n'y a rien à craindre. — Je ne laisse pas ici un seul trou dans lequel pourrait se fourrer même un rat hanovrien, — Eh bien, quoi î Quelles bonnes nouvelles de nos amis de l'autre côté de l'Océan? comment se porte le digne roi de France ? — ou peut-être venez-vous de Rome? car il faut que Rome agisse enfin ; — il faut que l'Eglise rallume sa chandelle à la vieille lampe. — Eh bien ! — Quoi ? encore sur la réserve. Je ne vous en aime que mieux. Mais , pas de crainte! Ici M. Pembroke interrompit , non sans quelque difficulté, un torrent de questions accompagnées de signes de tête, de gestes et

luot, et s'ils prouoncaient le sh comme s, ils étaient égorgés. Dans un sens figuré Shibboleth signifie donc un mot d'ordre.

(t) Under the rose est une phrase proverbiale très usitée, qui signifie, en secret. L'origine de ce pjoverbe vient sans doute de ce que chez les anciens la rose était ccnsncrée à Harpocrate , le dieu Ju silence ; on l'employait donc souvent dans les sculptures et les plafonds des chambres où Ton recevait les hôtes ponr signifier que tout ce qui se disait dans ces lieux était secret.

de coups d'œil significatifs. Ayant enfin convaincu le libraire qu'il lui faisait trop d'honneur en le prenant pour un émissaire du roi exilé, il lui expliqua sa véritable affaire. L'homme des livres, avec un air plus calme, ]>rocéda à l'examen des manuscrits. Le premier avait pour titre : — Dissidence des Dissidens , ou la Compréhension réfutée y démontrant V impossibilité d'aucun compj^onds entre V Eglise et les Puritains , Presbytériens ou sectaires quelconques ; avec les preuves tirées des Ecritures ^ des Saints-Pères et des meilleurs théologiens controversistes . — Le libraire fit des objections positives contre cet ouvrage. Bonnes intentions , dit-il , très savant sans doute , mais le temps est passé. — Imprimé en philosophie, il ferait au moins huit cents pages^ et ne rendrait jamais les frais. Veuillez donc m'excuser. — J'aime et je respecte la véritable Eglise du fond de mon ame, et si c'était un sermon sur le martyre , — un petit pamphlet à 1-2 pence^ je hasarderais quelque chose pour l'honneur de votre robe. Mais voyons l'autre.,. Le droit héréditaire dém^ontré. — Ah ! il y a quelque sens à celuici. Hum, hum, hum ! — Tant de pages ; —

papier, tant; — impression, tant; — Ah ! — Je veux vous dire, docteur; vous devriez élaguer un peu les citations grecques et latines, car c'est lourd, docteur, c'est diablement lourd! — Je vous demande bien pardon, — i! faudrait aussi j jeter quelques grains de poivre. — Je n'ai jamais aimé à critiquer mes auteurs. — J'ai imprimé Drake et Charlewood-Lawton , et le pauvre Amhurs (b); ah! Caleb, Caleb! c'était une honte de laisser mourir de faim le pauvre Caleb ! Et nous avons paraii nous tant de gras recteurs et de riches écuyers! Je lui donnais à dîner une fois par semaine; mais. Dieu vous aime, qu'est-ce qu'un dîner par semaine , quand un homme ne sait pas où aller pendant les six autres jours? — Eh bien, docteur, je montrerai votre manuscrit au petit avocat Tom Alibi, qui est chargé de toutes mes affaires contentieuses. — Il ne faut pas aller contre le vent. La canaille fut très peu polie la dernière fois que je passai dans la cour du vieux palais. — Il ne s'y trouve que des Whigs et des Tétes- Rondes, des Guillaumistes et des rats d'Hanovre .

Le lendemain , M. Pembroke retourna

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chez lelibralre-éditenr qui lui dit que Torn Alibi lui avait conseillé dene pas faire cette entreprise. — Ce n'est pas que je ne consentisse volontiers, pour le bien de l'Eglise, à aller, — qu'allais-je dire? — a aller aux colonies. Mais , mon cher docteur, j'ai une femme et des enfans. Cependant, pour vous montrer mon zèle , je recommanderai votre aifaireàTrimmel, mon voisin; il est célibataire, et va se retirer du commerce ; de sorte qu'un voyage aux colonies occidentales ne serait pas un grand inconvénient pour lui. — Mais M. Trimmel fut aussi intraitable, M. Pembroke, heureusement peut-être peur lui, fut obligé de retourner a Waverley- Honouren remportant sain et sauf, dans ses sacoches, son traité en défense des véritables principes fondamentaux de l'Eglise et de l'Etat.

Gomme, solon toute apparence, le public était menacé de perdre le bienfait de ses élucubrations par la lâcheté égoïste des libraires, M. Pembroke résolut de Aiire une seconde copie de ces formidables manuscrits pour l'usage de son élève. Il sentait qu'il avait été indolent comme précepteur, et de plus sa conscience lui reprochait d'avoir

cédé à la prière que lui avait faite M. Richard Waverley^ de ne pas inculquer h son His des principes opposés à ceux du gouvernement actuel, civil et religieux. — Maintenant qu'il n'est plus sous ma tutelle, se dit-il, je puis, sans manquer à ma parole, lui fournir les moyens de juger par lui-même , et je n'ai à craindre que le reproche qu'il peut me faire de lui avoir caché si long-temps la lumière que cette lecture va faire jaillir à ses yeux.

— Pendant qu'il se livrait ainsi à ces rêveries d'auteur et de politique, son cher néophyte, ne trouvant rien de hien attrayant dans les titres des deux traités^ effrayé d'ailleurs de la masse compacte et des lignes serrées de ces manuscrits, les déposa tranquillement dans un coin de sa malle.

La tante Rachel fit ses adieux en peu de mots, mais très-aifectueusement. Elle se contenta d'inviter son jeune Edouard, dont elle croyait probablement le cœur un peu susceptible, à se tenir en garde contre les charmes séducteurs des belles de l'Ecosse.

— Elle convint qu'il se trouvait dans la partie septentrionale de la Grande-Bretagne quelques anciennes familles , mais elles étaient toutes whigs et presbytériennes , à

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l'exceptiori des Montagnards ; et quaint à ceux-ci, eile devait dire que les dames ne pouvaient avoir beaucoup de délicatesse dana un pays où le costume ordinaire des hommes était, comme on l'en avait assurée, fort singulier et très-peu décent. La tante Rachel termina ses adieux au jeune officier en lui donnant sa bénédiction avec une louchante bienveillance; elle lui remit en même temps une bague enrichie de diamans, ornement que le sexe masculin portait souvent à cette époque, et une bourse rempHe de ces larges pièces d'or qu'on voyait phïs communément il y a soixante ans que de nos jours.

CHAFITRE VII.

Garnison de cavalerie en Ecosse.

Le lendemain, Edouard, agité de divers sentimens, parmi lesquels dominait une inquiétude qui avait quelque chose

(le solennel , en se trouvant , en grande partie, abandonné à lui-même, partit du château au milieu des bénédictions et deslarmes de tous les vieux domestiques et des habitans du village; on lui remit aussi quelques pétitions adroites pour obtenir des grades de brigadiers, de maréchaux-deslogis, etc., les pétitionnaires déclarant qu'ils n'auraient jamais consenti à laisser partir comme soldats Jacob, et Giles, et Jonathan, si ce n'eût été pour accompagner Son Honneur , comme c'était leur devoir. Edouard, comme c'était aussi son devoir, se débarrassa des pétitionnaires avec des promesses; mais il en fit moins cependant qu'on n'aurait pu l'attendre d'un jeune homme qui connaissait si peu le monde. Après avoir fait une courte visite à Londres, il continua sa route à cheval, manière de voyager alors générale, jusqu'à Edimbourg, et de là à Dundee, port de mer sur la côte orientale du comté d' Angus, o\x son régiment était alors en quartiers.

Il entrait dans un autre monde, où tout lui parut d'abord charmant, parce que tout était nouveau. Le colonel Gardiner, qui commandait le régiment, était lui-même

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une étude pour un jeune homme non moins curieux que romanesque : il était grand ^ bien fait et très actif, quoique déjà d'un âge un peu avancé; il avait été dans sa Jeunesse ce qu'on appelle, par manière de palliatif, un jeune homme fort dissipé. En religion, il avait vécu dans le doute, sinon dans l'incrédulité, avant qu'une conversion soudaine eût donné à son esprit une tournure sérieuse et même enthousiaste; il circulait plusieurs histoires étranges à ce sujet. On se disait à l'oreille qu'une communication surnaturelle, et d'une nature visible même aux sens extérieurs, avait produit ce changement merveilleux; et quoique quelques individus parlassent du prosélyte comme d'un enthousiaste, personne ne donnait à entendre qu'il fût un hypocrite. Cette circonstance singulière et mystérieuse donna au colonel Gardiner un intérêt particulier et solennel aux yeux du jeune Edouard (c). Il est aisé de se figurer que, sous un chef si respectable , les officiers du régiment formaient une société plus tranquille et mieux ordonnée qu'elle ne l'est ordinairement dans un corps militaire, et que notre héros se trouva préservé de quelques tentations aux-

quelles il aurait pu être exposé sans cela.

Cependant il avançait di^ns son éducation militaire. Déjà bon cavalier, il fut alors initié dans l'art du manège, qui, porté à la perfection , réalise presque la fable du centaure , le cheval, dans les évolutions, paraissant plutôt obéir à la volonté de celui qui le monte qu'à un signe extérieur et visible pour diriger ses mouvemens.

Il reçut aussi des instructions sur les devoirs qu'il aurait à remplir quand il serait en campagne ; mais je dois avouer que, lorsque sa première ardeur fut passée, ses progrès furent moins rapides qu'il ne l'avait désiré et espéré. Les devoirs d'un officier, les plus imposans de tous aux yeux de ceux qui ne les connaissent pas, à cause de l'appareil extérieur qui les accompagne, ne sont au fond qu'une tâche sèche et abstraite, dépendant principalement de calculs arithmétiques qui demandent beaucoup d'attention , et exigent une tête capable de raisonner froidement pour les mettre à exécution.

Notre héros était sujet à des distractions pendant lesquelles ses bévues tantôt faisaient rire, tantôt lui attiraient des reproches. Cette circonstance lui fit sentir péniblement son

infériorité dans les qualités qui semblaient surtout mériter et obtenir l'estime parmi les anciens de sa nouvelle profession. Il se demandait en vain pourquoi son œil ne jugeait pas aussi bien les distances et l'espace que celui des autres officiers; pourquoi il ne réussissait pas toujours à démêler les divers mouvemens partiels nécessaires pour exécuter une évolution particulière; pourquoi sa mémoire, en tant d'occasions si fidèle^ ne pouvait retenir les mots techniques ni les détails de l'ordre et de la discipline. Edouard était naturellement modeste : il n'avait donc point la sotte présomption de croire que ces détails minutieux des devoirs militaires fussent indignes de lui^ et qu'il fût né général , parce qu'il ne faisait qu'un subalterne médiocrt. La vérité était que les lectures vagues, et sans résultat satisfaisant, qu'il avait faites, agissant sur un caractère naturellement distrait et rêveur, avaient donné à son esprit une habitude d'hésitation et d'indécision, q-ii n'est nullement propre à fixer l'attention sur l'étude. Cependant il ne savait que faire de son temps.

Les gentilshommes du voisinage, étant mal disposés pour le gouvernement , mon-

traient peu d'hospistalité aux militaires; et les bourgeois de la ville, principalement occupés d'affaires mercantiles, n'elaient pas d'une classe qui pût faire désirer à Wa verley de se lier avec eux. L'approche de l'été et le désir de connaître l'Ecosse mieux qu'il ne pouvait le faire dans une course de quelques milles à cheval, le portèrent à demander un congé pour s'absenter pendant quelques semaines. Il résolut d'aller voir d'abord l'ancien ami et correspondant de son oncle, se réservant de prolonger ou d'abréger son séjour chez lui d'après les circonstances. Il partit à cheval, accompagné d'un seul domestique; il passa la première nuit dans une mauvaise auberge, dont l'hôtesse ne portait ni bas ni souliers, et dont l'hôte, qui se donnait des airs d'homme comme il faut , était disposé à se montrer grossier pour notre voyageur, parce que celui-ci ne l'avait pas prié de lui faire le plaisir de partager son souper ((^). Le lendemain, Edouard traversa un pays tout-à-fait découvert et sans enclos , et s'approcha insensiblement des montagnes du comté de Perth , qui d'abord ne lui avaient paru qu'une ligne d'azur bordant l'horizon , mais dont les masses gi-

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gantesques s'élevaient alois avec un air de menace et de défi au-dessus de la contrée plus égale qui s'étendait à leurs pieds. Au bas de cette barrière majestueuse, mais encore dans les Basses-Terres , demeurait Cosme-Comyne Bradwardine de Bradwardine, et, si l'on doit en croire la vieillesse en cheveux blancs, c'était là que ses ancêtres avaient constamment fait leur résidence héréditaire depuis le règne du gracieux roi Duncan.

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