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Wieland

Parmi les écrivains dont s'iionore la jeune Amérique , Charles Brockden Brown est le premier qui ait abordé avec succès les ouvrages d'imagination. Il a porté dans le roman des qualités éminentes , une profonde connaissance du cœur humain , et un talent d'analyse presque sans rival. Les œuvres de Godwin pourraient seules donner une idée de la manière qu'il a adoptée, et du genre d'intérêt qu'il a su répandre

sur les personnages de son invention. Toutefois lord Falckland , cette création immortelle du romancier anglais , lord Falckland , malgré l'horreur et le mystère qui l'environnent, pâlirait auprès de Wieland. Charles Brown , tout en puisant ses inspirations à la même source que Godwin, est resté, de l'aveu même de ce dernier, un auteur libre et original. Il a su trouver dans la peinture des scènes de la vie commune , dans l'observation dos mœurs de son pays , dans l'étude de son propre cœur , des ressources ignorées jusqu'à lui, et qui donnent aux productions de sou génie un caracîère entièrement neuf. Ce qui le dislingue surtout, c'est l'art avec lequel il a su décrire quelques-unes des impressions les plus vulgaires, et cependant les plus étranges, de l'Ame humaine, l'étonnemeut , l'inquiétude, Tattente, la frayeur. Il produit avec les moyens les plus shnples les effets les plus puissants. Une porte qui s'ouvre , sans qu'on voie la main qui Ta ouverte , une chandelle qui s'éteint, et nous laisse dans l'obscurité, une clef perdue , un étranger qui passe, un bruit de voix sur l'escalier, c'est plus qu'd ne lui en faut pour vous tenir en haleine et vous faire dresser les cheveux sur la Icte. Telle est la vérité et l'énergie des situations

qu'il développe, que le lecteur le plus indifférent, le plus blasé sur les artifices des romanciers, passe luimême par toutes les angoisses des personnages dont Charles Brown lui raconte l'histoire. Il pleure, il souffre, il attend, il tressaille, il a peur avec eux. Nous-mêmes, s'il nous est permis de nous mettre en scène un instant, nous avouerons qu'en lisant les œuvres de cet homme singulier, il nous est arrivé souvent de regarder aulour de nous avec une sorte d'effroi, pour voir si tout était bien à sa place, si notre chambre était vide et notre porte bien close.

L'éducation de Brown, les lieux où s'écoula son enfance, n'ont pas été étrangers à la direction de son esprit et sans influence sur son talent. Nous croyons même qu'il a puisé une partie de ses secrets dans les souvenirs de son enfance et dans la contemplation de la société au milieu de laquelle il a vécu. Le lecteur pourra apprécier lui-même la justesse de cette remarque, s'il a la patience d'aller jusqu'au bout de cette notice, avant de commencer le premier chapitre de Wieland, ou après en avoir achevé le dernier. Charles Brockden Bro\^^i naquit en 17H dans le district de Norwalk, situé au milieu des vallées occidentales de la Pensylvanie. Il était d'une santé déli-

cate et portait déjà dans son sein les germes d'une affection pulmonaire. A force de soins, cependant, il grandit et se fortiûa peu à peu , quoique son corps semblât prendre beaucoup moins de forces que son esprit. 11 fut élevé à la campagne, dans la maison d'un planteur. De bonne heure, on lui apprit à lire, et , comme il était entouré de gens graves et discrets, il contracta aisément le goût de la méditation et de l'étude. Il était d'un naturel sérieux et doux; on ne se plaignait guère que de sa curiosité, car le jeune Brovvn aimait à se rendre compte de tout ce qui frappait ses^ yeux, et même des choses qui dépassaient la portée de son esprit. Il arriva ainsi à l'âge de huit ans. Déjà il était nourri de la lecture de tous les ouvrages qui composaient la petite bibliothèque du planteur. C'étaient quelques livres de doctrine religieuse, et, en plus grand nombre, des récits de voyages qui lui inspirèrent naturellement, comme à toutes les tètes un peu ardentes , le goût des aventures et des excursions lointaines. Mais en attendant qu'il pût réaliser ses projets de découvertes et de longues traversées , il fut obligé de se contenter des explorations qu'on lui permettait de faire dans les vastes solitudes qui environnaient l'habitation. Il sui-

vait donc les serviteurs de la maison dans leurs chasses, dans leurs travaux agrestes. Il partait dès le matin, marchait tout le jour, à travers un pays presque inconnu de ceux même qui le guidaient, et où ils étaient obligés de tracer eux-mêmes leur chemin au milieu des grandes herbes et des lianes. Souvent Charles Brown , séparé de ses compagnons de route par quelque circonstance accidentelle , se trouvait perdu dans les vastes fulaies du Norwalk. L'obscurité qui y régnait remplissait son âme de terreur. Il appelait à grands cris ses guides, mais les échos séculaires lui renvoyaient ses clameurs grossies et multipliées ; puis la solitude un moment troublée rentrait dans son silence , qu'interrompaient seulement par intervalle les sifflements des oiseaux ou le murmure lointain de quelque rivière invisible. Brown avançait toujours, tremblant de réveiller à chaque pas un serpent endormi sous la mousse, ou de voir briller dans le feuillage les yeux fauves d'une panthère, dont les récits de quelque nègre ou du planteur lui-même lui avaient appris à redouter l'approche. Comme si ces dangers réels n'eussent pas sufû à son imagination, ou plutôt pour obéir au penchant naturel de son âge, il s'en créait de chiraéri-

quos. 11 entendait des voix qui lui parlnient, des gens qui riaient à son oreille ; il voyait passer des fantômes et s'arrêtait parfois, glacé d'épouvante, immobile, sans souffle , devant quelque serviteur inquiet qui cherchait ses traces et le suivait à la piste depuis le matin.

Le soir, fatigué de ces courses et plein de souvenirs saisissants, Brown rentrait à Thabitation. Il n'y trouvait rien qui dût le distraire beaucoup des préoccupations de la journée. On faisait peu d'attention cà lui , si ce n'est aux heures des repas, et chacun vaquait en silence à ses occupations habituelles. Le maître du h)gis était Tun des descendants des Selliers, ou émigrants européens, qui défrichèrent les premiers cette partie du Nouveau-Monde. Les anciens Selliers étaient de pauvres cultivateurs de la Hollande, de r Allemagne ou de l'Angleterre, qui, ne pouvant nourrir leurs familles sur un sol épuisé ou chargé d'impôts, quittèrent à regret leur pays, se résignèrent à traverser l'Océan, en emportant avec eux leurs dieux lares , et vinrent demander un coin de terre à l'une des fécondes provinces de l'Amérique septentrionale. Quelques-uns avaient occupé en Europe un rang moins modeste ; mais des revers de

fortune, des chagrins cuisants , les conduisirent aux mêmes lieux. Là, ils choisirent dans la solitude un endroit propice, le voisinage d'un ruisseau ou d'un fleuve, bâtirent une cabane, jetèrent bas quelques arbres, et ne tardèrent pas à trouver sous leurs mains tous les éléments d'une existence laborieuse, mais douce et tranquille. Leurs descendants ont continué à habiter les retraites où ils mettent leur gloire à enquérir chaque année sur les bois quelques ar- 'A v''''p\nts de terrain. Ils ont peu de commerce avec les

a \yfifes. Ils se suffisent à eux-mêmes et vivent quelque-

Ml des années entières sans voir d'autres visages

bil J /mil ceux de leurs femmes, de leurs enfants et de

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o- • ' iT^rs rares serviteurs. On est tout étonné, lorsqu'on ^ -^^ur rend visite, de trouver des gens qui, sous des formes incultes, cachent des esprits élevés et méditatifs. Mais on revient de sa surprise, lorsqu'on apprend que la plupart de ces hommes, abandonnés à eux mêmes, emploient à la prière ou à la lecture les heures de loisir que le travail leur laisse. Ils sont, en général, sobres, vigilants et austères dans toutes leurs habitudes.

Les femmes, tout occupées des soins domestiques, portent jusqu'à une entière abnégation de leur vo-

lonté l'obéissance et la soumission à Tautorité conjugale. Elles sont simples, modestes, sans fard. On pourrait leur reprocher une certaine froideur, si l'on s'en tenait au dehors; mais pour peu qu'on ait vécu près d'elles, on s'aperçoit bientôt, aux soins délicats dont elles vous entourent, qu'un cœur tendre et sensible bat sous ces robes de bures fermées jusqu'au cou. Cependant jamais un de leurs regards, ne trahit leurs mouvements intérieurs, si ce n'est à l'approche d'un époux aimé, ou lorsque quelque danger menace un enfant étourdi. La maison du Settler est comme sa famille, grave, muette, bien ordonnée, propre au dehors et au dedans. Une monotonie qui tuerait en huit jours la plus sérieuse de nos dames de charité y règne depuis la première jusqu'à la dernière heure de l'année. Tous les jours s'y ressemblent, et l'on dirait que l'étude constante de ces honnêtes campagnards a pour but d'augmenter encore cette uniformité. Il y a peut-être un grand sens dans cette manière de vivre. Les passions n'ont guère d'empire sur des gens qui commandent ainsi à la nature changeante et variable de l'homme. Mais en revanche, et cela est assez facile à comprendre, ce régime méthodique, cette solitude continuelle développant dans les

personnes qui y sont soumises une sensibilité nerveuse et presque maladive, le moindre accident, la circonstance la plus vulgaire devient un événement dans un monde où se passent si peu d'événements. On en fait le sujet de longues conversations, et surtout de longues rêveries. Le Setller, en allant aux pâturages, y pense et y repense; sa femme ne songe qu'à cela en lavant son linge, et les enfants, presque toujours taciturnes, n'ouvrent guère la bouche que pour demander des explications nouvelles sur une chose cent fois expliquée et qui reste encore inexplicable ; car une fois qu'on se lance sur la voie des commentaires, et qu'on veut chercher le pourquoi et le comment de chaque chose, il y a gros à parier qu'on obscurcira de plus en plus la question. Ce qui était simple deviendra compliqué et douteux; ce qui était naturel paraîtra mystérieux et contraire à toutes les lois de la nature.

Le jeune Brown était prédisposé, par sa constitution physique et morale, à subir, plus que personne, l'influence d'un pareil genre de vie. Lorsqu'il n'était pas occupé à lire ou à éhidier une mappemonde qui tapissait la chambre commune, il observait avec une curiosité infatigable tout ce qui se passait autour de

lui. -Si le Setller faisait une courte ai)sence, s'il parlait bas à sa femme, si quelque meuble ou quelque ustensile n'était plus à la place qu'il occupait la veille, cela suffisait pour éveiller son inquiétude et le jeter dans des conjectures sans On. C'est ainsi que le prisonnier, après quelques mois de captivité, arrive à considérer comme une affaire imporlante un bruit de clefs ou de pas , l'apparition d'une araignée aux barreaux de sa fenêtre, la naissance d'une graminéc entre les crevasses du mur voisin. Brown vécut ainsi pendant plusieurs années, dont il est plus facile de comprendre que de raconter l'histoire. Les incidents les plus extraordinaires de son existence furent sans doute les rares visites des Settlers des environs ou le passage inattendu de quelque voyageur étranger. Il y avait dans ces épisodes, si simples partout ailleurs, un sujet d'investigations, de recherches et d'inductions sans nombre. Le jeune Américain examinait avec une sorte d'avidité la physionomie des nouveaux venus, la forme etla couleur de leurs habits ; il étudiait le son de leurs voix , le comparait a celui du planteur ou des autres personnes de l'habitation , et cherchait à deviner, sur ces faibles indices, mille choses qu'il ne pouvait pénétrer. Un jour, c'était pendant la guerre de

l'indépendance, un homme mal vêtu, armé d'une carabine, passa dans la vallée, et s'arrêta devant la maison pour se reposer un instant. Brown, après l'avoir bien observé, fut saisi d'une telle frayeur, qu'il courut vers le Settler, et s'écria en montrant Tineonnu : — Père, père, prenez garde ; c'est un assassin ; il y a du sang sur ses habits ; il se mord les lèvres comme les noirs quand ils viennent de se battre. Le bon Settler sourit et rassura son jeune pupille. Il alla trouver le voyageur, qui. n'était autre qu'un gentilhomme français de l'armée de La Fayette, lequel, après un combat meurtrier auquel il avait pris part, s'en allait porter un message au général Washington.

Mais des circonstances comme celles-là se présentaient rarement. D'ordinaire, c'étaient des accidents plus vulgaires qui fournissaient un aliment à la curiosité de Brown, mettaient à l'épreuve sa pénélratioD, servaient de base aux fragiles édifices que son imagination élevait et renversait tour à tour, qui, enlin, développaient en lui cette finesse de perception et cette délicatesse d'organes qui caractérisent les sauvages, comme en général tous les habitants de la solitude. Les mystères de la nuit, les voix variées et infinies du vent, les jeux de la lumière et des om-

bres , les moindres phénomènes qui peuvent frapper un de nos sens, ébranlaient profondément cette organisation impressionnable. On l'avait logé dans une chambre près des toits, et il y couchait seul. Privé de sommeil par son état maladif, il employait les heures à écouter les bruits de la maison et ceux du dehors, il les interprétait d'abord d'une manière naturelle, puis avec moins de simplicité; enOn il s'égarait lui-même dans ses suppositions; et, comme l'alchimiste de la comédie, il créait des monstres qui l'épouvantaient. Le jour venait heureusement dissiper toutes ses frayeurs , mettre fin à toutes ses conjectures. Il descendait chez le Settler, où rien n'avait changé depuis la veille, et où personne n'avait entendu d'autre bruit que le hurlement des bêtes fauves et les ronflements plus pacifiques des valets endormis.

II ne faut pas croire pourtant que Brown fût un être exceptionnel au milieu de la famille. Chacun des membres qui la composaient, s'il n'était plus accessible aux mêmes terreurs de la jeunesse, se dédommageait amplement d'un autre côté. Si un cheval s'égarait au pâturage, si un miroir mal attaché venait à tomber et à se briser sur le parquet, si l'un des

colons avait l'air un peu triste, ou mangeait moins qu'à l'ordinaire, il n'en fallait pas davantage pour agiter ces graves esprits et les lancer à leur tour dans le domaine des conjectures.

Cependant Charles Brown avait atteint sa dixième année. Il n'avait rien de la pétulance ordinaire aux enfants de cet âge. Il était au contraire calme et réfléchi. Le Settler jugea convenable de l'admettre désormais aux réunions du soir et aux longues veillées d'hiver, au lieu de le renvoyer à la brune. Cette circonstance devait avoir aussi son importance dans la vie de notre romancier. Le planteur était un homme de sens et de raison, mais qui avait , comme tous les hommes , un côté faible. A force de lire la Bible et de la méditer dans Tisolement, il s'était fait à luimême un mode d'interprétation tout inoffensif, mais qui était loin de s'accorder avec les notions les plus simples de la théologie protestante. 11 était porté à croire à l'intervention visible de la Divinité et des anges dans les affaires de ce bas monde , et n'expliquait pas autrement la réussite des siennes. Le jeune Brown devint un des auditeurs les plus attentifs du Settler, et adopta avec une sorte d'enthousiasme les interprétations que celui-ci donnait des Écritures.

Son âme s'exalta peu à peu, et on le surprit bientôt prêchant à son tour les valets, qui étaient d'autant plus charmés de ses homélies, qu'ils trouvaient un honnête prétexte pour ne rien faire, dans l'obligation 011 ils se croyaient de les écouter.

Gn ne sait trop où se serait arrêté le nouvel apôtre, si un beau jour son père ne fût venu le chercher pour le conduire à Philadelphie et lui faire commencer ses études. Brown avait alors onze ans. II quitta à regret sa solitude, et ne se consola que par la pensée qu'il allait voir sa mère.

Lorsqu'il eut passé quelques jours dans la maison paternelle, on le mit en pension chez M. Proud, auteur assez estimé d'une Histoire de la Pensylvanie. C'ét;iit précisément l'homme qu'il fallait pour ramener à des idées droites, saines et positives le jeune rêveur du district de Norwalk. M. Proud était un homme d'un esprit exact et plein de mesure. Son Histoire de la Pensylvanie, qui peut donner une idée juste de son esprit, a toute la régularité d'un livre de comptes dressé par doit et avoir. Savant, d'ailleurs, et versé dans les littératures anciennes, il passait avec raison pour le meilleur instituteur de Philadelphie. Il donna à Brown une excellente direction, et bientôt

on aurait ou peine à reconnaître le disciple du Setiler dans l'élève de riiistorien. Celui-ci, en effet, avait pris des notions plus justes de la religion et de toutes les choses de la vie. 11 n'avait plus peur quand il était seul ; il raisonnait ses impressions, et ne gardait du passé qu'un vif et profond souvenir. Son goût pour l'étude s'était réveille; il fit des progrès rapides dans toutes les branches des connaissances humaines, et devint même ce qu'on appelle en Angleterre et dans les États de TUnion un scholar accompli. Par malheur il poussa ses travaux avec une telle ardeur, que sa santé, toujours chancelante, en reçut de graves atteintes. Il fut bientôt obligé de fermer ses livres et de rentrer dans sa famille. Il avait alors seize ans. Le médecin que l'on consulta engagea ses parents à le renvoyer à la campagne, dont l'air pur et la libci-té convenaient mieux à son tempérament que le séjour des villes. Mais Bro^Yn, préférant rester auprès de sa mère, se borna à faire dans les environs de Philadelphie de longues promenades à pied. C'était la seconde fois qu'il se trouvait en présence des grandes scènes de la nature. A l'âge où il était parvenu, avec les connaissances qu'il avait acquises, il était mieux fait pour en sentir les beautés et en admirer la magnificence.

Par une destinée singulière, il semblait condamné à vivre toujours avec lui-même. Mais il n'y avait plus aucun danger à cela. Il était doué d'une raison forte et d'un sang-froid à Tépreuve. Il commença dès lors à tenir un journal exact de toutes ses actions et de toutes ses pensées, imitant en cette occasion M. Proud, son ancien maître. En même temps il mit à profit les loisirs que lui imposait la maladie pour préparer les éléments de trois poëmes éi)iques empruntés à l'histoire de son pays, et dont l'un avait pour sujet la découverte de l'Amérique. C'était une entreprise un peu audacieuse, mais qui n'étonnera personne; quel est celui de nous qui, en sortant du collège, n'a pas commencé un poëme épique ou une tragédie? Quoi qu'il en soit, Brown comprit bientôt qu'il perdait son temps à invoquer les Muses, et il chercha à donner à son talent une diieclion plus utile. Ses parents avaient paru désirer qu'il embrassât la carrière du barreau. Il brûla ses vers, et se mit à étudier le droit avec plus de conscience qu'on n'aurait pu l'attendre d'un poète. 11 devint même président d'un club de jeunes jurisconsultes, et se fit remarquer par la rectitude de son jugement et l'habileté de sa dialectique. Mais notre bonne étoile voulut qu'il y eût dans le même

quartier un club littéraire devant lequel il était obligé de passer pour se rendre à sa conférence. Un jour, le diable le tenta, la porte était ouverte; il entra. Sans cette circonstance, il est probable que Brown fût devenu un excellent avocat et aurait usé son talent à convaincre de l'innocence et de la candeur de ses clients les juges pensylvaniens; quant à nous, nous serions privés de l'honneur de révéler à la France les œuvres d'un admirable romancier.

En effet,' à partir de ce moment, la vocation de Brown fut irrévocable. Il ne lui restait plus qu'à trouver le genre auquel il était propre. Il était arrivé à ce moment de crise qui décide de la fortune, de la gloire et du nom d'un littérateur. Beaucoup d'écrivains d'un talent véritable sont morts obscurs, après une vie de mercenaire, faute de s'être bien connus et d'avoir choisi avec discernement la voie où les appelait leur génie.

Brown hésita longtemps. Jusqu'à l'année 1797, il sonda pour ainsi dire le terrain. Il faisait en secret des tentatives dont il ne parlait point à ses amis. Il abordait sérieusement la vie littéraire. On Tavait mis en garde contre son imagination; lui-même, par une réaction assez naturelle, regardait alors comme fri-

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voles tous les projets de sa jeunesse. 11 se lança donc à corps perdu dans les utopies politiques sans s'apercevoir que là encore l'imaaioation était son guide. Dans le fait, il n'était pas assez mûr pour le roman, qui, outre rimaginalion, demande une connaissance approfondie de soi-même et des autres. H se crut destiné à faire un homme d'état. Comme Figaro, il tailla sa plume et demanda de quoi il s'agissait; sur la réponse qu'on lui fit, il se mit à composer plusieurs pamphlets, entre autres un dialogue sur les droits politiques des femmes, dans lequel se retrouvent quelques-unes des idées soutenues depuis en France non raoi'is sérieusement par des gens d'esprit que nous connaissons, et qui doivent peut-être à cela leurs sièges au Conseil d'État, leurs chaires au Collège de France, et les autres petites faveurs d'un ministère chevaleresque. Quoi qu'il en soit, Charles Brown, après avoir, pour ainsi dire, jeté sa gourme dans ces écrits légèrement ambitieux pour le fond et pour la forme , se dégoûta peu à peu des idées révolutionnaires qui l'avaient séduit. Las d'entendre autour de lui déclamer les fanatiques de toute espèce dont abondait Philadelphie, il chercha à se dégager de nouveau de ce monde bruyant, où Ton faisait

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un si étrange abus de la parole et de la raison. Il reprit ses longues promenades, retrouva en chemin ses rêveries, et comme le bruit de la foule ne l'empêchait plus de s''écouter, il commença à s^étudier lui-même, à recueillir et à analyser toutes les impressions quïl avait reçues jusqu'alors. Le résultat de cet examen fut ce gull devait être, assez douloureux. Il en arrive ainsi à tout homme qui, au lieu de s'arrêter à la surface, cherche à pénétrer jusqu'au fond des choses. Brown ne devint pas un misanthrope, car il avait le cœur trop bien placé et l'àme trop haute pour cela. Mais il perdit une à une toutes les illusions de la jeunesse et le contentement qui en est le fruit. 11 vit sous leur vrai jour et remit à leur vraie place les hommes et les biens de ce monde. Il portait dans son analyse la minutie, la finesse, l'instinct sur et prompt de l'enfant des forêts, et la logique froide et inexorable du jurisconsulte et du philosophe. Il ne resta au fond du creuset qu'un vif désir du repos, une sympathie profonde pour les maux des autres, et un culte tendre et fervent pour la mère nature. H lit alors un retour sur ses premières années, et s aperçut, avec quelque chagrin sans doute, que ce qu il y avait de plus clair dans le

bonheur qu'il avait goûté ici-bas, c'étaient ces excursions dans les forêts du Norwalk, les veillées du Setller et les nuits qu'il avait passées à trembler sous le toit de Tliabitation rustique. Ayant ainsi dressé pour ainsi dire le bilan de ses actions et de ses pensées, réglé ses comptes avec le monde et avec luimême, il fut plus tranquille. Sop journal prit dès lors une teinte plus douce. La mélancolie remplaçait la tristesse et le spleen. Désormais les lettres qu'il écrivait à ses amis furent empreintes d'une joie calme et sereine, tandis que, dans celles qu'il leur adressait auparavant, il affectait une gaieté presque folle, afin de leur faire prendre le change sur ses dispositions intérieures. Il devint moins farouche, se communiqua plus au monde , fit quelques voyages à New-York pour y voir le docteur Smith, un de ses anciens condisciples, et finit par se fixer dans cette ville, oii les sciences et les arts avaient déjà pris un certain essor. II ne tarda pas à se présenter au club des Amis, qui était la société Uttéraire la plus importante de l'Union, et d'où sont sorties plusieurs des illustrations actuelles de l'Amérique septentrionale.

Cependant le travail secret qui se faisait au dedans de lui avait eu enfin un résultat. Brown avait creusé

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un lit à ses pensées. Il ne devait être ni un homme d'Etat, ni un jurisconsulte, ni un missionnaire. 11 avait donné à ses méditations un but invariable. Les créatures vagues et indécises de son imagination, ces lantômes insaisissables qui réveillaient jadis en sursaut, qui le poursuivaient dans ses promenades, avaient revêtu des formes précises et arrêtées. Ce n'étaient plus des ombres vaines qui cherchaient un corps, c'étaient déjà des hommes connue lui, avec leurs passions, leurs caractères, leurs habitudes. Il les plaçait dans mille circonstances diverses, les voyait penser et agir, les écoutait parler, et, après les avoir jetés au milieu d'une intrigue dont lui seul tenait le fil, il les poussait vers un dénoi^ment logique et fatal. Brown était romancier.

Le premier ouvrage qui soit sorti de sa plume est celui que nous publions. Il parut en 1798, et eut à peu près, en Amérique, le même retentissement que Waverley eut depuis dans les trois royaumes. La jeune république comptait entin un écrivain supérieur, un homme qu'elle pouvait opposer avec orgueil à la dédaigneuse mélropole. Ce n'est pas ici le lieu de présenter une analyse de Wieland. Nous nous contenterons de dire, avec uûe revue américaine, que

« BrovMi a peint dans ce li> re, avec un talent mer- ▼eilleux, le plus terrible et le plus poétique des types nationaux, le Fanatique. » Ou retrouve, ce nous semble, dans cette création, un souvenir du Settler, chez lequel l'auteur avait été éle>é, et la trace évidente de toutes les émotions qui avaient bercé son enfance. Le petit nombre des personnages qui enti'ent dans son action, loin de nuire à l'intérêt de la fable, ne fait(fue le concentrer davantage et finit par relever à une puissance telle, qu'en fermant le livre on trouverait gais et plaisants les plus lugubres romans d'Anne Radcliffe. Bro>An n'emploie pourtant, pour produire ces effets, aucun des arliOces puérils de la sombre muse britannique. La sorcellerie, les trappes souterraines, le bruit des chaînes, Todeur du soufre, les coupes de poison, les reyenants, les vieux châteaux, ne jouent aucun rôle dans ses inventions originales. Tout s'y passe comme chez vous, comme chez votre voisin du rez-de-chaussée ou du premier étage.Telle est l'habileté du romancier américain, que Waller- Scolt lui-même, ce roi absolu du pays de la fiction, cet observateur profond, ce magicien incomparable, cet homme qui a tant de richesses qu'il en pourrait donner à tous nos pauvres hommes de génie, n'a pas

dédaigné de lui emprunter quelques-uns des plus beaux effets des Puritains, de Woodstock , de Redgauntlet, et de quelques autres de ses chefs-d'œuvre. La caverne où se retire Balfour de Burley, l'arbre jeté sur le précipice, la glace dans laquelle Holdenough croit apercevoir l'ombre de son ami, le docteur Rochecliffe ; les pas mystérieux du vieux Redgauntlet sur la tête de Darsie Latimer ; tels sont quelques-unes des inspirations que l'illustre baronnet a puisées dans la lecture des œuvres de Brown. Celui-ci, en effet, bien qu'étonné du succès de son premier livre, ne s'arrêta pas dans la voie qu'il avait choisie. Il fit paraître successivement Ormond, ou le Témoin invisible; Arthur Mervyn, Edgar d Huntly, ou le Somnambule, et enfin divers autres ouvrages qui eurent tous un éclatant succès, môme en Angleterre, où ils ont été réimprimés plusieurs fois, malgré l'aversion du peuple britannique pour les productions httéraires de la colonie émancipée.

Cependant Brown, par ses travaux, s'était acquis une certaine aisance. U avait toujours souhaité d'avoir un intérieur dans lequel il put se délasser des soins pénibles de la vie littéraire. 11 épousa, en 1804, miss Elisabeth Linn, dont il eut plusieurs enfants. Il

apporta dans son ménage le calme d'un homme désabusé et la tendresse d'une âme qui conserverait encore ses illusions. Il était taciturne dans sa maison, mais sa femme ne se plaignit jamais de lui. Il fit son possible pour détourner ses enfants des écueils où l'imagination l'avait entraîné, et sur lesquels il avait manqué de se briser. Il menait d'ailleurs une existence assez douce. Revenu à Philadelphie en 1805, il fonda un Magazine a qui son nom et sa plume valurent une grande popularité. Il concourut aussi à la publication de quelques journaux politiques. Il imprima à ces journaux une direction grave comme son caractère, religieuse comme son cœur.

C'est au milieu de ces travaux et de ce bonheur domestique que la mort , qui l'avait respecté assez longtemps, vint le surprendre. Sa maladie le mmait sourdement. Ses veilles laborieuses en hâtèrent les progrès invisibles. Bientôt il cracha le sang. Son médecin lui conseilla d'entreprendre un voyage sous un climat plus doux ; mais Brovtn qui, pendant sa jeunesse, avait fait tant de projets de voyages, avait pris racine au seuil de sa maison. Il ne voulait quitter ni sa femme ni ses enfants. En fait de voyages, il se bornait à parcourir dans son fauteuil les champs illuuités

de la pensée. On le décida à grand'peine à faire un tour dans le New-Yorck et le New-Jersey ; mais il se pressa de revenir, comme un oiseau qui vient expirer dans son nid.

Nous empruntons à un recueil justement estimé en France, la Revue britannique, le récit des derniers moments du romancier. 11 fera voir que Brown a conservé jusqu'à la fin de ses jours une tendance marquée vers l'illuminisme, tendance dont une forte éducation avait pu arrêter les déplorables effets, et qu'il a si admirablement combattus dans la Voix mystérieuse :

« Au mois de novembre i 809, un violent point de côté, suivi de souffrances aiguës, l'avertit que le terme de sa vie était plus prochain qu'on ne l'avait cru. Sa résignation fut parfaite, bien qu'il ne conservât aucune des illusions qui souvent accompagnent le mal dont il était atteint. Ce qu'il ressentait, en parlant de son « départ et du temps où il serait endormi, » était plutôt un regiet mélancolique des autres qu'une terreur ou une affliction sur sa propre destinée. Brown avait beaucoup vécu par la pensée ; il se méfiait de lui-même et de la vie. Sa subtile analyse des passions humaines lui en avait de bonne

heure révélé le néant. Aussi se regardait-il finir avec un sang-froid extraordinaire.

« Un jour, assis sur son lit, il fit ouvrir les croisées de son appartement, et se prit à contempler le ciel, priant ceux qui l'entouraient de ne pas élever la voix jusqu'à ce qu'il parlât lui-même. Après quelques moments passés dans cette espèce d'extase, il se tourna vers sa femme et lui dit : « Lorsque je vous ai demandé un moment de silence, ma chère amie, je ressentais au dedans de moi une sorte de sublime ivresse qui jusqu'à présent m'était inconnue. Je n'ai pas voulu en perdre un seul transport. N'oubliez pas ceci, je vous prie. »

Ce furent presque ses dernières paroles, et il resta ainsi fidèle jusqu'à ce moment suprême à ses habitudes d'observations psychologiques, étudiant au dedans de lui-même les mystérieux phénomènes de la nature morale.

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