CHAPITRE PREMIER
Tous ceux que nous voyons par des efforts énergique! tendre vers le but qu'ils se sont proposé peuvent compter snx l'intérêt de leurs semblables, soit qu'on blâme ou qu'on approuve ce but; mais, dès qu'il est atteint, nous détournons les yeux; tout ce qui est terminé et réglé ne peut plus captiver l'attention, surtout si nous avons déjà nousmêmes prédit à l'entreprise une fâcheuse issue.
Nous épargnerons donc à nos lecteurs la description des tortures que subit notre malheureux héros lorsqu'il vit ses espérances et ses vœux renversés d'une façon aussi inattendue.Nous sauterons plutôt quelques années, et nous le reprendrons au moment où nous pourrons espérer le retrouver dans une autre sphère de bonheur et d'activité, en comblant toutefois cette lacune par le récit succinct des principaux événements nécessaires à l'intelligence de son histoire.
La pesle et la fièvre maligne ont plus de force quand elles sévissent sur un corps robuste et sain; aussi le pauvre Wilbelm, accablé par un pareil malheur,vit-il tout son être bouleversé en un instant. Quand un incendie réel se mêle à un brillant feu d'artiûce, les pièces, savamment
préparées et disposées suivant un certain plan, éclatent et sifflent en se croisant sans ordre, de même l'espérance et le bonheur, la joie et la volupté, la réalité et les illusions s'anéantirent à la fois dans le cœur de notre malheureux héros. Dans ces moments de désolation, l'ami qui vole au secours de la victime reste immobile d'effroi, et pour la victime, le plus grand bonheur qui puisse lui arriver, c'est de perdre tout sentiment.
Puis vinrent les jours de douleur amère, toujours renouvelée, volontairement ravivée : ceux-là aussi peuvent être considérés comme une grâce de la nature. Dans ces heures, Wilhelm n'avait pas entièrement perdu sa bienaimée ; sa douleur consistait en des essais infatigablement renouvelés de retenir le bonheur qui fuyait son âme, d'en ressaisir la possibilité dans son imagination, d'opérer comme une courte résurrection des joies à tout jamais perdues : c'est ainsi qu'on ne considère pas comme absolument mort un corps décomposé, tant que les forces, qui essayent en vain d'agir selon leur destination première, tra- Taillent à la destruction des organes qu'elles animaient naguère ; ce n'est que lorsque les parties se sont réciproquement détruites, lorsque nous voyons le tout réduit en une poussière indifférente, c'est alors seulement que s'élève en nous le misérable et vide sentiment de la mort, que peut seul ranimer le souffle de l'Eternel.
Dans un cœur si neuf, si entier, si aimant, il y avait beaucoup à déchirer, à renverser, à détruire, et la force réparatrice de la jeunesse fournissait, donnait à la douleur un nouvel aliment et une nouvelle vivacité. Le coup avait frappé son être tout entier à la racine ; et Werner, son confident par nécessité, saisit avec ardeur le fer et le feu pour combattre jusque dans le plus intime recoin
de la vie la passion détestée, le monstre. L'occasion était si heureuse, les preuves si bien entre ses mains ! combien d'histoires et de récits sut-il mettre à profit! Il manœuvra pas à pas avec une telle violence, une telle cruauté, ne laissant pas à son ami le soulagement du moindre mensonge, lui fermant tout refuge où il aurai! pu se sauver du désespoir, que la nature, ne voulant pas laisser périr son favori, le mit aux prises avec une maladie pour lui faire trêve de l'autre côté.
Une fièvre violente, avec son cortège, les médicaments, les transports, les faiblesses ; ajoutez-y les soins de la famille, l'affection des amis d'enfance, qui ne se font bien sentir que dans le besoin et la détresse, furent autant de distractions apportées dans ce changement de situation. Ce ne fut que lorsqu'il se trouva mieux, c'està-dire lorsque ses forces furent épuisées, qu'il put diriger ses yeux épouvantés au fond de l'abîme désastreux de son aride misère, de même qu'on plonge les regards dans le cratère d'un volcan éteint.
Il se faisait à lui-même les plus amers reproches d'avoir eu encore, après une telle perte, un instant de calme, de repos, d'indifférence. Il méprisait son propre cœur, et aspirait aux larmes et aux sanglots pour être soulagé.
Pour les retrouver, il évoquait le souvenir de son bonheur perdu, qu'ilparaitdecouleurs vives et séduisantes; et quand il s'était péniblement élevé à la hauteur suprême, quand il croyait sentir le soleil des jours écoulés ranimer ses membres, réchauffer son sein, il se tournait brusquement vers l'abîme effroyable, repaissait son œil de cette profondeur écrasante, s'y précipitait, et extrayait de la nature ses plus amères souffrances. Par ces incessantes tortures il se déchirait de ses propres mains : car
lajeunesse, si riche en forces intimes, ne sait pas ce qu'elle gaspille, quand à la douleur que cause toujours une perte quelconque elle ajoute des douleurs factices 'omme pour augmenter la valeur et l'importance du bien qu'elle vient de perdre. Au reste, il était tellement convaincu que cette perte était la première et la dernière qu'il éprouverait de sa vie, qu'il repoussait toute consolation tendante lui représenter sa douleur comme pouvant avoir une fin.