‹ Wilheim MeisterChapitre 4 sur 90 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le lendemain matin Wilhelm entra dans Tappartemeiit de sa mère ; elle lui déclara que son père était très-mécontent, et qu'il allait lui défendre d'alîer tous les jours au spectacle.

« J'y vais moi-même très-volontiers, continua-t-elle; mais je maudis maintenant ce plaisir, puisque l'usage immodéré que tu en fais trouble la paix de mon ménage. Ton père ne cesse de me répéter: A quoi cela est-il bon? et peut-on perdre ainsi son temps?

, — Plusieurs fois déjà il m'en a dit autant, et je lui ai

LES ANNÉES D'APPRENTÏSSAGE. il

peut-être répondu avec trop de vivacité; mais, au nom (lu ciel, ma mère, doit-on regarder comme inutile tout ce qui ne remplit pas directement notre bourse et qui ne nous procure pas une possession immédiate ? N'avionsr.ous pas assez de place dans notre vieille maison, el était-il bien nécessaire d'en construire une nouvelle? ]\Ion pète ne consacre-t-il pas annuellement une portion importante des bénéfices de son commerce à décorer nos appartements? Ces tapisseries de soie, ces meubles qu'il il fait venir d'Angleterre, ne sont-ils pas inutiles ? Ne pourrions-nous pas nous satisfaire à moindres frais ? Pour ma part, du moins, j'avoue que ces murs bariolés, ces ljou(iuets de fleurs mille fois reproduits, ces corbeilles, ces guirlandes, m'impressionnent très-désagréablement. 7e les trouve tout au plus convenables pour un rideau du théâtre. Mais qu'il est différent, le sentiment qu'on éprouve lorsqu'on est assis devant un pareil rideau ! l'instant de son lever a beau se faire attendre, on sait qu'il se lèvera et dévoilera à nos yeux cette foule d'objets qui nous amuse, nous éclaire et nous élève.

— Mets-y du moins delamodération; le père veut qu'on lui tienne compagnie le soir ; il prétend que le théâtre te dérange, et en lin de compte, quand il est de mauvaise humeur, c'est moi qui en souffre. Que de fois ne m'a-t-il pas reproché ce maudit théâtre de marionnettes que je vous donnai à la Noël, il y a douze ans, et qui vous a inspiré cegoût désordonné pour le spectacle!

—Ne vous repentez pas de votre soUicitudematernelle, ne maudissez pas ce théâtre de marionnettes ; je lui dois les premiers moments de bonheur que j'aie goûtés dans cette nouvelle maison si vide pour moi. Je me souviens encore de l'émotion singulière qui m'oppressait lorsque, après que nous eûmes reçu nos cadeaux ordinaires, I'oq

Dous fit asseoir devant une porte qui communiquait à une autre chambre.Elle s'ouvrit ; mais ce n'était plus pour nous livrer passage, car dans son embrasure s'élevait un por tail couvert d'un voile mystérieux. Nous l'admirâmes ub instant de loin, et nous éprouvâmes le vif désir de voir de près l'objet étincelant que nous cachait cette enveloppe à demi transparente. L'on désigna à chacun de nous la place qu'il devait occuper, et on nous ordonna d'attendre avec patience. Tout lemonde s'assit et resta tranquille. Bientôt un coup de sifflet se fit entendre, le voile se leva et découvrit l'intérieur d'un temple. Le rouge était la couleur dominante de cette décoration. Le grand prêtreSamuelentra en scène avec Jonathan; les inflexions bizarres de leurs voix me parurent extrêmement vénérables. Saûl vint à son tour exprimer l'embarras où le jetait l'impertinence du guerrier colossal qui venait de le défier lui et les siens. Que j'étais content lorsque je vis arriver en sautillant le fils d'Isaï, à la taille de nain, sa panetière sur l'épaule, sa houlette d'une main et sa fronde de l'autre ! Que j'étais heureux lorsque je l'entendis dire à Satil : — Très-grand et très-puissant seigneur et roi, que personne ne se décourage par rapporta ce défi. Si Votre Majeslédaignemelepermettre, j'irai trou, ver le formidable géant et je le provoquerai à mon tour. « C'était la fin du premier acte. Nous brûlions tous du désir d'apprendre ce qui en adviendrait, et la musique qui remplissait les entr'actes nous paraissait interminable. Le rideau se releva enfin ; David voua la chair du Philistin aux oiseaux de proie et aux bêtes féroces; le Philistin blasphémait et frappait la terre des deux pieds ; mais il n'en finit pas moins par tomber comme une bûche, et donna ainsi à l'ensemble de l'action un dénoùment magnifique. Tandis que les vierges chantaient : « Saiil a défait

« mille ennemis, David en a défait dix mille : « qu'on portait la tête du géant devant le petit vainqueur, et qu'on le fiançait à la charmante fille du roi, un regret traversait ma joie ; c'était de voir cet heureux prince affligé d'une taille de nain ; car, en représentant ces deux personnages, on avait exagéré les idées reçues sur la grandeur de Goliath et la petitesse de David, Je vous en prie, dites-moi ce que sont devenues ces marionnettes. J'ai promis de les montrer à un ami qui s'est beaucoup amusé au récit que je lui ai fait de ce jeu de mon enfance.

— Je ne m'étonne pas du vif souvenir que tu en as conservé, répondit la mère, car tu y as toujours pris le plus grand intérêt ; tu as même été jusqu'à me voler le petit livre qui contient la pièce, que tu as apprise par cœur. Je ne m'aperçus de ce larcin que le soir où tu pétrissais un David et un Goliath en cire, et qu'après les avoir fait pérorer en face l'un de l'autre, tu donnas au géant un coup qui fit tomber sa tête énorme, que tu attachas avec une grosse épingle enveloppée de cire dans la main de David. Je fus alors si maternellement fière de ta mémoire et de tes discours pathétiques, que je te confiai la direction du petit théâtre... Hélas ! j'étais bien loin de prévoir combien cette vanité me préparait de chagrins 1

— Encore une fois, ma bonne mère, ne vous repentez pas de votre bonté : ce jour-là nous a valu à tous tant de bonheur ! »

Puis il demanda la clef de la chambre où les marionnettes étaient renfermées et s'y rendit aussitôt. A leur aspect, il se sentit un instant transporté à l'époque heureuse où elles lui paraissaient animées, et où il les animait en effet par la vivacité de sa voix et l'agilité de ses doigts. Il les emporta dans sa chambre, où il les cacha soigneusement.

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