‹ Wilheim MeisterChapitre 45 sur 90 · PREMIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

PREMIER CHAPITRE

Laertes se tenait pensif accoudé à la fenêtre et regardait la campagne. Philine traversa doucement la grande salle, s'appuya sur son ami, et le plaisanta sur son air grave.

« Ne ris pas, lui répondit-il, c'est affreux comme le temps passe, comme tout change et finit. Vois : là s'étendait, il y a quelques jours, un heau camp; comme les tentes avaient un air joyeux! quelle animation c'était là dedans! avec quelle vigilance on surveillait tout le canton ! et maintenant tout cela a disparu comme par enchantement. Pendant quelque temps la paille foulée et les trous creusés pour les cuisines en indiqueront encore la trace; puis la charrue détruira ces derniers vestiges, et la présence de milliers de vaillants hommes dans cette contrée ne sera plus qu'un souvenir vague dans la tête de quelques vieilles gens. »

Philine se mil à chanter et ramena son ami dans la salle pour le faire danser, a Puisque nous ne pouvons rattraper le temps une fois qu'il est passé, honoronsle au moins gaiement et gentiment tandis qu'il passe, comme une belle divinité. »

Ils avaient à peine fait quelques tours de danse que madame Méljna traversa la salle. Philine eut la méchanceté de l'inviter à danser et de lui rappeler par là la mauvaise tournure que lui donnait son état de grossesse.

« Si je pouvais, s'écria Philine lorsqu'elle eut tourné le dos, ne plus jamais voir de femme en bon espoir * !

— Elle espère cependant, dit Laertes.

— Mais cela s'habille si mal ! As-tu vu les plis que fait par devant sa robe devenue trop courte, et qui se promènent en éclaireurs lorsqu'elle marche? Klle n'a ni l'adresse ni le goût de se tenir un peu et de dissimuler son état.

— ! Laisse-la faire, dit Laertes, le temps viendra bien à son secours.

— Ce serait bien plus gentil, s'écria Philine, si on n'avait qu'à secouer les arbres pour en faire tomber les enfants. »

Le baron entra, et leur adressa quelques paroles aimables de la part du comte et de la comtesse, qui étaient partis de grand matin, et leur fit quelques cadeaux. Puis il se rendit auprès de Wilhelm qui était occupé de Mignon dans la chambre voisine. L'enfant s'était montrée trèsempressée et très-amicale, elle s'étaitinformée auprès de Wilhelm de ses parents et de ses frères et sœurs, ce qui lui avait rappelé qu'il était de son devoir de donner de ses nouvelles aux siens.

Le baron, en lui transmettant les adieux de Leurs Seigneuries, lui donna l'assurance que le comte avait été fort content de lui, de son jeu, de ses travaux poétiques et de la peine qu'il s'était donnée pour le théâtre. Pour preuve

> Guter Hoffnung jem (proprement, être eu bon espoir) : périphrase qui correspond à notre : être dans une position intéressante. Nous avons dû conserver cette expression, qui amène la réplique de Laertes. (N. du trad.)

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de ces sentiments il tira une bourse dont le riche tissu laissait entre-luire les brillantes couleurs des pièces d'or neuves ; Wilhelm recula d'un pas et refusait la bourse, y Ne considérez ce cadeau, dit le baron, que comme un dédommagement de votre temps, que comme indemnité de vos peines, et non pas comme la récompense de votre talent. Si le talent nous procure un nom honorable et l'affection des hommes, il est juste que nos travaux et nos efforts nous fournissent le moyen de satisfaire à nos besoins, car nous ne sommes par de purs esprits. Si nous étions dans la ville, où l'on trouve ce qu'on veut, cette petite somme se serait traduite en une montre, en un anneau ou en quelque chose d'analogue; je vous remets directement la baguette magique : achetez-vous avec cela le bijou qui vous sera le plus agréable et le plus utile, et gardez-le en souvenir de nous. Mais ayez cette bourse en grand honneur. Les dames l'ont brodée elles-mêmes, et leur intention a été de donner, grâce au contenant, la forme la plus agréable au contenu.

— Excusez, répondit Wilhelm, mon embarras et mon hésitation à accepter ce présent; il met à néant, pour ainsi dire, le peu que j'ai fait et entrave un heureux souvenir. L'argent est une bonne chose lorsqu'on veut en finir avec quelqu'un, et je voudrais ne pas en avoir fini avec le souvenir de votre maison.

— Ce n'est pas le cas, répliqua le baron ; mais, puisque vous êtes si délicat, vous ne voudrez pas que le comte se puisse considérer comme votre débiteur ; c'est un homme qui place son plus grand honneur à être juste et attentionné. Il sait parfaitement quelle peine vous vous êtes donnée et comme vous avez consacré tout votre temps à mettre ses plans à exécution ; il sait que, pour accélérer certains préparatifs, vous n'avez pas épargné

votre propre argent. Oserais-je me représenter devant lui si je ne puis lui donner l'assurance que le témoignage de sa reconnaissance vous a fait plaisir?

— Si je n'avais à penser qu'à moi, si je ne suivais que mes propres sentiments, répondit Wilhelm, je me permettrais de refuser obstinément et malgré tout ce cadeuu,> quelque riche et honorable qu'il soit; mais je ne vous cacherai pas que, s'il me met dans l'embarras, il me tire eu même temps d'un embarras où je me trouvais vis-à-vis des miens, et qui m'a causé maint chagrin secret. Je n'ai pas employé au mieux l'argent comme le temps dont je dois rendre compte ; aujourd'hui la générosité de M. le comte me permet de donner à mes parents la nouvelle du bonheur où m'a amené ce singulier détour. Je sacriQe un devoir sacré à la délicatesse, qui dans de pareilles circonstances nous retient, semblable à une tendre conscience, et, pour reparaître avec assurance aux yeux de mon père, je me résigne à rougir aux vôti-es.

— C'est étrange, répliqua le baron, quel bizarre scrupule on se fait de recevoir de l'argent d'amis et de protecteurs dont on accepterait avec joie et reconnaissance, tout autre cadeau. La nature humaine ne manque pas de pareilles singularités, elle aime à créer et à entretenir des scrupules de ce genre.

— N'en est-il pas de même de tous les points d'honneur? demanda "Wilhelm.

— Eh oui! répondit le baron, et aussi d'autres préjugés ; nous ne voulons pas les extirper de peur d'arracher en même temps quelque plante précieuse; mais je suis heureux de voir quelques personnes sentir qu'il y a des choses au-dessus desquelles on peut et on doit se placer, et je me rappelle toujours avec plaisir l'histoire de ce poëte d'esprit qui avait fait pour le théâtre de la cour

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quelques pièces qui avaient obtenu l'approbation du souverain. « Je veux le récompenser richement, » dit le généreux prince. Od lui demanda si un bijou lui ferait plaisir ou s'il n'aurait pas de scrupule à accepter de l'argent. Le poète, plaisant de sa nature, répondit au chambellan chargé de la commission : «Je vous remercie de tout mon « cœur de votre bonne idée, et comme l'empereur prend « de notre argent tous les jours, je ne vois pas pourquoi «je rougirais d'accepter de l'argent de lui. »

Le baron avait à peine quitté la chambre, que Wilhelm se milà compter la somme qui lui lui arrivait d'une façon si inattendue, et, à son idée, si imméritée. La valeur et la dignité de l'or, qui ne nous devient sensible que dans l'âge mûr, sembla lui apparaître comme par un pressentiment lorsqu'il vit rouler de leur jolie bourse les belles pièces étincelantes. Il fit son compte et trouva, en y comprenant le remboursement que Mélina lui avait promis d'effectuer sur-le-champ, qu'il avait en caisse autant, sinon plus,quc le jour où Philine luiavaitfait demander le premier bouquet. Il considéraitson talentavec unesatisfactionintime, et, avec un léger orgueil, le bonheur qui l'avait guidé et accompagné. Il prit la plume avec confiance pour écrire une lettre qui tirerait sa famille de toute inquiétude et mettrait sous le meilleur jour la conduite qu'il avait menée jusqu'à ce moment. Il évita de donner des détails et enveloppa sous des expressions majestueuses et mystérieuses le récit de ce qui lui était arrivé. Le bon état de sa caisse, le gain qu'il devait à son talent, la faveur des grands, l'affection des femmes, l'extension du cercle de ses connaissances, le perfectionnement de ses facultés physiques et morales, ses espérances pour l'avenir, formaient un si étrange mirage, que la Fata Morgana ellemême n'en eiit pas composé un plus merveilleux.

Dominé par cette heureuse exallation, il poursuivit en lui-même, lorsqu'il eut fermé sa lettre, un long monologue où il récapitulait le contenu de sa missive et se traçait un avenir plein d'activité et d'honneur. L'exemple de tant de nobles guerriers l'avait enCammé, la poésie de Shakspeare lui avait ouvert un nouveau monde, et une ardeur indescriptible avait coulé en lui des lèvres de la belle comtesse. Tout cela ne pouvait pas, ne devait pas rester sans effet.

L'écuyer survint et lui demanda si les malles étaient faites. Malheureusement personne, à l'exception de Mélina, n'y avait encore pensé, et il fallait décamper promptement. Le comte avait promis de faire transporter la troupe à quelques journées de là; les chevaux étaient prêts et l'on ne pouvait s'en passer plus longtemps. Wilbelm demanda sa malle; madame Mélina se l'était appropriée à son usage; il réclama son argent, M. Mélina l'avait soigneusement emballé au fond de sa grande caisse. Philine lui dit: «J'ai encore de la place dans la mienne. » Elle y mit les habits de Wilhelm et ordonna à Mignon de porter le reste. Wilhelm, bien malgré lui, dut accepter cet arrangement.

Tandis qu'on emballait et qu'on faisait les préparatifs, Mélina dit : « Cela me déplaît de voirque nous voyageons comme des danseurs de corde et des charlatans; je désirerais que Mignon prit des habits de femme et que le harpiste se fit bien vite raser la barbe. » Mignon se serra contre Wilhelm et lui dit avec vivacité : «Je suis ton enfant, je ne veux pas être une fllle ! » Le vieillard se tut, et Philine fit quelques observations plaisantes sur l'originalité du comte /eur protecteur : « Si le harpiste "je coupe la barbe, dit-elle, il faut qu'il la couse soigneusement sur un ruban, et qu'il la garde pour se l'appliquer si par ha-

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sard il rencontre le comte quelque part dans le monde; car c'est cette barbe qui lui a conquis la faveur de ce seigneur. »

Comme on la pressait de donner des éclaircissements sur cette singulière révélation, elle l'expliqua de la façon suivante: « Le comte croit que l'illusion gagne beaucoup lorsque l'acteur continue son rôle et soutient son personnage dans la vie habituelle ; c'est pour cela qu'il estimait tant le pédant, et il trouvait fort judicieux de la part du harpiste de porter sa fausse barbe non-seulement le soir en scène, mais aussi pendant le jour : l'air naturel de ce déguisement lui plaisait fort. » -

Tandis que les autres plaisantaient de cette erreur du comte et de ses idées singulières, le harpiste tiraWillielra à part, prit congé de lui et le pria, les larmes aux yeux, de le laisser partir à l'instant. Wilbelm chercha à le persuader et lui assura qu'il le défendrait contre tous, qu'on ne lui toucherait pas un poil de sa barbe et qu'on y porterait encore moins le rasoir s'il s'y opposait.

Le vieillard était fort ému; un feu étrange brillait dans ses yeux. « Ce n'est pas cela ce qui me chasse, s'écria-t-il; depuis longtemps je me reproche secrètement de rester auprès de vous. Je ne devrais m'arrêter nulle part ; car le malheur me poursuit et frappe ceux qui s'associent à moi. Vous avez tout à craindie, si vous ne me laissez pas partir; mais ne m'interrogez pas, je ne m'appartiens pas, je ne puis pas rester.

— A qui appartiens -tu donc? qui peut exercer sur toi un pareil empire ?

— Mon maître, abandonnez-moi à mon horrible secret et rendez-moi ma liberté. La vengeance qui me poursuit n'est pas d'un juge terrestre; j'obéis à une fatalité implacable; je ne puis pas rester, et je ne le dois pas!

— Je ne peux pas l'abandonner dans l'état où je te vois.

— Ce serait une trahison, mon bienfaiteur, que d'hésiter. Je suis en sûreté près de vous, mais vous êtes en péril. Vous ne savez pas qui vous traînez après vous ; je suis coupable, mais plus malheureux que coupable. Ma présence effraye le bonheur, et une bonne action est anéantie lorsque j'y suis mêlé. Je devrais être fugitif et errant, pour que mon mauvais génie ne puisse me rejoindre ; car il ne me suit que lentement et ne se montre qu'au moment où je repose ma tête pour m'endormir. Je ne peux mieux vous témoigner ma reconnaissance qu'en vous abandonnant.

— Homme étrange! tu ne peux pas plus m'ôter ma confiance en toi que l'espoir de te voir heureux. Je ne veux pas pénétrer les secrets de ta superstition ; mais si tu vis dans la crainte de présages et de dénoïiments extraordinaires, je te dirai, pour te consoler et pour t'en- Cûurager : associe-toi à mon bonheur, et nous verrons qui des deux est le plus fort de ton noir ou de mon blanc génie! »

Wilhelm saisit cette occasion pour lui dire mainte chose consolante; car depuis quelque temps déjà il avait cru reconnaître dans son compagnon un homme sur lequel le hasard ou la Providence avaient mis le poids d'un grand crime, dont il traînait le remords partout derrière lui. Peu de jours auparavant, Wilhelm avait écouté ses chants et y avait remarqué ce passage :

Pour lui l'i'clat du soleil levant colore De flammes le pur horizon, Et au-dessus de sa tète criminelle se brise En morceaux le bil édifice de l'univers.

Quoi que dit le vieill?M. Wilhelm avait toujours à lui

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opposer un argument plus fort; il lui fit voir chaque chose du bon côté et parla avec tant de persuasion, de cœur, d'une façon si consolante, que le vieillard parut renaître et renoncer à sa boutade.

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