‹ Wilheim MeisterChapitre 47 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Willielra, voyant la société en si bonne disposition, espéra pouvoir aussi s'entretenir avec elle du mérite poétique des pièces, a Ce n'estpasassez, leur dit-il lorsque, Ir lendemain, iUse retrouvèrent réunis, que l'acteur par-

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coure superBciellement une pièce, la juge d'après une pi'emiôre impression et la déclare, avant toute épreuve, de son goût ou contre son goût. Gela est permis au spectateur qui veut être ému et intéressé, mais qui ne tient pas à juger. L'acteur, au contraire, doit pouvoir rendre compte de la pièce, et donner les raisons de son blâme ou de son approbation; et comment le fera-t-il, s"il ne sait pas entrer dans l'esprit, dans les vues de son auteur? J'ai éprouvé si vivement par moi-môme, ces jours derniers, quelle faute c'est de juger une pièce d'après un rôle, de ne considérer le rôle qu'en lui-même et non par rapport avec la pièce, je l'ai si vivement éprouvé, que je vais vous citer cet exemple, si vous voulez bien me prêter une oreille attentive.

(( Vous connaissez l'incomparable Hamlet de Shakespeare, par lalecture qui vous a fait tant de plaisir au château. Nous nous étions proposé de le jouer, et je m'étais chargé, sans savoir ce que je faisais, du rôle du prince; je croyais l'étudier en apprenant par cœur les passages principaux, les monologues et les endroits où la force d'âme, l'élévation d'esprit, la passion, ont une libre carrièi'e, où l'âme émue s'exprime dans des mots pathétiques.

(c Je croyais entrer parfaitement dans l'esprit du rôle en me chargeant moi-même du poids de cette profonde mélancolie, et en cherchant, sous cette impression, à poursuivre mon modèle à travers l'étrange labyrinthe de ses boutades et de ses singularités. C'est ainsi que j'apprenais, ainsi que j'étudiais, et je m'imaginais peu à peu ne plus faire qu'un avec mon héros.

« Mais plus j'avançais, plus il me devenait difficile de me représenter Tenserable du tout; à la fin il me sembla îue cela était presque impossible. Je lus alors la pièce

tout d'un trait ; là encore beaucoup de choses me parurent inadmissibles : c'étaient tantôt lescaractères, tantôt le langage qui se contredisaient, et je désespérais presque de trouver le ton qui me permettrait de rendre mon rôle avet ses déviations et ses nuances. Je me fatiguai longtemps en vain dans ce labyrinthe, jusqu'au moment où je crus être enfin amené près de mon but par une voie toute différente.

« Je recherchai toutes les traces du caractère d'Hamlet pendant sa jeunesse, avant la mort de son père ; j'observai comment, indépendamment de cette triste circonstance, indépendamment des effroyables événements qu'elle amène, s'était comporté cet intéressant jeune homme, et ce qu'il serait peut-être devenu sans ce malheur.

« La royale fleur, si tendre, et de si noble race, croissait sous l'influence immédiate de la majesté; l'idée du droit et de la dignité souveraine, le sentiment du bien et de l'équitable, la conscience de sa haute naissance, se développaient simultanément en lui. C'était un prince ; né prince, il désirait régner, seulement pour que l'homme de bien fût libre d'être bon. D'un extérieur agréable, d'une nature d'élite, d'un cœur compatissant, il devait devenir le modèle de lajeunesse et les délices du monde.

« Sans qu'il eût de passion dominante, son amour pour Ophélie était un secret pressentiment de plus doux besoins; son goût pour les exercices chevaleresques n'était pas inné, il avait besoin d'être excité par les éloges donnés à un rival. Comme il était pur, il comprenait la loyauté, et savait apprécier le repos que goûte un cœur sincère dans le sein d'un ami. Il avait appris jusqu'à un certain point à reconnaître et à estimer le bon et le beau dans les sciences et les arts; le mauvais goût lui repu-

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gnait, et, dans cette âme délicate, la haine ne pouvait germer; il en avait assez cependant pour môftriser les courtisans faux et changeants, et les jouer plaisamment. Il avait de l'abandon dans ses manières, de la simplicité dans sa conduite, et, sans se plaire dans l'oisiveté^ il ne recherchait pas le travail. Il semblait continuer à la cour l'existence peu laborieuse de l'université. Sa gaieté venait plutôt de son humeur que de son cœur : c'était un bon camarade, facile, discret, prudent. Il savait oublier et pardonner une offense; mais il lui était impossible de s'accorder avec quiconque franchissait les bornes du juste, du bien et du convenable.

« Si nous relisons la pièce ensemble, vous pourrez juger si je suis dans la bonne voie. J'espère du moins justifier mon opinion par plusieurs passages. »

On applaudit énergiquement à cette peinture ; on crut prévoir que désormais la conduite d'Hamlet s'expliquerait parfaitement. On apprécia beaucoup cette manière d'entrer dans l'esprit de l'auteur ; chacun fit le projet d'étudier dans ce seus une pièce quelconque, et de développer la pensée de l'écrivain.

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