CHAPITRE PREMIER
A ses deux blessures à peine guéries Wilhelm en avait donc une troisième à ajouter, qui ne lui était pas moins incommode : Aurélie ne voulut point permettre qu'il fit
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venir un chirurgien; elle le pansait ellc-mômc, entremêlant celte opération de discours étranges, de cérémonies et de sentences, le mettant de la sorte dans une fort pénible situation. Ce n'était pas du reste lui seul, mais toutes les autres personnes de son entourage qui avaient à souffrir de son inquiétude et de ses singularités ; mais nul n'y était plus exposé que le petit Félix. Cet enfant pétulant supportait impatiemment cette pression, et se montrait d'autant plus impertinent qu'elle le réprimandait et le redressait davantage.
Ce garçon se plaisait à certaines singularités que l'on appelle habituellement mauvaises manières, et qu'elle n'entendait en aucune façon lui passer. Par exemple, il buvait plus volontiers à la bouteille que dans un verre et les mets lui plaisaient visiblement davantage lorsqu'il les puisait au plat que lorsqu'on les posait sur son assiette. De pareils procédés n'étaient pas tolérés, et, lorsqu'il laissaitles portes ouvertes ou les battait, lorsque, sur un ordre donné, il restait en place ou s'enfuyait brusquement, il lui fallait écouter une longue réprimande sans qu'il en restât aucune trace et amélioration : tout au contraire, son affection pour Aurélie paraissait s'effacer de jour en jour ; il n'y avait rien de tendre dans sa voix lorsqu'il lui disait « Mère. » Au contraire il était passionné pour sa vieille nourrice, qui lui permettait toutes ses volontés.
Mais celle-ci était devenue si malade depuis quelque temps, qu'on avait dû la transporter dans une chambre tranquille hors de la maison, et Félix se serait trouvé absolument seul si Mignon ne lui était apparue comme un un ange tutélaire. Ces deux enfants s'amusaient trèsgentiment tous deux ; elle lui apprenait de petits Lieder^ et lui,qui possédait une excellente mémoire, les récitait
au grand étonnementdes auditeurs. Elle voulut aussi lui expliquer les cartes géographiques qu'elle étudiait toujours, mais pas précisément selon la meilleure méthode. (Ce qui l'intéressait le plus particulièrement dans les pays, c'était de savoir s'ils étaient froids ou chauds. Elle savait fort bien rendre compte des pôles, des effroyables glaces qu'on y rencontre et de la chaleur qui s'accroît à mesure que l'on s'en éloigne. Lorsque quelqu'un voyageait, elle ne lui demandait qu'une seule chose, s'il allait vers le nord ou le sud, et elle s'efforçait à trouver son itinéraire sur ses petites cartes. C'était surtout lorsque Wilhelm parlait de voyages qu'elle se montrait attentive, et elle semblait toujours chagrine dès que la conversation passait à un autre sujet. On ne pouvait lui persuader d'apprendre un rôle ou même d'aller au théâtre lorsqu'on y jouait; mais, par contre, elle apprenait volontiers par cœur des odes et des Lieder et excitait la surprise générale lorsque, sans préparation et à l'improviste, elle déclamait quelque morceau de ce genre de la façon la plus sérieuse et la plus solennelle.
Série, qui était habitué à observer chaque trace d'un talent en germe, chercha à l'encourager; mais ce qui surtout la lui faisait aimer était son chant gracieux, Tarie, quelquefois même gai; c'est de cette façon que le harpiste avait également gagné sa faveur.
Serlo, sans avoir lui-même le génie de la musique, sans jouer d'aucun instrument, savait en apprécier la haute valeur ; il cherchait à se procurer le plus souvent possible cette jouissance, à laquelle aucune autre n'est comparable. Il y avait une fois par semaine concert chez lui, et, grâce à Mignon, au harpiste et à Laertes, ]u\ était assez fort sur le violon, il s'était formé un petit orchestre de chambre assez original.
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Il disait habituellement : « L'homme est si disposé à s'adonner aux cboses vulgaires, l'esprit et les sens s'êmoussent si facilement à l'endroit des impressions du beau et du parfait, qu'on doit entretenir en soi, par tous les moyens, la faculté de les sentir. Personne ne peut s'abstenir entièrement de ces jouissances, et ce n'est que par le manque d'habitude de goûter de belles choses que beaucoup de gens prennent du plaisir à des niaiseries ou à des absurdités, pourvu qu'elles soient nouvelles. On devrait, ajoutait-il, entendre tous les jours un petit Lied^ lire une bonne pièce de vers, voir un excellent tableau, et, si cela était possible, dire quelques phrases raisonnables. »
Avec ces dispositions, qui étaient en quelque sorte naturelles à Serlo, les personnes qui l'entouraient ne pouvaient manquer de se divertir agréablement. Au milieu de cette aimable existence, on apporta un jour à Wilhelm une lettre cachetée de noir. Le cachet de Werner présageait une triste nouvelle, et son effroi fut grand lorsqu'il y lut, annoncée en peu de mots, la nouvelle de la mort de son père. Il avait quitté ce monde à la suite d'une courte et soudaine maladie, et laissé les affaires de sa famille parfaitement en ordre.
Cette nouvelle inattendue blessa profondément Wilhelm. Il sentit alors combien on néglige souvent ses amis et ses proches tant qu'ils jouissent avec nous de la demeure terrestre, et comme on regrette son indifférence alors que ces liens sont rompus, au moins pour cette fois; ce qui put adoucir la douleur qu'il éprouva de la mort subite de ce brave homme fut l'idée qu'il avait peu aimé dans ce monde et la persuasion qu'il y avait peu jour.
Les pensées de Wiltielm se tournèrent bientôt sur ses
propres affaires, et il ne Je fit pas sans une certaine inquiétude. L'homme ne peut se trouver dans une position plus dangereuse que lorsque des circonstances extérieures viennent apporter une grande perturbation dans sa situation, sans que sa manière de penser et de sentir y soit préparée. C'est alors un cliangement sans cliaugement, et la contradiction se marque d'autant plus que l'homme s'aperçoit moins qu'il n'est p.oint encore assimilé à son nouvel état.
Wilhelm se voyait libre dans un moment où il n'était pas encore d'accord avec lui-même. Ses principes étaient nobles, ses vues pures, et ses projets paraissent fort admissibles. Il pouvait s'avouer cela à lui-même en toute confiance; mais il avait eu assez l'occasion de remarquer que l'expérience lui manquait, et par suite il accordait une valeur exagérée à l'expérience des autres et aux résultats qu'ils en déduisaient avec conviction, ce qui l'enfonçait de plus en plus dans l'erreur. Ce qui lui manquait, il crut pouvoir l'acquérir tout d'un coup en se mettant à retenir et à recueillir tout ce qu'il rencontrerait de remarquable dans les livres ou la conversation. Il transcrivit de la sorte les réflexions et les idées d'autrui et les siennes propres, môme des conversations entières qui l'avaient intéressé; malheureusement, par ce procédé il fixait le faux comme le vrai, s'attachait trop longtemps à une idée isolée, on pourrait dire à une sentence, et perdait sa manière propre d'agir et de penser à force de tourner en satellite autour des clartés étrangères. L'amertume d'Aurélie et la froide désillusion de Laertes égarèrent trop souvent son jugement; mais personne ne lui avait été plus nuisible que Jarno, homme dont la lumineuse raison appliquait toujours un jugement impartial et sévère aux événements présents, mais qui avnit le défaut de formuler
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ses jugements particuliers d'une manière générale, tandis que les arrêts de la raison n'ont de valeur que pour une seule fois et pour une espèce déterminée, et deviennent faux si on les applique au cas le plus voisin.
AinsiWilhelm,en cherchant à se mettre d'accord avec lui-même, s'éloignait de plus en plus de ce salutaire accord; et, grâce à ce désordre, il fut d'autant plus facile à ses passions d'utiliser à leur profit tous ces préparatifs et l'abuser de plus en plus sur ce qu'il avait à faire.
Serlo tourna à son avantage la nouvelle funèbre; en effet, il avait chaque jour plus de raison de chercher à réorganiser son théâtre. Il lui fallait où renouveler ses anciens engagements, ce dont il n'avait guère envie, la plupart des comédiens qui se considéraient comme indispensables devenant de plus en plus insupportables, ou bien, ce qui lui souriait davantage, donner à la troupe une figure toute nouvelle.
Sans opérer directement de pression sur Wilhelm, il suscita Aurélie et Philine : les autres comédiens, qui aspiraient après un engagement, ne laissaient pour ainsi dire pas de repos à notre ami, de sorte qu'il se trouva fort embarrassé et forcé de se décider. Qui aurait pensé qu'une lettre de Werner, écrite dans un sens entièrement opposé, dût l'amener à prendre enfin une résolution ? En supprimant les préliminaires, nous allons donner cette lettre presque textuellement. .