‹ Wilheim MeisterChapitre 71 sur 90 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Un soir la société discutait sur cette question, à savoir, lequel du roman ou du drame méritaitla préférence. Serlo prétendait que c'était là une discussion inutile et fausse, que les deux pouvaient exceller dans leur genre, pourvu

qu'ils se maintinssent dans les limites de leur essence.

« Je ne suis même pas encore bien éclairé là-dessus, répondit Willielm.

— Et qui donc l'est ? dit Serlo ; la chose vaudrait cependant la peine qu'on l'approfondit. »

Ils parlèrent longtemps ; voici quel fut à peu près le résultat de leur entretien :

Dans le roman , comme dans le drame, nous voyons la nature et l'action humaine. Les différences entre ces deux genres ne consistent pas seulement dans cette forme extérieure, que chez l'un les personnages parlent et chez l'autre on raconte habituellement ce qu'ils font. Beaucoup de drames ne sont malheureusement que des romans dialogues, et il ne serait pas impossible de réduire un drame en lettres.

Dans le roman, ce sont surtout des sentiments et des événements qui doivent être représentés ; dans le drame, ce sont des caractères et de l'action. Le roman doit marcher lentement ; les sentiments du principal personnage doivent, par un moyen quelconque, suspendre l'acheminement du tout vers la conclusion. Le drame doit courir, et le caractère du principal personnage tendre vers le déiioûment et rencontrer les obstacles. Le héros de roman doit être passif, ou au moins ne pas être actif à un haut degré; au héros dramatique on demande de l'effet et de l'action. Grandison, Clarisse, Paméla, le vicaire de Wackefield, Tom Jones lui-même, sont des personnages sinon passifs, du moins ralentissants, et tous les événements se modèlent en quelque sortesur leurs sentiments. Dans le drame rien ne se modèle sur le héros, tout lui résiste ; il écarte et déblaye les obstacles qui se trouvent sur sa route, ou s'y soumet.

On convint aussi qu'on peut accorder au hasard sa part

dans le roman, mais qu'il doit toujours se plier et se laisser guider par les sentiments des personnages, tandis que la fatalité qui pousse les hommes, sans leur coopération, vers une catastrophe imprévue au moyen de circonstances extérieures et incohérentes, ne se place que dans le drame ; que le hasard peut bien amener des situations pathétiques, mais jamais tragiques ; la fatalité doit au contraire être toujours terrible, et atteint le comble du tragique lorsqu'elle confond dans un funeste pêle-mêledes actes coupables et innocents, indépendants les uns des autres.

Ces considérations les ramenèrent à l'admirable Hamlet et aux singularités de cette pièce. Le héros, disait-on, n'a proprement que des sentiments ; les événements le portent, et c'est pour cela que la pièce présente quelque chose du développement du roman ; mais comme c'est la fatalité qui dessine le plan, que la pièce naît d'un acte terrible, et que le héros est toujours poussé en avant vers un acte terrible, elle est éminemment tragique, et ne souffre d'autre dénoûment qu'un dénoûment tragique.

La lecture des rôles allaitavoir lieu, et Wilhelm la considérait comme une solennité. Il avait collationné d'avance tous les manuscrits, aQn qu'il ne pût y avoir de ce côté aucune hésitation. Tous les acteurs étaient familiarisés avec la pièce, et, avant de commencer, il se borna à essayer de leur faire sentir l'importance d'une pareille lecture. De même qu'on demande à un musicien de pouvoir, jusqu'à un certain point, jouer à première vue, de même tout acteur, tout homme instruit même, doit s'exercer à lire à première vue, à s'approprier le caractère d'un drame, d'un poëme, d'une histoire, pour l'exposer avec facilité. Apprendre par cœur ne sert de rien, si l'acteur n'est pas préalablement bien entré dans l'esprit etle sens d'un bon écrivain ; la lettre ne produira rien

LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. 35i

Serlo assura qu'il passerait beaucoup dans les autres répétitions et même dans la répélion générale, si la lecture des rôles était satisfaisante ; « car habituellement» dit-il, rien n'est plus bouffon que d'entendre des comédiens parler d'étudier; cela me rappelle les francs-maçons qui parlent toujours de leurs travaux. »

La lecture marcha à souhait, et l'on peut dire que la réputation et le succès de la troupe provinrent de ces quelques heures bien employées.

« Vous avez bien fait, mon ami, dit Serlo à Wilhelna lorsqu'ils se trouvèrent seuls, d'avoir parlé si sérieusement à nos camarades, quoique je criiignisse en môme temps que vous eussiez de la peine à satisfaire vos désirs.

— Comment cela? répondit Wilhelm.

— J'ai remarqué, dit Serlo, qu'autant il est aisé d'émouvoir l'imagination des hommes, de leur raconter des histoires qu'ils écoutent avec plaisir, autant il est rare de trouver chez eux une imagination productive. Gela saute aux yeux, chez les comédiens. Chacun d'eux est ravi de prendre un rôle brillant et honorable ; mais ils font rarement plus que de se mettre complaisamment à la place du héros, sans se soucier le moins du monde de savoir si personne le prendra pour tel. Saisir avec vivacité ce à quoi l'auteur a pensé en écrivant sa pièce, ce qu'on doit abandonner de son individualité pour remplir exactement un rôle ; comment, en se persuadant soi-même qu'on est un autre homme, on amène également le spectateur à se le persuader ; comment, par l'intime vérité et la puissance du jeu, on transforme ces planches en tCwiple, ces cartons en forêts; cela est donné à bien peu. Cette force intime de l'esprit, qui seule donne le change au spectateur; cette vérité fictive, qui seule produit de l'effet par laquelle on arrive à l'illusion, qui en a la moindre idée?

35a WILHELM MEISTER.

« Ne nous préoccupons pas trop de l'esprit et du seatiraent. Le moyen le plus sûr est d'expliquer simplement à nos amis le sens de la lettre et de leur ouvrir l'intelligence. Celui qui a des dispositions va lui-même au-devant de l'expression intelligente et qui produira l'effet ; celui qui n'en a pas, celui-là du moins ne jouera et ne débitera pas complètement faux. Mais je n'ai jamais trouvé chez les acteurs, comme ailleurs, de plus détestable présomption que la prétention à l'esprit, avant de savoir lire couramment! »

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