CHAPITRE XVI
L'absence dePbiline ne fitgrande sensation ni au théâtre ni dans le public. Elle montrait en tout peu de sérieux; les femmes la détestaient généralement et les hommes auraient mieux aimé la voir en tête à tête qu'au théâtre ; de sorte que son beau et heureux talent se trouvait ainsi perdu. Les autres membres de la troupe redoublèrent de zèle ; madame Mélina surtout se distingua par son application et son attention. Elle continua à se conformer aux maximes de Wilbeim, se dirigeasuivant sa théorie et son exemple et arriva à donner à ses manières un je ne sais quoi qui la rendait plus intéressante. Elle posséda bientôt un jeu plus juste; elle prit complètement le ton naturel de la conversation, et jusqu'à un certain point celui du sen timent. Elle sut se faire à l'humeur de Serlo, étudia le chant pour lui complaire et fit des progrès assez rapides pour pouvoir se rendre fort agréable en société.
L'arrivée de quelques nouveaux comédiens mitla troupe
au grand complet, et comme Wilhelm et Serlo agissaient chacun à sa manière, l'un appuyant dans chaque pièce sur le sens et le ton de l'ensemble, l'autre travaillant consciencieusement les parties isolées, un zèle louable animait les acteurs, et le public s'intéressait vivement à eux.
« Nous sommes dans une bonne voie, dit un jourSerlo, et, si nous continuons, le public y sera aussi bientôt. On peut facilement abuser les hommes par des spectacles insensés et grossiers; mais exposez-leur d'une façon intéressante ce qui est raisonnable et convenable, ils seront certainement captivés.
(( Ce qui fait le principal défaut de notre scène, et ce à quoi ne réfléchissent ni acteurs ni spectateurs, c'est que l'ensemble y est toujours bigarré, et qu'on n'y trouve nulle part une limite où l'on puisse baser son jugement. Je ne vois pas que ce soit un avantage d'avoir développé notre théâtre au point d'en faire une représentation indéfinie de la nature ; mais maintenant ni directeurs ni acteurs ne peuvent se réduire, à moins que le goût de la nature ne trace lui-même dans la suite le cercle qu'on ne devra pas franchir. Une bonne société n'existe que sous certaines conditions, il en est de môme d'un bon théâtre. Certaines manières, certaines expressions, des objets, des façons d'agir, doivent être exclus. Pour mettre sa maison en ordre, on n'en est pas plus pauvre. »
Ils étaient là-dessus plus ou moins d'accord, Wilhelm et la majorité tenaient pour le théâtre anglais, Serlo et quelques autres pour le théâtre français.
On était convenu de parcourir les pièces les plus célèbres des deux théâtres, pendant les heures de loisir qui ne manquent malheureusement pas aux comédiens, et d'observer ce qu'il s'y trouverait de meilleur et de plus digne d'être imité. On lut d'abord quelques pièces fran-
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çaises. Dès que commençait la lecture, Aurélie s'éloignait. Les premières fois on la crut malade; mais un jour Wilhelm, que cela avait frappé, lui demanda l'explication de sa conduite.
« Je n'assisterai jamais à une lecture de ce genre, ditelle, comment pourrais-je écouter, tandis que mon cœur est déchiré?ju hais la langue française de toute mon âme.
— Gomment peut-on être l'ennemi d'une langue à laquelle on doit en grande partie son éducation, et à laquelle nous avons encore beaucoup à demander avant d'avoir donné une forme convenable à notre individu?
— Ce n'est pas une prévention, répondit Aurélie; une malheureuse impression, un souvenir odieux de mon perfide ami m'a fait perdre le goût de cette langue si belle et si parfaite. Comme je la hais maintenant de tout mon cœur! Tant que notre liaison fut sincère, il m'écrivit en allemand, et quel cordial, quel énergique allemand ! Puis, lorsqu'il voulut se détacher de moi, il se mit à m'écrire en français, ce qu'il n'avait fait jusqu'alors qu'en façon de plaisanterie. Je sentis ce que cela signiQait. Ce qu'il rougissait de me dire dans sa langue maternelle, il pouvait alors me l'écrire en toute sécurité. Pour les réserves, les demi-mots, les mensonges, c'est une langue parfaite. C'est une langue pei-fide ; grâce à Dieu, je ne trouve pas de mot allemand pour rendre perfide dans toute son étendue; notre pauvre treulos n'est à côté de cela qu'un innocent enfant. Perfide, c'est treulos avec jouissance, avec insolence, avec malice. Elle est enviable la civilisation d'une nation qui sait en un seul mot exprimer des nuances aussi délicates ! Le français est la langue du monde, digne de devenir la langue universelle, pour que chacun puisse se tromper et se mentir à l'envi! Ses lettres en français étaient toujours agréables à lire. Si l'on eût voulu se faire
illusion, elles donnaient des accents chaleureux, passionnés même ; mais, à y regarder de près, ce n'élaient que des phrases, des phrases maudites ! Il m'a privée de toutes les joies que pouvaient me procurer la langue et la littérature françaises, les belles et précieuses pensées que de nobles âmes ont exprimées dans cet idiome ; je frissonne lorsque j'entends un mot de français ! »
Avec de pareilles dispositions, il lui arrivait de témoigner pendant des heures entières sa mauvaise humeur et d'interrompre ou de troubler tout autre entrelien. Serlo tôt ou tard mettait avec quelque amertume un terme à ces fantasques sorties; mais généralement la conversation en était arrêtée pour le reste de la soirée.
C'est malheureusement presque toujours le cas, que tout ce qui exige le concours de plusieurs individus et de plusieurs circonstances ne peut se maintenir longtemps dans son entier. Dans une troupe de théâtre comme dans un empire, dans un cercle d'amis aussi bien que dans une armée, on peut la plupart du temps indiquer le moment où l'on a atteint le plus haut degré de perfection, d'entente, de satisfaction et d'activité ; mais bientôt le personnel se modifie; de nouveaux membres arrivent; les individus ne cadrent plus avec les circonstances, les circonstances plus avec les individus ; tout change, et ce qui était tout à l'heure si bien uni se disjoint bientôt. On peut dire que la troupe de Serlo fut pendant quelque temps aussi parfaite qu'aucune autre troupe d'Allemagne.
La plupart des acteurs tenaient leurs véritables emplois ; tous avaient assez à faire, et tous faisaient avec goût ce qu'ils avaient à faire. Leurs rapports personnels étaient bons, et chacun paraissait promettre beaucoup, parce (]u'il entrait dans la carrière plein de feu et d'allégresse. Mais bientôt on observa queplusieurs d'entre eux n'étaient
que de simples automates qui ne pouvaient atteindre que ce qui ne demande pas de sentiment; puis les passions vinrent se mêler à tout cela, les passions qui entravent d'ordinaire toute bonne institution et désorganisent si vite ce que des hommes raisonnables et sensés désireraient voir se maintenir.
Le départ de Philine n'était pas aussi insigniûant qu'on l'avait cru d'abord. Elle avait su très-habilement amuser Serlo et charmer plus ou moins les autres acteurs; elle supportait fort patiemment les boutades d'Aurélie et sa spécialité était de flatter Wilhelm. C'était une sorte de lien qui rattachait le tout, et on sentit bientôt l'importance de cette perte.
Serlo ne pouvait vivre sans une petit intrigue. Elmire, quis'était rapidement développée et qu'on pouvait presque appeler une belle fille, avait depuis longtemps éveillé son attention, et Philine avait été assez habile pour favoriser cette passion qu'elle avait découverte. « Il faut, disait-elle souvent, s'accoutumer à temps aux négociations d'amour; c'est notre seule ressource lorsque nous nous faisons vieilles.» Aussi Serlo et Elmire s'étaient si bien rapprochés, qu'ils s'entendirent très-bien après le départ de Philine; et ce petit remanies intéressait d'autant plus, qu'ils avaient toutes raisons de le tenir caché au père, lequel n'eût pas entendu raillerie sur un pareil désordre. La. sœur d'Elmire était complice, et par suite Serlo devait passer bien des choses aux deux jeunes filles. Un de leurs^ plus grands défauts était une excessive friandise, ou même, si l'on veut, une extrême gloutonnerie, en quoi elles dif> feraient fort de Philine, dont ce n'était pas le moindre attrait, car elle semblait vivre de l'air du temps pour ainsi dire, mangeait très-peu, se contentant de savourer avec une grâce extrême l'écume d'un verre de Champagne.
Maintenant, lorsriue Serlo voulait faire fête à sa belle, il lui fallait relier le déjeuner au dîner, et rattacher ce dernier repas au souper par un goûter. Serlo avait en outre un plan dont l'exécution le préoccupait. Il avait cru découvrir une certaine inclination entre Wilhelra et Aurélie, et désirait fort qu'elle devînt sérieuse. Il comptait rejeter sur Wilhelm toute la partie matérielle de l'administration, et faire de lui, comme de son premier beau-frère, un agent fidèle et laborieux. Il lui avait déjà repassé insensiblement la plus grande partie des détails ; Aurélie tenait la caisse, et Serlo recommençait à vivre à sa façon comme par le passé. Il y avait cependant quelque chose qui le chagrinait, ainsi que sa sœur.
Lepublicaunefaçon particulière d'agir enversles personnages publics d'un mérite reco'jnu : il commence par se montrer graduellement indifférent à leur égard et favorise des talents bien inférieurs, mais nouveaux; il est d'une exigence exagérée pour ceux-ci et passe tout à ceux-là.
Serlo et Aurélie avaient eu assez d'occasions d'en faire la remarque. Les nouveauxvenus, surtout ceux qui étaient jeunes et bien faits, avaient attiré à eux toute l'attention, tout le succès, et la plupart du temps le frère et la sœur, après avoir déployé tout leur zèle, se retiraient sans avoir joui de l'accompagnement flatteur des bravos. On pouvait attribuer cela, il est vrai, à des causes particulières. L'orgueil d'Aurélie était frappant, et beaucoup de personnes connaissaient son mépris pour le public. Serlo flattait bien chacun en particulier ; mais ses mots piquants sur la masse étaient souvent recueillis et colportés. Les nouveaux acteurs, au contraire, étaient soit inconnus et étrangers, soit jeunes, aimables et débutants, et tous avaient trouvé des partisans.
Bientôts'élevèrent des troubles intérieurs et des mécon-
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tentemetits; dus qu'on se fut aperçu que Wilhelm avait prisles ronctionsderégisseur,lesautrescomédiensse conduisirent d'aulanl plus mal, en le voyant chercher à mettre quelque ordre et quelque exactitude dans le théâtre, et exiger surtout qu'avant tout la partie matérielle marchât ponctuellement et régulièrement.
En peu de temps tous les rapports de cette société, qui pendant quelque temps avaient presque atteint l'idéal, devinrent aussi vulgaires que dans n'importe quelle troupe ambulante. Et,malheureusement, au moment où Wilhelm par son travail, son application, sa persévérance, était parvenu à s'initier aux connaissances nécessaires au métier, et y avait assimilé sa personne et ses facultés, il découvrit enfin, à ses heures de tristesse, que ce métier méritait moins que tout autre la perte de temps et de force qu'il exige. La besogne était lourde et la récompense mince. Il en aurait volontiers entrepris un autre quelconque, dans lequel, uiie fois le travail fini, on peut goûter le calme, la tranquillité d'esprit^plutôt que celui-là dans lequel, après avoir surmonté les fatigues matérielles, on a besoin de la plus haute contention d'esprit et de sentiment pour atteindre enfin son but. Il lui fallait entendre les lamentations d'AuréJie sur la prodigalité de son frère ; il lui fallait faire la sourde oreille aux insinuations de Serlo, lorsque celui-ci cherchait à l'amener peu à peu à épouser sa sœur. Il avait encore à dissimuler un chagrin qui le touchait plus profondément que tout cela. Le messager envoyé à la poursuite de l'équivoque officier ne revenait pas et ne donnait point de ses nouvelles; notre ami craignait d'avoir perdu encore une fois sa Marianne.
A cette époque survint un deuil public qui obligea de fermer le théâtre pour quelques semaines. Il profita de ce ■loisir pour aller visiter le pasteur chez qui le harpiste était
en pension. Il le trouva dans une agréable contrée, et la première personne qu'il aperçut dans le presbytère ce fut le vieillard donnant une leçon de harpe à un enfant. Il témoigna beaucoup de joie de revoir Wilhelm, se leva, lui tendit la main et lui dit : « Vous voyez que je suis bon à quelque chose sur la terre ; vous me permettez de continuer, car les heures sont réglées. »
Le pasteur fit à Wilhelm l'accueil le plus amical et lui dit que le vieillard allait très-bien, et qu'il espérait le guérir complètement.
Leur conversation tomba naturellement sur la meilleure méthode de traiter des aliénés.
(( En dehors des considérations physiques, ditlepasteur, qui nous apportentsouvent des obstacles insurmontables, et pour lesquels je consulte un sage médecin, je trouve très-simples les moyens de guérir la folie. Ce sont les mêmes que ceux employés pour empêcher les gens sains de devenir fous. Que l'on surexcite leur activité personnelle, qu'on les habitue à l'ordre, qu'on leur fasse comprendre que leur individu et leur sort leur est commun avec bien d'autres, qu'un talent extraordinaire, qu'un grand bonheur, qu'un malheur extrême, ne sont que de légères inflexions du cours ordinaire des choses : la folie n'aura point par où se glisser, et, si elle existe chez eux, elle se retirera peu à peu. J'ai réglé les heures du vieillard, il apprend la harpe à quelques enfants, aide aux travaux du jardin et est déjà beaucoup plus calme. Il désire manger du chou qu'il plante, et désire faire de mon fils, à qui il a légué sa harpe en cas de mort, un bon musiicien, pour que l'enfant puisse se servir à son tour de cet instrument. Comme pasteur, je l'entretiens peu de ses étranges scrupules, mais une existence active donne naissance à tant d'événements, qu'il sentira bientôt que son
initiative seule doit lever toute espèce de doute. Je vais doucement à l'œuvre. Si je parviens à lui faire quitter sa barbe etsa robe j'aurai beaucoup gagné, car rien ne nous pousse plus vers la folie que de nous distinguer des autres, et rien ne maintient plus le sens commun que vivre avec la foule suivant le sentiment commun. Com' bien, malheureusement, y a-t-il de choses dans notre éducation et dans nos institutions civiles qui nous prédisposent à la folie, nous et nos enfants ! » ' 'Wilhelm resta quelques jours auprès de cet homme plein de sens et apprit de lui les histoires les plus intéressantes, non-seulement d'individus fous, mais aussi de ceux qu'on a l'habitude de considérer comme raisonnables, comme sages même, et dont les singularités touchent de bien près à la folie.
L'intérêt de ces conversations fut triplé par l'arrivée du médecin, qui venait souvent voir le pasteur son ami et l'assistait dans ses efforts philanthropiques. C'était un homme âgé qui, avec une santé faible, avait passéde longues années dans l'exercice des plus nobles devoirs. Il était grandamateurdelaviechampêtreetnepouvaitvivrequ'au grand air ; aussi élait-il extrêmement actif et sociable, et avait depuis longtemps un penchant particulier à se mettre en relation avec les pasteurs de campagne. Ceux auxquels il connaissait une occupation utile, il cherchait à les seconder par tous les moyens ; ceux qu'il voyait encore indécis, il s'efforçait de leur inspirer un goût favori ; et comme il était en rapport avec les seigneurs, les baillis et les juges, il avait, sans faire de bruit, beaucoup contribué, dans un espace de vingt années, au développement de mainte branche de l'agriculture ; il avait avancé tout ce qui est profitable à la terre, au bétail, aux hommes, et répandu ainsi l'instruction pratique, o Pour l'homme, (i"-
sait-il, il n'y a qu'un malheur à craindre, c'est qu'il se fixe chez lui une idée quelconque qui n'ait aucune influence sur la vie active, ou qui le détourne complètement de la vie active. J'ai précisément un cas de ce genre chez un noble et riche couple contre lequel toutes les ressources de l'art ont échoué jusqu'à présent; cela rentre presque dans votre domaine, cher pasteur, et ce jeune homme ne commettra pas d'indiscrétion.
« Pendant l'absence d'un homme de qualité, on fait endosser— plaisanterie d'assez mauvais goût — à un jeune homme la robe de chambre de ce seigneur. Ce déguisement était destiné à tromper sa femme, et, quoiqu^on ne m'ait rapporté la chose que comme une pure farce, Je crains bien qu'on n'ait eu le projet de détourner du droit chemin la noble et aimable dame. Le mari revient à l'improviste, entre dans sa chambre, croit se voir lui-même et tombe depuis ce jour dans une mélancolie où il s'entretient dans la conviction qu'il va bientôt mourir,
ail se livre à des personnes qui le circonviennent d'idées religieuses, et je ne vois pas comment on pourra l'empêcher d'entrer avec sa fenime chez les frères moraves et de priver ses parents de la plus grande partie de son bien, car il n'a pas d'enfants.
— Avec sa femme ! s'écria brusquement Wilhelm, saisi de frayeur à ce récit.
— Et malheureusement, répondit le médecin, qui ne voyait dans l'exclamation de Wilhelm qu'un mouvement de compassion, cette dame est sous le poids d'une douleur encore plus profonde, qui lui fait accepter volontiers de se séparer du monde. Au moment où ce même jeune homme prend congé d'elle, elle n'a pas la prudence de dissimuler une inclination secrète ; il s'enhardit, la serre dans ses bras, et lui appuie violemment sur la poitrine le
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portrait de son mari orné de brillants. Elle éprouve une assez forte douleur qui se dissipe peu à peu, laisse d'abord une petite rougeur, puis disparaît entièrement. Gomme homme, je suis persuadé qu'elle n'a rien de plus à se reprocher ; comme médecin, je suis certain que cette pression ne peut avoir de suites fâcheuses; mais on ne peut la dissuader qu'il n'y ait une callosité, et lorsqu'on veut dissiper son illusion par le toucber, elle prétend que ce n'est que dans ce moment qu'on ne sent rien; elle s'est fermement imaginé que ce mal se terminerait par un cancer, et ainsi seront perdues pour elle et pour les autres sa jeunesse et sa grâce.
— Malheureux que je suis ! » s'écria Wilbelm en se frappant le front et en se sauvant dans la campagne. Il ne s'était jamais trouvé dans un pareil état.
Le médecin et le pasteur, extrêmement surpris de cette étrange découverte, eurent assez de peine à le calmer le soir, lorsqu'il revint et s'accusa de la façon la plus violente en leur faisant un aveu plus détaillé de ces événements. Les deux hommes s'intéressèrent vivement à lui, surtout lorsqu'il leur eut dépeint sa situation sous les couleurs sombres que lui fournissait la disposition présente de son esprit.
Le lendemain le médecin ne se fît pas prier longtemps pour aller avec lui à la ville, et voir s'il pouvait apporter quelque secours à Aurélie, que son ami avait laissé dans un état assez inquiétant.
Ils la trouvèrent plus mal qu'ils ne pensaient. Elle avait une sorte de fièvre intermittente, qu'il était d'autant plus difficile de dompter, que la malade en entretenait et en aggravait à dessein les accès. L'étranger ne fat pas présenté comme médecin, il agit fort convenablement et fort prudemment. On parla de l'état physique et moral d'Au-
relie, et le nouvel ami raconta mainte histoire de personnes qui, malgré de pareilles maladies, avaient atteint un âge fort avancé. Il ne lui cacha pas qu'il avait trouvé hien heureuses les personnes qui, dans un état maladif impossible à guérir complètement, avaient été amenées à se pénétrer sincèrement des sentiments religieux. Il disait ces choses d'une façon très-réservée, et pour ainsi dire épisodique; il promit de procurer à ses nouveaux amis la lecture très-intéressante d'un manuscrit qu'il avait reçu des mains d'une excellente amie qui avait quitté ce monde. « Cet ouvrage m'est extrêmement précieux, dit-il, et c'est l'original même que je vous conGe. Le titre seul est de ma main : Confessions d'une belle âme.y» Le médecin donna à Wilhelm ses meilleurs conseils sur le traitement diététique et médical de la malheureuse Aurélie, promit d'écrire, de revenir même si cela lui était possible. En l'absence de Wilhelm il s'était préparé un changement auquel il ne pouvait s'attendre. Pendant le temps de sa régie il avait fait les choses assez largement et avec assez de libéralité, ayant toujours en vue son objet principal, mettant de rélégance et de la richesse dans les costumes, les décorations et les accessoires ; pour maintenir les bonnes dispositions de son monde, il avait flatté leur amour-propre, puisqu'ils étaient insensibles à de plus nobles mobiles ; il s'y trouvait d'autant plus autorisé, que Serlo n'avait aucune prétention à être un bon administrateur, qu'il aimait à entendre faire l'éloge de son théâtre, et se considérait comme satisfait lorsque Aurélie, qui tenait toute la comptabilité, lui assurait que, déduction faite des frais, elle n'avait pas de dettes, et lui remettait les sommes nécessaires au payement de celles qu'il avait pu contracter par sa libéralité extraordinaire envers ses maîtresses, ou de quelque autre façon.
Mcîlina, qui avait été chargé de surveiller la garderobe, froid et dissimulé comme il était, avait envisagé la chose en silence, et, grâce à l'éloignement de Wilhelm et à la maladie toujours plus grave d'Aurélle, fit sentir à Serlo qu'on pouvait certainement gagner davantage, dépenser moins et mettre quelque chose de côté, à moins que l'on ne préférât vivre plus joyeusement encore et à sa fantaisie. Serlo i'écouta volontiers, et Mélina se risqua à produire son plan.
« Je ne prétends pas affirmer, dit-il, qu'aucun des acteurs touche actuellement des appointements trop élevés; ce sont des gens de mérite, ils seraient partout bienvenus; cependant, par rapport à la recette qu'ils nous procurent, ils sont trop payés. Mon projet serait d'établir un opéra, et pour ce qui est du drame, je puis vous dire que vous êtes homme à en monter un à vous seul. N'avez-vous pas été forcé de voir que l'on méconnaît vos talents? Ce n'est pas parce que vos acteurs sont excellents, mais parce qu'ils sont bons qu'on ne rend plus aucune justice à votre talent hors ligne.
« Présentez-vous, comme vous l'avez si bien fait autrefois, seul au premier rang; cherchez à vous entourer d'individus médiocres, mauvais même, auxquels vous donnerez de faibles gages, façonnez cette masse, comme vous en avez le talent, à la partie matérielle, appliquez le reste à l'opéra, et vous verrez qu'à peines et à dépenses égales vous aurez beaucoup plus de satisfaction, et gagnerez beaucoup plus d'argent que maintenant. »
Serlo était trop flatté pour mettre quelque force dans ses objections. Il confia à Mélina que son penchant pour la musique l'avait depuis longtemps conduit à désirer quelque chose de semblable ; il prévoyait cependant que le goût du public en serait encore plus égaré, et que
ce spectacle mélangé, qui ne serait p'-oprement ni un opéra ni un drame, détruirait entièrement ce qui aurait pu lui rester de goût pour une œuvre entière et régulière,
Mélina plaisanta assez grossièrement sur l'idéal pédantesque de Willielm àcet égard, sur sa prétention de former le public, au lieu de se laisser former par lui, et tous deux, fort convaincus, s'accordèrent sur ce point, qu'il fallait gagner de l'argent, devenir riche ou mener joyeuse vie, et ne se cachèrent point qu'ils seraient bien aises d'être débarrassés des personnes qui entra veraient l'exécution de leur plan. Mélina déplorait l'état de faiblesse d'Aurélie, qui ne lui promettait plus une longue existence; c'est plutôt le contraire qu'il eût déploré. Serlo regrettait que Wilhelm ne fût pas chanteur, et donnait par là à entendre qu'il n'était pas loin de le considérer comme superflu. Mélina apporta un état des économies réalisables, et Serlo vit en lui un homme qui valait trois fois son premier beau-frère. Ils sentirent bien qu'ils devaient se promettre le secret sur cet entretien, qui les rapprocha encore davantage, et en prirent occasion pour se consulter en secret sur tout ce qui se passait, pour blâmer ce qu'entreprenaient Aurélie et Wilhelm, et méditer l'exécution de leur nouveau projet.
Si discrets qu'ils fussent tous deux au sujet de leur plan, et si prudents qu'ils fussent dans leur discours, ils n'étaient pas assez politiques pour dissimuler leurs sentiments dans leur conduite. Mélina résista à Wilhelm dans plusieurs cas qui étaient de son ressort, et Serlo, qui n'avait jamais été très-doux avec sa sœur, devenait de plus en plus amer à mesure que sa disposition maladive s'aggravait, et que son état de souffrance et d'exaltation méritait plus de ménagements.
Vers cette époque on reprit Émilia Galotli. Cette pièce
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avait été fort bien montée, et chacun put déployer la variété de son jeu dans le cercle restreint de cette tragédie. Serlo était à sa place dans le rôle de Marinelli, Odoardo fut fort bien rendu, madame Mélina joua la mère avec beaucoup d'intelligence, Elmire se tira avec avantage du rôle d'Émilia, Laertes remplit fort convenablement celui d'Appiani, Wilhelm avait étudié pendant plusieurs mois le personnage du prince. A cette occasion il avait souvent traité soit avec lui-môme, soit avec Aurélie et Serlo, la question de savoir qu'elle est la différence entre les manières nobles et les manières distinguées, et jusqu'à quel point les premières doivent être comprises dans les secondes, et non pas les secondes dans les premières.
Serlo, qui dans Marinelli représentait sans le charger le pur courtisan, exprima sur ce point mainte bonne réflexion. « Les manières distinguées, disait-il, sont difficiles à imiter, parce qu'elles sont pour ainsi dire négatives et supposent une pratique longue et soutenue. Il ne faut rien avoir dans sa tenue qui rappelle la dignité, car on tombe dans l'orgueil formel ; on doit plutôt se contenter d'éviter ce qui n'est pas noble, ce qui est commun ; il ne faut jamais s'oublier, veiller toujours sur soi et sur les autres, ne pas s'abandonner, ne faire, pour les autres, ni trop ni trop peu, ne paraître troublé par rien, ému de rien, ne jamais se presser, savoir se contenir en toutes circonstances, et maintenir de la sorte l'équilibre à l'extérieur, quels que soient les orages qui s'agitent à l'intérieur. L'être noble peut se laisser aller par moments,! l'être distingué ne le doit jamais. Celui-ci est comme un i homme très-bien vêtu; il ne s'appuiera nulle part et tout le monde se gardera de le frôler; il se distingue des autres, et cep'^ndant il ne doit point rester isolé ; car
dans tous les arts, et par conséquent dans celui-là, la chose la plus difficile doit être exécutée avec facilité; aussi l'homme distingué, malgré toutes les séparations, doit paraître toujours uni avec les autres, n'être nulle part guindé, partout à son aise, avoir toujours l'air d'être le premier, et ne jamais s'imposer comme tel.
« On voit donc que, pour paraître distingué, il faut l'être dans le fait; on voit pourquoi, en moyenne, les femmes peuvent se donner plus facilement cet air que les hommes, et pourquoi les courtisans et les soldats l'acquièrent si rapidement.
A la suite de cet entretien, Wilhelm désespéraitpresque de son rôle ; mais Serlo lui vint encore en aide en lui présentant sur les détails les plus fines observations, et lui donna de si bonnes instructions qu'à la représentation il figurait, du moins aux yeux de lafoule, un prince accompli.
Serlo lui avait promis de lui communiquer après la représentation les observations qu'il aurait eu occasion de faire à son endroit, mais un fâcheux débat entre le frère et la sœur priva Wilhelm de cet entretien critique. Aurélie avait joué le rôle d'Orsina comme on ne le reverra peut-être jamais. Elle le connaissait depuis longtemps, et l'avait récité négligemment aux répétitions; mais à la représentation elle ouvrit, pour ainsi dire, toutes les écluses de sa douleur intime, et son jeu dépassa tout ce qu'un poëte eût pu rêver dans le premier feu de sa composition. Un succès immense fut la récompense de ses douloureux efforts, mais lorsque, la pièce finie, on alla la chercher, on la trouva à demi évanouie dans un fauteuil.
Serlo avait déjà exprimé son mécontentement de ce jeu exagéré, comme il l'appelait, et de celte façon de dévoiler les secrets de son cœur devant le public, qui connaissait plus ou moins ses dramatiques aventures; et,
comme cela lui arrivait quand il était en colère, il en avait grincé des dents et frappé du pied. « Laissez-la, dit-il, lorsqu'il la trouva dans son fauteuil, entourée des autres acteurs, un de ces jours elle se montrera nue sur le théâtre, et alors son succès sera complet!
— Ingrat ! s'écria-t-elle, impitoyable! on me portera bientôt nue dans un endroit où les applaudissements ne parviennent plus à nos oreilles! » Sur ces mots, elle se leva, et courut vers la porte. Sa servante avait négligé de lui apporter son manteau, sa chaise à porteurs n'était pas là; il avait plu, et une bise aigre balayait les rues. Elle marcha lentement et vantait cette fraîcheur qu'elle paraissait aspirer avidement. A peine fut-elle rentrée, qu'elle fut prise d'un enrouement qui ne lui permettait pas de prononcer un mot ; elle n'avoua pas qu'elle éprouvait une grande roideur dans la nuque et dans le dos. Au bout de quelque temps, une sorte de paralysie lui saisit la langue, au point qu'elle disait un mot pour un autre; on la porta dans son lit ; les remèdes qu'on lui prodiguait calmaient un mal tandis qu'un autre se déclarait; la fièvre devint violente et son état alarmant.
Le lendemain elle eut une heure tranquille ; elle fît appeler Wilhelm et lui donna une lettre : « Ce papier, dit-elle, attend depuis longtemps ce moment. Je sens approcher la fin de ma vie ; promettez-moi de remettre vous-même cette lettre et de me venger de mes souffrances en parlant de moi à l'infidèle. Il n'est pas insensible, et ma mort l'affligera du moins un instant. »
Wilhelm prit la lettre, tout en calmant Aurélie et en s'efforçant d'écarter l'idée de la mort.
« Non, ré()ondit-elle, ne m'enlevez pas ma dernière espérance. Je l'ai longtemps attendue, et je la presserai avec joie dans mes bras. »
Sur ces entrefaites arriva le manuscrit promis par le docteur. Aurélie pria Wilhelm de lui en faire des lectures, et l'on pourra juger de l'impression qu'il produisit lorsqu'on aura pris connaissance du livre suivant. La surexcitation et Torgueil de notre pauvre amis s'épuisèrent tout d'un coup. Elle reprit sa lettre et en écrivit une seconde dans une disposition d'esprit fort douce, à ce qu'il sembla; elle pria Wilhelm de consoler son amant dans le cas où la nouvelle de sa mort l'affligerait, de lui dire qu'elle lui avait pardonné et souhaitait qu'il fût heureux.
A partir de ce moment, elle fut très-calme et ne parut occupée que de quelques idées du manuscrit qu'elle cherchait à s'approprier et que Wilhelm lui relisait de temps en temps. Le déclin de ses forces n'était pas visible, et un matin, comme il la venait voir, Wilhelm la trouva morte.
L'estime qu'il avait pour elle, l'habitude de vivre avec elle iui rendirent cette perte très-douloureuse. C'était la seule personne qui eût une véritable affection pour lui, car il n'avait que trop eu à souffrir dans ces derniers temps de la froideur de Serlo. Il s'empressa donc de s'acquitter du message dont il était chargé, bien heureux de pouvoir s'éloigner pour quelque temps. D'un autre côté, Mélina désirait vivement de le voir partir, car, grâce à la correspondance qu'il entretenait de tous côtés, il avait engagé une chanteuse et un chanteur qui devaient par des intermèdes préparer le public au futur opéra. De cette façon la perte d'Aurélie et l'absence de Wilhelm passeraient inaperçus dans les premiers temps et notre ami acquiesçait avec joie à tout ce qui lui facilitait l'obtention d'un conj^é de quelques semaines.
Il s'était singulièrement exagéré l'importance de son
message. La mort de son amie l'avait profondément ébranlé ; et, la voyant disparaître si prématurément de la scène du monde, il était nécessairement très-animé contre celui qui avait abrégé sa vie et avait rempli de tant de tourments cette courte existence.
Malgré les dernières paroles de paix prononcées par la mourante, il se proposa, en présentant la lettre, d'émettre un jugement sévère sur l'amant in6dèle, et, comme il ne voulait pas se fier au hasard du moment, il médita un discours auquel il donna une forme plus pathétique qu'il n'était convenable. Après s'être bien persuadé de l'excellente composition de son œuvre, il l'apprit par cœur et fit ses préparatifs de voyage. Mignon assistait à l'emballage et lui demanda s'il allait vers le sud ou vers le nord ; ayant appris que c'était vers le nord , elle lui dit : « J'attendrai ton retour ici. » Elle lui demanda le collier de perles de Marianne, qu'il ne put refuser à cette cbère créature : elle avait déjà le mouchoir. En échange, elle glissa le voile du spectre dans le porte-manteau, quoiqu'il lui assurât que ce crêpe ne lui serait d'aucune utilité.
Mélina se chargea de la régie, et sa femme promit de veiller comme une mère sur les enfants, dont Wilhelm se sépara à regret. Félix était fou au départ, et, comme on lui demanda ce qu'il voulait qu'on lui rapportât, il dit : « Écoute I rapporte-moi un père. » Mignon prit le voyageur par la main, et, se dressant sur ses pointes, imprima sur ses lèvres un baiser vif et franc, mais sans tendresse, en lui disant :
(( Meister, ne nous oublie pas, reviens vite. »
Laissons maintenant notre ami se mettre en route au milieu de mille pensées et de mille sentiments, mais transcrivons encore, pour terminer, des vers que Mignon avait plusieurs fois récités avec beaucoup d'expression
et que l'abonclance de tant d'étranges événements nous a empêché de citer plus tôt.
Ne me dis pas de parler, ne me dis pas de me taire, Car le secret est pour moi un devoir : Je pourrais te montrer mon cœur à nu, Mais le sort ne le veut pas.
A l'heure marquée, le cours du soleil cliar.se
La sombre nuit, et il faut qu'elle s'éclaircisse ;
La rude roche, ouvrant son sein,
Ne refuse pas à la terre les sources qu'elle contenait.
Chacun cherche le repos dans les bras d'un ami, Là, la poitrine peut s'épancher en plaintes; Mais un serment ferme mes lèvres.
Et mon Dieu seul est capable de les ouvrir.
LIYRE VI