CHAPITRE IX
Le marquis évita de parler de la reconnaissance ; mais il eut en secret de longues conversations avec l'abbé. Lorsque la société se trouvait réunie, il demandait souvent de la musique . On s'y prêtait d'autant plus volontiers qu'on était par là dispensé de causer. On vécut quelque temps de la sorte, jusqu'au moment où le marquis commença à faire ses préparatifs de départ. Un jour il dit à Wilhelm : « Je ne demande pas à troubler les restes de la chère enfant. Qu'elle reste aux lieux où elle a aimé et souffert, mais que ses amis me promettent de venir me visiter dans sa patrie, à la place où la pauvre créature naquit et fut élevée ; il faut qu'ils voient les colonnes et les statues dont saméraoireavaitconservé un vaguesouvenir.
« Il faut que je vous mène sur ces rives où elle aimait à ramasser des cailloux. Vous ne pouvez, cher jeune homme, vous soustraire à la reconnaissance d'une famille qui vous doit tant. Je pars demain ; j'ai confié toute l'histoire à l'abbé; il vous la racontera. Il m'excusait quand la douleur m'interrompait, et un tiers mettra plus de suite dans le récit de ces événements. Si vous êtes encore dans l'intention de m'accompagner dans mon voyage en Allemagne, vous serez le bienvenu. Amenez votre Félix ; chaque fois qu'il nous généra, nous nous rappellerons les soins que vous a coûtés ma pauvre nièce. »
Le soir môme la comtesse arriva. Wilhelm tremblait de tous ses membres lorsqu'elle parut, et, elle, quoique préparée à cette rencontre, fut obligée de s'appuyer sur sa
sœur, qui se hâta de la faire asseoir. Sa misé était extrêmement simple ; elle-même était fort changée. Wiltielra osa à peine lever les yeux vers elle ; elle le salua affectueusement, et les banalités qu'elle lui adressa ne puren! dissimuler ses sentiments. Le marquis était allé se coucher de bonne heure, et la société n'était pas disposée à se séparer. L'abbé tira de sa poche un manuscrit. « J'ai immédiatement couché par écrit cette singulière histoire, telle qu'elle m'a été racontée.Onnedoitpaséconomiser son encre ni ses plumes lorsqu'il s'agit de tracer les circonstances détaillées d'événements remarquables. » On mit la comtesse au courant de l'affaire et l'abbé lut ce qui suit : « Si bien que je connaisse le monde, dit le marquis, je ne cesse de considérer mon père comme l'homme le plus extraordinaire que j'aie connu. Son caractère était noble et droit, ses idées larges, grandes même ; il était sévère vis-à-vis de lui-même; tous ses projets portaient l'empreinte d'une logique irréprochable ; ses actions, celle d'une mesure constante. Aussi, autant d'un côté il était agréable de vivre et d'avoir affaire avec lui, autant il s'accommodait difGcilement au monde, précisément à causede ces qualités; car il exigeait de l'Etat, de ses voisins, de ses enfants, de ses amis, l'observation de toutes les lois qu'il s'était imposées à lui-même. Ses exigences les plus modérées se trouvaient exagérées par sa sévérité, et il arrivait à ne jouir de rien, parce que rien ne se passait de la façon qu'il avait imaginée. A l'époque où il bâtissait un palais,\ plantait un jardin etachelait un vaste domaine admirablement situé, je l'ai vu intimement persuadé que le sort l'avait condamné à souffrir et à vivre de privations. Dans son extérieur, il observait la plus grande retenue; s'il plavsautait, ce n'était que pour montrer la supériorité de son intelligence ; le blâme lui était insupportable, et une seule
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fois dans ma vie je l'ai vu s'emporter, c'était un jour qu'il entendit ridiculiser quelqu'une de ses constructions. C'est dans cet esprit qu'il avait disposé de ses enfants et de son bien. Mon frère aîné avait reçu l'éducation d'un homme qui avait à espérer de grands biens. J'étais destiné à l'état ecclésiastique, et le cadet devait être militaire. J'étais vif, plein de feu, actif, emporté, adroit dans tous les exercices du corps. Mon plus jeune frère paraissait plus disposé à une sorte de calme rêveur, adonné aux sciences, à la musique et à la poésie. Ce ne.fut qu'après la lutte la plus violente, après s'être bien convaincu de l'impossibilité de donner suite à ses projets, que mon père nous accorda d'échanger nos vocations, et, tout en nous voyant satisfaits l'un et l'autre, il ne pouvait en prendre son parti et prétendait que tout cela n'amènerait rien de bon. Son éloignement pour la société augmentait avec l'âge; il Gnit par vivre presque entièrement seul ; son unique compagnie était un vieil ami, qui avait été au service allemand, avait perdu sa femme pendant une campagne, et vivait avec sa fille, âgée d'environ dix ans. Il avait acheté une jolie propriété dans le voisinage, et venait voir mon père à certains jours et certaines heures de la semaine ; il amenait souvent sa fille. Il ne contredisait jamais mon père, qui finit par s'habituer à lui, et le souffrait comme le seul compagnon qu'il pût supporter. A la mortde notre: père, nous vîmes que cet homme avait été fort bien traité par le vieillard et qu'il n'avait pas perdu son temps. Il agrandit son domaine,, et sa fille put compter sur une belle dot. Elle grandissait et devenait d'une beauté remarquable. Mon frère aîné me disait souvent en plaisantant que je devrais demander sa main.
(( Cependant mon frère Augustin avait passé ses prnmières années de c()uveut dans un singulier état ; il s'a-
bandonnait tout entier aux jouissances d'une sainte exaltation,à ces sensations moi tiéspiriiuelles, moitié pin siques qui, après l'avoir élevé d'abord jusqu'au troisième ciel, le firent bientôt après tomber dans un abîme de faiblesse et de misère intellectuelle. Tant que vécut notre père, il n'y avait pas à espérer de rien pouvoir changer, et du reste qu'aurait-on pu proposer? Après la mort du vieillard, Augustin nous vint voir plus souvent ; son état, qui nous avait affligés dans les commencements, s'améliorait de jour en jour, car la raison avait repris le dessus. Mais, à mesure qu'elle lui promettait satisfaction et guérison en le remettant dans la voie de la nature, il n'en désirait que plus ardemment d'être relevé des vœux; il nous avouaqueses vues se portaient sur Spérata, notre voisine.
a Mon frère aîné avait trop eu à souffrir de la sévérité de notre père pour rester insensible à la situation de notre cadet. Nous en parlâmes au confesseur de la famille, vieillard vénérable; nous lui découvrîmes le double projet de notre frère et le priâmes de conduire l'affaire. Contre sa coutume, il hésitait, et, comme à la fin, pressés par Augustin, nous recommandâmes plus vivement la chose au prêtre, il dut se résoudre à nous découvrir le plus étrange secret.
«Spérata était notre sœur, et sœur de père et de mère. La passion et les sens s'étaient ranimés chez le vieillard à un âge où l'on aurait cru prescrits les droits du mari. Un événementanalogue, survenu peu auparavant, avait donné à rire dans le pays, et mon père, pour ne pas s'exposer de la sorte au ridicule, avait résolu de dissimuler ce fruit tardif et légitime de l'amour, avec le même soin qu''on met à cacher les fruits précoces et accidentels de la passion. Notre mère accoucha en secret; l'enfant fut porté à la campagne, et le vieil amide la maison, qui, avec le con-
fesseur, était seul dans le secret, consentit à faire passer cet enfant pour sa fille. Le confesseur s'était seulement réservé de découvrir le secret dans un cas extrême. Mon père étaitmort:latendrejeune fille vivait sous la surveillance d'une vieille femme. Nous savions que le chant et la musique avaient ouvert à notre frère l'accès de sa maison, et, comme il nous pressait toujours de rompre ses premiers liens pour qu'il pût en former de nouveaux, nous fûmes forcés de l'avertirimmédiatementdudangerqu'il courait.
« Il nous lança un regard de fureur et de mépris. « Gardez vos contes invraisemblables, s'écria-t-il, pour les « enfants et les fous crédules ; vous n'arracherez pas Spé- « rata de mon cœur ; elle est à moi ! Désavouez sur-le- « champ votre affreux fantôme, qui ne ferait que me tour- ((menterinutilement.Spératan'estpasmasœur,elleestma «femme ! » Il nous décrivit avec ravissement comment la céleste jeune fille, le tirant de sonisolement contre nature, l'avait introduit dans la vie véritable; comme les deux cœurs étaient d'accord comme les deux voix, et combien il bénissait ses souffrances et ses aberrations, qui, l'ayant tenu jusqu'alors éloigné des femmes, lui permettaient de se donner tout entier à la plus aimable des jeunes filles.
0 Cette révélation nous épouvanta ; sa situation nous désolait, nous ne savions que faire, et il nous jurait avec passion que Spérata portait dans son sein un gage de son amour. Notre confesseur fît tout ce que lui inspirait son devoir, mais cela ne fit qu'empirer le mal. Les liens de la nature et de la religion, les devoirs sociaux et moraux furent attaqués par mon frère de la façon la plus violente. Rien n'était saint pour lui que le lien qui l'attachait à Spôrata, et rien de noble que les noms d'époux et de père. « (les titres-là sont les seuls qui soient conformes à la nantire, les autres ne sont que fantaisies &t imaginations.
« De grands peuples n'ont-ils pas admis le mariage en- « tre frère et sœur? Ne me parlez pas de vos dieux, s'é- « cria-t-il, vous n'invoquez jamais leurs noms que pour «nous tromper, dous détourner des voies de la nature, « et pour transformer en crime, par une infâme crainte, « les plus nobles instincts. Vous réduisez aux plus « grands désordres de l'esprit, aux plus honteux abus « du corps les victimes que vous enterrez vivantes.
((Je puis parler, car j'ai souffert comme personne, de- « puis les enivrements les plus doux elles plus suprêmes « de l'exaltation jusqu'à la plus affreuse désolation de « l'impuissance, du vide, de l'anéantissement, du déses- « poir, depuis la plus sublime prescience de. la créature « céleste, jusqu'à l'incrédulité la plus complète, l'incré- « dulilé en soi-même! J'ai vidé jusqu'à la lie amère la « coupe aux bords emmiellés, et tout mon être en a été « empoisonné. Maintenant, la nature m'a guéri par ses « plus grands bienfaits, par l'amour, je sens de nouveau, <( dans le sein d'une femme divine, que je suis, qu'elle (( est, que nous sommes un, et que de cette union résul- 0 tera un troisième qui nous sourira, et vous venez me « montrer les flammes de votre enfer, de votre purga- ((toire, qui ne peuvent brûler qu'une imagination ma- « lade, et vous les opposez aux jouissances vives, vraies, «indestructibles de l'amour pur! Venez, voyez-nous « sous ces cyprès dont la cime sévère s'élève vers le ciel, (( près de ces espaliers où les citroniers et les orangers « fleurissent à côté de nous, où le myrte élégant nous « ofl're ces tendres fleurs, et osez alors nous jeter vos « sombres filets tressés de la main des hommes ! »
<( Il resta pendant longtemps obstinément incrédule à notre récit; enfin, comme nous lui jurâmes qu'il (^'tait vrai, comme le confesseur lui-môme l'affirmait, sans se
déconcerter, il s'écria : « N'interrogez pas les échos du « vos cloîtres, ni vos parchemins moisis, ni tos ordon- « nances, m vos fantaisies compliquées ! Interrogez la na « ture et votre cœur, elle vous apprendra ce dont vous « devez avoir horreur ; elle vous indiquera d'un doigt sé- « vèrece qui mérite sa malédiction éternelle etirrémis- « sible. Voyez les lis ; l'époux et l'épouse ne naissent-ils « pas sur la même lige? La fleur qui les a engendrés « tous deux, ne les réunit-elle pas tous deux, et le lis «n'est-il pas l'emblème de l'innocence, son accouple- « ment fraternel n'est-il pas fécond?
« Quand la nature réprouve une chose, elle le dit, elle « le dit hautement; la créature qui ne doit pas exister « n'existera pas ; la créature qui vit en dehors de ses lois « sera promptement détruite. La stérilité, une existence tt misérable, une caducité précoce : voilà sa malédiction, « les signes de sa colère, sa punition immédiate. Rcgar- (( dc'z autour de vous, et vous verrez ce qui est défendu, « ce qui est maudit. Dans le silence du cloître et dans le « tourbillon du monde, il existe mille actions qu'on sanc- 1 titie et qu'on honore sur lesquelles repose sa malédic- (( tion. Son regard plein de tristesse s'arrête sur la com- « mode oisiveté, aussi bien que sur le travail forcé, sur « l'abus de la force et de la richesse comme sur la misère a et la détresse ; ce qu'elle veut, c'est la modération; tou- « teslesrelationsqu'elleétablitsont vraies, toutcequ'elle « fait, elle le fait avec calme. Celui qui, comme moi, a « souflert a le droitd'être libre. Spérata esta moi, la mort « seule pourra me l'enlever. Comraentje la conserverai / « comment je pourrai être heureux ! c'est lu votre soucil <( Je cours aujirès d'elle pour ne plus m'en sr-parer. »
«Il voulutprendreun bateau pourlraverser le lac; nous le retînmes et le suppliâmes de s'abstenir d*"uue dOmar-
che qui pouvait avoir les conséquences les plus terribles. Nous lui dîmes de réfléchir qu'il ne vivait pas dans le monde indépendant de ses opinions et de son imagination, mais sous le joug d'une constitution sociale dont les lois et les rapports avaient acquis la force invincible d'une loi naturelle. Nous promîmes au confesseur de ne pas perdre de vue un seul instant notre frère, et encore moins de le laisser sortir du château ; sur cette assurance, le prêtre nous quitta et nous dit qu'il reviendrait dans quelques jours. Ce que nous avions prévu arriva ; la raison avait fait la force de notre frère, mais son coeur était faible ; les premières impressions religieuses se ravivèrent, et les doutes les plus affreux s'emparèrent de lui. Il passa deux jours et deux nuits terribles ; le confesseur vint à son secours, mais en vain ! la raison libre, indépendante l'absolvait ; mais le sens moral, la religion, le déclaraient coupable.
« Un matin nous trouvâmes sa chambre vide ; sur la table était une lettre où il nous déclarait que, retenu prisonnier par nous, il avait le droit de ressaisir sa liberté ; qu'il s'échappait, qu'il allait rejoindre Spérata, qu'il espérait fuir avec elle, et qu'il était décidé atout risquer, si on essayait de les séparer.
a Nous étions épouvantés, mais le confesseur nous dit de ne pas nous inquiéter. Notre pauvre frère était surveillé de près. Les bateliers, au lieu de le conduire chez Spérata, l'avaient ramené à son couvent. Epuisé par une veille de vingt-quatre heures, il s'était endormi, dès que la nacelle eut commencé à se balancer au clair de lune; il ne s'était réveillé qu'une fois entre les mains de ses frères spirituels ; avant qu'il fût revenu à lui, les portes du cloître s'étaient déjà refermées derrière lui.
« Douloureusementaffectés du sort de notre frère, nous
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fîmes au confesseur les plus vifs reproches ; mais cet homme vénérable nous démontra bientôt, en s'appuyant sur les raisonnements du chirurgien, que notre pitié était mortelle pour le pauvre malade; qu'il n'avait point agi d'après sa propre inspiration, mais sur l'ordre de l'évêque et du conseil supérieur. On voulait éviter tout scandale public, et couvrir du voile de la discipline ecclésiastique ce déplorable événement. Il fallait épargner Spérata, il fallait qu'elle ignorât que son amant était en même temps son frère. On la confia à un prêtre auquel elle avait déjà avoué son état. On tint cachées sa grossesse et ses couches. Elle remplit noblement ses devoirs de mère envers l'enfant. Ainsi que la plupart de nos jeunes filles, elle ne savait ni écrire ni lire l'écriture ; le prêtre était chargé de faire ses commissions auprès de son amant. Le brave ecclésiastique se croyait obligé à une fraude pieuse envers une mère qui nourrissait, il lui donnait des nouvelles de notre frère qu'il n'avait jamais vu, l'exhortait de sa part à être calme, la priait de prendre soin d'ellemême et de l'enfant, etde se fier à Dieu pour l'avenir.
« Spérata était de sa nature portée à la religiosité ; sa position, son isolement, ne firent qu'augmenter ce penchant ; le prêtre l'entretenait, dans l'espoir de la préparer par degrés à une éternelle séparation. Dès que l'enfant fut sevré, dès qu'il supposa la mère assez forte pour supporter les plus cruelles souffrances morales, il commença à lui dépeindre sa faute sous les plus noires couleurs ; cette faute, s'être donnée à un prêtre, il la considérait comme une sorte de crime contre nature, comme un inceste. Garil avaitimaginédelui inspirer un remords égal à celui qu'elle aurait éprouvé si elle avait connu les circonstances véritables de cette liaison. Il lui remplit le cœur de tant de douleurs et d'angoisse, il exalta si fort
lOa WILHELM MEISTEB.
dans son esprit l'Église et son chef, il lui fit voir quelles terribles conséquences s'ensuivraient pour le salut de son âme, si on pardonnait dans de pareils cas, et si on récompensait en quelque sorte les coupables en les favorisant d'une union légitime, il lui démontra si bien combien il serait salutaire d'expier au plus vite cette faute, pour gagner un jour la couronne delà grâce, que la pauvre pécheresse finit par tendre volontairement son cou à la hache, et supplia qu'on l'éloignât à tout jamais de mon frère. Après avoir obtenu d'elle cet important résultat, on lui accorda, sous certaines conditions, la liberté .d'habiter tantôt sa maison, tantôt le couvent, selon qu'il lui conviendrait.
« L'enfant grandissait, et ne tarda pas à se distinguer par une nature singulière. De bonne heure elle sut marcher, elle se montrait très-adroite dans tous ses mouvements ; elle apprit toute seule pour ainsi dire à jouer de la guitare. Toutefois elle ne pouvait pas prononcer les mots, et l'obstacle paraissait provenir plutôt de l'intelligence que des organes de la parole. La mère, cependant, nourrissait de tristes sentiments à l'égard de l'enfant; les manœuvres du prêtre avaient tellement troublé son bon sens, que, sans être folle, elle se trouvait dans la plus étrange situation. Sa faute lui paraissait chaque jour plus horrible et pi us criminelle, cette comparaison avec l'inceste, sans cesse renouvelée par le prêtre, avait amené dans l'esprit de Spérata une horreur égale à celle qu'aurait produite la vérité. Le confesseur était fort satisfait de l'artifice qu'il employait pour déchirer le cœur de la malheureuse créature. C'était pitié devoir l'amour maternel, si porté à mettre sa joie dans l'existence de l'enfant, lutter avec cette affreuse pensée que cet enfant n'aurait pas dû naître. Tantôt ces deux sentiments
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se combattaient, tantôt l'horreur l'emportait sur l'annour.
«On avait depuis longtemps éloigné l'enfant, qu'on avait confiée à de braves gens qui habitaient au bord du lac, et, grâce à la liberté dont elle jouissait, on vit se développer bientôt un goût singulier ; elle aimait extraordinairement à grimper : escalader les cimes les plus élevées, courir sur les bordages des bateaux, répéter les tours des saltimbanques qui passaient souvent dans le pays, était chez elle un instinct naturel.
« Pour se faciliter ces exercices, elle se plaisait à changer de costume avec les garçons, et, quoique cela parût inconvenant à ses parents nourriciers, nous ordonnions qu'on la laissât autant que possible vivre àsa guise. Ses promenades et ses gambades la menaient souvent fort loin, elle se perdait, restait longtemps absente, mais revenait toujours. Le plus souvent, dans de pareils cas, elle se plaçait sous les colonnes du portail d'une maison voisine : on ne prenait plus la peine de la chercher, on l'attendait. Là elle semblait se reposer sur les degrés, puis courait dans la grande salle, examinant les statues, et, si on ne la retenait pas, elle rentrait à la maison.
«Mais notre négligence finit par avoir sa punition. Un jour l'enfant ne revint pas. On trouva son chapeau Qottant sur l'eau non loin d'un endroit où un torrent se déversait dans le lac. On supposa qu'il lui était arrivé un malheur en grimpant entre les rochers : malgié tontes les recherches, on ne put retrouver son corps.
(( Le bavardage imprudent des compagnes de Spérata ne tarda pas à lui ap[)rendre la mort de son enfani ; elle resta calme et sereine, et donna clairement à entendre qu'elle était satisfaite que Dieu eût rappelé à lui la pauvre créalure, et l'eût ainsi préservée d'être la vicliiue ou la cause d'un plus grand maihcur.
iO* WILHELM MEISTER.
« A cette occasion, on reproduisit toutes les fables qu'on a coutume de raconter sur notre lac. C'est-à-dire qu'il faut chaque année au lac un enfant innocent ; qu'il ne garde point les corps morts, et que tôt ou tard il les rejette sur le bord, et que tout doit revenir jusqu'au plus petit cssement, fût-il tombé au fin fond de l'eau. On raconta l'histoire d'une mère inconsolable dont l'enfant s'était noyé dans le lac, et qui avait supplié Dieu et ses saints de lui renvoyer au moins les ossements pour qu'elle ptit les ensevelir ; la première tempête avait amené le crâne, la seconde le tronc, et, après avoir tout rajusté, la femme avait mis les ossements dans un drap et les avait portés à l'église. Mais, ô merveille ! à mesure qu'elle avançait dans le temple, le paquet devenait de plus en plus lourd, et enfin, au moment où elle le déposait sur les marches de l'autel, l'enfant s'était mis à crier, et à la grande surprise des assistants s'était débarrassé de son drap. Il ne manquait qu'une phalange au petit doigt; à force de recherches, la mère finit par la retrouver, et en souvenir de cet événement on la plaça dans l'église à côté d'autres reliques.
« Ces histoires impressionnèrent vivement la pauvre Spérata. Son imagination, favorisant ses sentiments maternels, prit un nouvel essor. Elle se persuada que l'enfant avait expié sa faute et celle de ses parents, que la malédiction et la punition qui jusqu'alors avaient pesé sur elle étaient levées maintenant; que, sielleparvenaità recueillirles ossements de l'enfantpourlesenvoyerà Rome, sa fille ressusciterait devant le peuple sur les marches du grand autel de Saint-Pierre, revêtue d'une belle et nouvelle enveloppe. Elle reconnaîtrait son père et sa mère, et le pape, convaincu du consentement de Dieu et des saints, au milieu des acclamations de la foule, pardon-
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nerait aux parents, leur donnerait Tabsolution et les unirait.
« Dès lors ses regards et son attention se dirigèrent uniquement sur le lac et sur la rive. La nuit, quand les flots se heurtaient à la lueur de la lune, il lui semblait que chaque vague scintillante lui amenait son enfant; il fallait alors que quelqu'un courût au rivage pour recueilir le corps.
« Le jour, elle se tenait, infatigable, aux endroits où la grève se prolonge en pente douce sous les eaux ; elle rassemblait dans une corbeille tous les ossements qu'elle trouvait;personnen'osaitlui dire que c'étaient des os d'animaux; elle enterrait les plus gros, et m^ettait de côté les petits. Cette occupation l'absorbait perpétuellement. Le prêtre qui par son implacable zèle l'avait mise en cet étal se consacra dès lors entièrement à elle. Grâce à son influence, elle passa dans le pays non pas pour une folle, mais pour une illuminée ; on se signait lorsqu'on la voyait passer, et les enfants lui baisaient les mains.
0 Sa vieille amie et suivante n'obtint du confesseur la rémission de la faute qu'elle avait commise en facilitant l'union des deux malheureux, qu'à la condition de consacrer fidèlement toute sa vie à l'infortunée. Ellea rempli son devoir jusqu'au bout avec une patienee et une abnégation admirables.
'( Nousn'avionscependantpasperdudevue notre frère; ni le médecin ni le supérieur du couvent no voulurent nous autoriser à le voir: mais, pour nous assurer qu'il allait aussi bien que possible, on nous permit de l'observer aussi souvent qu'il nous plairait, dans le jardin, dans les cloîtres, et môme par une lucarne qui donnait dans sa chambre.
« Après beaucoup d'effrayantes et d'étranges vicîssi-
ludes qne je passe sous silence, il en était arrivé à un çiniiulier ét.it de calme intellectuel et d'agitation corpurt'Ue.
Cl il nes'usseyait presque jamais, siée n'est pour jouer de la harpe, aveclaquelleils'accompagnait. Exceptéduus ces moments, il était toujours en mouvement, et fort docile en toutes choses, car toutes ses passions semhlaient s'être résumées dans un seul sentiment, la crainte de la mort. On aurait pu tout lui faire faire, en le menaçant de la mort ou d'une maladie grave.
« Outre cette singularité de circuler perpétuellement dans le couvent et de faire entendre assez clairement qu'il aimerait encore mieux errer de la sorte par monts et par vaux, il parlait souvent d'une vision qui le poursuivait. Il assurait que, à toute heure de la nuit, lorsqu'il veillait, un jejine garçon apparaissait au pied de son lit, le menaçant d'un couteau étincelant. On le transporta dans une autre chambre, mais il affirma que là aussi, et dans d'autres endroits du cloître, il retrouvait encore l'enfant qui le guettait. Ses courses devenaient toujours plus inquiètes, on se souvint même qu'à cette époque il s'était tenu à la fenêtre plus souvent qu'autrefois et qu'il avait considéré le lac.
u Notre pauvre sœur cependant se consumaitde plus en plus dans son unique pensée, dans sa monotone occupalion ; le médecin proposa de mêler aux épaves qu'elle avait recueillis les ossements d'un squelette d'enfant, pour ranimer par là son espérance. La tentative était hasardée, mais on y gagnait au moins, une fois qu'on aurait rassemblé toutes les parties, l'espoir de la détourner de ses éternelles recherches et de la décider à aller à Rome.
La « chose se fit: la suivante remplaça insensiblement
les ossements trouvés par ceux du squelette qu'on lu.' avait remis, une joie indicible pénétra la pauvre niilade lorsqu'elle vit se rajuster tous les fragments et qu'oQ put désigner ceux qui manquaient encore. Elle avait soigneusement fixé chaque morceau à sa place au moyen de fils el de bandelettes, et rempli les espaces vides avec de la soie et de la broderie, comme on le fait en l'honneur des corps des bienheureux.
« On avait ainsi reconstitué le squelette, il ne manquait que quelques extrémités. Un matin qu'elle dormait encore, et que le médecin était venu demander de ses nouvelles, la vieille tira les précieuses reliques de la caisse, qui se trouvait dans la chambre à coucher, pour lui faire voir à quoi s'occupait la malade. Quelques instants après elle sauta du lit ; leva le linceul et trouva la caisse vide. Elle tomba à gerioux, on accourut, et on l'entendit prononcer une fervente prière de reconnaissance : « C'est « donc vrai, disait-elle, cen'étaitpas un rêve ! Réjouisseza vous avec moi, mes amis ! Je l'ai revue en vie, la belle, « la bonne créature ! Elle s'est relevée, elle a rejeté le lin- « ceul, son éclat illuminait la chambre, sa beauté était « radieuse, elle ne pouvait et ne voulait pas sans doute « toucher le sol. Elle s'est envolée légèrement, sans pou- « voir seulement me tendre la main. Elle m'a appelée à « elle, elle m'a montré le chemin que je devais prendre. « Je vais la suivre ! je vais bientôt la suivre I je le sens, « et mon cœur enestsoulagé. Mon affliction a disparu, et « la vue de mon enfant retrouvé m'a douaé un avaut-goùt a des joies célestes I »
Depuis ce moment son cœur ne fut plus préoccupé que dus plus sereines espérances, les objets terrestres n'attiraient plus son attention, elle mangeait ù peine, et son e-^pril se dégageait peu à peu des liens du corps. Un jour
enfin, sans qu'on s'y attendît, on la trouva pâle et privée des entiment; elle ne rouvrit plus les yeux, elle était... ce que nous appelons morte.
« Le bruit de sa vision s'était rapidement répandu dans le pays, la considération et le respect dont elle avait joui pendant sa vie firent qu'après sa mort on ne tarda pas à la considérer comme une bienheureuse, et même comme une sainte.
« Lorsqu'on la porta enterre, la foule se pressa autour de sa bière, on voulait toucher ses mains, ou au moins ses vêtements. Dans cette exaltation, plusieurs malades cessèrent de ressentir les maux dont ils étaient affligés auparavant; ils se tinrent pour guéris, et le proclamèrent, bénissant Dieu et la nouvelle sainte. Le clergé fut obligé d'exposer le corps dans une chapelle; le peuple demandait à y faire ses dévotions, l'affluence fut immense; les gens de la montagne, enclins naturellement aux sentiments religieux, descendaient de leurs vallées; la ferveur; les miracles, l'adoration, augmentaient de jour en jour; les ordonnances épiscopales, tendant à diminuer et à supprimer peu à peu ce nouveau culte, ne purent être mises à exécution; l'enthousiasme populaire redoublait à chaque obstacle, prêt à maltraiter les incrédules. Saint Borromée, disaient-ils, n'a-t-il pas vécu aussi parmi nos aïeux ? Sa mère n'a-t-elle pas eu le bonheur d'assister à sa béatification ? Sa statue colossale n'a-t-elle pas été placée sur le rocher d'Arona pour nous rendre sensible sa grandeur morale ? Est-ce que les siens ne vivent pas eocore au milieu de nous ? Et Dieu n'a-t-il pas promis de renouveler ses miracles chez un peuple croyant ?
« Gomme, au boutde quelques jours, le corps ne donnait aucun signe de décomposition, et devenait plutôt plus blanc et comme transparent, la confiance du peuple s'en
accrut encore davantage; on signala plusieurs cures fort extraordinaires, que l'observateur le plus attentit était incapable d'expliquer, et qu'il était impossible de traiter d'impostures. Tout le pays était en mouvement, et ceux qui ne venaient pas eux-mêmes n'entendirent pas du moins, pendant quelque temps, parler d'autre chose.
« Le couvent où se trouvait mon frère retentit, comme toute la contrée, du bruit de ce miracle ; et l'on prit d'autantmoins garde d'en parler devant lui, que d'ordinaire il ne prétait attention à rien, et que son histoire n'était connue de personne. Mais cette fois il avait écouté avec un grand intérêt ces récils ; il combina son évasion avec une telle habileté qu'on n'a jamais pu s'expliquer comment il est parvenu à s'échapper du couvent. On apprit, dans la suite, qu'il avait traversé le lac avec un convoi de pèlerins, et qu'il avait seulement prié les bateliers — qui ne remarquaient pas en lui d'autre singularité — de ne pas faire sombrer la barque. La nuit était avancée lorsqu'il entra dans la chapelle où sa malheureuse amante se reposait de ses souffrances; quelques rares fidèles étaient agenouillés dans les coins; parmi eux se trouvait la vieille amie de Spérata. Il s'approcha d'elle, lui dit bonjour et lui demanda comment allait sa maîtresse. « La voici ! » répondit la vieille toute troublée. Il regarda le cadavre à la dérobée et hésita un instant à lui prendre la main. Epouvanté par l'impression de froid, il la laissa retomber, jeta autour de lui un regard inquiet, et dit à la femme : « Je a ne peux aujourd'hui rester auprès d'elle, j'ai encore (t l)eaucoup de chemin à faire; mais je reviendrai à temps : « dites-le-lui lorsqu'elle se réveillera. »
« Il partit. Nous ne fûmes informés qu'assez tard de cet événement; on lit des recherches poursavoir ce qu'il était devenu, mais ce lut en vain ! Gomment a-t-il pu traverser II. 7
monts et valJées, cela est incompréhensible. Longtemps après nous retrouvâmes enfin quelques traces de son passage dan«5 les Grisons, mais il était trop tard, et nous '■perdîmes bientôt. Nous supposons qu'il a passé en Ak' iiiaiine, mais la guerre a complètement effacé les faibles vestiges qu'il a pu laisser derrière lui. »