II
— Demandez saint Joseph, » lui répondit une voix du fond du ravin, et l'apparition se perdit dans l'ombre bleuâtre des rochers. Un chant pieux retentit dans le lointain, et Wilhem crut discerner au milieu des voii celle de son Félix.
Il regagna les hauteurs, ce qui retarda pour lui le cou cher du soleil. L'astre, qu'il avait plusieurs fois perdu de vue, l'éclairait de nouveau à mesure qu'il montait, et il faisait encore jour lorsqu'il arriva à son gîte. Il jouit encore une fois du grand spectacle de ces montagnes, puis rentra dans sa chambre, prit la plume et passa une partie de la nuit à écrire.
IVUhelm * IVathalM
« Je suis enfin arrivé au sommet de ces montagnes qui vont placer entre nous une barrière plus puissante que toutel'étenduedu pays qui nous sépare. A mon sentiment, nous ne sommes pas loin de nos amis tant que les rivières coulent de nous vers eux. Aujourd'hui encore je peux me le figurer : le rameau que je jette dans le torrent voguera vers toi, et dans quelques jours s'arrêtera devant ton jardin. De môme les rêves de l'esprit, les sentiments du cœur, descendent plus facilement; mais, une fois sur l'autre .versant, une barrière s'élève devant notre imagination et notre sensibilité. Toutefois ce n'est peut-être qu'une inquiétude prématurée, car il en sera de môme de l'autre côté comme de celui-ci. Qni pourrait me séparer de toi, de toi à qui j'appartiens pour l'éternité, quoiqu'un événement étrange me ferme le paradis où j'étais si près d'entrer? J'ai eu le temps de me raffermir, et cependant je n'y serais point parvenu si, dans ce moment golennel, ta bouche, tes lèvres, ne m'avaient iaepiré
LES ANNÉES DE VOYAGE. i3S
la fermeté. Comment aurai-je pu me séparer de toi si nous n'avions formé le lien indissolubJe qui doit nous unir pour le présent et pour l'éternité ? Mais j'oublie que je ne dois pas parler de tout cela; je n'enfreindrai pas la loi que tu m'as imposée; que ce soit sur le sommet de ces montagnes que je prononce pour la dernière fois le mot de séparation. Ma vie doit être un pèlerinage; j'ai à accomplir les devoirs singuliers d'un pèlerin, à subir les plus extraordindres épreuves. Je souris quand je relis ks prescriptions que m'a imposées notre association, que je me suis imposées moi-même. J'observe les unes, je viole les autres ; mais, dans ce second cas, le papier qui témoigne de ma dernière confession et de ma dernière absolution me guide et me tient lieu de conscience, et je me remets dans la bonne voie. Je m'observe, et mes fautes ne se précipitent plus les unes après les autres comme les eaux d'un torrent.
((Je t'avouerai cependant que je ne puis m'empêcher d'admirer ces instituteurs et ces guides de l'humanité, qui n'obligent leurs élèves qu'à des devoirs extérieurs et mécaniques; ils facilitent la tâche à eux-mêmes et aux autres. Cette portion de mes obligations qui, au commencement, me paraissait la plus pénible et la plus étrange, je la brave aujourd'hui avec le plus de facilité et de plaisir.
(( Je ne dois pas rester plus de trois jours sous le môme toit. Le gîte où je m'arrête doit être au moins éloigné d'un mille de celui que je quitte. Ces prescriptions ont certainement pour but de faire de ma vie un voyage, et d'ernpèclier qu'il ne me prenne envie de me llxer (juclque part. Je me suis jusqu'à présent strictement soumis à cette condition ; je n'ai même pas encoie profilé de la lutiluile (Qu'elle me laisse. Voici la première fois (jue ie
136 WILHKLM MEISTER.
m'arrête, la première fois que je couche trois nuits de suite dans le même lit. Je t'envoie d'ici tout ce que j'ai appris, observé, recueilli; demain je me remets en route, en commençant parvisiterunesingulière famille, je pourrais dire une sainte famille, au sujet de laquelle tu trouveras des détails dans mon journal. Adieu I En lisant cette lettre, pense que je n'ai qu'une seule chose à te dire, qu'une seule chose à te répéter ; mais que je ne veux ni la dire ni la répéter qu'au moment où j'aurai le bonheur de me retrouver à tes pieds et de pleurer, en te baisant les mains, les privations qu'on m'impose. »
• Le lendemain matin.
«Les malles sont faites. Le guide attache le poi'temanteau sur son crochet. Le soleil n'est pas encore levé ; le brouillard s'élève en fumant du fond des ravins ; mais làhaut, le ciel est pur. Nous descendons dans les sombres vallées qui vont bientôt s'éclaircir à leur tour. Laisse-moi t'adresser mon dernier hélas! Que mon liernier regard vers toi se remplisse de larmes involontaires ! Je suis décidé; ma résolution est prise. Tu n'entendras plus mes plaintes ; cène sera plus désormais que le voyageur qui parlera. Et cependant, au moment où je veux fermer ma lettre, mille pensées, mille désirs, mille espérances se croisent dans ma tête. Heureusement, l'on me presse de [jarlir ; le guide m'appelle; l'hôtelier commence à ranger ma chambre en ma présence comme si j'étais déjà en route, semblable à ces héritiers durs et avides qui ne se donnent pas la peine de cacher au mourant les préparatifs qu'ils font pour se mettre en possession de ses biens. •