‹ Wilhelm MeisterChapitre 17 sur 66 · LA TIOE DE LIS · texte numérisé non relu

LA TIOE DE LIS

« Indécis sur ce que j'avais à faire, j'hésitais à m'élnigner, quand madame Elisabeth reparut et me dit de prier ma mère de venir, puis de battre le pays et de rapporter, si cela était possible, des nouvelles du mari. « Marie « vous supplie de le faire, dit-elle.

« — Puis-je lui dire encore un mot? demandai-je.

« — C'est impossible, répondit madame Elisabeth ; » et nous nous séparâmes.

oî Je fus bientôt chez nous. Le soir même ma mère était prête à partir et à aller porter ses secours à la jeune étrangère. Je descendis dans la pliiine, espérant apjireiidre quelque chose chez le bailli. Mais il ne savait rien encore, et, commeilme connaissait, il m'invita à coucher chez lui. Cette nuit me parut interminable ; j'avais toujours devant les yeux l'image de la jeune femme, je la voyais se balançant sur la bête, tournant vers moi son regard tendre et triste. A chaque instant j'espérais recevoir des nouvel les. Je ne souhaitais pas que le mari fût mort, et cependant j'aurais bien voululavoirveuve.Ledétacbementquis'était dispersé dans le pays revint à son point de rassemblement, et les bruits contradictoires que l'on recueillit nous démontrèrent que la voiture avait été sauvée, et que le mari avait succombé à ses blessures dans un vill; ge voisin. J'appris en outre que l'on était alb- pnricr cetie iiisle nouvelle à iiiadaoïe Elisabeth. Je u uvaiâ duuc pluùrieuà

faire pour elle ; et cependant une inquiétude ird(^finis«able me ramena devant sa porte. Il faisait nuit, in maison était fermée ; je voyais de la lumière dans la cbarnl)re, les ombres s'agiter derrière les rideaux; j'étais assis visà-vis de la porte, sur un banc, tou|OUrs sur le point de frapper, et toujours retenu par mille considérations.

(i Mais pourquoi vous raconteravec détail ce qui n'est d'aucun intérêt pour vous?

« Bref, le lendemain, lorsque je me présentai, on ne me reçut pas. On savait la nouvelle, et on n'avait plus besoin de moi ; on me renvoya cbez mon père, à mon travail ; on ne répondait pas à mes questions, on voulait se débarrasser de moi.

« Au bout de huit jours, madame Elisabeth me fit appeler: « Entrez doucement, mon ami, me dit-elle, et « n'ayez pas peur. » Elle me conduisit dans une chambre fort propre, où je vis dans le coin, derrière les rideaux entr'ûuverts, ma belle assise sur son lit. Madame Elisabeth s'approcha d'elle pour m'annoncer, et prit sur le lit un objet qu'elle me présenta; c'était un bel enfant emmailloté dans des langes d'une éclatante blancbeur. Madame Élisahoth tenait l'enfant entre la mûre et moi, et aussitôt je pensai à la tige de lis, qui, dans le tableau, surgit entre Marie et Joseph, comme signe de la pureté de leur union. » Dès ce moment mon cœur fut soulagé ; j'étais slir de mon bonheur. J'eus la force de m'a[)pro- (her d'elle, de lui parler, dé soutenir son regard célestei de prendre l'enfant dans mes braâ, et de déposer un tendre baiser sur le front du nonveau-né.

« Que je vous remercie d'avoir ainsi pitié de ce pati « vre orphelin I dit la mère.

« Je m'écriai aussitôt inconsidérément: « Il n'est plus « orphelin, si vous le voulez. »

« Madame Elisabeth, plus prudente que moi, me reprit l'enfant, et trouva un prétexte pour m'éloigner.

«A travers mes courses dans nos montagnes et nos vallées, le souvenir de cette époque me sert encore aujourd'hui de compagnon de route. Je me souviens des plus petites circonstances; mais je vous en épargneraile récit.

« Les couches étaient terminées : Marie s'étaitrétahlie, je pus la voir plus souvent; nos relations n'étaient qu'un échange de bons services et d'attentions. Sa position vis-à-vis de sa famille lui permettait de vivre où bon lui semblait. Elle demeura d^abord quelque temps chez madame Elisabeth, puis elle vint nousvoir pour nous remercier, ma mère et moi, des services que nous lui avions rendus. Elle se plai;?aitchez nous, et je me flattais d'être pour quelque chose dans ses visites. Je n'avais pas encore osé rien lui dire ; l'occasion se présenta un jour que je la conduisis dans la chapelle, dont j'avais déjà fait une salle habitable. Je lui montrai et lui expliquai les peintures les unes après les autres ; je parlai avec tant de chaleur et de vivacité des devoirs du père adoptif, que les larmes lui en virent aux yeux et que je ne pus achever l'explication des tableaux. Je me considérai comme assuré de son affection, sans avoir toutefois la présomption d'effacer si vite le souvenir de son mari. La loi impose aux veuves un deuil d'un an ; cet intervalle, suffisant pour comprendre tous les changements possibles de la vie humaine, est nécessaire à un cœur sensible pour adoucir les impressions douloureuses qu'une perte cruelle y a laissées. On voit se flétrir les fleurs et tomber les feuilles, mais on voit aussi mûrir les fruits, et les branches bourgeonner. La vie appartient aux vivants, et celui qui vit doit s'attendre au changement.

« Je me décidai à entretenir ma mère de la chose qui

me tenait tant au cœur. Elle me confia combien Marie avait été profondément affligée de la mort de son mari, et qu'elle n'avait été soutenue que par la pensée qu'elle devait vivre pour son enfant. Elles n'ignoraient pas mon affection, et Marie s'était déjà faite à l'idée de vivre avec nous. Elle habita encore quelque temps dans le voisinage, puis elle s'établit chez nous, et nous fûmes bientôt les plus pieux et les plus heureux des fiancés. Enfin on nous maria. Le premier sentiment qui nous avait rapprochés ne nous abandonna pas. Les devoirs et les joies de la paternité s'ajoutèrent à ceux de la paternité adoptive. Notre petite famille, en s'augmentant, ne tarda pas à dépasser en nombre ses modèles ; mais nous continuâmes à les imiter religieusement pour ce qui est de la fidélité et de la pureté d'âme. Nous prîmes l'habitude de conserver cette ressemblance extérieure, que nous devons au hasard, mais qui s'accorde si bien avec nos sentiments ; car, bien que nous soyons maintenant tous bons marcheurs et capables de porter de lourds fardeaux, l'âne reste toujours notre compagnon, et l'on abien quelque chose à lui mettre sur le dos, lorsqu'une visite ou une affaire nous appelle dans la montagne ou dans la vallée. Tels vous nous avez vus hier, tels nous connaît toute la contrée, et nous sommes fiers de nous conduire de manière à ne pas faire honte aux saints personnages que nous nous efforçons d'imiter. »

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